Acte III
Il contient les scènes sinon les plus pathétiques, du moins les plus dramatiques, par l’expression des sentiments profonds — et voilés — des personnages. L'’ingéniosité du musicien se montre à la hauteur d’une tâche redoutable, Après la scène d'amour, à laquelle le poète donna une forme neuve, la scène de jalousie, d’une réalisation difficile, en raison des moyens qui s’y emploient. Même il a fallu, au théâtre, consentir quelques coupures.
L’orchestration se fait de plus en plus la complice du drame : à chaque timbre est dévolu son rôle. expressif, souvent dans l'emploi d'un solo. Entendez par là qu’une flûte, un hautbois, une clarinette, un cor, un instrument à cordes, s'empare à lui seul d’un motif ou d’un dessin et que les autres instruments, sans se taire, s’effacent.
Les voix assouplissent leur mélopée aux fluctuations des sentiments qu’elle traduit : elle passe de la déclamation presque parlée à la déclamation chantée, à l'expression mélodique, avec une aisance qui marque une fois de plus l'étroitesse du contrat que le musicien consentit au poète.
Une des tours du château. Un chemin de ronde passe sous une fenêtre de la tour. — Un bref prélude où les harpes, soutenues par des harmoniques d’altos et de violoncelles, égrènent des si, sous lesquels passent des accords, aux bois. Par intervalles la flûte, au grave, sonne une formule où le sol 4 et le sol # *alternent (ex. 70) et qui s’en va au basson solo pour se perdre aux harpes. Ainsi s'annonce le ton de mi, qui sera aussi le ton terminal de cet acte et dans lequel Mélisande va dire une sorte de complaïnte, pleine de douceur mélancolique.
Elle n'est pas empruntée. au répertoire de la chanson populaire, mais elle en a la saveur, et elle use d’une des vieilles parures modales du folklore, déjà signalée, le mode de ré :
Mélisande, à la fenêtre, tandis qu "elle peigne ses cheveux dénoués, chante :
Mes longs cheveux descendent jusqu’au seul de La
jour , Saint Daniel et Saint Mi.
. . « LU 5 La el, Jesus nee un dimanche, un dimanche à midi,
Au point d'orgue, la ritournelle de flûte, dessin caractéristique d’une grande partie de la scène, forme court interlude :
Cette cantilène vocale, d’un si suave contour, et qui commente si heureusement le primitif texte
poétique, est une formelle adhésion de Claude Debussy à ce diatonique à plusieurs modes dont, plus jeune, il méconnaissait et la variété et les vertus, Il devait par la suite en user plus d’une fois et lui faire, à côté de son chromatisme à 24 demi-tons, une place dans sa langue sonore.
Il est charmant d'entendre la ritournelle cidessus s’incorporer à d’autres dessins, s’unir aux prières de Pelléas exalté,
Pelléas: Penohetui! Perche . tot! Laissoao ve
" Melisande.
ir plus prés detoi... denc puis pas venir plus près de toi.
se prêter à toutes les inflexions de la tendresse que les amants découvrent dans léur cœur, et, entre autres, commenter si tristement, — si sobrement, -— par la voix du cor anglais, ces mots de Pelléas : « ...Si... si... je pars. »
Îl faudrait tout citer : et ces trilles rieurs de la clarinette qui cueillent les baisers de Pelléas sur lés mains de Mélisañde : et cétte série descéndante d'accords francs, lumineux, au quatuor des cordes, renforcés de quatre tierces succes: sives, Aux Cors, âu moment où toute la Chévelure re Mélisande, pénchée, $e révulse tout à coup et inondé Pelléas ; et le calme subit qui se fait à l'orchestre, lorsque l'amant s’émerveille de ce don :
bouche, delss [tiens dans Îles bras, de les mets...
Au passage, il faudrait observer aussi l’allure de plus en plus élargie, et mélodique, de la partie vocale, qui suivra les contours de la cantilène instrumentale
Peliôis
4 . . ‘y. 2 Je n'ai jamais vu de cheveux comme les tiens, Meli sani
précédente, réitérée un demi-ton plus haut.
