LE PRISONNIER
2j septembre tgiô.
Henri Dunant n'a pas seulement voulu que la Croix-Roug-e, telle qu'il la fonda, se vouât au secours des blessés, il a mis aussi sous sa protection le sort des prisonniers, c Les récentes guerres, disait-il en 18G7, n'ontduréque quelques semaines, mais qui nous assure qu'à l'avenir aucune guerre ne durera pas plus longtemps ?
C'est pendant une guerre prolongée, quand les haines nationales se ravivent et parviennent à endurcir les meilleurs crurs à l'égard de l'ennemi que le rôle des Comités internationaux envers les prisonniers de-
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viendra exceptionnellement important et réparateur. » Tout ce qu'a écrit Dunant sur les grands sujets auxquels il avait donné son activité est remarquablement actuel. Il a bien deviné le mal que devait faire une g-uerre aussi long-ue que celle d'aujourd'bui et il chercha le meilleur moyen de 1 atténuer. Si les règles qu'il a posées étaient strictement observées, les prisonniers seraient dans chaque pays placés sous la sauvegarde même de comités dépendant de la Croix- Rouge ennemie, qui devrait veiller à leur santé, à leur nourriture, à leur habillement, à leur logement. Elle devrait aussi « assurer leurs communications avec leurs familles, les pourvoir d'adoucissements, leur procurer des livres et des distractions et, en cas de rapatriement, veillera ce que leur voyage soit prompt, commode et exempt de privations )). Le gouvernement français est assez humain envers les prisonniers allemands
LE PRISO.N.NIER
pour que la Croix-Roug"e de France n'ait pas à s'inquiéter de leur sort, mais en est-il ou en a-t-il toujours été de même pour les captifs à la merci de l'adversaire ? « La nature même des choses, ditencore Dunant, fait que les premiers soins que le prisonnier pourra obtenir lui parviendront de la part des comités du pays contre lequel il aura combattu. » Gela ne le trouble pas, car il a uneg-rande confiance dans la bonté humaine. Sa confiance n'était-elle pas excessive ?
PENDA.NT L ORAGE
28 septembre rgi5.
M Armand Dayot a reçu, et publié ^ dans l'Art et les Artistes (numéro spécial : « Les Vandales en France »), une fort belle lettre touchant la cathédrale de Reims. Le correspon-dant, qui est un militaire, n'a pas voulu donner son nom, se réservant de le dévoiler plus tard. Son idée première est qu'on ne doit pas livrer Reims aux restaurateurs. Il faut strictement maintenir le vieux monument dans l'état que lui ont inflig-é les barbares, le consolider ainsi, le préserver des injures des éléments, lui donner enfin la destinée d'un témoin mutilé.
Il y aura peut-être des oppositions à ce qui suit, mais cela forme l'essentiel du projet et il faut bien réfléchir avant de le rejeter. Il veut qu'on destine la cathédrale à servir d'ossuaire aux restes des soldats morts pour la patrie. Ce n'entraînerait-il pas une sorte de désafl'ectationde l'édifice, au moins comme église métropolitaine? Il est vrai que Reims est au-dessus d'un rôle purement administratif et qu'il serait plus g-lorieux pour elle de le troquer contre un rôla national. N'est-ce pas celui même qu'elle remplit en ces jours mauvais ? On inscrirait, dit encore la lettre, sur des plaques de marhre ou de hronze les noms de tous les soldats morts au champ d'honneur, et si cela ne formait pas une décoration l»ien séduisante au point de vue esthétique, cela en ferait assurément une très belle au point do vue de la piété funéraire et patriotique.
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En somme, et c'est de là que viendra la seule objection possible, le projet détourne la cathédrale de son objet séculaire ; elle ne serait plus le siège d'un diocèse, mais bien le monument symbolique du deuil, du souvenir et de la victoire, car il ne faut pas oublier la ceinture de canons conquis, dont il la veut entourer. Le projet est grandiose assurément, bien compris pour devenir un lieu de véritable pèlerinage national, où il faudrait bien ressentir une émotion incomparable et, tout compte fait et rejeté des objections possibles, il faut en souhaiter la réalisation.
Keiiiy de Gourmont est mort le 27 septembre au soir, sans souffrance, des suites d'une hémorragie cérébrale.
