‹ Pendant la moissonChapitre 2 sur 5 · DEUXIÈME RECIT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME RECIT

(AMbltlQUE.)

Bien que le soleil vînt à peine de se lever, la plupart des habitants de la petite ville de Franklin, sur le Missouri, étaient déjh éveillés et se préparaient aux travaux, du jour. On apercevait partout les marques de cette activité industrieuse et régulière qui semble, chez les Américains de TOuest, un résultat de tempérament presnuc autant (;iic d'éducation . Les ouvriers, leurs

outils sur Tépaule^ se rendaient déjà aux ateliers ; les marchands ouvraient leurs boutiques, et les femmes achevaient de nettoyer les croisées ou de balayer les seuils.

Au milieu de ce mouvement général, deux jeunes gens d'environ vingt-quatre ans se tenaient à l'extrémité de la principale rue, debout et inoccupés. Le plus grand, dont le costume débraillé, la chaussure repliée et les cheveux épars indiquaient la nonchalance et le désordre, était appuyé au mur d'une maison, les mains derrière le dos, la bouche entr'ouverte, et ses yeux à demi clos tournés vers son compagnon. Celui-ci, plus petit, mais robuste, avait le teint brun, le regard vif et Tair actif. Il portait le costume complet des pionniers, c'est-à-dire la veste verte, les longues guêtres de cuir, la couverture brune pour manteau, et le fusil en bandoulière.

David Ramsay (c'était son nom) venait en effet de s'engager dans une bande de chasseurs de castors qui se , réunissait ce jour-là même, un peu plus haut, au fort Osage, sur la Konza,-pour un voyage aux montagnes Rocheuses.

Mais avant d'aller plus loin, nous devons donner quelques détails sur ces expéditions et sur la chasse qui en est le but.

Le nombre immense des castors que Ton rencontre aux affluents du Missouri et de la Colombie a créé, daué rOuest, un commerce de pelleterie qui occupe plusieurs centaines de Peaux-Rouges et d'Européens. Ceux-ci,

connus sous le nom de trappeurs, à cause des trappes ou pièges au moyen desquels ils prennent les castors, partent chaque année de Tun des Etats frontières, sous le commandement du chef fourni par les compagnies de pelleteries, et s'avancent à travers les prairies jusqu'au delà des montagnes Rocheuses. Or, c'était daîis une de ces troupes aventureuses que le jeune David venait de s'engager, au grand étonnement de son ami et voisin Jonathan, dont l'indolence ne pouvait comprendre une telle résolution.

— Ainsi, vous êtesvraimentdécidé à courir les chances de cette vie sauvage? dit-il en regardant d'un air ébahi le nouveau costume de David.

— Décidé, répliqua celui-ci; on m'offre des avantages que je ne pourrais trouver ailleurs; après la campagne l'aurai ici un petit emploi ; et il est temps que je songe à me faire un état.

— Pourquoi cela? Ne pouvez-vous vivre tranquillement chez votre mère ?

David secoua la tête.

— Ma mère, dit-il, m'a élevé et nourri jusqu'à ce moment ; n'esl'il pas juste que je travaille à mon tour pour lui assurer une vieillesse exempte de privations? Ce serait une honte pour un garçon de mon âge de demeurer encore à la charge d'une femme dont les cheveux sQjit gris et dont la main commence à trembler.

Jonathan haussa les épaules.

— Ah ! je n'ai point de ces scrupules, moi, dit-il avec un gros rire; la mère Jozel peut me nourrir à ne

os PENDANT LA MOISSON.

rien faire tant qu'il lui plaira ; je n'y formerai point d'opposition. Il faut être fou comme vous, David, pour aller s'exposer à toutes les misères de la vie de pionnier, lorsqu'on a une bonne femme qui vous cuit votre pain et vous remet vos boutons.

— C'est-a-dire qu'a votre avis il faudrait rester toujours un enfant? reprit Ramsay. Prenez garde, cette roule-la est dangereuse : ce n'est point quand on est jeune et fort qu'il faut s'abandonner au repos. Votre tante vieillit comme ma mère, Jonathan, et ce serait h vous maintenant de travailler pour deux. Si vous aviez été sage vous auriez accepté les propositions de M. Sablette, et nous serions partis ensemble pour le trappage.

— Non, non, ditle jeune homme en secouant latélo, j'aime à trouver un morceau de pain avec mon mouton, à dormir dans un lit, et à ne marcher que pour mon plaisir. Les chasseurs de castors m'ont raconté leurs misères dans le désert, et je ne me soucie point d'une telle vie.

— Mais que comptez-vous faire enfin?

— ^Manger a Técuelle de ma bonne femme de lanle comme par le passé.

— Et ensuite?

— Ensuite... il sera toujours temps de se mettre au travail.