Constatation nécessaire : Debussy emploie, aux instants les plus frémissants du drame, ce moyen qui consiste à répéter une période, parfois identique à elle-même, plus souvent transposée soit vers l’aigu, soit vers le grave, selon qu'il recherche plus d'intensité ou plus d’effacement. Ancienne et presque instinctive manière de saisir l'auditeur non pour de l'effet, mais pour l'effet. Dans cette scène, les répétitions, transposées, abondent. Debussy rajeunit leur emploi par la langue qu'il parle, et il fait librement, mais en pleine conscience, usage de ce qui est enseigné à l’école comme un procédé, et qui, fleurant la « marche d’harmonie », n’a rien de commun néanmoins avec celles que le professeur Emile Durand prétendait inculquer à son élève, exaspéré par ces platitudes scolaires.
Par le heurt rythmique de 2 contre 3, ou inversement, le musicien traduit la palpitation des cheveux qui, dans les mains de Pelléas
« vivent comme des oiseaux », tandis que la voix humaine s’exalte :
ef ils m'aiment; ils m aiment plus que toi.
Nous sommes loin ici du récitatif à la Jean- Jacques ! Debussy, on l’a déjà montré, change de moyens et de style, suivant les convenances de l’action. Et bien qu'il goûte et traduise Verlaine, et qu'il excelle en «-la Nuance », il ne renonce point à « la Couleur ». Et il a conservé le souci du dessin.
Cette- scène, où les cheveux de Mélisande ont inondé Pelléas « jusqu’au cœur » et qui a inspiré le musicien à l’égal du poète, prend fin sur un présage qui évoque d’autres pensers musicaux : les colombes, effrayées, s’envolent : le thème de Mélisande, tronqué, tremblotant, semble attacher la destinée de la jeune femme à cette fuite:
Rien de plus angoissant que cette fin de scène, avant l’arrivée de Golaud. Rien de plus sobre et de plus redoutable que les simples paroles’ prononcées par lui, soutenues par un rien, au queluor des cordes :
[4 [a Maurice Emmanuz. — Pelléas. 12
fan. à quels enfants ÿ quels en. fants!
Interlude : les thèmes des trois personnages principaux vont se rejoindre : d’abord celui de Golaud :
bientôt celui de Mélisande, qui culmine aux violons puis à la flûte, sur des rythmes syncopés tiré de celui-là même :
V°Set Altos
ensuite au hautbois, avec des rehauts de cor et en union avec le thème (V) de Pelléas :
et en dernier lieu aux violons et aux bois.
Les souterrains du châleau. — Quatre violoncelles et quatre contrebasses entrelacés trat-
Basson Solo
nent des accords parfaits mineurs; et un basson, d'une voix profonde, leur donne la réplique.
Cet écrasement de tierces, au grave, étouffement voulu des intervalles émis, s’assortit au décor que l’ouverture du rideau va montrer. La timbale, durant cette scène, bat, tantôt seule, tantôt avec les contrebasses [pizzicato] une sorte de trille lent, gros de menace. Deux cors sonnent (pp.) des triolets syncopés, qui halètent :
Timbales - Timb.et C.B,
Les divers instruments employés dans cette scène d’épouvante, dont le symbolisme verbal est peut-être un peu trop transparent, usent Surtout des sons graves. Mais, au sortir des sou-
terrains, quel beau retour de la lumière! Ici le musicien prépare, avec magie, par un interlude, le cri de Pelléas en face du jour et de la mer :
Pelléas
Une fusée double, aux harpes, souligne cet accord de neuvième. L’orchestre nous a conduit à cette explosion de lumière, par un long frémissement sur lequel les accents des trompettes et des cors, partis des lointains, se font de plus en plus pressants et lumineux. Remarquer que dans le développement de la scène chantée il. se trouve une répétition exacte d’une partie de l'interlude ; véritable antistrophe musicale. Cet épanouissement se prolonge, en se transformant : « l'odeur de la verdure et des roses mouillées » semble embaumer l'orchestre. La flûte et les violons échangent comme des bruits de clochettes :
Flute î ‘ vers
Plus loin les cloches de midi tintent aux cors, en retard sur les accords des cordes, ce qui produit un brouhaha sonore très remarqua- . ble. Mais cette joie bientôt s’éteint. Golaud avertit Pelléas : « Ce sont là jeu d’enfants; mais il ne faut pas que cela se répète ».
