‹ Pendant la moissonChapitre 1 sur 5 · M. PROSPER SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

M. PROSPER SAINT-GERMAIN

rROFE38EUIl HK DESSIN A L'£C0LE NAVALE.

Ces nouveaux récits complètent la série commencée voilà près de deux ans, et destinée par nous aux lectures de famille.

Après les préceptes pratiques, développés dans les deux premiers volumes \ sont venues les esquisses des grandes phases sociales * ; aujourd'hui nous terminons par quelques peintures de ces contrées lointaines dont les mœurs et les aspects sont pour nous un continuel sujet d'instruction ou d'étonnement. Ainsi, l'histoire a succédé à la morale et la géographie succède' à rhistoire.

Nous nous sommes, du reste, toujours efforcé, dans ces petits romans dont le fond était emprunté à différentes sources, de conserver l'unité d'intention et l'accent contenu que demandaient ces livres de famille. Que nous nous soyons appuyé sur les événements passés, sur les relations des voyageurs, ou sur l'observation journalière de notre société contemporaine, nous n'avons eu d'autre but que de fortifier, par ces récits, les grands instincts conservateurs de Thomme et de la société.

' Au coin du feu ; Sous la tonnéUe.

' Au bord du lac.

Nous nous sommes efforcé de glorifier le dévouement, la résignation, le travail, la justice; de répéter sous toutes les formes, à tous les hommes, que si le succès ne va pas toujours niix bons, la joIq sereine ne va jamais aux méchants, et que les plus sûres chances de bonheur ici-bas sont encore dans le devoir accompli !

Nous Tavons dit ailleurs, il nous semble que chaque lieu et chaque époque a ses lectures plus particulièrementappropriées ; aussi Tivons-nous destiné à l'automne et à Thiver, alors que le cercle de la famille se resserre, les leçons plus directes qui doivent être reçues au coin du feu qI sous la tonnelle; aux promenades du printemps, pendant les haltes sur le gazon naissant ou au bord du lac, les enseignements généraux de l'histoire : nous achevons aujourd'hui parce volume de contes géographiques, que nous voudrions voir lire aux derniers beaux jours de Télé et pendant la moisson, alors que, couchés parmi les gerbes et les yeux tournés vers le ciel, nous laissons plus facilement notre imagination s'envoler au loin avec les nuées voyageuses ou sur les ailes des oiseaux de passage.

PREMIER RÉCTT.

(SIBÉRIB.)

Placée au point de partage des routes qui conduisent au midi et au nord de la Sibérie, la ville d*Ecatherinembourg semble être comme la porte de cette curieuse contrée. Bien que vous soyez en Asie depuis le moment oïl vous avez franchi TOural, vous apercevez encore ici des traces de TEurope, mais ce sont les dernières. Au delà vous ne trouverez plus rien de la civilisation qui

VOUS a suivi jusqu'alors ; et de quelque côté que vous vous dirigiez, eu sortant d'Ecatherinembourg, vous trouverez la Sibérie dans toute son originalité, car, au midi, sont les Kirghiz et les Kalmbucks ; au nord, les Ostiaks, les Samoïèdes; àTorient, les Tongouses, les Youkaghirs, les Koriaks ; tous peuples également sauvages. Or, c'est dans cette ville, placée à Feutrée des contrées sibériennes, que doivent commencer les événements dont nous voulons donner le récit.

Ou était au milieu du mois de septembre de Tannée 1766. Le soleil brillait de cet éclat trompeur qui, dans les contrées du Nord, annonce rapproche de l'hiver; ses derniers rayons faisaient étinceler les vitres des grandes maisons de pierre bâties par les négociants ou les employés des mines, et jetaient de longues traînées empourprées sur les toits moussus des petites maisons de bois occupées parles ouvriers.

Une population nombreuse, et portant, outre le vêtement national, les costumes variés deTÂllemagne, de la Grèce, de TArménie, parcourait les trottoirs de bois qui bordent, des deux côtés, les rues tirées au cordeau, mais non pavées, lorsque tout à coup il se fit un grand mouvement dans une de ces rues. Les passants s'arrêtèrent, et le cri : Les brodiaghi! les brodiaghi! gagna de proche en proche.

Les marchands, avertis par cette clameur, sortirent aussitôt des maisons, les fenêtres se garnirent de femmes, d'enfants, et tous les yeux se tournèrent du même côté.

LES BÀNIflS. 3

Presque au même instant apparut au bout de la rue une troupe dliommes enchaînés deux à deux et conduits par des cosaques : c'étaient les bannis envoyés par le gouvernement russe pour exploiter les mines ou peupler les campagnes de la Sibérie.

Parmi ces bannis, les uns subissaient le juste châtiment infligé aux crimes commis contre la société; d'au* très étaient des condamnés politiques» coupables de complots ou victimes de quelque persécution; le plus grand nombre enfin se composait de brodiaghi ou vagabonds, h qui le gouvernement donnait, malgré eux, une patrie. Ou reconnaissait facilement ces derniers à leurs vêtements en lambeaux et à la nonchalance de leur démarche, ainsi qu'à Texpression insouciante et abrutie de leurs traits.

La troupe, qui était composée d'environ deux cents bannis (moitié du contingent ordinaire de chaque mois *), s'arrêta devant une maison occupée par un des comnâandants ipilHaires, où l'officier qui dirigeait l'escorte entra pour prendre des ordres. Plusieurs femmes qui s'étaient mêlées aux spectateurs rentrèrent alors pré:cipitamment chez elles, et reparurent bientôt avec du poisson fumé, du mouton et de l'eau-de-vie, qu'elles préseatèrent d'abord aux cosaques, afin de les disposer favorablement, puis aux bannis. Quelques marchands s'approchèrent à leur tour pour leur offrir de l'argent.

Cette distribution de secours rompit l'ordre que les

* On expédie en Sibérie environ 4,500 bannis par an.

condamnés avaient suivi jusqu'alors. Ils se réunirent par groupes, ou s'assirent isolément sur les trottoirs, sans que leurs gardiens songeassent à s'y opposer.

Un de ces malheureux pourtant était resté debout à la place même où il avait fait halte, la tête basse et les bras croisés sur sa poitrine. C'était un jeune homme d'environ trente ans, dont le visage avait Une expression ouverte et résolue. Il portait le costume des serfs russes; mais la blancheur de ses mains que n'avait évidemment altérée aucun travail grossier, son air libre, ses mouvements souples et gracieux, prouvaient suffisamment qu'il appartetiaità une classe plus élevée.

Il fut arraché à sa méditation par la voix du vieillard auquel il se trouvait accouplé, et qui, plus fatigué sans doute, s'était assis à ses pieds, h côté d'un chien barbet qui semblait son compagnon.

— C'est donc ici Ecatherinembourg , monsieur Nicolas? demanda-t-il en russe, mais avec un accent qui trahissait son origine française.

— C'est ici, répondit le jeune homme ; nous voilà arrivés au terme de notre voyage, ou à peu près.

— Et ce n'est pas malheureux, reprit le Français ; car j'en avais assez de vos bois de sapins et de vos routes pavées de troncs d'arbres ! Encore si j'avais Tagilité de mon barbet...; car ce brave Vulcain ne parait pas plus fatigué qu'au moment du départ; mais un professeur de calligraphie a plus de poignet que de jarret... ; et cependant, h l'heure qu'il est, j'ai les membres si raides qu'ilmeseraiiimpossiblede filer le moindre paraphe oruéf

A ces mots, le vieillard décrivit dans l'air une arabesque avecla main, comme s*il eût vmilu- s'assurer du plus ou moins de rigidité de ses muscles.

Le regard de Nicolas s'arrêta sur le bonhomme avec une sorte de compassion, et il dit :

— Pauvre père Godureau! pourquoi avez-vous quiij,c la France? . ' •

Le vieillard plia les épaules en soupirant.

— Ah! vous avez raison, monsieur Rosow; mais on me parlait de Saint-Pétersbourg comme du Pérou ; je devais, disait-on, y faire fortune en moins de rien... Je me suis laissé séduire, et je me suis expatrié avec Vulcain... à ciiK]uanie-cinq ans!... C'était une impardonnable folie... aussi en suis-je puni, vous voyez. Pour avoir copié une lettre dont je ne comprenais pas un mot, on m'accuse d'avoir pris part à un complot contre l'Etat, on fait de mol un conjuré 1 Comprenez-vous ,, cher monsieur Nicolas? Pierre Godureau, un homme de cinqnante-cinq ans, un professeur de calligraphie, soupçonné d'aspirer au rôle de Brutus!... Ahl si j'avais seulement pu vwr le ministre, je lui aurais prouvé son erreur.

— Comment cela ? •

— Parbleu ! je lui aurais dit de me regarder. Nieolas ne put s'empêcher de sourire. L'aspect du

vieux maître d'écriture était en effet assez caractéristique pour suffire k sa justification. Il avait une de ces figureg bénignes et étonnées qui peuvent annoncer une bonne nature de dupo. mais non de conspirateur. Ses

gros yeux myopes, son long nez blafard sur lequel se dessinait toujours la trace rouge laissée par les lunettes, sa grande bouche dégarnie, et son menton pendant, donnaient même à Tensemble de sa physionomie quelque chose de bouffon qui appelait le rire. Quant à son costume, il tenait à la fois du magister et du sonneur de cloches. Il portait un habit cannelle, un gilet dont le fond avait été blanc et sur lequel les taches de tout genre avaient remplacé les fleurs effacées, une culotte noire, et des bas de laine violette. De sa poche sortait une de ces longues écritoires de basane surmontées d'un garde-plumes, et un rouleau de papier soigneusement enveloppé.

En voyant le sourire de son jeune compagnon d'infortune, Godureau reprit d'un air triomphant :

— Oui, j'aurais dit à Son Excellence de me regarder, et c'est ce que je dirai également au premier commandant militaire que nous rencontrerons... Il est clair qu'il y a erreur.

Nicolas secoua la tête.

— En tout cas, n'espérez point la faire réparer, ditil ; les chefs militaires qui commandent ici sont chargés de garder les bannis, non de vérifier la cause de leur bannissement.

— Eh bien ! je ferai parvenir une pétition à Timpératrice.

— Reste à en trouver le moyen. Vous avez vu comment les cosaques de Tescorte ont accueilli votre proposition à cet égard...

— Parce qu'ils sont aux gages du gouvernement; mais je m'adresserai à des gens indépendants... Après tout, il est impossible que l'on ne s'intéresse point à ma situation. Si j'étais un vagabond ou un voleur, comme la plupart de nos compagnons, à la bonne heure... ; mais je suis une victime politique, et j'espère bien profiter de notre séjour ici...

Il s'arrêta tout a coup.

— Qu'y a-t-il? demanda Rosow, qui pendant que le vieux maître d'écriture parlait avait allumé sa pipe et se préparait à fumer.

— Voyez donc cet homme qui s'est arrêté là, à quelques pas, et qui nous regarde, dit Godureau.

Nicolas se détourna.

— D'après son costume, dit-il, ce doit être un riche marchand de Beresov.

— On dirait qu'il veut nous parler, et qu'il n'ose approcher.

— Oh ! je vois ce que c'est, reprit Nicolas, la fumée de mou tabac l'épouvante.

— Comment cela ?

— C'est un starovierzi ou vieux croyant...

— Une secte religieuse proclamant que cest ce qui sort par la bouche qui souille ?

— Et qui en a conclu que la fumée de la pipe était un péché.

— Se peut-il?

— Vous allez voir.

Le jeune homme éteignit sa pipe et la ramassa ; le marchand s'approcha aussitôt.

— Vous avez fait une longue route, pauvres gens! dit-il.

