Pendant la guerre
Ces courtes œuvres ont été écrites par un soldat, pendant les loisirs que lui laissait la guerre de tranchées.
Cette guerre est pour le soldat qui la vit une série d'efforts violents, séparés par des périodes de repos où se débande la volonté. Un penseur qui passe pour fort subtil a écrit que la guerre « développait la sensibilité aux dépens de l'intelligence ». Cette erreur, mère de tant d'autres, n'est pas étonnante chez un homme qui a connu la guerre mais ne l'a pas vécue; en jait la guerre exige de tous, officiers et soldats, une tension de l'intelligence, une subtilité d'esprit souvent supérieures à celles que leur
rôle social a réclamées d'eux jusqu'alors ; je ne parle pas des connaissances techniques que demande l'appareil industriel d'une guerre moderne; mais si une des fonctions des plus essentielles de l'intelligence est de découvrir sous les signes les choses signifiées, il est certain que le développement de cette fonction n'est nulle part plus nécessaire que sur un champ de bataille moderne; c'est une question de vie ou de mort, de victoire ou de défaite, de savoir reconnaître la valeur des moindres indices dans les lignes ennemies; l'attention qui saisit les plus légères modifications, l'intelligence qui les interprète, le sens psychologique qui découvre les intentions de l'adversaire et ses habitudes se développent singulièrement par la contrainte de l'exercice répété.
. Cette contrainte disparaît au repos;
alors la sertsibilité , longtemps refoulée, s'exalte à son tour. Les émotions surgissent et le surmenage de la sensibilité serait fatal si elles ne se déchargeaient en une innocente et insouciante gaieté d'enfants, à qui la bride est enfin lâchée.
Par donner a-t-on à un soldat qui a fait ses humanités d'avoir voulu, lui aussi, se détendre à sa manière ? Ces petits écrits sont des jeux, et, si parfois le sérieux se mêle à l'ironie, c'est que l'écho des souvenirs si proches, qui doivent être la réalité de demain, retentit encore dans sa conscience.
Le plus naturellement du monde, la forme du pastiche s'est souvent présentée à V auteur ; peut-être cette forme lui fut-elle imposée par de longues habitudes d'esprit, mais peut-être et plutôt par la nostalgie d'études abandonnées
dont le souvenir revit pendant les journées calmes passées loin des obus.
Ce pastiche ne prétend pas à V imitation fidèle ; il veut exprimer autre chose que les idées des auteurs qu'il imite et s'essaye à les mettre en contradiction avec eux-mêmes.
Il ne faut chercher dans ces opuscules ni une suite logique, ni une doctrine fixe; tout au plus un sentiment dominateur, presque inconscient d'abord et que l'auteur a dégagé peu à peu en lui à mesure qu'il écrivait. Ce sentiment, visible surtout dans a les Suivants », c'est celui de la fragilité des « valeurs » qui sont considérées comme l'armature de la société; ce n'est pas une vue de l'esprit, ni l'objet d'une démonstration, mais une sorte d'expérience trop certaine et comme la hantise du canon qui détruit aveuglément les
êtres les plus nobles comme les plus tarés, qui fait crouler l'humble masure comme les monuments les plus sacrés.
De la Guerre
W 'ai entendu des sages qui parlaient \Ji de la guerre . Aucun d'eux n'avait jamais porté le casque ni la cuirasse.
L'un disait : La guerre est une épreuve; elle grandit l'homme qui sait en surmonter les obstacles ; elle lui fait l'âme plus noble et plus pure.
Un autre défendait son dieu en ces termes : La guerre est une image humaine du sacrifice de Dieu à son père.
Le guerrier est, à la fois, prêtre sacrificateur et victime. La guerre n'est pas un argument contre la religion, mais une preuve de sa vérité.
Et puis encore : La guerre est providentielle; elle prépare les voies à la bonne nouvelle.