Reese ice | Me | an mm LATE Aa TRS PRE À Vpn, fran vor. rep mme | mem ss
La scène s'achève, incertaine... Et pendant l'interlude, un dernier écho des cloches, voilé de tristesse, vibre aux cors et aux harpes, intro-
ducteur d’un thème nouveau, qui fera cortège à Yniold :
Devant le château. — L'âme de Golaud est assaillie de mille pensers, tandis qu'ik interroge son fils. Si tendu qu'il soit vers son but, — il veut voir clair, — il se laisse distraire par des incidents menus : après avoir posé à Yniold des questions auxquelles l'enfant donne, sans le soupçonner, de terribles réponses. Golaud aperçoit et signale « quelqu’un qui passe avec une lanterne dans le jardin ». Et cela fait monter de l'orchestre un dernier relan du souterrain empuanté :
Ainsi, une fois de plus, le musicien ne perd aucune occasion, même fugitive, de rappeler ce
qui précède, de souder les tableaux successifs par des anneaux entrelacés. En même temps, il se défend d'en faire des signes trop clairs et il en use librement, sans se montrer esclave de la signification primitive du motif. On voit le précédent s'adapter « à propos de la porte » aux questions suivantes :
Le thème d’Yniold, annoncé dans l’interlude introducteur du précédent tableau, donne aux pleurs de l’enfant que son père, sans le vouloir, rudoie, un accent de naïveté :
Yniold 3
Golaud console l’enfant en lui promettant un carquois et des flèches. La joie d’Yniold rend son thème joyeux :
Ynicia «. —— DCS ER RER ARR :5 à COR RES me ee memes | à nomme FOOD FOSSES ACER DOS RS \ de grandes | fie ches VIII CA LORR Es v c N Es) À à $ N F7] DEN Ÿ SRRSREDES AE * 4 | à NI DONNEES V5 SUN PMR DEN MURS DRM : Je | à RIT MONTE ERT ET A EUR 14 RAR RE SE PT es ll À CT 2 5 RTE LE CERPAREERIT * NP DSP EPST L (1 24 LÉSPRSCUMRES D JOUA RTS COLIN Re oi 4 Le ep LD i = LU nr ÆNT LA Cor bed
et ces accords parfaits, aux allures parallèles, ont une grâce enfantine. Allégresse passagère : le discours s’assombrit, les rythmes s'oppressent au fur et à mesure que grandit l'angoisse de Golaud. Il profère par instants des cris qu'il ne peut réprimer :
olaud: Ah! misère de ma vie
Alors le thème de Mélisande, déformé, révèle l’objet de la douleur... Plus loin, ces paroles : « Je suis ici comme un nouveau-né perdu dans la forêt... et vous / » appellent, sur ce dernier mot, qui demeure en suspens, une dureté, tout à fait insolite et dont l'emploi, d’une haute valeur significative, a été mentionné aux observations générales (page 112).
Il y a cependant encore une explosion soudaine — et tragique — de gaîté; lorsque Yniold, donnant un baiser à son père, lui montre comment s’embrassent Pelléas et Mélisande : une fusée sonore monte des bois aux cordes, et « la barbe qui pique » trouve dans l'orchestre un spirituel truchement. Maïs « les cheveux tout gris » semblent attrister les flûtes, et une mélancolie désespérée, qu'expriment les cordes, puis la clarinette, s’installe, quand la lampe de
Altos, Violoncelles
Mélisande s’allume, et va s’accentuant jusqu’au paroxysme de la souffrance, à la fin de la scène.
Les thèmes de Pelléas et de Mélisande viennent éclaircir, aux instants les plus mystérieux et les plus cruels, les pensers, les paroles de Golaud : « Non, mon enfant ».
Restons en- core un peu daus À ombre
Plus loin : « Que font-ils? » demanda Golaud.
Dans la coupure qui se fait au théâtre (voir pages 164 et 165 de la partition primitive, 1902), on constatera que le thème d’Yniold, par un contraste hardi, oppose sa fraîcheur innocente aux mots troublants sortis de la bouche de l’enfant et provoqués par l’implacable questionnaire de Golaud.
Quand Yniold, pris d’une terreur subite et instinctive, veut descendre, Golaud d’abord insiste pour que son fils continue d'observer,
et, une dernière fois, le thème de Mélisande marque de quelle obsession Golaud est assiégé. Depuis le moment où le père, soulevant l’en-
fant, le hisse à hauteur de la fenêtre, jusqu’à la fin de l’acte, la continuité symphonique est cimentée par le motif suivant, énoncé deux fois de suite par le basson :
et qui se transporte, avec changements en cours de route, à des instruments divers. Il est à remarquer que la scène la plus angoissée du drame s’accommode, de par la volonté du musicien, à cette continuité, et ne recourt pas à une déclamation instrumentalement dénudée.