— De Saint-Pétersbourg ici... calcule combien de verstes, dit Nicolas.

— Et votre bourse est sans doute épuisée, reprit le marchand en leur présentant quelques pièces de monnaie.

Rosow rougit.

— Garde ton argent! dit-il avec hauteur; nous ne t'avons rien demandé.

— Un professeur de calligraphie n'accepte point d'aumône, ajouta Godureau d'un ton de dignité.

— Excusez-moi, dit l'étranger en ramassant son argent ; vous accepterez au moins un peu de nourriture.

Ils le remercièrent. Mais le siarovierzi insista, en disant qu'il pouvait leur faire apporter un quartier de renne et une bouteille de naUki *.

— Dieu te tiendra compte de ta charité, répliqua Rosow, mais nos rations nous suffisent.

— J'aurais voulu pouvoir vous soulager en quelque chose, dit le marchand; car je sais par expérience ce que vous avez dû souffrir dans ce long voyage.

— L'as-tu donc fait aussi? demanda Nicolas.

— Il y a vingt ans. Je suis arrivé ici les fers aux pieds comme vous ; mais Dieu a béni mon négoce, et aujour-

* Liqueur faite avec de petits fruits sauvages.

LES BAiM^lë.

d'hui Daiiici Oldprk est cite parmi les riches marchands deBeresov. *

" —Et quelle était la cause de ton bannissement? reprit Rosow*.

— Un meurtre de jeunesse.

— Dieu merôî» ce n'est point noire cas, fit ohserver Godureau; nousn'avoa» i^mmts aucun crime.

— Vous n'êtes donc point des condamnés? demaudn Daniel. •

— Nullement, imllement, monsieur.

— Abl reprit le marchand d'un ion plus froid, et comme si cette découverte eût détruit l'espèce de fraternité qu'il venait dinvoquer; j'avais cru, a votre air... Mais vous êtes alors des brodiaghi ?

— Pas davantage, monsieur, dit Godureau avec mie sorte de fierté; ni criminels, ni vagabonds!... nous sommes des bannis politiques.

Tout l'intérêt qu'expriinait le visage du marchand s'évanouit pour faife place a une apparencci de contrainte et d'inquiétude : Goduretu ne s'en aperçut pas; il s'était approché du starovierzi.

— Je suis victime d*uue erreur,^nonsieurj r^pritil, d'une fatale erreur.

Daniel regarda autour de lui sans répondre.

— Il suffirai^, ajouta le vieux maître, de faire connaître la vérité h l'impératrice...

Le Russe commença à reculer,

r— Et puisque vous vous montre?; si touché de notre

iO PENDANT LA MOISSON.

situation, continua Godureau en baissant la voix, vous pouvez me rendre un service important. ■ '

— Moi ! comment?... balbutia Oldorki Le Français tira de sa poche un papier.

■— Il suffit de faire parvenir cette pétition...

Le marchand n*en entendit pas davantage, et, faisant un geste de frayeur, il tourna le dos et s'enfuit.

Godureau demeura le nez en l'air et sa pétition à la main.

— Vous Tavez épouvanté, dit Rosow en riant.

— Quoi! pour lui avoir montré cette lettre?

— Il ne pourrait s'en charger sans s'exposer à une peine sévère. Je vous Tai déjà dit, la Sibérie est un enfer dont la cour ne veut pas entendre les cris. Toutes les précautions sont prises, et aucune réclaraatioi), aucune demande de banni ne peut en sortir. Une fois ici, il faut accepter sa destinée h jamais.

— A Jamais! répéta Godureau; c'est impossible, monsieur, impossible ! Il faut que Ton répare Tinjustice commise a mon égard. . . et sans tarder. . . J'ai cinquantecinq ans.*

— Je n'en ai qite vingt-quatre, moi, dit Rosow avec une expression mélancolique mais ferme, et vous voyez que je me soumets sans murmurer.

Godureau le regarda.

— Vous avez raison, reprit-il; pendant toute la route j'ai admiré votre courage, je pourrais ajouter votre générosité... car si vous ne m'aviez aidé...

-^6<)inment donc, interrompit gaiement le jeune

LES BANNIS. il

homme, c'était un devoir ! ne vous ai-je point dit que vous me rappeliez «non précepteur français ?. . . un brave abbé qui n*a pu me rendre savant, mais dont je n'oublierai jamais la bonté? La ressemblance.de nos situations devait d'ailleurs nous rapprocher ; car, moi aussi, je me trouve, banni j)ar suite d'une erreur...

— Dites d'un crime, monsieur ! s'écria Godureau avec une indignation plaisante. Faire enlever un parent et renvoyer en Sibérie pour le frustrer de sa partd'hé- . ritage!... Le comte de Passig, votre cousin, est un scélérat.

<— Peut-être, dit Nicolas; mais comme il est puissant à la cour, et que je suis, moi, un officier obscur, il jouira de sa spoliation sans que personne songe à la dénoncer, et le seul parti qui me reste est d'accepter philosophiquement ma nouvelle position. Aussi ai-je renoncé à toutes mes espérances d'avenir, à tous mes : projets d'avancement. Avec cet habit de serf j'ai tâché d'en prendre l'esprit; et le plus sage, père Godureau, serait d'en faire autant. Voyez, Vulcain vous donne l'exemple de la résignation.

CdTetour à son chien sembla arracher le vieux professeur d'écriture à ses préoccupations. 11 se tourna vers le barbet, qui se tenait à quelques pas, assis sur ses pattes de derrière et l'œil fixé sur son maître.

— Pauvre Vulcain ! dit-il, comment s'habituera-t-il à a$t affreux pays?... un chien né dans le centre de la civilisation, monsieur !... (î»ar il m'a été donné par une dame de la Halle qui l'avait élevé avec le pins grand

i2 Pendant là moisson.

soin... Mais à quoi son éducation- pourra-t* elle lui servir ici ?

Cette pensée ramena le bonhomme à ses tristes réflexions, et il passa la main sur la tête du barbet en soupirant.

Dans ce moment les officiers reparurent; on ordonna aux bannis de reprendre leurs rangs, et ils furent conduits aux logements quMls devaient occuper pendant leur séjour a Ecatherinembourg.

Dès le lendemam, ils commencèrent a connaître leurs destinations. Plusieurs furent envoyés aux mines de rOural, d*autres dans les steppes pour s*y établir comme colons. Nicolas et son compagnon partirent pour Beresov, où ils devaient connaître définitivement leur sort.

A peine y furent-ils arrivés, qu'ils y reçurent la visife du receveur des taxes, Michel Kitzoff, qui passait pour le conseiller et pour l'associé du gouverneur.

KitEoff était un gros homme de petite taille, à la figure couleur de suif, au regard louche, aux cheveux plats, qui entrecoupait toutes ses phrases d'un ricanement saccadé , et dont le costume étroit et râpé révélait rimmonde avarice.

Use fit connaître aux deux bannis pour ce qu^il était, et se mit à les interroger adroitement. Mais Rosow, qui avait semblé éprouver pour lui, des le premier coup d'œil, une instinctive répugnance, répondit brièvement \\ toutes ses questions. .Enfin le receveur lui demanda

quelle était la résidence désignée pour lui et son compagnon.

— Nous attendons l'ordre, répliqua Rosow.

— Diable! diable! reprit Michel ; vous pouvez alors être envoyés à Test... parmi les Tongouses peut-être... un pays où il ne pousse ni blé ni légumes, où Ton ne boit que de l'eau-de-vie de champignons, et où Ton muge de la terre en guise de beurre».,, eh ! eh! eh !

Le rire nerveux et méchant du receveur fit faire un mouvement d'impatience à Nicolas ; mais il le réprima sur-le-champ.

— Un homme- peut vivre partout où vivent d'autres hommes, dit-il sèchement.

— Pardieu ! reprit Kilzoff en ricanant, puisque tu es si résolu, garçon, nous pourrons t'envoyer encore plus au nord... chez les Samoïèdes. Ils t'apprendront à marcher à quatre pattes et à imiter tous les mouvements des ours blancs, de manière à convaincre ceux-ci que tu es un de leurs confrères et à les attirer.

— Attirer les ours blancs ! s'écria Godureau effrayé ; et dans quel but, monsieur? '

r- Dans le but de les tuer à coups de couteau et de îes manger, mon cher... eh ! eh ! eh ! L'ours blanc est le gibier des Samoïèdes; ils ne vivent que d'ours, de

* Le kamenoyé-maslOy beurre do roche. C'est une subslnnco qui cou'e des rochers, et que l'on reconnaît à son odeur pénêtranle. Elle est jaune, d'un goût assez agréable, et lès Sibériens en sdnl Irés-friands ; ranîs elle donne !a gravellc.

saiimoi) cru et de lichens... avec un peu d'huile de poisson qu'ils boivent pour aider à digérer le tout.

Lemaître d'écriture poussa un gémissementd'horreur.

— Du reste, continua Kitzoff, vous n'auriez point encore à vous plaindre ; quelle que soit leur résidence, les colons sont libres et travaillent à leurs heures. Mais on pourra vous destiner à la mine de Bolchoïzavod, où il faut faire en six mois le travail de douze. Eh ! eh ! eb'! l'homme le plus robuste n'y résiste guère que trois années.

— Mais on veut donc notre mort ! s'écria Godureau, que les détails donnés par le receveur avaient frappé d'une stupeur épouvantée. C'est un tbus , un abus monstrueux ! Nous ne sommes condamnés à mourir ni au fond des mines, ni au milieu des ours blancs ! On ne peut nous donner aucune des destinations que vous venez d'indiquer, monsieur... ni moi ni Vulcain ne sommes de force à supporter dépareilles épreuves.,, j'ai cinquante-cinq ans... Est-il donc impossible de réclamer, et n'y a-t-il ici personne qui veuille nous protéger?

— Je pourrais parler au gouverneur, dit Kitzoff en clignant des yeux.

— En vérité ! s'écria Godureau. '

— Et sur ma recommandation, il vous désignera le séjour que vous préférerez.

— Ah ! vous serez notre sauveur, monsieur ! s'écria le vieux maître d'écriture, en saisissant avec une reconnaissance attendrie la main sale et flasque du receveur.

Celui-ci rinierrompit par son ricanement aigu.

— Oui, oui, dit-il, j'en ai déjà sauvé bien d'autres... et qui m'en ont remercié comme ils le devaient, eh ! eh ! eh ! voyez plutôt.

Il avait tiré d'un portefeuille de peau de phoque plusieurs billets qu'il présenta au maître d'école. Celui-ci en ouvrit un, et lut:

« Je reconnais devoir à Michel Kilzoff douze roubles dont il se payera par ses mains... »

Godureau regarda le receveur d'un air ébahi.

— Douze roubles, répéta celui-ci, qui simagina que le bonhomme s'étonnait de la somme; je ne puis employer mon crédit qu'à ce prix.

— Ainsi c'est un marché que vous iwus proposez? reprit Godureau, qui ¥enait seulement de comprendre.

— Où tout le profit est pour vous , ajouta le receveur.

— Peut-être, dit le bonhomme en rendant a Kitzoff ses billets; mais je ne puis promettre de donner une somme que je n'ai pas.

— Je me charge delà trouver, dit Michel, pour vous ainsi que pour votre compagnon.

Rosow haussa les épaules.

— Vous comprenez donc? demanda Godureau.

— Parfaitement, dit le jeune homme; le receveur retiendra ces douze roubles sur la pension que nous fait Tempereur.

— L'empereur nous fait une pension ?

~ Et nous n'avons à craindre ni le travail des mines,

10 1»KNDANT LA 3IOISSOX.

ni l'onvoi dans les contrées éloignées dont cet honome nous menace.

— Par la raison?...

— Parla raison que les bannis J)oliti(]ues ne quittent point les villes.