Et un autre, le front pâli par les veilles : La guerre accomplit la destinée des peuples. La guerre consiste à détruire pour assimiler. C'est la coutume de tout être vivant ; et un peuple est un être vivant qui, pour grandir, doit absorber et digérer les peuples moins forts.
Et encore : Un sol ingrat fait un peuple guerrier. Car il faut bien exiger des autres, si l'on ne veut mourir, ce que l'on ne peut trouver sur son propre sol.
Et toutes ces opinions se croisaient et elles bruissaient à mes oreilles comme mne ruche d'abeilles par un jour de grand soleil.
Et je dis : O hommes de pensée, sur le charnier de la guerre poussent des fleurs ; leur jeu frais et coloré cache la
pourriture. Gomme des abeilles, vous les butinez et vous tirez d'elles le miel de vos pensées.
Une de ces fleurs, c'est la noblesse d'àme ; et vous justifiez la guerre à cause de cette fleur.
Une autre, c'est le sacrifice ; et vous justifiez la guerre à cause de cette fleur.
Une autre, c'est l'annonce de la bonne nouvelle ; et vous justifiez la guerre à cause de cette fleur.
Une autre, c'est l'accomplissement de la destinée d'un peuple; et vous justifiez la guerre à cause de cette fleur.
Une autre, c'est la persistance d'un peuple qui veut vivre; et vous justifiez la guerre à cause de cette fleur.
Telle est votre habitude, hommes de pensée ; car vous aimez à poser une valeur sur toute chose. Mais pour poser une valeur, il faut choisir ; pour choisir
il faut abstraire et pour abstraire il faut penser. Vous pensez la guerre, ô hommes de pensée, et c'est pourquoi vous pouvez abstraire, choisir, et poser une valeur.
Mais je veux vous faire connaître, ô sages, les laideurs de l'homme dans la guerre. Pourrez-vous alors surmonter votre dégoût et votre pitié ?
Et comment auriez-vous le droit de surmonter votre pitié, puisque vous n'en souffrez pas ? Car la pitié ne vient pas de la commune souflrance; elle est le remords de celui pour qui les autres souffrent ; elle est un effort de votre volonté de justice pour rétablir l'équilibre des souffrances.
Et de quel droit surmonteriez-vous voire dégoût ? Car il faut goûter d'un métier pour cesser d'en être dégoûté ; et je suis joyeux en pensant que c'est là la rançon de votre sagesse.
Vp Fragment
d'atf Commentaire anonyme d'Homère
Nous avons trouvé dans un commentateur anonyme d'Homère le fragment suivant; il doit être emprunté à un de ces nombreux opuscules d'allégories mythologiques que les Stoïciens ont écrits pour rechercher la trace de leurs doctrines dans les mythes et les cultes helléniques ; singulier mais sincère témoignage du respect de la tradition, et hommage naïf rendu à l'unité du vrai. Le fragment est entremêlé des réflexions du commentateur chrétien, quelque moine de Byzance.
