‹ Pendant l'orage. Préf. de Jean de GourmontChapitre 11 sur 73 · L'ETAT DE GUERRE · texte numérisé non relu

L'ETAT DE GUERRE

10 novembre igi4-

Les événements actuels sont fort durs, non seulement pour les nations directement en guerre, mais pour l'Europe entière et on peut dire pour le monde civilisé tout entier. Ceux qui ne souffrent pas très cruellement ont une sensation de malaise. Ils comprennent qu'il se passe quelque chose d 'anormal, que les rouag-es sociaux sont faussés. lisse disent que leur situation va peut-être devenir précaire. Les bombes que Ton échang-e sur les bords de l'Yser pourraient bien tomber un de ces jours jusque dans la caisse d'un épicier de Chicag-o

et déjà je croirais volontiers qu'on y a éprouvé des commotions fâcheuses. N'en soyons pas surpris, l'état de g'uerre au sein même de la civilisation retentit jusqu'en ses parties les plus éloig'nées. Rien de plus naturel. On explique cela par la complexité du monde moderne et l'enchevêtrement inextricable des intérêts. Je trouve que le mot moderne est trop dans l'explication proposée. Il en fut toujours de même sans doute. Une commotion dans les centres vitaux a toujours retenti jusqu'aux extrémités de l'org-anisme. Seulement, autrefois, on n'y faisait pas attention. On n'était pas habitué à la paix. C'est elle qui semblait une surprise ménag-ée aux hommes par les Dieux. La plupart des g-randes civilisations de l'antiquité se sont développées parmi de furieux états de g-uerre. Que l'on pense aux petites et g-lorieuses républiques grecques. Elles ne connurent la paix que pour con-

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naître la décadence. Les batailles et les sièges furent constants en Italie jusqu'au xvi' siècle. Dans la tragédie humaine, la paix ne fut peut-être jamais qu'un entr'acte.

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« BULLETIN DES ÉGRIVALXS »

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C'est une très bonne idée qu'ont eue trois écrivains qu'il faut nommer, René Bizet, Fernand Divoire, Gaston Picard, de publier sous ce titre : « Bulletin des Ecrivains, 19 14-19 10 >), une gazette des hauts faits, des morts glorieuses, des blessures, des destinées des écrivains jetés dans la mêlée, arrachés soudain à leurs travaux, à leurs rêves, à leurs pacifiques espoirs. Mais pacifiques ou ardents, les uns et les autres, selon leur âge ou leur santé, sont partis, vont partir, par un geste quelconque tentent de se rendre utiles à la patrie menacée.

oc BULLETIN DES ECRIVAINS » 00

Mourir pour la patrie, j'ai cru longtemps que ce n'était là qu'une romance g'uerrière, mais voilà que je ne sais que trop que c'est la plus poiernante et la plus noble des réalités. Près de vingt jeunes gens appartenant aux lettres sont morts au champ de bataille, plus de trente ont été blessés, et les deux listes vonts'accroissant tous les jours; d'autres ont dû sortir tout perclus des affreuses tranchées. L'n poète anglais me demandait l'autre jour des nouvelles de son confrère Charles Vildrac : ce fin et charmant poète a été blessé ; blessés : Robert Veyssié, Alfred Drouin.Mais n'y eut-il pas des oublis ou m'a-t-on donné de faux renseignements? Je croyais qu'il fallait déplorer aussi la mort du poète Gojon. Ce bulletin précisera les nouvelles. Il est précieux et saisissant. On y voit l'œuvre de mort dans toute son horreur aveugle et comment nous sommes à une heure où les plus jeunes

sont les moios sûrs du lendemain. On se demande même, si cette faiichaison continue, s'il y aura un lendemain pour la jeune littérature. Il y a toujours des lendemains, mais jeunes et vieux en g-arderont pour lono-temps un trouble sing-ulier et douloureux.

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