— En êtes- vous siir? s'écHa Godnreau soulagé et ravi; mais que disait donc alors monsieur?

— Monsieur, répéta Rosow d'un ion moqueur et méprisant, espérait prélever vingt-quatre roubles sur notre peur ou sur notre ignorance, comme il Ta fait sans doute pour beaucoup d'autres; mais cette fois il se sera mis inutilement en frais de mensonge.

Le receveur pâlit ; ses yeux louches prirent une expression de colère poltronne impossible à rendre, et son ricanement devint convulsi'f. ^

— Desinjures, àmoi ! balbutia-t-il; fort bien... Eh! eh ! eh ! nous verrons qui se repentira le premier ; je vais trouver le gouverneur.

— J'espère aussi le voir, dit Nicolas, et je lui ferai connaître ta proposition.

Kilzoff éclata de rire.

— Fais, fais ! (îîl-il; d'autant que tu lui es recommandé.

— Moi ?

— Par ton cousin Passig ; eh ! eh ! eh ! Le commandant Lerfosbourg, qui est un des protégés du comte, a ordre de veiller sur toi, de t'enlever tout moyen de réclamer... eh ! eh! eh ! J'aurais pu faire adoucir les ordi^es, mais tu n'as point voulu... A la bonne heure!

Et Michel Kitzoff sortit.

Les menaces qu'il avait faites ne tardèrent point à s'accomplir. Maigre leur titre de bannis politiques et leurs réclamations, Rosow et Godureau furent expédiés le surlendemain dans les contrées du Nord, comme ' colons libres.

Avant de partir, chacun d'eux quitta son costume pour prendre celui des Ostiaks. On leur fit d'abord revêtir une culotte en cuir descendant jusqu'aux genoux, des guêtres rattachées à la culotte par une courroie, des bottes fabriquées avec des pattes de renne cousues par bandes; enfin une malitza ou chemise formée de la peau du même animal, ayant le poil tourné en dedans et un gant cousu à chaque manche. Ils passèrent ensuite par-dessus ces vêtements le parka ou blouse de fourrure, et par-dessus le parka un manteau appelé gous, dont le capuchon était orné des oreilles d'un renne et bordé de peau de chien à long poil. Leur habillement fut complété par une ceinture ornée de boutons, à laquelle était suspendu un couteau à manche de bois renfermé dans une gaîne de cuir.

Ainsi affublés , les deux bannis ressemblaient si parfaitement à deux ours, que Vulcain recula en aboyant.

On leur donna à chacun un arc long de six pieds, moitié en bouleau, moitié en sapin, et un carquois plein de flèches, les unes armées de pointes de fer-blanc, les autres sans dard pour les zibelines et les écureuils.

Enfin, après des adieux que Nicolas Rosow s'efforça

de rendre gais, chacun d'eux prit séparément la route du canton qui lui était désigné.

Ce que nous avons dit jusqu'ici de Nicolas Rosow doit avoir suffi au lecteur pour lui faire comprendre Ténergie et la souplesse de ce caractère ; aussi, loin de se laisser abattre par sa nouvelle situation, travailla-t-il à en tirer le meilleur parti possible.

Dès son arrivée au lieu de sa destination, des outils lui furent remis, et on lui accorda le droit d'abattre des sapins dans la forêt la plus voisine pour se construire une cabane. Il obtint ensuite des semences, quelques rennes et quelques moutons. Là s'arrêtait la générosité de l'empereur pour les bannis ; mais c'était assez; son adresse et sou industrie devaient lui procurer le reste.

Il commença par chasser les ours, les renards, les écureuils, les élans, dont il vendit la peau aux marchands de Beresov. Puis, ayant appris à fabriquer des ligues et des filets avec les fibres de Tortie, il s'adonna à la pèche du nelma ' le long des cours d'eau. Mais la plus lucrative de ses industries était la poursuite des cygnes sur les bords de YOb. Vers la fin de l'automne, il tendait perpendiculairement de grands filets dans les clairières des bois qui bordaient le fleuve ; puis, profitant d'une forte brume, il montait sur une barque et chassait devant lui les volées de cygnes, qui, en s'élan-

* Espèce de saumon.

LB8 BANNIS. i9

çant pour chercher un abri dans la forêt, rencontraient les filets et demeuraient le cou arrêté dans leurs mailles mobiles. Bosow recueillait aussi dans les bois les groseilles noires, la framboise arctique» et les baies odorantes servant à composer le naliki.

La plupart de ces denrées étaient portées par lui à Beresov, lorsqu'il s'y rendait pour payer la taxe au receveur Michel Kitzoff.

Celui-ci, qui n'avait point oublié le mépris avec lequel le jeune homme avait autrefois repoussé ses propositions, essaya d'abord contre lui quelques persécutions ; mais Nicolas mit en défaut sa mauvaise volonté par une obéissance constante aux lois et une exactitude scrupuleuse à remplir toutes les obligations imposées aux colons. Aussi le receveur avait-il semblé renoncer enfin à ses rancunes , et se contentait de quelques railleries lorsqu'il rencontrait le jeune homme sur son chemin.

Ce deniier quitta un matin sa tourte avec plusieurs fourrures précieuses qu'il voulait vendre àDaniel Oldork, et prit la route de Beresov, où il n'était point allé de-* puis longtemps.

On était à la fin du mois de septembre. Les feuilles des bouleaux, emportées par une bise glaciale, tourbillonnaient dans la campagne ; les oies sauvages s'envolaient en troupes vers les contrées du sud; les assemblées en plein air avaient cessé dans les villages pour faire place aux posedienki ou veillées ; tout annonçait enfin l'approche du froid. Telle est, du reste, la rapi-

20 PENDAJJT LA MOISSON.

dite (les changements de saison en Sibérie, que quelques heures suffisent pour vous faire passer des beaux jours de l'automne aux rigueurs de Thiver : aujourd'hui on achève de couper Torge, et deux jours après les campagnes sont ensevelies sous une neige épaisse.

Ilosow suivit la route, dont la direction était indiquée par des branches de sapin plantées de loin en loin comme autant de jalons. Il traversait à chaque instant des villages au milieu desquels s'élevaient des mâts garnis d'étroits papiers que protégeaient de petits toits en saillie, et sur lesquels on pouvait déchiffrer encore quelques lambeaux d'ukases ou d'ordonnances impériales; puis des bois de bouleaux parsemés de huttes à demi creusées dans le sol, ou d'iourtes élevées auxquelles on arrivait par un escalier de sapin. Quelquefois, en passant près de celles-ci, une de leurs petites fenêtres garnies de membranes de poisson en guise de vitres * s'ouvrait doucement, et une femme avançait la tête d'un air curieux ; mais le plus souvent il n'apercevait que les hommes récoltant sur les bouleaux les excroissances spongieuses qu'ils mêlent à leur tabac, ou les chiens qui se relevaient pour le voir passer.

En approchant de Beresov, il remarqua que les habitants s'attendaient h une invasion prochaine du froid; car tout se préparait pour l'hiver. On apercevait à chaque porte des voitures de grains ou de légumes, attelées de

• Les Ostiaks se servent pour cet objet delà vessie natatoire delà lotte, qu'ils frollcnl d'huile.

LES BÂNNtS. ^1

rennes qui attendaient avec impatience le moment où ils retourneraient à leurs pâturages de lichens •. Les rues étaient pleines de paysans russes apportant des provisions de choux fermentes ; de Samoïèdes et d*Ostiaks chargés de poissons ou de viande de renne destinés ast bourgeois, qui les conservaient tout Thiver, sans autre préparation, dans leurs glacières ; enfin de colons des bords de l'Ob, proposant des œufs de canards sauvages et des cygnes salés.

Après avoir traversé plusieurs rues, Nicolas arriva enfin à la demeure de Daniel Oldork.

C'était une grande maison solidement construite en bois, très-élevée, et à laquelle ou arrivait par de larges degrés. A côté se trouvaient des édifices plus bas, destinés, les uns aux bains, les autres aux magasins de provisions; tandis que derrière s'étendait une ligne de cabanes en planches qui venaient se réunir à l'édifice principal, de manière a former une vaste cour. C'était ces cabanes que le marchand avait l'habitude d'ouvrir pendant l'hiver aux familles sans ressources, qui, en échange de l'abri et de la ûourriture, devaient lui donner leur temps et leur travail *.

La maison de Daniel Oldork, comme celles de tous les riches marchands de la Sibérie, était partagée en plusieurs pièces ayant une destination fixe et invariable.

' Le renne, ne mangeant que sur pied le lichen dont il se nourrit, ne peut rester que quelques heures dans les villes.

* Cet usage existe chez tous les riches bourgeois des villes sibériennes.

ââ PElVDÀIfT LÀ MOISSON.

Nicolas entra d'abord dans la chambre de thôte, où se trouvait ïobraSy c'est-à-dire le lieu consacré aux images des saints, toujours entourées de cierges votifs et de fleurs artificielles. C'était là que les étrangers de distinction étaient reçus. Il passa ensuite devant la porte de la pièce où Ton gardait les vins d'Europe et les autres denrées précieuses ; puis, traversant les salles renfermant les peaux de rennes et les marchandises courantes, il aniva àrappartement occupé par Daniel.

Cet appartement, vaste, mais encombré d'objets de tout genre, offrait moins Taspect d'une chambre habitée que d'une boutique de marchand de curiosités. On y voyait des peaux de bêtes féroces qui devaient être expédiées pour la Russie, entassées avec des chemises de fil d'ortie et des blouses de membranes de poisson. Les fruits de Boukarie étaient confondus avec les poches de castoréum • ; les ballots de thé, avec des dents de mamoulh ; le tabac, avec les bouilloires de cuivre , les sabres rouilles, et les chapelets de boutons. Enfin le tout était entremêlé de vêtements de femmes, de vaisselle et d'ustensiles de cuisine, dispersés de tous côtés et au hasard.

Rosow s'avança au milieu de ce capharnaûm jusqu'à la petite table devant laquelle Daniel Oldork setrouvait assis, occupé à régler des comptes avec le receveur Kitzoff.

* Matière contenue dans deux poches du castor, et dont on se sert comme médicament.

LB8 BÀNIflS. f3

Celui-ci dressa la tête et reconnut le jeune homme.

— Eh ! c'est Nicolas rinflexible, dit-il avec son ricanement habituel : viens-tu, par hasard, me payer ton iasak?

— Tu Tas déjà reçu, dit Rosow.

— Et tu n'es pas homme à le payer deux fois, n'estce pas? eh ! eh! eh I Alors tu viens offrir quelque marchandise à Daniel?

Pour toute réponse, Rosow prit dans sa ceinture une petite boite qu'il ouvrit et dont il tira une fourrure.

— Des zibelines ! reprit Michel dont les yeux louches étincelèrent ; tu as des zibelines de reste, tôt, quand la plupart des colons n'ont pu se procurer celles qu'ils doivent à l'impératrice ! Pourquoi ne me l'avoir point dit quand tu es venu payer l'impôt? j'aurais acheté ta chasse.

— Je ne vends point à ceux qui peuvent me refuser le payement, répliqua Nicolas.

— Comment? que veux-tu dire? s'écria le receveur, qui voulut prendre un air offensé ; explique-toi, drôle !

— Si tu ne comprends point, pourquoi te fàches-tu ? répliqua le jeune homme froidement.

Le receveur parut déconcerté et fit un geste de dépit; mais, se maîtrisant aussitôt, il éclata de rire.