En voici la traduction :
« Pourquoi la déesse Athéné est-elle
armée et casquée ? Athéné est le symbole de la sagesse, issue de l'intelligence du sage. Or c'est un dogme chez les Stoïciens que le sage doit faire la guerre ; et c'est pourquoi la sagesse a les attributs du guerrier. Les anciens Stoïciens, dans leur style un peu sec, démontraient ce dogme de la façon suivante : « Si quel- » qu'un est sage, il exerce les fonctions )) politiques ; s'il exerce les fonctions » politiques, il veut conserver la cité ; » s'il veut conserver la cité, il veut la » défendre contre ceux qui veulent la » détruire ; s'il veut la défendre contre » ceux qui veulent la détruire, il veut la » défendre contre ceux qui veulent la » détruire par les armes ; s'il veut la » défendre ainsi, il veut faire la guerre. » « De plus récents Stoïciens, dans un style plus abondant, ont essayé de montrer comment se reliaient les différentes
parties de ce raisonnement : « Platon, » dit l'un d'eux, attribue la volonté de » la guerre à une certaine passion belli- » queuse qu'il loge dans la poitrine. S'il » en était ainsi, le sage devrait s'abste- » nir de faire la guerre puisqu'il est » sans passion et qu'il est conduit uni- » quement par la raison. Mais il n'est » pas difficile de démontrer que Platon » n'a pas bien parlé. La guerre a, en » effet, un des buts suivants : ou bien » détruire une cité et emmener tous les » habitants en esclavage ; ou bien s'en- » richir par le pillage des dépouilles de )) la cité vaincue ; on bien assujélir la )) cité vaincue, en lui faisant payer un )> tribut. Or il n'est aucun de ces buts )) que l'homme qui a une conduite sage j) ne puisse chercher à atteindre. Car la » sagesse est dominatrice et souveraine ; » or le sage fait nécessairement partie
» d'une cité sage ; sans quoi il s'abstien- » drait d'être citoyen et préférerait quit- » ter la vie, puisqu'il ne pourrait accom- » plir toutes ses fonctions. Il doit donc » vouloir que sa cité l'emporte sur toutes » les autres et que les citoyens des » autres cités soient esclaves de la cité » sage. Donc ce n'est pas par passion » guerrière, mais par raison que l'hom- » me doit faire la guerre ; donc le sage, » sans passion, doit faire la guerre. »
)) Un autre Stoïcien, qui a connu et bafoué les lois de notre sainte religion, dit, en cherchant à persuader un adversaire supposé : « Vous ne voulez pas » faire la guerre, dites-vous, parce que » vous êtes citoyen du monde et que le » monde est une cité unique, fermée en » elle-même, parfaitement harmonieuse « et qui ne peut être en dissentiment ni » avec elle-même, ni avec aucune autre.
» Etes-vous donc du troupeau de ces w timides Galiléens qui subissent des » injustices non seulement sans protes- » ter, mais encore avec une sorte de » passion folle ? Le monde, en effet, est » le modèle de ce que doit être une cité » bien gouvernée ; mais vous ne pourrez » atteindre un bon gouvernement, si » vous ne luttez contre la résistance des » mauvais citoyens et des mauvaises » cités. Il est donc d'une âme virile » d'employer la force pour mettre l'or- » dre dans le désordre. »
L'édition princeps de ce commentaire est du XVI' siècle. L'érudit italien qui l'a édité parle en ces termes de notre fragment: Ppur moi, dit-il, je suis de l'opinion de Platon : la vertu guerrière est distincte de la raison, bien qu'elle
puisse être conduite et disciplinée par elle ; nos jeunes Florentins qui aiment la bonne chère et les femmes et dont le sang est bouillant, ont la tête un peu folle, mais sont de meilleurs hommes de guerre que les sages du grand conseil.
La guerre n'est-elle pas avant tout la plus belle épreuve d'énergie, d'adresse et de vigueur, choses qui ne conviennent pas à la prudence sage et refroidie ? )>
Une édition allemande, parue aux premières années de notre siècle, suggère au commentateur plusieurs réflexions notables. Il montre l'âge des divers textes stoïciens que cite l'auteur : le premier revient au stoïcisme ancien ; le second doit être de l'époque du stoïcisme moyen, comme l'indique sa tendance à identifier le sage et la cité
sage ; le troisième enfin est une diatribe de l'époque impériale, à la manière de Musonius.
