‹ Pendant l'orage. Préf. de Jean de GourmontChapitre 3 sur 73 · RENTRÉE · texte numérisé non relu

RENTRÉE

g octobre igi4on retour à Paris, d'où j'étais parti Hn juin fort innocemment, n'est un événement que pour moi, mais c'en est un tout de même, car j'en avais lonsrtemps désespéré. Jusqu'à ces derniers jours, les trains étaient si rares et si mal commodes, sur les lii^nes transversales, qu'il n'y fallait pas song-er pour un homme à qui sont interdites la marche et les long^ues stations dans les courants d'air. Un vieux poète bohème, souvent sansg-îte, disait un jourde lui-même: « Jetais prisonnier dans la rue. » Pour moi. j'étais prisonnier dans la campagne. Petit mal, cause tout au plus d'ennui

et d'énervement, si on le compare au destin infiniment dur de tant dautres! Ah!

que je les ai vécus et que je les vis encore, ces maux écrasants ! Ces hordes n'ont pas piétiné que les populations qui se trouvaient sous leurchemin, elles ont marché sur le cœur même de la France et l'angoisse a été ressentie partout à la fois. Comme elle pesait hier, cette ang-oisse unanime, sur les effusions du retour ! Les g-ens montaient vite dans une voiture et allaient se réfugier sous la lampe familiale, pour penser au lendemain et préparer leur vie d'hiver. Rien d'égoïste pourtant dans cette préoccupation. En traversant le plateau de Versailles, les yeux, les oreilles, le cœur surtout, toute la sensibilité de toutes ces vies se portait plus loin, au delà des horizons, vers ceux qui combattent pour ceux qui sont demeurés.

10 octobre igi-j .

Le dernier article que j'écrivis pour la France^ le 2 août, était intitulé Le Tocsin. C'est par ce son d'alarme que nous avions appris, la veille, vers cinq heures, la mobilisation (générale. Que de fois depuis je l'ai entendu dans mes nuits, et que de fois sans doute je l'entendrai encore ! Nous ne savions pas alors, dans ce coin de la France, que c'était aussi un sig-nal de g-uerre, mais nous en avions le pressentiment et dès lors commença pour nous l'ère de l'anq-oisse. Deux heures plus tard, les paysans affluaient à la ^are, partaient, quel-

ques-uns en uniforme, parce qu'ils étaient en congé. C'est une soirée que je n'oublierai jamais. Les jours suivants, à l'angoisse se mêla je ne sais quel obscur sentiment de confiance, né de l'admiration pour [l'ordre et la régularité qui se montraient partout. Plus tard, un jour de marché, j'entendis un paysan dire avec une énergie que je ne soupçonnais pas : « Nous sommes sept dans ma famille qui partons tous. Nous n'emporterons ni or ni argent, car si nous tombons sur le champ de bataille, nous ne voulons pas qu'une parcelle de la fortune de la France aille entre leurs mains ! » Dès lors, j'eus davantage encore de confiance. Ce paysan avait fait le sacrifice de sa vie, mais non celui de sa fortune et celui du succès final. Il fit un assez long discours, fiévreux et haché, pendant lequel il buvait force tasses de cidre, puis il monta dans sa carriole et disparut. Il avait fait jusqu'au bout son

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devoir de laboureur qui, ayant semé, puis récolté, vient vendre les produits de son travail. Son devoir de soldat allait commencer, et, comme il avait été sans doute un âpre paysan, il allait devenir un âpre combattant.

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