— Allons, reprit-il, Nicolas tinflexible sera toujours le même ; mais, comme dit le proverbe, il n'y a que le 5ot qui s'inquiète des paroles d'un fou ; eh I eh ! eh ! Voyons, Daniel, achète-lui sa zibeline..'*. Mais prends garde seulement que le séjour de l'animal dans un taillis

!24 PENDAINT LÀ MOISSON.

touffu a donné à sa peau une teinte jaunâtre, et qu elle a perdu moitié de sa valeur.

Le raarchand allait prendre la peau pour l'examiner, quand un grand bruit se fit entendre à l'entrée de la pièce. On répétait le nom du receveur. Michel Kitzoff se leva, et alla au-devant des gens qui le cherchaient.

C'étaient des cosaques de la garnison amenant un colon qu'on leur avait donné Tordre d'arrêter. Celui-ci marchait au milieu de ses gardiens, accompagné d'un chien que Nicolas reconnut au premier coup d'œil pour Vulcain.

A rexclamation de surprise poussée par le jeune homme, le maître d'écriture (car c'était lui) se détourna.

— Monsieur Rosow !

— Le père Godureau !

Ces deux cris étaient partis presque en même temps. Le jeune Russe s'avança vers le vieux maître d'écriture les bras étendus, pendant que celui-ci, par suite d'une habitude française qu'il semblait avoir conservée en dépit du changement de costume, portait la main au capuchon de songoiis et se plaçait dans la troisième position pour saluer. Rosow l'embrassa.

— Vous ici, père Godureau ! s'écria-t-il.

— Et j'étais loin de m'attendre à vous y rencontrer, dit le bonhomme joyeux ; aussi ne suis-je point venu volontairement, comme vous voyez.

Il désignait des yeux les cosaques.

— Que vous est-il donc misé, ijion pauvre cama-

rade? demanda Nicolas avec intérêt; êtes-vous. encore victime dune erreur ?

— Erreur ! répéta Michel Kilzoff; qui parle d'erreur? Ce vieillard est un rebelle.

— Moi? dit Godureau, dont les gros yeux expriinèrenl m étonnement effrayé.

— N'as-tu pas négligé de payer Viasak ?

— Il est vrai.

— Et ne sais-tu pas que tous ceux qui refusent de payer les deux zibelines dues à rimpératrice doivent être traités comme des révoltés ?

— C'est impossible ! dit Godureau avec fermeté.

— Comment, tu as Taudace de nier les lois !

— Je dis que c'est impossible, répéta le maître d'écriture d'un ton absolu : votre impératrice a du sens commun, n'est-ce pas?

— Oserais-tu en douter?... misérable !

— Au contraire, et c'est pour cela môme que je la crois incapable de me demander des peaux de zibelines, à moi, professeur de calligraphie. Je ne suis point chasseur, monsieur, et ce n'est pas à mon âge que l'on apprend à attraper des renards et des écureuils... j'ai cinquante-six ans... Puisque votre impératrice a du sens commun, de votre propre aveu, vous devez en avoir également, vous qui êtes ses représentants. Demandez-moi donc, si vous le voulez, un certain nombre d'exemples de coulée^ de bâtarde ou à! expédiée : exigez un impôt de lettres capitales ou de paraphes ornés. Je puis vous faire des serpents sans fin, des tôti^s d'oi-

seaux, des feuilles de lierre; mais, quanta ces peaux de lapins du pays que vous appelez zibelines, il serait toul aussi raisonnable de me demander un éléphant ou un melon de Montreuil.

Le maître d'écriture avait prononcé cette espèce de plaidoyer avec une dignité héroïque, et comme un homme sûr d'écraser ses adversaires sous le poids de leur propre absurdité. Michel Kitzoff parut juger, en effet, qu'il n'y avait rien à répliquer ; car il se tourna vers les cosaques et leur ordonna de conduire le vieux maître d'écriture en prison. Celui-ci tressaillit»

— Gomment ! s'écria-t-il ; mais ce n*68t point là une réponse, monsieur ; je vous ai donné des raisons...

— Et ce sont des peaux de zibeline que je te demande, moi, interrompit brusquement le receveur ; il n'y a point de choix, Viasak ou le cachot.

Le vieillard voulut encore protester ; mais Kitzoff fit signe à ses gardiens, et ceux-ci allaient l'emmener lorsque Rosow intervint.

«— Prends le droit de l'impératrice, dit-il en présentant au receveur la boîte qui renfermait ses deux fourrures de zibeline, et laisse la liberté à ce vieillard.

Kitzoff regarda Nicolas avec étonnement.

— Quoi! tu payes pour lui? s'écria-t-il.

— Y trouves-tu donc quelque empêchement?

— Aucun, aucun, reprit vivement le receveur, qui, ayant déjà porté Godureau à l'article des colons incapables de payer Yiasaky comptait bien profiter seul de ce payement inattendu.

us bàknis. 27

Le vieux maître d'écriture voulut opposer d'abord quelques objections à la générosité de son ancien compagnon ; mais Rosow l'arrêta court, en lui disant que ce serait un compte à régler entre eux plus tard.

— Hélas ! le règlement est tout fait, dit Godureau attendri ; je ne serai pas un meilleur débiteur pour vous que pour l'impératrice. J'ai vainement essayé, depuis que j'habite ce pays, d'en prendre les habitudes... j'ai cinquante-six ans... toutes mes tentatives ont échoué. Ma iourte, mal construite, est devenue inhabitable dès les premiers mois ; le blé que j'avais semé a manqué, les rennes que Ton m'avait donnés ont été dévorés par les loups. J'ai voulu alors avoir recours a la chasse et à la pèche ; mais j'apercevais à peine les élans a dix pas, et le poisson échappait toujours à mon filet. Enfin, quand j'ai vu que ma maladresse et mon inexpérience rendaient mes efforts inutiles, j'ai tout abandonné.

— Et comment avez-vous vécu? demanda Rosow.

— L'été j'avais les fruits des bois, le lait de deux rennes qui me restaient, et les œufs des canards sau* vages.

— Mais pendant la froide saison ?

— Je sollicitais une cabane de pauvre chez un des marchands de Beresov, et aujourd'hui même, quand j'ai été arrêté, je venais en chercher une.

Rosow regarda le vieillard avec compassion. La figure du bonhomme n'avait plus cette sérénité grotesque, mais bienveillante et honnête, qui donnait à sa laideur même quelque chose d'heureux. La souffrance

y avait imprimé une sorl^ de tristesse iiïquiète et comme honteuse. Nicolas fut touché de ce changement.

— Pauvre père Godureau, dit-il en posant amicalement la main surFépaule du vieillard, vous avez dû bien souifrir depuis une année !

— L'hiver, monsieur, l'hiver surtout, reprit le vieillard d*un accent légèrement altéré. Un professeur de calligraphie n'est point accoutumé à manger le pain de Taumône... Puis, il faut payer ThospitaUté des marchands par un travail assidu, et quand ce travail est celui d'un vieillard, comme moi, il rapporte peu de chose et on vous le fait sentir. Si j'avais été seul, j'aurais encore tout supporté avec patience ; j'aurais accepté sans rien dire les débris de poisson et le renne gâté ; mais Vulcain a été élevé dans un pays civilisé, monsieur ; il dépérissait chaque jour, et quand je demandais pour lui, pour lui seul, une nowriture plus chrétienne, le bourgeois me répondait que j'étais fou...; fou parce qu'on ne peut voir souffrir un vieux serviteur!... Mais à quoi bon parler de tout cela ? Il faut que la volonté de Dieu se fasse, et je ne devrais point vous fatiguer de mes bavardages.

A CCS mots, Godureau fit un effort comme s'il eût voulu secouer son émotion, et demanda à Rosow si Oldork consentirait k le recevoir pour l'hiver.

— Vous vous résignerez donc à recommencer cette vie d'esclavage et de privations? fît observer Nicolas.

— Hélas ! reprit U vieux maître d'écriture, je n'ai

LKS BANMS. 21)

(U; choix qu'eiUrola cabaue des pauvres, ou ma huile sans provisions.

— Vous vous trompez, dit Rosow amicalement ; il y a, à une demi-journée d'ici, une iowr^^ où voire place est marquée.

— Comment, quelle iourte? demanda le bonhomme.

— La mienne, père Godoreau.

— ^ Quoi l vous voudriez...

— Vous prendre en pension avec Vulcain, pour savoir si ma. cuisine vous convient mieux que celle des marchands.

Godureau voulut parler, mais il ne le put; tous ses traits s'étaiant contractés, el deux grosses larmes coulèrent le long de ses pues. Il prit la main du jeune homme avec une vivacité pleiue de reconnaissance, et la porta à*ses lèvres. Rosow retira sa main en rougissant.

— Fi donc ! père Godureau, s'écria-t-il ; me prenezvous pour un prince accoutumé au baîse-main ? Ce que je vous propose est tout simplement une association.

Et comme il vit que le vieillard allait répondre :

— Allons, allons, continua-t-il brusquement, vous acceptez, c'est convenu. AVez-vous quelque affaire à Beresov ?

, — Aucune, répondit Godureau.

— Alors, en route !

\j iourte de Rosq»v était assez grande pour recevoir sans peine un nouvel liôle. Le jeune homme indiqua près du foyer une place pour Yijlcain, installa le maî-

30 PERDANT LÀ KOISSOIf.

tre d'écriture dans la pièce la plus commode, et l'engagea à prendre du repos. Mais Godureau déclara qu'il voulait contribuer pour sa part au travail commun, et il se chargea de tout l'intérieur, tandis que Nicolas continuait à s'occuper de la chasse et de la pèche.

Il résulta de cette division de main-d'œuvre un ordre et une aisance qui surprirent Rosow, et dont il rapporta tout l'honneur à son associé.

Mais les efforts de celui-ci pour le bien-être de Rosow étaient le moindre de ses soucis; il désirait et espérait pouvoir lui donner une plus importante preuve de sa reconnaissance.

Témoin des sombres tristesses qui s'emparaient quelquefois du jeune homme malgré tout son courage, et devinant les souvenirs involontaires qui le reportaient par instants dans sa patrie, au milieu de ses amis, il songeait sans cesse aux moyens de faire réparer l'injustice commise à son égard.

Quoi qu'on lui eût dit, et malgré plus d'une expérience, il n'avait pu renoncer au projet de faire parvenir une réclamation à Saint-Pétersbourg. Sans en rien dire à Nicolas Rosow, il se mit donc à rédiger une requête détaillée en sa faveur, recoftimençant vingt fois pour la rendre plus claire, plus irrésistible, et épuisant à récrire toutes les ressources de son talent calligraphiquij. Une fois achevée, il la renferma soigneusement Ams une bourse de cuir qu'il portait touiours sur lui, attendant du hasard Une occasion favorable pour la faire parvenir à rimpératrice,

LES BÀIIKIS. 31

Cependant l'hiver était venu, et la neige couvrait la terre. Nicolas, qui se rendait assez souvent aux villages voisins, revint un jour avec un ordre adressé à Godureau, et qui lui avait été remis par un des cosaques du gouverneur. Le maître d'écriture était mandé h Beresov pour expliquer son changement de domicile, dont il avait négligé de demander l'autorisation.

Il fut d'abord effrayé de cette sommation ; mais Nicolas rassura que, moyennant quelques fourrures, tout pourrait s'arranger avec le commandant Lerfosbourg, et il fut convenu qu'ils partiraient ensemble, dès le lendemain, pour Beresov.

Le lendemain, en effet, tous deux revêtirent l'équipement d'hiver, pour se mettre en route. Ils commencèrentpar chausser une paire de souliers déneige, formés de deux planches ayant six pieds de long sur six pouces de large, légèrement courbées vers la terre, et pointues aux deux extrémités. Ils mirent ensuite en bandoulière une hache pour s'ouvrir un chemin dans les bois ou briser la glace, une lopaikas^ pour balayer la neige, et un sac de peau d'esturgeon rempli de porsa ». Enfin, ils s'armèrent d'un bâton ferré, garni, à six pouces de terre, d'un large rond de bois qui devait l'empêcher d'enfoncer dans la neige. Ainsi fournis de tout ce qui leur était nécessaire, ils partirent suivis de Vulcain, qui marchait silencieux et la tête basse.