Enfin le docte personnage se permet un moment d'enthousiasme : « Bien que la méthode historique, dit-il, nous ait enseigné à apprécier objectivement les conditions de vie diflerentes des nôtres, il est cependant incontestable que les Stoïciens ont eu, comme à travers un voile, le pressentiment d'une vérité dont nos jours étaient destinés à voir le plein et entier développement. Il est vrai, en effet, que les peuples sages, instruits et cultivés ont pour mission d'organiser le monde par la force de lem's armes et de répandre ainsi la pensée qui, issue du cerveau de Jupiter, a été déposée en eux par les lois de la Providence ; et, pour atteindre ce but, il faut employer non seulement le casque
et la cuirasse pour nous défendre contre toute agression, mais encore la lance qui perce l'ennemi. Il semble que l'empire romain, que les derniers Stoïciens virent se développer sous leurs yeux, fui l'expérience décisive qui leur fit voir la profonde humanité de la guerre de conquête, et qu'ils appelaient de leurs vœux un peuple qui, tout en gardant le caractère guerrier du peuple romain, fût en même temps un centre de plus grande science et de plus haute culture. Il n'échappera à aucune personne de bonne foi que le peuple allemand est le peuple sage destiné à réaliser les plus hauts espoirs des penseurs hellènes.»
J'estime que le platonicien de la Renaissance et le savant pangermaniste de nos jours ont mis beaucoup de leur pensée dans leur interprétation ; le sage stoïcien n'est pas un être glacé par
l'âge, elles Stoïciens n'ont pas pressenti, même de loin, ce que serait un Etat à la prussienne ! J'oserai prendre, à ma façon, la même liberté que ces deux interprètes. Je préfère, pour moi, le style sec et abstrait des anciens Stoïciens à l'amphigouri des plus récents ; les deux derniers textes, cités par l'auteur byzantin, paraissent être d'un caractère plus mystique que politique ; je soupçonne le dernier d'exprimer seulement, en symbole, la supériorité que l'intelligence doit avoir dans l'âme sur les parties inférieures ; l'avant dernier texte exprime un idéal plus platonicien que stoïcien sur le gouvernement de la cité par les sages.
Gomme je retrouve une atmosphère claire et ensoleillée dans les raisonnements pressés des vieux Stoïciens. Ils sont purs de tout mythe et de toute
mystique. Seulement, suivant la manière grecque, ils démontrent minutieusement ce qui est clair et passent fort vite sur ce qui est obscur. Il est clair que, s'il est possible au citoyen de défendre la cité contre la destruction, il doit le faire ; et cela résulte de la définition même du citoyen. Il est, au contraire, beaucoup moins clair que le sage doive être citoyen ; car la sagesse est une acquisition d'origine et de nature personnelles ; et l'on voit mal ce qu'elle a à faire avec l'organisation politique et la lutte des partis.
Les Suivants
UN jour, Zarathustra se renia luimême en ces termes :
« O mes frères, j'ai dit : Soyons durs, et la dureté consiste à dire non à l'existence .
» Il y a des non hypocrites, c'est le non du clair de lune qui s'insinue et baigne les objets dans une lumière laiteuse où leurs contours s'émoussent.
» Ce n'est pas le non de ma dureté ; celui-ci est le non du guerrier qui brise son adversaire.
)) J'ai dit encore : J'apporte au monde l'aftirmation ; et à chaque chose je dis un oui allègre et joyeux.
» Et mon oui n'est pas le la de Tàne, la pauvre bête toujours battue toujours contente.
» Ce n'est pas davantage le oui ténébreux, plein de haine rageuse et impuissante ; je ne veux pas établir mon pouvoir d'affirmer sur l'espérance d'un arrière-monde.
» Mon oui est le oui créateur qui fait sauter chaque chose sur ses jambes.
» Mais hélas ! mes frères, on ne dit oui ou non qu'à ce qui existe déjà.
» Nous autres, gens de l'aube, nous sommes comme les suivants d'un roi.
» Certains de ces suivants le flattent, ils approuvent toutes ses décisions.
» D'autres inventent des raisons qui les justifient et ils introduisent la justice dans son royaume.
» Beaucoup le blâment en leur cœur et ils imaginent un royaume où ils
seraient les maîtres.
)) Il en est qui le critiquent ouvertement, ce sont les indépendants et les libres.
» Mais lui se moque de la désapprobation comme de l'approbation ; ses volontés sont d'acier, et ce n'est pas en conseil qu'elles sont délibérées.
