‹ Pendant l'invasionChapitre 1 sur 10 · M. LAUNAY MAXIME · texte numérisé non relu

M. LAUNAY MAXIME

Oui , j’ai fait mes apprêts de départ , Je vous quitte ; je vais rejoindre, quelque part ,

Un de nos régiments ou l’autre, et me remettre Au métier. On se bat et je brûle d’en être.

M.. LAUNAY

Rejoindre un r^égiment , que me dites-vous là Partir ! vous en aller d’ici ! comme cela l'

Sans prévenir un peu vos amis, sans leur dire Vos desseins, sans savoir s’ils veulent y souscrire.

MAXIME

Je venais ...

M* LAUNAV

AhJ c’est, mal les payer de leurs soins.

MAXIME

Je ne mérite pas ce reproche , du moins !

Et s’il existe un cœur ici-bas qui vous aime ,

Qui vous vénère plus que celui d’un fils même , C’est le mien.

M. LAUNAY y lui serrant la main.

Je le sais , je le sais ; mais , voyons ! Un tel projeta droit à nos réflexions.

Le pays est cerné , les routes sont peu sûres . . .

Et d'abord , êtes-vous remis de vos blessures ? Une plaie aisément se rouvre.

M. LAUNAY Consentir ,

Dans ces conditions , à vous laisser partir , Serait une folie.

MAXIME

Oh ! qu’à cela ne tienne !

Je ne me suis jamais mieux porté — qu’on y vienne 1 Je me sens des jarrets d’acier , des poings de fer.

M. LAUNAY

Argument de malade affamé de grand air.

MAXIME

Malade? l’ai-je été ? je ne sais , je l’ignore.

Est- ce que vous trouvez que je ressemble encore ^

O mes sauveurs bénis , à ce pauvre blessé Qu’on apportait ici pâle , sanglant , glacé ,

Si faible et si mourant qu’en vous-mêmes peut-être .Vous le destiniez moins au médecin qu’au prêtre ?

Je suis guéri ! Je suis sauvé ! Je suis vivant !

Vivant ! — Oh ! laissez-moi m’extasier devant Toute cette bonté si douce qui m’entoure,

Fruit divin que je cueille et miel que je savoure.

Sans vous , je fusse mort — eh bien ! puisque je vis , J’ai deux parts de moi-même à faire , à mon avis ,

Et je donne, brûlé par une double flamme,

Mon sang à mon pays , à vous, toute mon âme.

Oh ! tenez ! Je le dis sincèrement et tel

Que je le sens, j’ai là, dans mon cœur, un autel

Où vous êtes placés tous les deux , côte à côte ,

Vous , mon cher hôte , et vous , la fille de mon hôte , Dans un respect profond , saint et religieux !'

Maxime !

M. LAUNAY

MAXIME

Et maintenant , recevez mes adieux.

M. LAUNAY

Mais vous n y songez pas ! partir ! est- ce possible? En plein jour ! malheureux , vous serviriez de cible ! Quand les bois sont remplis d’ennemis , on le sait , Quand le moindre sentier cache un piège , mais c’est Courir à quelque mort certaine !

MAXIME

Bah ! la chance

Me favorisera , j’en ai bien l’espérance.

Puis , si la chance veut être aidée , au besoin (Montrant ses pistolets.)

J’ai ceci. Nos amis ne sauraient être loin D’ailleurs ; la fusillade entendue est la preuve Qu’on se battait , hier , de ce côté du fleuve.

Je pars , c’est mon devoir ; ayez cette bonté De ne pas insister !

M. LAUNAY J’ai droit d’être écouté .

L’âge a parfois raison , et je pense qu'en somme Si vos cheveux sont blonds , les miens sont gris , jeune homme. Ah ! j’eus aussi vingt ans , moi , jadis ! et mon cœur N’était qu’ivresse , orgueil , espoir, élan vainqueur !

Et j’eusse ri longtemps , certes ! si , quand l’audace Hors du possible , au sein des rêves , dans l’espace ,

J^oin des réalités m’emportait d’un grand vol ,

Quelqu’un eût prétendu me retenir ad sol.

Aujourd’hui , j’ai vécu, je suis devenu sage.

Sans me payer de mots , je barre le passage ,

Réglant mes sens trop vifs sur mon esprit plus froid ,

A toute illusion , si sainte qu’elle soif ,

Et j’ai ce devoir, moi qui vois de près la tombe ,

D’empêcher qu’à votre âge on l’ouvre et Ton y tombe ,

Surtout quand c’est sans gloire et sans utilité.