' Pêne de bois.

Poisson séché au soleil et broyé en farine.

Mais il pcino furent-ils en chemin que h neige commença h toinber en larges flocons. L'air était calme et froid; les bobacs ou marmottes de Sibérie rentraient dans les fentes des rochers en sifflant; et lorsqu'ils passèrent devant les iourtes des Osliaks, les chiens gardèrent le silence.

Rosow parut inquiet de ces signes, qui annoncent habituellement Torage.

— Nous aurions mieux fait de retarder ce voy^e, dit-il en cherchant à observer le ciel terne et blafard; je crains le pour g a •.

— Peut être pourrons-nous gagner auparavant Beresov, répliqua Godureau.

— J'en doute; voyez cet horizon... Eu tous cas, hâtons-nous; car si la nuit nous surprenait dans la eampaguô, nous risquerions fort de ne plus revoir le jour.

Tous deux pressèrent le pas ; mais, malgré leurs raquettes % ils avançaient difficilement. La campagne était silencieuse et déserte. A peine si les iourtes, fermées eteusevelies sous leur linceul d'hiver, trahissaient de loin en loin tear existeuce par une légère fumée. Bientôt même Godureau et Nkorfas cessèrent d'en rencontrer. La ïieige, qui tombait toujours plus serrée,, formait d'ailleurs «ne sorte de nuage qui interceptait la clarté du jour. Deux ou trois fois nos voyageurs crurent apercevoir, dans cette obscurité; des traîneaux qui

• Orage de neige.

* Souliers de neige,

passaient, emportés par des chevaux ou par des rennes ; mais ce fut quelque chose de rapide et d'incertain comme une vision.

Leur marche devenait de plus en pUis lente; le jour finît par disparaître, et le vent commença à s'élever. La neige tourbillonnait épaisse et glacée; Godureau, qui avait jusqu'alors marché en silence, s'arrêta haletant, et, portant les deux mains à son visage demi gelé :

— Je suis à bout ! dit-il à Rosow.

— Encore un peu de courage, répliqua le jeune, homme ; au premier bois de sapins nous ferons halte... Vite, vite, père Godureau, car le pourga est sur nos talons !

Le vieillard fit un effort, et continua quelque temps à côté de Nicolas. Mais la nuit était venue, et la bise soufflait avec rage.

Nos deux voyageurs suivaient la lisière d'un ravin en se retenant à leurs bâtons ferrés, lorsqu'un cri retentit au milieu des sourd^ gémissements de l'orage. Tous deux s'arrêtèrent.

— Avez-vous entendu ? demanda Rosow.

— C'était un appel.

— De ce côté.

— Presque à nos pieds.

— Écoulez !

Le même cri retentit de nouveau.

— C'est une voix humaine ! dit Rosow vivement.

— Ne voyez-vous point quelque chose près de ce bouleau? ajouta le vieux maître d'écriture.

34 PENDANT hk MOISSON.

Rosow avança vers l'objet indiqué.

— C'est un traîneau dont les courroies sont brisées.

dit-il.

— Le voyageur qui le montait aura été précipité au fond du ravin.

— Il faut que nous l'en tirions !

— Mais le moyen d'arriver jusqu'à lui?

Comme Godureau faisait cette question, Vulcain, qui s'était penché sur le précipice en flairant l'air, se mit à aboyer.

— Voyez, votre barbet sent quelqu'un, dit Nicolas.

— En effet, m dirait qu'il veut descendre. Ici, Vulcain !

— Laissez, il peut nous conduire.

Le chien ne tarda pas, effectivement,, à se frayer une route sur la pente du ravhi en s'aidant de quelques saillies, et les deux voyageurs le suivirent.

Mais, arrivés vers le milieu du précipice, ils furent arrêtés par un talus de glace escarpé et glissant qu'il était impossible de descendre; il fallut y tailler un escalier à coups de hache. Enfin, parvenus au fond de la tissure, ils aperçurent un homme à demi englouti sous la neige et reconnurent le receveur Michel Kitzoff.

Celui-ci fut presque effrayé à la vue de ses sauveurs; cependant il se rassura en remarquant leur empressement à le secourir. Sa chute avait été aussi heureuse que possible, et ses blessures se bornaient à des meurtrissures. Les deux bannis le remirent sur pied et l'aidèrent à sortir du ravin; mais lorsqu'ils arrivèrent

LES BAIINIS. 35

au sommet de la pente, un tourbillon de neige faillit les rejeter dans le précipice. Il y eut un moment où Nicolas lui-même demeura indécis et épouvanté. Le pourga régnait dans toute sa violence» et Tobscurité était si profonde qu'aucun d^eux n'apercevait sou compagnon, même en le touchant. Michel Kitzoff se mit à pousser des cris d*effroi mêlés de lamentations et de prières. Mais Rosow, qui avait repris presque aussitôt sa présence d'esprit, lui imposa silence.

— Demeure entre nous deux et tais-toi 1 dit-il brusquement ; tes plaintes ne peuvent servir à personne, et tu ne cours point d'autre danger que nous.

— Si l'on rentrait dans le ravin, il pourrait nous servir d'abri, fit observer le vieux maître d'écriture.

— Dites plutôt de tombeau, reprit Nicolas ; demain la neige aura rempli cet abime, et aucune force humaine ne pourrait nous^en retirer.

— Que faire alors?

— Gagner une forêt, si nous pouvons en rencontrer. — Essayons, dit Godureau, auquel le péril avait rendu

une vigueur momentanée.

Tous trois se mirent en marche. L'intensité du jwurga, loin de décroître, semblait redoubler à chaque instant, mais silencieusement et pour aiusi dire sans avertissement. On n'entendait ni murmure de vents, ni grondements de tonnerre, ni rumeurs de torrents éloignés ; tout était muet, sourd, immobile.

Les deux bannis et leur compagnon continuèrent quelque temps à s'avancer au hasard, à demi suiïoqués

par la neige. Enfin Nicolas, qui marchait devant, s'arrêta tout à coup.

— Nous approchons d'un abri ! s'écria-t-il.

— Comment le sais-tu? demanda Kitzoff.

— Ne sens-tu pas que le tourbillon a ici moins de force?

— En effet.

— Il faut que nous ayons à droite une montagne ou une forêt qui nous garantisse.

— Vite alors, tournons à droite.

A peine eurent-ils fait quelques pas dans cette nouvelle direction qu'ils respirèrent plus librement. A mesure qu'ils avançaient la neige s'éclaircissait ; enfin elle cessa; ils étaient arrivés à la lisière d'une épaisse forêt de sapins.

Une lueur qu'ils aperçurent à travers les arbres leur fit presser le pas dans Tespoir de trouver une habitation. Ils arrivèrent à une clairière au nailieu de laquelle s'élevait en effet une iourte en ruines. Elle était ouverte, et éclairée par les restes d'un feu presque consumé; mais il était facile de la reconnaître, à l'absence de tout meuble, pour une de ces cabanes de refuge destinées aux voyageurs égarés ou surpris par l'orage.

Nicolas se réjouit d'une rencontre qui leur permettait d'attendre le jour à l'abri et sans danger; mais Godureau, qui avait eu besoin jusqu'à ce moment de toute son attention et de toutes ses forces pour suivre ses compagnons, se rappela alors Vnlcain et s'aperçut qu'il n'était point avec eux;

Cette découverte causa au vieux professeur un véritable désespoir. Il courut à la. lisière du bois, et se mit à appeler son chien avec toutes les inflexions que le barbet avait l'habitude de reconnaître; ce fut en vain. Le vieillard désolé voulait, malgré sa fatigue, retourner sur ses pas; mais Rosow s'y opposa énergiquement, et le ramena presque de force dans la iourte de refuge.

Michel Kitzoff s*y était déjà établi devant le feu sur un lit de ramées. Bien que sa chute eût laissé tousses membres endoloris, il se sentait disposé à prendre quelque nourriture, et demanda à Rosow un peu de parsa^ qu'il délaya avec de la neige dans une tasse de cuir. Le jeune homme engagea Godureau à en faire autant; mais la perte de son chien avait ôté à celui-ci tout appétit et tout courage. Nicolas tâcha de le consoler, en lui faisant espérer que Vulcain pourrait être retrouvé le lendemain ; puis, étendant à terre des branches de sapin, il se coucha à côté du receveur et s'endormit.

Une partie de la nuit s'était écoulée. Godureau, ce* dant à la fatigue, avait fini par s'étendre à côté de ses compagnons de route, et le sommeil le gagna à son tour.

Cependant le souvenir de Yulcain ne l'avait point quitté, et plusieurs fois il s'était éveillé en sursaut, croyant reconnaître ses aboiements. Trompé par cette espèce d'hallucination , il venait de rouvrir les yeux pour la dixième fois peut-être, lorsqu'il vit la cabane

éclairée par une lueur vive et rougeâtre. Il se dressa sur son séant, se demandant encore s'il n'était pas le jouet d'un rêve; mais la lumière devint plus étincelante, et un souffle brûlant pénétra tout à coup dans Yiourte. Godureau poussa un cri qui éveilla le receveur et Nicolas.

— Qu*y a-t-il? demandèrent-ils à la fois,

— Voyez ! s'écria Godureau en leur montrant Yiourte illuminée.

Tous deux se levèrent et coururent à la porte : tout un côté de la forêt de sapins était en feu.

Leur premier mouvement fut de s'élancer vers le côté opposé ; mais, à peine entrés dans le fourré, ils y rencontrèrent également les flammes qui les forcèrent à rebrousser chemin. Ils coururent dans une autre direction, puis dans une troisième : le feu était partout ; et, après mille détours inutiles, ils se retrouvèrent à la clairière, près de Yiourte de refuge.

Nicolas avait souvent entendu parler de ces incendies immenses allumés dans les forêts de la Sibérie par le frottement des arbres, la foudre, ou le brasier qu'oublie un chasseur ; mais c'était la première fois qu'il était témoin d'un de ces désastres, et il en demeura presque aussi saisi que ses compagnons.

La nature du lieu rendait d'ailleurs leur position telle, que l'expérience et la réflexion ne pouvaient servir qu'à leur montrer l'impossibilité du salut. Embrasée dans tout son pourtour, la forêt semblait dessiner un cercle de flammes autour des trois voyageurs. Un seul point

était demeuré à Tabri de Tinceiidie , mais là s'élevait un groupe de rochers inaccessibles, et c'était à leur pied qu'avait été bâtie la cabane près de laquelle Nicolas et ses compagnons se trouvaient ramenés.

Ainsi environnés de flammes auxquelles ils n'eussent pu échapper que par ce passage infranchissable, il ne leur restait même aucun essai à tenter. Il fallait se résigner à attendre la mort dans ce cercle de feu qui se resserrait à chaque instant davantage.

Rosow déclara que tout espoir était perdu, et que chacun n'avait plus qu'à penser à son âme.

Godureau. se soumit en silence, et s'assit au pied des rochers avec plus de résolution qu'on n'en eût attendu de cette âme pacifique ; mais Michel Kitzoff tomba dans un désespoir qui touchait au délire. Il courait comme un insensé au pied des rocs qui formaient le passage, essayant de les gravir, et poussant des cris de douleur et de rage; puis; convaincu de son impuissance, il revenait à Rosow les mains jointes, les lèvres tremblantes; il lui demandait de le sauver; il lui promettait la richesse, la liberté ; il embrassait ses genoux en criant qu'il voulait vivre.