» Notre oui ne les crée pas et notre non ne les détruit pas.
» Ceux qui se promènent dans les fourrés de la connaissance pensent que le oui ou le non créent non pas les choses mais l'esprit, cette bulle qui s'élève des marais pestilentiels pour crever à la surface et se perdre toujours plus haut.
)) Gardez-vous de ces rôdeurs, de ces chercheurs de pierre philosophale qui veulent transmuer le monde en esprit, — esprit bon ou esprit mauvais, pourvu
qu'il soit esprit et qu'il puisse juger.
» Glorifions-nous d'être superficiels et de croire que notre oui et notre non se traînent impuissants sur les choses. »
Pro Pace
Vcx Pcpali
Prière des Enfants
OUE peut, Seigneur ! notre faiblesse contre tant de forces accumulées ? Que peut notre volonté contre la volonté de nos parents à qui nous devons obéissance ? Mais nous avons de la peine, ô mon Dieu, nous avons de la peine parce que beaucoup d'entre nous ne peverront jamais leur père, et parce que nous voyons souvent le front de nos mères barré d'une ride soucieuse. Ecartez de nous cette peine,
ô mon Dieu, vous qui avez vécu une partie de votre vie terrestre sous la forme d'un enfant obéissant, plein de tendresse pour vos parents. Que notre famille, dont nous ne pouvons nous passer, reste intacte ! Que le foyer où nous vivons nous soit rendu tout entier !
Prière des Vieillards
Nous voici devant vous, ô mon Dieu, faibles comme des enfants, mais non pas innocents comme eux, nous dont la tète est chargée d'une grave accusation. Car « les dents de nos enfants sont agacées du raisin vert que nous avons mangé ». Qu'avons-nous fait, ô mon Dieu, pour éviter à nos fils cette épreuve ? Et que n'avons-nous pas fait pour la rendre inévitable ? N'est-ce pas
nous qui leur avons appris cette soif de richesse et de jouissance qui dresse les nations les unes contre les autres ?
N'est-ce pas nous qui avons rabaissé le savoir à la science, la science à Tiadustrie et qui avons mis l'industrie au service des plus viles passions ? N'est-ce pas nous qui avons essayé de donner à nous-mêmes et à nos enfants une bonne conscience en appelant cet état de choses progrès et civilisation ? Nous, ô mon Dieu, qui avons introduit à nouveau la barbarie dans les mœurs.
Nos péchés sont grands, Seigneur !
et la mesure est comble. Toutes les forces monstrueuses que nous avions accumulées dans les machines en vue du plaisir et de la jouissance sont maintenant lâchées contre nos enfants ; car il ne sert à rien de dompter la matière, si nous ne restons pas maîtres de nous.
Ce cataclysme que nous avons déchaîné, nous ne pouvons l'arrêter, et c'est pourquoi nous supplions notre miséricorde de nous venir en aide.
Prière des Jeunes Filles
Gomment vous prier, ô mon Dieu, et comment ne pas vous prier ? Quelles prières vous adresser dont notre pudeur ne soit pas alarmée ? Et comment, sans atteinte à notre dignité, exprimer notre admiration, nos craintes et nos angoisses ? Notre prière doit demeurer muette et ineffable ; c'est notre profond instinct qui prie pour nous, notre instinct qui veut conserver l'étincelle de vie ; c'est tout l'avenir des hommes qui intercède par nous, ô mon Dieu ; écoutez le gémissement de la vie me-
nacée qui s'élève en nous sans notre volonté ; épargnez la fleur qui deviendra fruit savoureux; ne laissez pas se flétrir le germe dont la destinée était de s'épanouir.
Vex Dei
Le Dieu d'Heraclite. — La guerre,
c'est la paix; la paix, c'est la guerre
Hommes futiles, c'est en vain que vous vous acharnez à détruire la vie ; mais vous n'y réussirez pas ; car toute mort est en même temps une génération; et les moissons seront bientôt récollées
dans les champs où sont tombés les braves.
