MON LYCÉE RÊVERIE D'UN MATIN D'OCTOBRE
A Joseph Parnin,
Par ce matin d'octobre qu'un doux soleil tiédit, j'ai revu le lycée de Tournon. Bien souvent, depuis que je le quittai, j'ai franchi la grille du jardin tapi contre le haut mur qu'enguirlande, toute nue au printemps, sertie de feuilles en septembre, la dentelle mauve des glycines. Est-ce l'odeur trop forte des roses défeuillées? D'où vient que je ne puis aujourd'hui maîtriser mon émotion?
Neuf heures sonnent à la vieille horloge qui, pendant douze ans, rythma mon existence. Sa voix n'a pas changé : entre mille, je la reconnaîtrais. Je suis seul. Rentrés depuis quelques jours, les élèves sont en classe : combien ont le cœur gros en songeant aux semaines d'un clair été trop vite enfui ! Avec eux, un peu de leur tristesse s'est glissée dans la maison. Le long couloir est vide ; vide aussi le grand parc où l'automne a déjà mis ses rouilles et ses ors.
Je suis seul... Pourtant, à mesure que j'avance, il me semble sentir près de moi je ne sais quelle invisible présence. Et voici que, peu à peu, se précise, marchant à mes côtés, une silhouette d'enfant. Il est si proche que je pourrais le prendre par la main. D'épais cheveux bouclés tombent sur son tablier noir. — « Qui donc es-tu? »
vais-je lui demander; mais ma voix s'étrangle à la gorge... Brusquement, je l'ai reconnu. Il y a quelques jours à peine, ma mère m'a montré son image dans un album de photographies jaunies, ainsi que deux mèches de sa chevelure pieusement conservées, deux mèches blondes dont jadis s'étonnaient mes cheveux noirs, dont s'étonnent moins mes cheveux décolorés...
Ce bébé joufflu, c'est moi, tel que j'étais à quatre ans, quand on me conduisit dans la classe enfantine...
De mes premières années de lycée, je n'ai gardé nulle mémoire. Je me rappelle seulement le parc sur lequel s'ouvraient les fenêtres de nos classes. A chaque récréation, dès qu'arrivaient les beaux jours,
je m'échappais pour aller y cueillir des violettes; j'en remplissais les poches de ma blouse d'écolier et les rapportais à la maison. Chères fleurs printanières! Leur souvenir est resté si vivace que je ne puis encore en respirer le parfum sans apercevoir aussitôt, tel que je le voyais avec mes yeux d'enfant, le parc qui me semblait alors un monde et dont les allées, ombragées de marronniers aussi vieux que les vieilles murailles, prenaient un aspect redoutable. Aujourd'hui, j'ai peine à reconnaître les décors de ma jeunesse. — « Comme ce lavoir est petit ! s'écrie Perdican. Autrefois il me paraissait immense. J'avais emporté dans ma tête un océan et des forêts, et je retrouve une goutte d'eau et des brins d'herbe. »
J'ai toujours admiré les auteurs de mémoires qui nous racontent leur enfance par
le menu, avec une richesse et une précision de détails vraiment étonnantes. Serais -je trop jeune encore pour me souvenir? Vainement, je cherche à me rappeler les traits d'un professeur ou d'un camarade pendant ces lointaines années scolaires. Celles-ci réapparaissent comme des périodes assez grises que terminait une cérémonie d'où je revenais chargé de livres dorés et de couronnes en papier vert — et que suivaient les vacances.
Les vacances! Quelle place elles tenaient alors dans ma vie! Des traditions immuables en fixaient le cours : un mois à Vaugelas, dans la famille de ma mère, l'autre mois à Die, chez mes parents paternels. Que tout cela est loin! Aujourd'hui, dans ces lieux témoins de mon insouciance et de mes joies, je ne rencontre plus que des fantômes ; mes deux grands-pères, mes
deux grand'mères, mon père même, depuis longtemps les ont quittés...
Mais je ne suis pas revenu sous ces arbres pour y évoquer mes deuils. Comment rattraperai -je maintenant l'enfant rieur qu'ont mis en fuite ces souvenirs attristés ? Je ne me retrouve que déjà grandi, dans les classes au bord du Rhône, perché aux plus hauts bancs pour apercevoir un peu de ciel à travers les fenêtres grillées et mieux entendre le murmure du fleuve coulant de l'autre côté des murailles. Ah ! comme je l'écoutais, surtout pendant les journées d'hiver et de brouillard ! Lui, il allait vers le Midi, vers le soleil, vers celte Méditerranée qui baignait les terres dont nous lisions les noms sonores dans les auteurs latins et grecs sur lesquels nous peinions. Quel serrement de cœur lorsque m'arrivaient le bruit des roues battant l'eau et le
sifflet de ces remorqueurs qui, au temps de mon enfance, passaient plusieurs fois par semaine ! Bienvenu le roulement de tambour qui nous rendait la liberté i Je me précipitais sur le quai pour contempler les grands bateaux. Quelques-uns portaient des noms de fleuves lointains et glorieux arrosant des pays mystérieux que j'espérais alors visiter un jour, où je sais bien maintenant que je n'irai pas : YOrénoque, le Gange, le Missouri... Ils baissaient leurs grosses cheminées pour se glisser sous les ponts. Je les suivais des yeux jusqu'au tournant du fleuve. Des mouettes parfois volaient dans leur sillage.