Cette lâcheté inspira à Nicolas un dégoût qu'il ne put cacher.

— Garde tes prières pour Dieu, devant qui tu vas paraître, dit-il, et ne songe plus à racheter ta vie, mais à Xe la faire pardonner.

-T- Est-ce donc vrai? est-ce donc vrai ? balbutia Kitzoff égaré ; n'y a-t-il plus d'espoir î

— Aucun.

— Mais je ne veux pas mourir, moi, je ne suis point préparé à mourir... Rosow, au nom de Dieu, au nom de ta mère, lire-moi d'ici!.., essaye quelque chose, au moins... Je ne veux pas attendre la mort ainsi ; je ne le puis pas !

Le jeune homme ne répondit rien, et alla s'asseoir près du vieux maître d'écriture.

Celui-ci avait la tête baissée et priait bas; mais en entendant Nicolas s'approcher, il releva son front qui était calme, et tendit une main au jeune homme. Nicolas la prit avec émotion.

— J*ai eu tort de vous foire partir, père Godureau, dit-il; j'aurais dû montrer plus de prudence.

— Ne pensez point à moi, Rosow, dit le vieillard; moi, mon temps était foit plus d'aux trois quarts... j'ai cinquante-sept ans...; mais vous, il vous restait un avenir... C'est vous seul que je voudrais hors d'ici.

Et, jetant un regard sur les rochers :

— Eles-vous sûr qu'il soit impossible de les gravir, Nicolas ? demanda-t-il d'une voix troublée. Vous êtes jeune et adroit; peut-être qu'en essayant...

— Impossible, répondit le jeune homme, qui secoua la tête; vous ne pourriez, d'ailleurs, me suivre.

— Il ne s'agit point de moi, reprit vivement Godureau ; moi, mon parti est pris. Mais vous, flosow, je vous en supplie, faites une tentative!,.. Voyez, ces broussailles qui pendent à la pierre pourraient vous aider.

En parlant ainsi, le vieillard s'était approché du ro?

LES BAKMS. 41

cher; mais il s'arrêta subitement, un bras tendu, la tôle penchée.

— N'entendez-vous rien? demanda-t-il au jeune homme.

— Rien que le pétillement des flammes, répondit Nicolas.

— Mais là, dans le rocher... Encore... je ne me suis pas trompé cette fois.

— Qu'est-ce donc?

— Oh! c'est lui, j'en suis sûr! s'écria Godureaû agité.

— Mais qui, au nom du Ciel?

— Vulcain.

— Votre chien?

— Ecoutez... c'est bien sa voix.

Nicolas prêta l'oreille, et crut entendre des aboiements sourds.

— En effet, il se sera égaré dans le bois, et aura été surpris par le feu.

— Non, non, interrompit Godureaû, à qui son amitié pour Vulcain donnait une subtilité d'ouïe toute particulière ; la voix ne vient point de la forêt, mais du rocher... L'entendez-vous?

Les aboiements devenaient effectivement plus rapprochés, quoiqu'ils fussent encore confus et comme étouffés; mais tout à coup ils éclatèrent librement. Nicolas et Godureaû levèrent les yeux en même temps : la tête de Vulcain venait de paraître au milieu des touffes d'aunes qui voilaient une des fissures du rocher.

— C'est lui! s'écria le vieux maître d'écriture avec un geste joyeux ; mais comment a-t-il pu nous rejoindre?

Nicolas, qui regardait la roche, parut frappé d'un trait de lumière, et poussa un cri de joie. '

— Ah! je 'Comprends, dit-il; voyez, voyez, père Godureau, ces buissons au milieu desquels se trouve Vulcain cachent une ouverture.

— Oui...

— Et regardez ces stalactites de glace au-dessous... C'est le lit d'un torrent gelé qui vient du plateau supérieur. Nous sommes sauvés !

— Comment cela?

— Sauvés, car le passage qu'a suivi votre chien pour venir des steppes peut probablement nous servir à y retourner ; et en tout cas nous y trouverons un abri contre l'incendie.

— Mais le moyen d'arriver jusqu'à cette fissure?

— Je vais vous le fournir.

Il courut à Viourle de refuge, enleva une des poutrelles qui en soutenaient le toit en ruines, l'entailla avec la hache à des espaces égaux; puis, l'appuyant au rocher et posant les pieds dans ces espèces de degrés, il atteignit une saillie supérieure, et de la l'ouverture à laquelle Vulcain continuait d'aboyer.

Kitzoff, que ces aboiements avaient arraché à son désespoir, s'élança à la suite du jeune homme; et, avec quelques efforts, Godureau lui-même les rejoignit.

Ainsi que l'avait deviné Rosow, la fissure cachée par

LES BÀMKiS. 43

les touffes d'aunes était le lit d'un torrent glacé. Bieu que l'entrée en fût basse et étroite, le jeune homme ne balança pas à s'y hasarder. Vulcain, qui sembla comprendre son intention, rentra dans Tobscur couloir pour lui servir de guide. Rosow fut d'abord obligé de le suivre en rampant a genoux; mais, au bout de quelques minutes, la voûte du passage s'ouvrant lui laissa voir le ciel, et il se trouva dans un ravin profond et resserré, qui conduisait par une pente facile jusqu'au sommet de la montagne.

Lorsque nos trois voyageurs eurent atteint ce sommet, le jour commençait à paraître, le pourga était apaisé, et, aux premières lueurs de Faube» Nicolas reconnut le lieu où il se trouvait.

Mais les fatigues du jour précédent et les émotions de la nuit avaient épuisé leurs forces ; le receveur surtout était incapable de continuer sa route. Rosow résolut donc de gagner Viourte d'un Ostiak qu'il connaissait» et où il était sûr de trouver tout ce qui pouvait être nécessaire à ses compagnons et à lui-même.

U iourte à laquelle se rendait ISicolas Rosow était bâtie près de TOb, sur une steppe peu boisée, mais fertile en pâturages.

Lorsqu'il y arriva avec ses compagnons, tous les chiens qui se trouvaient couchés, selon l'habitude, à la porte de l'habitation, dans les trous que la chaleur de leur corps avait creusés sur la neige, se levèrent en aboyant doucement, comme s'ils eussent voulu avertir leur maître Eter Rocob. Ces chiens étaient tous de la

41 PENDANT LA MOISSOK.

taille d'un grand épagneul, blancs pour la plupart, mais les oreilles noires et redressées, le poil court, la queue longue et touffue. En voyant la maigreur de ces fidèles animaux, toujours affamés, sans abri; et soumis pourtant au rude service des traîneaux, Godureau ne put retenir un soupir, qu'il accompagna d'un regard de tendresse adressé à Yulcain.

Cependant nos voyageurs s'étaient arrêtés sur le seuil pour enlever avec leurs couteaux, d'après l'usage ostiak, la neige qui couvrait leurs bottes de fourrure. Gomme ils achevaient, Eter Rocob vint leur ouvrir la porte eu leur souhaitant la bienvenue.

Viourte était partagée en plusieurs petites pièces s'ouvrant toutes sur celle où ils entrèrent. Gettc pièce, qui formait à vrai dire le logement, était échauffée par un foyer d'argile surmonté d'une chaudière en fer; un tuyau de clayonnage descendait comme^uu entonnoir sur ce foyer, et en recevait la fumée. Tout autour de Yiourte régnait une sorte de banc, de six pieds de large, servant à dormir la nuit, et, le jour, à travailler. D'un côté, près de la porte, se trouvait le sini-koui, espèce d'auge de bois où sont déposés les vivres qui doivent servir pour toute la journée; de l'autre, une outre en cuir non tanné, dans laquelle on fait aigrir le lait pour fabriquer la boisson journalière, appelée kourmis. Deux femmes, la tète voilée d'un tissu de fil d'ortie et la ceinture garnie de ces minces copeaux de mélèze qui en Sibérie remplacent la toile pour les usages grossiers, étaient occupées près du foyer à distiller du kourmis

us BANNIS. Ab

qu'elles traasformaior.t en eau-de-vie de lait ou aralwn. Ëiifin, dans le cohi le plus éloigné, une douzaine de jeunes chiens que Ton élevait pour avoir leurs fourrures étaient attachés a Tune des poutres qui soutenaient Yiourte.

Eter Rocob présenta des escabeaux h ses trois hôlos, et alla chercher au sini-kotii deux poissons qu'il leur servit sur un plat de bois.

Rosow lui raconta quels dangers ses compagnons et lui avaient courus, et par quel merveilleux concours de circoustauces ils vivaient échappé à une mort certaine. Il demanda ensuite au paysan estiaks'il ne pouvait procurer au receveur les moyens de se rendre a Bitcsov. Rocob répondit qu'il lui louerait un traîneau royal •. On convint du prix, et TOstiak pria Michel Kilzoff de faire uue coche sur la principale poutre de Yiourte, celte coche devant être le titre de sa créance.

Il fut ensuite convenu entre les voyageurs que Rosow accompagnerait le receveur, qui craignait de ne pouvoir conduire le traîneau, et qu'après s'être reposé une partie du jour Godureau partirait à pied, accompagné d'Eler Rocob qui avait affaire à la ville.

Pendant que l'on faisait en conséquence tous les préparatifs, Michel Kitzoflf resta seul avec Godureau.

— Dans quelques heures enfin je serai sain et sauf à Beresov! dit le receveur, qui ne pouvait songer a autre chose qu'à sa délivrance inespérée.

1 Traîné par douze chiens,

46 pe;<damt la moisson.

— Grâce à Viilcain, monsieur, dUGodureau en souriant et passant la main sur la tête du barbet avec une sorte d'orgueil.

— Oui, oui, reprit Kitzoff, ton chien nous a montré le chemin, mais c'est Nicolas qui Ta deviné. Sans Nicolas nous ne serions maintenant qu'un peu deckarbou et de cendre ; Nicolas nous a sauvé la vie.

— Et vous pouvez ajouter qu'il vous Ta sauvée deuj^ fois, reprit le vieux professeur; car avant de vous arracher au feu, il vous avait retiré du précipice.

— C'est la vérité, dit le receveur, que la joie d'être sauvé rendait presque reconnaissant... quoiqu'un autre voyageur eût pu me rendre le même service.

— En supposant qu'il y en eût d'autres dans la steppe au moment du pourra.

— Sans doute, sans doute... A tout prendre, le jeune homme m'a été utile; eh! eh! eh!... ainsi qu*à toimême; car il t'a également sauvé la vie.

— Aussi suis-jeprêthla lui sacrifier! dit le vieillard avec expression.

— Certainement, reprit le receveur, il ne faut pas être ingrat... et pour ma part, je voudrais trouver Tocciision d'être utile au jeune homme.

— Dites-vous vrai? demanda le maître d'écriture.

•— Qu'il me mette h l'épreuve, pourvu qu'il s'agisse d'une chose possible... et qui ne soit point ruineuse.

— Et si l'on vous demandait pour lui un service... qui ne vous coûtât rien?

— Qui ne me coûtât rien ! répéta le receveur ; j'espère

LES BAKNIS. 47

qu'il ne doute pas de ma reconnaissance... Je ferais tout pour lui !

Godureau sembla réfléchir un instant; puis, baissant la voix :

— Eh bien ! vous pouvezlui rendre autant qu'il vous a donné, dit-il; et cela sans démarches, sans frais.

— Que faut-il faire?

Le vieux professent regarda les femmes ostiakes qui étaient restées près du foyer, et qui semblaient les écouter.

— Yenez, dit-il, vous allez le savoir.

Et, prenant le receveur par la main, il le conduisit dans une pièce voisine.