Le Dieu d'Empédocle. — L'amitié réunit, la dispute sépare ; l'une et l'autre sont alternativement nécessaires pour que la destinée des êtres s'accomplisse.
Le Dieu des Stoïciens. — La guerre est parmi les choses qui ne dépendent pas de nous.
Le « Premier Principe » des Gnos- TiQUES. — Je suis ce qui n'est pas ; or ce qui n'est pas, n'est pas cause; mais le démiurge est cause. — Le Démiurge.
— La guerre est un beau et divin spectacle.
Le Dieu des Théologiens. — Je n'ai pas à faire cesser la guerre, puisque la volonté de l'homme est libre, mais à me justifier de l'avoir permise. Il faudrait pour cela de longs discours. Ge-
pendant, si vous méditez avec une suffisante application, vous verrez qu'il ne faut pas considérer les phénomènes dans leur isolement, mais dans l'ensemble de l'univers. Vous verrez alors que vos souffrances et vos malheurs sont seulement comme une tache d'ombre destinée à faire ressortir, par contraste, la beauté de l'ensemble. Je puis donc continuer à me vanter d'avoir créé le meilleur des mondes possibles.
Le Dieu de Spinoza. — Tout est nécessaire : sois un sage, et tu seras heuleux.
La Volonté de Schopenhauer. — Seules, les apparences sont en guerre; la réalité est une.
Le Dieu des Sociologues. — Comment pourrais-je vous exaucer, moi qui ne suis pas encore, et dont vous retardez la naissance, en contrevenant aux
lois posées par mon sacerdoce.
Le Dieu de l'évangile. — « Pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu'ils lont. »
On nouveau fragment
des Lcis de Platon
L'Étranger. — Telles sont les lois relatives à la gueire : il faut que les femmes, comme les hommes, prennent part aux exercices de la guerre, afin que le peuple tout entier puisse défendre la cité si elle est attaquée par des voisins injustes. Mais qu'arriverat-il si notre cité, avec ses cinq mille quarante habitants, est attaquée par une armée innombrable ? Faudra-t-il qu'elle périsse ?
Clinias. — Tu dis là une chose terrible; mais les cités voisines, si même elles ont une armée plus nombreuse que la nôtre, l'ont moins bien préparée et moins bien équipée.
L'Etranger. — Elle échapperait au danger, cher ami, si elle n'avait affaire qu'aux autres cités hellènes ; mais si elle doit résister au flot d'une multitude barbare?
Glinias. — O Étranger ! n'avons-nous pas placé la cité loin de la mer, de façon à ce qu'elle ait rarement commerce avec les autres cités, bien loin qu'elle soit atteinte par les barbares !
L'Étranger. — Ce n'est pourtant pas, mon cher, une cité olympienne ni souterraine ! Peut-être faudra-t-il qu'elle se lie aux autres cités par des conventions en vue de la lutte contre l'ennemi commun de tous les Hellènes. Mais il me semble que des conventions de ce genre vont corrompre et finalement détruire notre cité, plus sûrement que ne l'aurait fait la puissance des armées barbares.
Clinias. — Gomment?
L'Étranger. — O Clinias, penses-tu que, si les Perses ou d'autres barbares inconnus attaquaient encore les Hellènes, ceux-ci pourraient résister comme ils l'ont fait déjà une fois, en laissant sous le commandement de chefs distincts et indépendants l'armée des Athéniens, celle des Lacédémoniens, et chacune des autres aussi. Ou bien n'est-il pas vrai que, sauf des chances heureuses, chacune séparément ne pourra arrêter le flot des barbares? Et comment serait-il possible de l'arrêter sinon de la façon suivante?
Clinias. — Laquelle ?
L'Étranger. — En soumettant toutes ces armées séparées à un chef unique.