MAXIME

Est-ce vous que j’entends , monsieur? en vérité ,

Je crois n’avoir pas Bien entendu. Ce langage De votre part m’étonne et me surprend, ^

M. LAUNAY

Je gage

Que vous vous méprenez, vous , sur ce que je dis.

Ëh bien ! je dis qu’avoir affaire à des bandits ,

Quand on est fugitif , qu’on se cache et se sauve ;

Qu’être chassé ,‘ traqué comme une bête fauve ,

Saisi , lié, conduit, traîné sous le bâton ,

Et pris , et fusillé — pendu même , sait-on t

PENDANT, LMNVASION

N’a rien qui soit utile au salut de la France ,

Et que Ton peut agir mieux pour sa délivrance ,

— En tuant, et non pas en se faisant tuer !

Je dis , entendez-vous, qu’il faut s’habituer ,

A cette heure pour nous si sombre et si funeste,

A ménager son sang , quand si peu de sang reste !

Voilà ce que je dis.

MAXIME

Mais c’est mon sentiment ! •

M. LAUNAY

Eh bien ! alors , sachez attendre. Le moment Viendra. Qui peut savoir ce que tient en réserve Demain ? si c’est la mort , qu’au moins notre mort serve A quelque chose ! '

MAXIME

Attendre ! attendre ! ah ! j’aurais dû Partir depuis longtemps , et j’ai trop attendu !

Quand le sang coule , quand, comme à l’heure où nous sommes , La rage emplit le cœur de dix millions d’hommes ,

Quand la jeunesse vole aux camps , quand tout vivant Se lève et, le fusil au poing , marche en avant ,

Tâchant de refouler l’invasion qui monte ,

Rester une minute encor serait la honte !

Ne me retenez pas !

M. LAUNAY Louise, mon enfant,

Tu ne dis rien ? tu vois qu’il s’obstine , et défend

(^u’on lui donne un conseil — fût-il bon — et qu’il compte ,

Tant toujours la jeunesse à se leurrer est prompte !

Sous ce déguisement qui ne déguise rien ,

Sans être découvert franchir le camp prussien Et s’ouvrir à lui seul , en plein jour , un passage ! Je vous demande un peu ! moi , je dis qu’il est sage D’attendre , de ne rien brusquer , que c’est suivant L’événement qu’il faut agir , et que souvent Alors un cours meilleur à nos desseins s’imprime , Et toi \ tu ne dis rien 1

LOUISE , se levant.

Ce que monsieur Maxime Veut faire , si j’étais homme, je le ferais ,

Mon père,

M. LAUNAY

Que dit-elle? ô mon Dieu ! tu voudrais. . . MAXIME

Merci, mademoiselle , ah ! mon honneur vous touche , Merci de m’en donner l’aveu de votre bouche.

M. LAUNAY, rêvant.

Les voici maintenant deux contre un ! qu’ai-je fait ? J’aurais dû réfléchir et me taire , en effet.

La parole des vieux n’est pas chose qui plaise Aux jeunes ; elle fond à leur souffle de braise Comme au feu fond la glace; et , quand tout est sanglot En nous, on sent qu’en eux l’enthousiasme éclotl Et ton ardent amour qui leur met , ô patrie !

L’orgueil au front , nous laisse, à nous, l’âme meurtrie !

PENDANT L’IN VASION

— Ces deux enfants peut-être, après tout, ont raison. Mon œil , mieux que le leur , sonde-t-il l’horizon ?

Et du reste , folie ou sagesse, qu’importe Dans l’âpre tourbillon de sang qui nous emporte 'i

(A Maxime.)

Je ne vous retiens plus. L’honneur et le devoir Vous appellent ; allez où vous croyez les voir,

Maxime ! chacun suit la route qu’il doit suivre ,

Allez ! moi qui n’ai plus beaucoup de jours à vivre ,

Je reste auprès de mon enfant.

(A Louise.)

Viens m’embrasser Et jamais, tu m’entends, un plus tendre baiser Ne fut mis par un père au cher front de sa fille.

LOUISE

Mon bon, mon noble père !

M. LAUNAY

O patrie ! ô famille î (Après un silence, tendant les bras à Maxime.)

Eh bien ! Maxime , adieu !... mais qu’entends-je ?

MAXIME

On dirait. . .

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