Leur absence dura quelque temps ; maislorsqu*ils rentrèrent, le visage de Godureau avait une singulière expression de gaieté et de triomphe.

— Allons, s'écria-t-il en se frottant les mains, voilà qui est convenu. Maintenant il ne s*agitplus que de hâter votre départ.

Us trouvèrent à la porte de Viourte Eter Rocob et Nicolas qui en avaient achevé les préparatifs. On avait passé a chaque chien une sorte de fourreau de cuir, auquel était fixée une courroie qui se rattachait au traîneau, composé seulement de quelques traverses de bois recouvertes de planches. Rosov^ et le receveur s'accroupirent sur celles-ci, et, le maître ayant jeté le cri accoutumé : Pouir, ponirl les chiens partirent en aboyant et ne tardèrent pas à disparaître dans la campagne'.

' Les chiens allelés sont conduits par la parole, Le cri de

\H PENDANT LA MOMSON.

Un morne silence régnait dans les rues de Beresov, et sans les colonnes de fumée qui s'élevaient de toutes parts on eût pu croire la ville abandonnée.

Le froid, devenu excessif, avait interrompu toutes les relations de voisinage. Le gouverneur lui-même, imitant l'exemple général, s*était enfermé chez lui, attendant une température moins rigoureuse pour reprendre ses inspections et ses audiences. Retiré dans la chambre la plus chaude de sa demeure, et à demi couché dans un vaste fauteuil de cuir, il fumait silencieusement, le coude appuyé sur une petite table où Ton voyait quelques papiers et un flacon de kirschwasser à moitié vide.

Le commandant Herman Lerfosbourg, né en Allemagne, était entré dans la garde russe comme ofScler instructeur, et y avait fait la connaissance du capitaine Passig, qui Tavait associé à la conspiration en faveur de Catherine. Celle-ci, arrivée au trône, désira éloigner les agents subalternes de son élévation. Sur la recommandation de Passig, elle accorda à Tofficier allemand le gouvernement de Beresov, et Lerfosbourg y commandait depuis plusieurs années.

C'était un homme d'environ cinquante ans, d'une taille colossale, mais chargé d'un excessif embonpoint.

Till, till ! les fait tourner à droite; celui de Bouj, (fil / à gauchç f çt enfin au moi T^asI ils s'arrêtent.

LES BANKIS. 49

Ses joues pendanles et ses paupières alourdies indiquaieiU un abrutissement dont le flacon de kirschwasser toujours placé devant lui révélait suffisamment la cause. Depuis longtemps, en effet, le gouverneur ne sortait plus d'une demi-ivresse qui donnait à toutes ses perceptions quelque chose d'obscur et de confus. Cependant Tavarice semblait survivre à ses facultés éteintes : dès qu'il s'agissait d'intérêt, son œil endormi s'allumait, et une sorte d'intelligence sordide animait tous ses traits.

Il se trouvait sans doute dominé par une de ces impressions au moment où nous venons de le montrer à nos lecteurs ; car, tout en rechargeant sa pipe éteinte^ il murmurait entre ses dents, d'un air animé, des exclamations mêlées de grognements et de phrases inachevées.

— Trois mille peaux, répétait-il; le prix d'un chargement d'eau-de-vie et de kirsch !... scélérat! il me le payera...

Dans ce moment, un cosaque l'interrompit en lui annonçant le receveur Michel Kitzhoff. Le commandant laissa tomber sa pipe.

— Lui? s'écria-t-il ; ah! qu'il entre... qu'il entre! Le receveur franchit le seuil en saluant d'un air

humble et obséquieux.

— J'espère que notre brave gouverneur ne souffre point du redoublement de froid, dil-il... Ce poêle produit ici Teiïet de trois soleils..., sans parler du soleil liquide que renferme ce flacon... el^! eU ! eh!

Lorfosbourg lé regarda sans répondre. Le receveur remarqua cette immobilité silencieuse, et s'arrêta.

— Il n'est rien arrivé de fâcheux au commandant? demanda-t-il inquiet.

— Pardonnez-moi, répliqua celui-ci.

— Comment? qu est-ce donc?

--. Un vol !

KitzhofF tressaillit.

— Un vol? répéta- t-il.

— De trois mille peaux !

Le receveur devint pâle.

— Pardon, balbutia-t-il, je ne comprends pas... Lerfosbpurg avança sa grosse main de géant, saisit

le bras de Michel, et, l'attirant à lui de manière à pouvoir le regarder dans les yeux :

— Tu m'as volé trois mille peaux ! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre.

— Moi? balbutia le receveur tremblant ; qui vous a dit?... qui vous fait penser?...

— Ce compte de ce que tu as vendu à Daniel le marchand.

Kitzoff jeta un regard rapide sur le papier, et ne put réprimer un mouvement de surprise.

— Trois 'mille peaux! reprit Lerfosbourg en frap: pant sur le bordereau... Et moi qui m'étonnais qu'on fît de si petits bénéfices sur l'impôt et sur les bannis... L'inftlme gardait tout! il voulait me dépouiller, me ruiner... me réduire a boire l'eau de la Sosva!

Cette idée sembla faire frissonner le commandant;

il remplit son verre de kirsch et Tavala d'un trait. Kitzoff voulut prendre la parole pour se défendre.

— Je n'écoute rien ! interrompit Lerfosbourg en frappant la table du poing; tu m'as volé trois mille peaux..., je veux que tu sois pendu !

— Commandant...

— Tu rendras compte de tous les vols commis au préjudice des paysans et des bannis !

— Mais, commandant, vous aviez permis...

— A condition d'un parta'ge égal.

— Je sais...

— Et tu m'as trompé.

— C'est-h-dire...

— Trompé de trois miMe peaux... brigand!... Aussi point de grâce..., il faut que je venge mes administrés ; leurs intérêts sont les miens... Tu seras pendu, te dis-je, et sans plus de retard..., car j*ai fait avertir le

juge-

— Sorman !

— Tout à Theure il sera ici.

Kitzoff devint tremblant. Il savait avoir tout à craindre de cet homme qui était son ennemi, et qui sur une pareille dénonciation ne pouvait manquer de le perdre. La participation du gouverneur à ses exactions ne l'absolvait peint; elle était d'ailleurs impossible a prouver, ces exactions ayant été commises directement par lui, et la tolérance intéressée de Lerfosbourg pouvant passer pour de Tignorance. Michel comprit tout le danger de cette situation, et combien il lui importait de préve-

;r2 IMiNDANT LA 3I01SS0N.

uir la poursuite annoncée. Ne pouvant songer à dissuader ni à attendrir Lerfosbour g, que la colère et l'ivresse rendaient incapable de rien entendre, il prit sur-le-champ son parti et résolut de l'effrayer. Relevant donc la tête avec une audace effrontée, il fit entendre son ricanement familier, et s'écria :

— A la bonne heure, commandant Lerfosbourg, vous me ferez condamner; mais le même coup nous frappera tous deux, car vous ne pourrez sans moi garder le gouvernement de Beresov.

— Comment? que dit-il? s'écria le gouverneur.

— Je dis, reprit Rilzoff avec conviction, que je suis )e seul à savoir ce qui se passe autour de vous.

— Toi?

— Qui a découvert los projets de désertion de vos cosaques ?

— Parce qu'un hasard t'avait appris...

— Oui vous a prévenu de l'arrivée de cet inspecteur envoyé par l^mpératrice?

— Encore un hasard.

— Soit ; mais d'autres dangers se préparent, commandant Lerfosbourg, et nous verrons si le hasard vous servira aussi heurensemeiU pour les prévenir.

L'Allemand tourna ses regards hébétés vers Kitzoff. Rendu soupçonneux par l'instinctive conscience de son incapacité, il fut effrayé de l'assurance du receveur.

— D'autres dangers ! répéta-t-il... mensonge, mensonge !

— Bien, dit Michel, révénenif^nt prouvera qui se trompe; eh ! eh ! eh! laissez venir révénement.

Lerfosbourg regarda encore Michel, et s'agila dans son fauteuil en toussant.

— L'événement, murmura-t-il... il ne peut arriver d'événement.

— Qui sait? eh! eh! eh? Les bannis, par exemple, peuvent organiser une révolte.

— Hein ? quoi, les bannis? s*écria le gouverneur en 86 redressant.

— C'est une supposition ; eh ! eh ! eh !

— Aurais-tu réellement appris...

— Que vous importe, commandant? le iMsard vous instruira à votre tour.

— Je t'ordonne de déclarer...

— Bien, commandant... Le plus grand péril n*est peut-être point, d'ailleurs, du côté des bannis... il peut venir de Saint-Pétersbourg.

— Comment?

— Le comte Passîg n'est-il point votre protecteur?

— Eh bien?

— Je suppose qu'il se voie, par votre faute, exposé à une disgrâce.

'. —Lui?

— Que le parent qu'il a envoyé ici, et sur lequel il vous a prié d'avoir les yeux, réussisse, par exemple, à faire parvenir une pétition à l'impératrice.

— C'est impossible! s'écria Lerfosbourg, qui se leva épouvanté.

— C'est fait ! dit Kilzoff résolument.

— Quoi ! une pétition k Tiaipératrice?...

— Elle est en route ; mais vous pouvez -encore empêcher qu'elle n'arrive.

— Ah ! que faut-il fiiire? s'écria le commandant ; dites sur-lc-charap ! sauvez-moi, Michel !

— Vous oubliez que je suis un accusé qui attend son

juge-

Lerfosbourg tressaillit ; puis, faisant un effort :

— Eh bien! non, dit-il, nous nous arrangerons... tu me rendras les trois mille peaux, et je ne dirai rien.

— Vous me le promettez?

— Voici le compte qui peut servir de preuve contre toi.

Il lui donna le papier.

— • Mais, au nom du Ciel! cette pétition?

— Le traîneau des dépêches n'est parti que depuis une heure?

— Oui.

— Envoyez à sa poursuite; il emporte la requête de Nicolas Rosow.

En recevant de Godureau la pétition adressée à l'impératrice en faveur de Nicolas Rosow, le receveur n'avait point eu l'intention de la livrer au commandant Lerfosbourg, et la preuve, c'est qu'il l'avait jointe aux; lettres qui partaient pour la cour; mais la position dangereuse dans laquelle il s'était trouvé subitement placé l'avait entraîné à cette trahison.

Les cosaques envoyés à la poursuite du courrier ne tardèrent pas h l'atteindre et à le ramener avec les dé-

pêches, parmi lesquelles le gouverneur trouva la pélition. Il fit aussitôt chercher Nicolas, qui, arrivé à Beresov avec le receveur, ne devait en repartir que plus tard.

Cependant Godureau, après s'être reposé quelques heures dans Yiourte d'Eter Rocob comme il en était convenu, avait pris la route de la ville, monté sur un des rennes de TOstiak. Son premier soin, en arrivant, fut de se rendre au gouvernement.

Il trouva le commandant Lerfosbourg un papier à la main, et donnant des ordres à deux sous-officiers cosaques.

— Pas de grâce ! s'écriait-il furieux ; je veux une punition exemplaire. Allez, vous êtes responsables de tout.

Les cosaques saluèrent militairement et sortirent. Godureau était resté près de la porte ; le commandant, tout entier à sa colère, ne Taperçut pas.

— Nous verrons s'il ose recommencer, murmurat-il... une pétition qui pouvait perdre le comte... car elle partait, sans Tavertissemeni de ce scélérat de Kilzoff 1

Le maître d'écriture ne put retenir un mouvement, qui le fit remarquer du gouverneur.

— Qui est là?... Que veux-tu, toi? dit-il en se détournant.

— Pardon, balbutia Godureau, qui cherchait à mieux voir le papier que Lerfosbourg tenait à la main; pardon, monseigneur, mais vous parliez, je crois... du receveur?