Mais quelqu'un pourrait nous dire : Vieillards, cela n'est-il pas contraire à tontes vos suppositions. Car s'il n'y a qu'un
seul chef, il n'y a qu'une seule armée. Mais une seule armée est faite pour défendre une seule cité. Or vous supposiez que votre cité était isolée des autres par ses lois, ses coutumes et son gouvernement. Gomment est-il possible qu'il en soit encore ainsi ?
Clinias. — O Étranger, tu dis un monstre étrange, et il me semble avoir les yeux tout troublés ; car il me semble voir notre cité disparaître avec les autres dans une sorte de gouffre.
L'Étranger. — Il n'est pas étonnant, mon cher, que tu aies des éblouissements ; car les suppositions sont comme les yeux du discours, et quiconque les a perdues est comme un aveugle errant en pleines ténèbres. Mais combien notre situation serait-elle ridicule, à nous tous qui sommes des hommes âgés, si nous ne pouvions résoudre cette difficulté î
MÉGiLLE. — Très ridicule, à la vérité.
L'Étranger. — Je vais donc me hasarder, moi le plus jeune, à vous faire sortir de cet embarras. Si tous les Grecs ont un seul stratège, on ne peut dire qu'il y a encore, en Grèce, des cités ; car une cité qui n'a plus une armée commandée par un chef indépendant des autres ne mérite plus le nom de cité. Alors la Grèce ne formerait plus qu'une seule masse confuse et ne serait en rien distincte des pays barbares. Il ne faudrait plus parler de guerre des barbares contre les Hellènes, mais de guerre des barbares contre d'autres barbares ; car une Grèce sans cités n'est plus la Grèce. Et si l'on nous objecte peut-être que la guerre contre les barbares doit pourtant amener cette corruption de la cité, nous répondrons : Il est vrai, et nos suppositions primitives ne peuvent être admises
que si les barbares ne nous attaquent pas ; mais, dirons-nous, est-ce la seule, parmi les conditions admises pour fonder notre cité, que nous ayons abandonnée à une chance heureuse et à la faveur des dieux? Car nous avons dit aussi que nous avions besoin, pour construire notre cité, de tel et tel lieu, et d'hommes de telle et telle nature ; il nous faudra donc encore ajouter que, par chance, elle est à l'abri de l'attaque des barbares.
Glinias. — Très juste.
L'Étranger. — Sans quoi il nous faudrait feindre une autre sorte d'agglomération humaine qui ne fût plus du tout une cité.
Glinias. — Très vrai.
A^îr î
CE qu'est le stoïcisme. — C'est précisément l'antithèse du principe de l'adaptation au milieu ; cette adaptation, c'est la lâcheté contre laquelle il lutte ; il sent que notre intérêt profond est ailleurs que dans la tâche que les circonstances lui imposent ; mais il a à cœur de la remplir d'autant mieux qu'il se sent pour elle plus d'indifférence ; c'est un jeu de la volonté auquel il se plaît. Il faut, pour le sentir, avoir subi un arrachement violent. L'héroïsme ne va pas sans cette indifférence ; il n'est certainement pas le don de soi-même ; il est plus complexe ; il est le refus
total, complet, formel de se laisser émouvoir par ce qui est vraiment trop extérieur, par ce qui ne peut rentrer dans la vie intérieure. Héroïsme et automatisme : on voit sa propre vie de loin, et l'on se recueille.
L'action, dit-on, est la marque, l'expression de la personnalité : oui et non. C'est seulement par une interprétation après coup que vous rattachez l'action à votre moi : mais au moment où vous agissez, vous sentez comme une poussée intérieure qui ne vous laisse pas être vous-même, qui ne vous permet pas de rester ce que vous êtes. L'action vous transforme ; et, si elle vous façonne un nouvel être, elle est, précisément pour cette raison, étrange pour l'être que
vous étiez. L'action apparaît réfléchie, raisonnable, et vraiment vôtre plutôt par l'écho qu'elle produit en vous que par elle-même. Toute action forte et puissante est comme celle d'un somnambule ; tout se fait par une sorte d'effort interne, mais un effort auquel vous croyez assister plus que vous ne croyez le produire. Ce qui agit n'est pas ou du moins n'est pas encore le moi ; c'est peut-être le moi en formation, en gestation. Votre moi est toujours ainsi en retard sur votre action, loin d'en être la source ; le moi n'est qu'une expression pour qualifier les résultats d'un devenir qui le dépasse.