Remy de Gourmont naquit au château de la Motte, à Bazoches-en-Houlme (Orne), le 4 avril • i858, d'une vieille famille depuis longtemps fixée en Normandie et (jui, selon la tradition, remonterait au vieux roi Gormon, prince de Danemark, L'un de ses neveux serait venu en Normandie à la suite de Rollon et y Ht souche d'une famille qui devait, aux xv^ et xvic siècles, produire cette généalog"ie (Je savants, peintres, graveurs, imprimeurs : les Gilles, Jean, François et Robert de Gourmont, qui timbrèrent leurs admirables éditions «le leurs armes : « d'argen au croissant de sable, au chef de i{:ueules chargé de trois roses d'or. » Ce fut Gilles de Gourmont qui imprima en France le premier
livre en caractères grecs. En outre, par sa grand'mère maternelle, Mlle de Malherbe, Remy de Gourmont se rattachait à la famille de François de Malherbe.
Il passa son enfance à Bazoches, en pleine campagne, dans un paysage qu'il a noté dans Sixtine et dans ses Histoires Magiques. C'est peut-être dans ce dernier recueil que l'on retrouverait les plus fraîches images de son enfance, et jusqu'aux légendes familiales dont il fut d'abord troublé. Il avait une dizaine d'années lorsrjue ses parents vinrent se fixer au Manoir du Mesnil-Villeman, dans la Manche, petit château bâti au bord d'un étang, encerclé de bois de hêtres. Il nous a laissé, dans le Songe d'une femme, l'odeur de ce paysage et jusqu'au dessin des allées. Simone est une feuille morte cueillie dans l'avenue qui conduit à lEgh'se de ce village.
APPENDICE â23
Il faudrait dire aussi les séjours annuels au bord de la mer, en une petite plage ig"norée, sa vie avec les pêcheurs vers le lar^j-e, car on respire Todeur des vag^ues et des algues dans son œuvre. Ainsi son enfance se passa heureuse et libre dans un milieu qui avait conservé, sous son catholicisme apparent, les traditions du xviiie siècle.
Après des études intelligentes au lycée de (^outances, où l'un de ses professeurs s'intéressa à lui, devina peut-ctre son génie, Remy de Gourmont vint à Caen faire son droit, mais il y continua surtout ses études littéraires et commença de vivre. Lorsque, en i883, il arriv.» à Paris, déjà tenté par le métier d'écrivain, il entra pres«pic aussit<M à la Bibliothèque Nationale, où il continua ses propres travaux, (le passage dans la plus riche bibliothè(}ue du monde ne lui aura pas été inutile, puisqu'il y
prit le o-oùt de la méthode et de la précision. On sait qu'à la suite d'un article intitulé le Joujou patriotisme, paru dans le Mercure de France (i 891), il fut révoqué de ses fonctions de bibliothécaire. Cet article, mal compris et mal interprété, pèsera sur toute la vie de Remy de GourmoQt. De cette épof[ue date le commencement de son indépendance et de sa production. C'était à la Bibliothèque Nationale que son compagnon de captivité et d'érudition, Louis Denise, était venu le prendre et le conduire à Alfred Vallette, Louis Dumur, Albert Samain, etc., pour fonder le Mercure de France, cette revue où a paru presque tout son œuvre et à laquelle il collabora jusqu'à son dernier jour. On peut dire que sa vie et son œuvre sont associés à la vie du Mercure. Il faudrait de longues pasres pour exposer cette collaboration au Mercure. Dès les premiers numéros, il y
donne des essais, des notes sur la littérature ang-laise, italienne, en même temps (ju'il y publiait ses premiers essais philosophiques : l'Idéalisme (1898), ses premiers contes {Proses moroses) et son théâtre ( f/is/oire tragiqae de la Princesse Phenissa, Théodat, le Vieux Roi).
En 1890 paraissait Sixtine, roman de la vie cérébrale, qui est sa première œuvre importante : il a mis dans ce roman complexe et difficile tous les événements de sa vie et de sa pensée de cette époque. Les Cliprdiix de Diomède, qui parut en 1897, est comme une suite à Sixtine, mais, dans ce dernier roman, le style s'est épuré, simplifié, et les idées se sont clarifiées. Le Sontje d'une femme (1899) et Cn cœur virginal (1907) marqueront l'évolution de sa conception du roman : Un Cœur virginal est, en effrt, iiii chef-d'œuvre de simplicité et de pureté,
et un vrai roman d'où les idées se dég-agent seulement des faits de l'aventure contée.
