‹ Pendant l'orage. Préf. de Jean de GourmontChapitre 4 sur 73 · ANVERS · texte numérisé non relu

ANVERS

i3 octobre igi4-

J'ai encore connu Anvers dans toute la richesse de sa vie flamande. On j parlait peu français et, allemand, pas du tout. Il paraît que cela avait beaucoup changé ces dernières années et que le germanisme en avait fait, avant la conquête brutale, la conquête commerciale. C'était un chagrin pour les vieux Flamands qui voyaient se modifier sous leurs yeux le caractère original de la vieille cité. J'espère qu'ils ne l'auront pas trop endommagée et qu'au jour prochain de l'évacuation elle se retrouvera elle-même, pleinement rendue à ses

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forces naturelles et originales. Le seul ennemi que je trouvai à Anvers, ce fut la pluie, d'une violence et d'une qualité que seul pourrait peindre un Verhaeren. Dans les mauvais jours, l'air lui-même semble se métamorphoser en eau. Le ciel et l'Escaut ne font qu'un. On a la sensation d'être seul dans la foule ruisselante. Malg-ré cela, ou peut-être çrâce à cet excès, je ressentais je ne sais quel charme étrançe à vivre parmi ce peuple dont rien ne décourag-eait l'activité. D'ailleurs, même à Anvers, la pluie n'est qu'un accident, quoique fréquent, et je me souviens aussi de ces avenues ensoleillées, des mag-nifiques promenades qui conduisent à son musée, à ses Quentin Metzis. Quelle douceur mettent ces chefsd'œuvre dans le souvenir et comme en un tel moment elle se fait plus pénétrante. Ahl jours que je ne reverrai pas, jours d'allègres voyages, maintenant séparés de ceux

PENDANT L OKAGE

qui me restent à vivre par une brume de sang", soirs de pluie, de vent et de falots, matinées dans le brouillard jaune de l'Escaut; vous aviez un goût de printemps...

COMMCNION

J octobre Jfji4-

C'est un très beau mot que celui de cette dame qui disait l'autre jour, à propos d^s (( Taube » : « C'est un dang-er qui ne me déplaît pas. Il nous rapproche des combattants. Il nous anoblit. » Voilà un sentiment très dig-ne et que plus d'un cœur partagera, mais il faut bien dire que ce péril, bien que suspendu sur nos têtes, n'est pas de ceux dont il soit permis de frémir. Il est bien moindre, à tout prendre, que celui que faisaient encore courir aux Parisiens, il n'y a pas plus de trois mois,

les automobiles, et les automobilistes, le g-oût inconsidéré de la vitesse. Risquer sa vie, risquer son intégrité corporelle, ce qui est pire, n'y sommes-nous pas de longtemps habitués? Quand on avait traversé quelques avenues fréquentées, quand on avait fait une course à pied à travers Paris, n'avait-on point bravé dix fois la mort? Mais c'était sans y penser. Tous les dangers ne sont pas imaginaires, mais c'est l'imagination qui les rend redoutables. A la guerre même, et dans l'effroyable guerre moderne, il est moindre que ne se le représente notre sensibilité. Quand on a les nerfs solides (les miens sont malheureusement très fragiles), on arrive très vite à en dominer l'impression . La meilleure preuve, ce sont ces lettres de bonne humeur et de sang'-froid qui nous arrivent du front, g'riffonnées entre deux volées de mitraille.

Quoi qu'invente l'homme pour se faire peur,

il n'arrive pas à subjug-uer la volonté des braves. Unissons-nous à ceux-là par la pensée et nous serons braves aussi contre la pensée déprimante.

22 octobre igi4-

11 y a entre ma vie présente et le passé un rideau de brouillard que d'un g"este je m'efforce parfois de dissiper un instant. Mais il est si épais que je parviens rarement à y creuser une étroite meurtrière par où je puisse, l'espace d'un éclair, apercevoir les choses d'autrefois. Je pourrais dire tout simplement, abandonnant une image trop difficile à bien préciser, que le passé, qu'hier encore je touchais, avec lequel je vivais sans etî'ort, le rappelant vers moi d'un sig-ne aussitôt obéi, que ce passé sans lequel le présent n'a plus d'assise et chan-

celle, n'existe plus, et, chose extraordinaire, n'a jamais existé. Alors, comment est-ce que je vis puisque le présent dépend du passé, comme un fils dépend de son père? Mais c'est bien simple, je ne vis pas, je ne suisqu'un fantôme qui flotte dans l'air, sans consistance, sans formes précises, à l'état d'essai ou de résidu de vie. Ses efforts pour se relier aux choses et en prendre connaissance sont rarement heureux. Quand il croit s'être accroché à quelque souvenir, à quelque témoin d'hier, non encore pulvérisé, cette épave tout à coup échappe à ses doiçts de fantôme et, fantôme elle-même, fond dans l'air épais, se répand en vapeur, en quelque chose de mou et de fluide, qui s'en va. Parfois ce pauvre être désemparé arrive à saisir un livre dans sa bibliothèque, un livre jadis aimé dont il se propose un grand plaisir, mais à mesure qu'il lit les pa^^es de jadis, ce plaisir rancit, comme uu parfum

qui peu à peu tourne à l'aigre. Et les êtres qu'il rencontre lui disent, d'une voix d'audelà : « Nous sommes tous ainsi, tous nous avons pareille aventure, nous flottons et nous flotterons, fantômes, éternellement. » C'est un cauchemar, assurément, un cauchemar. Je me réveillerai, car il faut que je me réveille.

ÉTAT d'esprit 35

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