Vie et puissance. — Il faut distinguer entre la vie et la puissance. La vie n'est que la matière sur laquelle la puissance s'exerce, le jouet de la puissance, jouet qu'elle doit parfois briser dans son propre intérêt. Toute bassesse vient de ce que l'on considère la vie comme la valeur absolue, la mesure de la valeur.
Il faut être supérieur au devoir. Il faut que le devoir ne soit pas une consigne pénible à remplir, mais un simple jeu aux règles duquel on se complait avec indulgence ; le devoir doit devenir un simple officiiiin, une simple fonction naturelle, qui ne regarde pas l'essence intime de la volonté, mais n'est qu'une manifestation extérieure de sa puissance. Pas de devoir à la manière piétiste ; pas de cette tension de la volonté, pour des actes qui doivent lui être un délassement et un jeu.
Le romantisme et le fanatisme moral voisinent l'un avec l'autre ; lorsque l'on a mis son idéal dans le mouvement naturel de la vie, il faut un terrible effort pour y résister, et cette tension donne à la morale son allure rigide et compassée. Il y aurait deux volontés :
la volonté « naturelle » et la volonté « morale » ; la volonté « naturelle, » celle qui obéit aux émotions et aux passions n'est qu'une sorte de continuation de l'instinct vital ; la volonté « morale » est la volonté du devoir, et elle doit compléter la première. Je ne veux rien connaître d'une pareille tension.
Pourquoi la puissance irait-elle naturellement dans le même sens que la vie.
dans le sens de la conservation et de ac croissement de la vie ?
Se supplicier soi-même. — La différence avec l'ascète. L'ascète se tâte, se donne en spectacle à lui-même ; son action manque de naïveté. Mais l'action, pour nous, n'est pas une épreuve.
Deux conceptions psychologiques de l'action. — L'action peut être considérée soit comme effectuant quelque chose de nouveau, soit comme manifestation et jeu d'une certaine puissance.
De là deux interprétations psychologiques ; dans la première on appelle but le résultat de l'action, et l'on cherche à
expliquer l'action par son bul ; à ce but s'attache un certain intérêt, marqué par l'atmosphère de sentiments et d'émotions qui entourent l'idée que l'on en a ; ce qu'il y a de primordial dans l'action parait être alors l'intention, la volonté intérieure de ce but qui précède et explique la manifestation de la volonté dans l'acte. L'acte est jugé d'après cette intention. Sous le second aspect, l'action manifesterait seulement une puissance, dégagée des intentions et des buts, et qui joue avec elle-même. Sa condescendance à entrer dans des formes d'actes asservis à un but est le plus grand signe de maîtrise de soi, le summum et l'optimum de la puissance. La première conception est celle de la morale de l'intention, de la morale chrétienne ; ce qu'elle cherche surtout, c'est un principe pour juger l'action. Sous le second
aspect au contraire, l'action répudie tout Jugement; elle n'a pas de valeur en et pour elle-même, dans son contenu ; elle est indif rérenie.
Scepticisme. — Seuls des gens d'esprit livresque peuvent croire que le scepticisme en matière intellectuelle amène l'hésitation ou l'incertitude dans l'action.
Où s'arrête l'action. — Il y a une activité spéculative, un exercice de la pensée qui est fort loin de l'action, qui en est même le contrepied, qui marque une sorte de détente, comme lorsque, dans une marche pénible, l'on se retourne pour contempler le pays que