-Mais il faut remonter à 1895, avec le Latin mystique, œuvre d'érudition, qui est aussi un manifeste, et comme une rupture avec la 'ittérature classique et le cliché. Ce sont ces travaux qui le conduiront aux études de ling-uistique dont C Esthétique de la langue française^ la Culture des Idées et le Problème du style sont l'expression variée et complexe. Remy de Gourmont fut peut-être avant tout un g-rammairien, ou plutôt un amoureux de la langue. Il a écrit : « Les mots m'ont donné peut-être de plus nombreuses joies que les idées, et de plus décisives. »
A l'époque où il débuta dans les lettres, le naturalisme s'étalait d'une manière indécente dans le roman et jusque dans la philosophie, où il se manifestait par un bas matérialisme. Remy de Gourmont s'écarta de cette école, et s'attacha
à Villiers de l'Isle-Adam, qui fut bien le grand précurseur du symbolisme, non seulement par son esthétique, mais par sa philosophie héa^élienne. Villiers et Mallarmé furent les deux grandes piétés littéraires de Remy de Gourmont ; je ne dis pas influences, car il était trop personnel pour ne pas s'assimiler et faire siennes toutes les influences. Comment dire toutes les philosophies (ju'il traversa, avec un mélange de mysticisme : Hegel, Schopenhauer, Kant, Nietzsche, Spencer précisèrent sa pensée. Mais ces philosophies, il les traversa sans s'y brûler, toujours intact et confiant dans la vie, dans sa brièveté même. Longtemps, dans ces Epilogues qui constituent ses Essais, et sa vraie philosophie — si on peut donner ce nom à une œuvre qui fuit la systématisation et ne craint pas de se contredire, — il ironisa l'idée de progrès, la religion du moment, il .irciumila les iit'ir;ition:>. et s'en fit
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une sorte de dog;malisme. Sa philosophie devait aboutir à cette loi de constance intellectuelle qu'il fit sienne d'après les découvertes scientifiques de Ouinton. Cette loi de constance de notre intellig-ence et de notre sensibilité, ce fut la g-rande certitude de sa pensée. Déjà la Physique de Vdmoiir avait voulu remettre l'homme à sa place dans l'échelle des êtres, et la Physique des mœurs, qu'il préparait, devait compléter ses idées sur ce sujet. La Revue des Idées propagea, étayée par la science d'un Quinton et d'un Bohn, cette conception physique de la vie. On dira mieux un jour quelle fut l'œuvre critique de Remy de Gourmont. Il a, à propos de Sainte-Beuve, défini le rôle du critique créateur de valeurs. C'était sa propre définition qu'il nous donnait. Sous un titre modeste, ses Promenades littéraires et philosophiques sont sans doute l'œuvre critique la plus importante de notre épo- 1
• lue. Il aura été en outre l'historien du Symbolisme, et le théoricien de cette école de poètes et d'imas^iers.
Il ne faut pas oublier que Remy de Gourmont fut poète, poète dans sa prose d'Une nuit au Luxemhourfj . Les Divertissements sont le recueil de toute sa poésie, de tous les rythmes et Imag-es qui le tentèrent. Au cours de sa vie littéraire, il a jeté, comme des roses dans une allée, de petites plaquettes de vers et de proses lares : les Litanies de la rose, les Sain/es du Paradis, Fleurs de jadis, etc.
La vie de Remy de Gourmon t n'a pas d'histoire officielle : rien ne la troubla officiellement. Il a vécu libre de toute entrave, et laissa l'élite intellectuelle venir à lui. Sa vie fut tout intérieure, et c'est dans son intrllis^eDce (l'intelliiçcnce est de la sensibilité cristallisée) «ju'il trouva les plus grandes joies.
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Il parlait peu, mais, pas plus dans la conversation que dans ses écrits, il ne prononça jamais une parole vaine. II avait le respec des mots.
L'œuvre de Reniy de Gourmont est considérable. On en trouvera la nomenclature presque complète notamment dans la brochure de M.Paul Delior : Remij de Gonrmonl et son Œuvre, éditée à notre librairie. On peut également consulter sur Remy de Gourmont la même brochure de M. Paul Delior, puis : Pierre de Ouerlon : Remy de Gourmont, biog-raphie illustrée (Sansot, édit.) ; Marcel Coulon : Témoignages, ire et 26 séries (Mercure de France); et Jules de Gaultier : la Fiction universelle (Mercure de France).