Les années passent. En troisième, dans la triste classe donnant sur la triste cour
d'honneur qui ne s'éclaire d'un sourire qu'une fois l'an, puis, en seconde, je ne travaille guère. A chaque distribution, le nombre de mes prix diminue. Je suis déjà presque un jeune homme, avec de puérils soucis de coquetterie. Dans le premier émoi d'un cœur ardent, je rêve d'idylles impossibles. Période un peu obscure où je me cherche en vain et me parais presque aussi lointain que le bébé aux boucles blondes qui me poursuivait tout à l'heure. Et puis, brusquement, me voici en pleine lumière, très reconnaissableet déjà si pareil au visiteur d'aujourd'hui, malgré le quart de siècle qui nous sépare. Je suis en rhétorique. Tout m'a été révélé à la fois. Beauté, art, poésie ne sont plus des mots vides. Mes yeux s'ouvrent à des clartés insoupçonnées. Ah ! délices de ces jours d'octobre 1892, où la grâce me toucha, où, sous la
baguette d'un incomparable magicien, le miracle s'opéra î Une jeune âme avide a rencontré la source et s'y désaltère à pleines gorgées.
Traversant la cour que les platanes ont recouverte d'un épais tapis de feuilles mortes, j'entre dans la classe d'où les élèves viennent de s'envoler comme une troupe de moineaux piailleurs. Presque rien n'a changé. Entre ces mêmes murs, que je regarde maintenant, le visage grave, j'ai entendu lire, comme nul sans doute ne les a jamais lus, les vers de Ronsard et de Racine, d'Hugo et de Verlaine, la prose de Flaubert et de Renan... Peut-être ne savaisje pas très bien mes verbes irréguliers ; peut-être négligeais-je un peu mes versions latines et même mes discours français.
Qu'on ne cherche pas mon nom sur le palmarès, dans la liste des prix d'honneur!
Je songeais bien à cela ! Je pleurais en récitant les adieux de Titus à Bérénice ou les strophes du Lac. Des désirs de bonheur m'enflammaient et m'accablaient tour i\ tour. Mon cœur battait à se rompre quand le soleil couchant empourprait le Rhône et dorait la plaine jusqu'aux lointaines Alpes. Dans les allées du parc qu'emplit aux jours d'été le cri des cigales, sous les arbres plusieurs fois centenaires où d'Urfé promena rêves puérils, où Mallarmé, jeune professeur, composa ses premiers vers, je marchais allègrement, comme à la conquête du monde. Enivrements merveilleux qui suffisent à illuminer toute une vie...
Maître, merci ! Une fois de plus, il m'est doux de vous le dire. Sans vous, je serais
sans doute avocat ; sans doute aussi, aurais-je fait de la politique : je serais député, peut-être ministre : j'intriguerais en tout cas pour le devenir. Beaucoup penseront que j'ai manqué là une bien belle carrière... Grâce à vous, j'ai placé mon idéal plus haut. Mon orgueil est d'espérer qu'un jour, quand nous ne serons plus que des ombres devisant aux Champs-Elysées, l'un de vos successeurs, parlant de cette même chaire, citera le modeste écrivain que je suis, non, certes, parmi ceux qui auront honoré les lettres françaises, mais parmi ceux qui les auront le plus pieusement et le plus exclusivement servies.
Que l'on rie de ce rêve ambitieux ! Déjà, l'an dernier, sur la terrasse de Valence, par un soir de juin tout empourpré, j 'avais souhaité d'associer mon nom au paysage.
Aujourd'hui, par ce matin d'octobre, où le
parfum trop fort des roses défeuillées me rappelle que, pour moi aussi, l'été va finir, c'est aux murs de mon lycée que j'essaie d'accrocher ma trop incertaine renommée.
Mais que celui qui n'a jamais péché d'orgueil me lance seul la pierre ! Quel est l'homme digne de ce nom qui se résigne à mourir tout entier? Et vraiment est-ce vivre que de ne pas songer à survivre ?
Tournon. Octobre 1920.