— Eh bien?

— .Et d'une pétition?

— La voilà.

— C'est elle ! s*écria Godureau.

— Elle 1 tu la connaissais donc?

— Une requête en faveur de Nicolas Rosow?

— Précisément... un drôle qui ose accuser le conote Passig !

— Monseigneur,..

— Qui m'expose à une disgrâce !

— Monseigneur. . .

— Mais il va sentir ce qu'il en coûte de s*attaquer à plus fort que soi ! chaque mot de cette pétition lui est en ce moment payé par un coup de knout.

Le vieux professeur poussa un cri, et laissa tomber le bonnet de fourrure qu'il tenait à la iiiain.

— Cela ne peut être! s'écria-t-il ; monseigneur! monseigneur ! cette pétition... c'est moi qui l'ai écrite.

— Toi?

— A son insu, monseigneur, et par reconnaissance... car je lui dois tout.

— Qui es-tu donc?

Godureau se nomma, expliqua en deux mots ce qui ramenait, puis, revenant à Nicolas, il raconta au commandant de quelle manière tout s'était passé, et comrae*U Michel Kitzoff s'était lui-même chargé de la pétition. L'Allemand comprit qu'il avait été pris pour dupe, et éclata en imprécations. Godureau voulut eu vain l'interrompre pour le supplier d'épargner à Nicolas le châtiment ordonné; Lerfosbourg furieux parcourait l'appartement en frappant tous les meubles et épuisant

son vocabulaire de inalédiclions. Il s*arréla pnfin pour avaler deux verres de kirschwasser qui semblèrent étourdir sa colère; mais comme il prêtait une oreille plus attentive aux supplications du vieillard , les cosaques reparurent, et déclarèrent que tout était achevé. Godureau porta les deux mains à sa tète avec un gémissement de désespoir, et se laissa tomber sur un des bancs placés près de la porte.

— Et comment a-t-il supporté Texécutio!)? demanda Lerfosbourg.

— Sans dire un mot.

— Vous Tavez fait porter à Thôpital militaire?

— lia refusé.

— Comment?...

— Il y avait là un paysan ostiak qu'il semblait connaître ; il s'est fait coucher sur son traîneau, et il est reparti avec lui.

— Je veux le rejoindre ! s'écria Godureau en se levant.

— Un moment, dit le gouverneur, qui fit signe aux cosaques de fermer la porte ; nous avons un compte à régler ensemble... C'est toi qui as écris cette pétition?

— Je viens de le déclarer.

— Une magnifique écriture, ajouta l'Allemand en regardant le papier... Si je te laisse partir, tu peux en écrire une seconde.

— Non, je promets...

— Bon ! des promesses de banni I Tu es un homme dangereux, et je ne veux point te perdre de vue.

— Qua dites- VOUS; monseigneur, s'écria Godureau; prétendez-vous me retenir?

— Ecoute, j'ai un secrétaire à qui je paye de gros appointements, et qui ne fait rien..,

— Eh bien?

— Eh bien, je te donne sa place... sans les appointements, bien entendu... tu seras nourri et logé ici...

— Je ne veux pas, interrompit Godureau ; il faut que je rejoigne Nicolas, monseigneur.

— Qu'est-ce à dire, drôle? s'écria Lerfosbourg, saistu bien que je pourrais te faire knouter comme toa compagnon?

— Faites, s'écria le vieillard, je suis prêt h tout supporter; frappez ce vieux corps, déchirez celte chair : je ne vous demande que de me laisser assez de vie pour revoir mon bienfaiteur, Tembrasser une fois, et puis mourir !

L'accent du vieillard arriva jusqu'au cœur endurci du commandant.

— Allons, dit-il d'une voix plus douce, obéis d'abord, et tu le verras plus tard.

— Monseigneur, par pitié, murmura Godureau les mains jointes, laissez-moi partir sur-le-champ !

— - Non, s'écria l'Allemand impatienté ; aujourd'hui j'ai besoin de toi... Puisque le courrier est revenu, j'en profiterai pour envoyer quelques fourrures précieuses à la cour... Tu m'écriras une lettre que j'y joindrai... N^

Godureau releva vivement la tête.

— Une lettre pour Timpératrice? demanda-t-il.

— Pour elle, répliqua Lerfosbourg,

— Et que faut-il lui dire?...

— Ce qu'il te plaira. La lettre écrite, tu me la liras... Le vieux professeur prit subitement un air presque

joyeux, et se tournant vers le commandant :

— Je suis aux ordres de monseigneur, dit-il d'un ton soumis.

Il y avait trois mois que Godureau remplissait près du gouverneur de Beresov les fonctions de. secrétaire, et Lerfosbourg lui avait entièrement abandonné le soin de )5a correspondance. C'était lui qui expédiait les ordres, ouvrait les dépêches, et y répondait. Le travail du gouverneur se bornait à signer chaque malin, et le plus souvent sans les lire, les pièces qui lui étaient présentées ; aussi l'avare Allemand se réjouissait-il chaque jour d'avoir trouvé un secrétaire qui faisait pour lui tout le travail et qui ne lui coûtait rien.

Le froid avait disparu ; la Sibérie, dépouillée de sa robe de neige, se montrait alors dans toute la beauté de son été rapide. L'orge et le seigle ondoyaient déjà sur les steppes élevées, tandis que plus bas les prairies encadraient les deux rives de l'Ob, comme un large ruban diapré de fleurs ; les coteaux, tapissés à leur base de camaringe et de ledum, étaient couronnés, comme par étages, de merisiers fleuris, d'érables, de

bouleaux, de sapins et de cembros. Une brise tiède et caressante , sortant des bois de mélèzes , apportait par raffales jusqu'à la ville le parfum des framboisiers arctiques, des groseilliers noirs et des rosiers. Les Ostiaks parcouraient les campagnes en chantant, vêtus de toile d'ortie ou de membranes de poissons, et les routes étaient couvertes de marchands se rendant aux habitations les plus éloignées.

Les maisons elles-mêmes, naguère. si fermées, semblaient avoir ressenti l'influence des beaux jours : les fenêtres calfeutrées étaient ouvertes ; les seuils étaient repeuplés, et Ton entendait partout le bruit de la joie et de la vie.

Le retour de la belle saison avait rouvert la demeure du gouverneur comme toutes les autres. Au moment où nous reprenons notre récit, la plupart des officiers de la couronne étaient réunis avec lui dans la salle de réception, où Lerfosbourg les avait fait convoquer pour la communication de plusieurs dépêches arrivées la veille.

Godureau, qui devait leur en donner lecture, était assis devant une petite table chargée de papiers. La figure ordinairement si calme du vieux professeur semblait bouleversée ce jour-là ; on y lisait je ne sais quelle expression de joie réprimée et combattue d'inquiétudes. Godureau ne pouvait rester en place; il allait de sa table à la fenêtre, murmurant entre ses dents des mots inintelligibles, consultant une pendule placée à l'un des coins de la salle, et ne pouvant rete*

LES BANNIS. Gi

nir des signes d*impalience comme s'il eût allendu quelqu'un.

Enfin le gouverneur Tavertit que tous les fonctionnaires convoqués étaient présents, et lui ordonna de commencer la lecture des dépêches. ,

Godureau se fit répéter Tordre deux fois, regarda de nouveau la pendule, et fit un geste de désespoir.

— Il n'aura point reçu la lettre, murmura-t-il..., e Dieu sait quand une pareille occasion se représentera.

Enfin, sur un nouvel avertissement du gouverneur, il prit une dépêche et se mit à la lire lentement. Il s'agissait de nouvelles restrictions apportées par l'impératrice au commerce de Teau-de-vie parmi les Ostiaks. Godureau, qui continuait sa lecture machinalement pour ainsi dire et sans y prêter aucune attention, s'interrompit brusquement et prêta l'oreille.

— Eh bien? demanda le gouverneur.

— C'est Taboiement de Vulcain, s'écria le bonhomme.

— Que nous importe? demanda le gouverneur.

— L'aurait-il reconnu? répéta Godureau tremblais d^incertitude.

— Reconnu qui ? reprit Lerfosbourg.

Mais Godureau s'était levé, les yeux fixés sur la porte de la salle ; tout à coup celle-ci s'ouvrit, et Nicolas Rosow parut.

Le vieux professeur poussa une exclamation de joie.

— Que veut ici ce drôle ! s'écria le gouverneur ; qui Ta appelé?

— Moi, monseigneur, interrompit Godurcaii.

— Et de quel droit?

— Par ordre de Timpératrice.

— De rimpératrice !...

Tous les offiders se levèrent.

— Oui ! s'écria le vieillard avec une énergie triomphante ; écoutez tous ! . . .

Et tirant un papier de son sein, il lut :

c( Moi, Catherine II, impératrice de toutes les Rusc< sies,

«Sur la réclamation qui m'a été adressée par le « Français Pierre Godureau , au nom de Nicolas « Rosow... »

—Gomment, s'écria le gouverneur, tu aurais osé!...

— Sous votre couvert, monseigneur, répliqua le vieillard d un ton railleur; mais veuillez entendre jusqu'au bout.

Et il reprit.

c( Au nom de Nicolas Rosow, envoyé en Sibérie par « suite des coupables manœuvres du comte Passig;

c( Ayant appris, déplus, que lesdits Pierre Godureau (( et Nicolas Rosow, bien que bannis politiques, avaient c( été envoyés dans la campagne comme les condamnés « civils et privés des secours que je leur accorde;

« Ordonne que tous deux recouvreront leurs droits « d'hommes libres, et que la présente dépêche close « sera remise atidit Nicolas Rosow, pour être ouverte « par lui en présence de tous les officiers et fonction- « naires de Deresov. »

— Et tu m'avais caché cet ordre, misérable ! s'écria le gouverneur, pâle d'effroi et de colère.

— Je craignais que monseigneur n'oubliât de le mettre à exécution, dit le professeur d'écriture... Quant à la dépêche annoncée... la voici.

Il remit à Rosow un paquet cacheté que celui-ci ouvrit vivement. Tous les officiers l'entouraient muets et immobiles. Lorsqu'il eut achevé de lire, il s'avança d'un air noble vers le gouverneur.

— Nous avons changé de rôle, monsieur, dit-il; l'impératrice accorde à l'ancien exilé Nicolas Rosow le gouvernement de Beresov.

— Dieu!... Et moi?

— Vous me remplacerez dans ma iourte de banni. Voici Tordre.

Et il lui tendit la dépêche.

Il s'éleva une exclamation de surprise à laquelle se .mêla un cri de joie poussé par Godureau. Lerfosbourg voulut parler, mais sa langue demeura attachée à son palais, ses jambes défaillirent, et il fut forcé de s'asseoir.

Quelques officiers s'approchèrent de lui et essayèrent de le consoler, tandis que la plupart entouraient Rosow pour le complimenter ; mais celui-ci les écarta brusquement, et courant au vieux maître d'é.criture qui était resté près de la table, essuyant ses lunettes toutes mouillées de larmes de joie, il se jeta dans ses bras.

— Ainsi, vous êtes content? demanda le bonhomme après un long embrassement.

64 P£KDANT LA MOISSON.

— Ah ! comment jamais reconnaître ce que luasfiiii pour moi ! s'écria le jeune homme attendri. *

— Vous le pouvez, vous le pouvez, dit le vieillard.

— Oui, dit Rosow, en te renvoyant dans ton pays libre et riche.

— Non, dit Godureau, il est trop tard maintenant; je pourrais mourir dans le voyage... J'ai cinquante-sept ans... Je suis d'ailleurs habitué à la Sibérie... et à vous...

— Mais, comment alors pourrai-je m'acquitter?.,.

— En me gardant pour commis!...

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