— Ne le croyez pas, Jonathan : on ferait plutôt un ])lanc d'une Peau-Rouge qu'un travailleur de celui qui a contracté l'habitude de l'oisiveté. Au reste, tout ce que je pourrais vous dire à ce sujet ne serait que du. bruit. Que Dieu vous éclaire! moi. je pars,

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— Adieu donc, voisin, dii Jonathan avec une sorte d*ironie; vous me direz au retour si les bosses de bison valent nos côtelettes de porc.

David salua de la main sans répondre, et prit la route du fort Osage.

Il y trouva le capitaine Sablette à la tête d'environ deux cents aventuriers, dont quelques-uns étaient des trappeurs libres engagés çeiilement pour une saison. Il était facile de les reconnaître à leur teint basané, à leur costume, et à leur équipement entièrement semblable à celui des guerriers indiens. Tous portaient, en effet, les cheveux longs et tressés avec des peaux de loutre ou des rubans de diverses couleurs ; une blouse de cuir leur tombait juiqu'aux genoux ; des guêtres ornées de cordons, de franges, de grelots, entouraient leurs jambes; ils étaient chaussés de mocassins brodés de perles de verre ; et la couverture écarlate qui retombait de leurs épaules était nouée par une ceinture à laquelle pendaient leurs pistolets et le calumet indien. Quant à leurs chevaux j ils étaient couverts de verroteries étincelantes , de cocardes, de plumes d'aigle, et rayés de vermillon ou d'argile blanche.

Le capitaine Sablette , qui avait déjà commandé plusieurs expéditions dans le désert, avait pris toutes ses précautions. Des mulets chargés de marchandises, d'équipements, de poudre et de vivres, devaient marcher au milieu des trappeurs, tous montés et armés. Quelques Indiens Delawares et quelques métis, renommés pour leur adresse comme chasseurs, s'étaient joints à

la caravane. Enfin le chef donna le signal du départ.

Pendant les premiers jours de route, ils rencontrèrent des fermes solitaires échelonnées de loin en loin sur les frontières comme des avant-postes de la civilisation. En passant devant ces rares demeures, les trappeurs ne manquaient jamais de pousser le cri de guerre indien, auquel le3 habitants répondaient par un cri pareil et un souhait d'heureux voyage; enfin la dernière cabane disparut, et le désert s'ouvrit devant eux avec son grand silence, ses embûches cachées et ses longs obstacles.

Jusqu'alors la gaieté bruyante de la troupe avait empêché toute conversation suivie; mais les difficultés rendirent enfin le calme aux plus turbulents, et David put songer à s'instruire des ressources et des dangers du désert.

Il alla donc se placer près d'un des plus vieux trappeurs, nommé Pierre, dont il avait entendu citer Texpérience par le capitaine lui-même, comptant bien saisir la première occasion de l'interroger. Celui-ci la luifournit lui-même. En le voyant approcher, il s'était détourné sur la selle, et, appuyant une main à la croupe de son cheval :

— Eh bien ! garçon, dit-il en souriant, nous avons dit adieu aux mangeurs de lard, et nous voilà en véritable prairie. Que dis-tu de cette plaine, qui paraît, d'où nous sommes, aussi unie qu'un tapis de billard?

— On ne doit rien dire de ce qu'on ne connaît point, répondit doucement Ramsay.

Pierre sourit.

— Si tous étaient aussi sages que toi, continua-t-il, nous ne verrions pas tant d'ossements blanchir dans la plaine; mais il part chaque année des établissements quelques centaines de fous qui viennent ici comme s'il s'agissait de se rendre à New-York par le paquebot, et qui, lorsqu'on leur parle du Sids-ki-di ou de Y Enfer de Coller, croient qu'il s'agit de quelque hôtellerie. Le désert, vois-tu, ressemble à la mer; pour y naviguer, il faut savoir orienter ses voiles et tenir le gouvernail.

— C'est une science que j'espère bien acquérir des anciens, répondit David.

— A la bonne heure, reprit le vieux trappeur : tu es un garçon de bon sens, toi; je m'en suis aperçu dès le commencement de la marche, en te voyant ménager ta monture, tandis que ces étourdis éreintaient les leurs avant même d'avoir commencé le voyage. Le cheval d'un trappeur est plus que son ami, David, c'est son seul espoir de salut; il doit le ménager autant que sa poudre, c'est-à-dire plus que son propre sang. C'est aveclui qu'il chasse le buffle, avec lui qu'il peut échapper à ses ennemis; car les plaines et les montagnes que nous allons parcourir sont pleines d'Indiens qui nous regardent comme des usurpateurs de leurs terrains de chasse, et nous traitent en conséquenee.

— Avons-nous donc également à craindre de toutes leurs tribus ? demanda David.

— Non, répondit le trappeur; les Pieds-Noirs, les Corbeaux et les Gros-Ventres supérieurs sont les seuls qui soient réellement redoutables ; les Nez-Percés, les

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Fétes-Platcs, les Bauiiecks, les Shoshounies, sont leurs ennemis» et par conséquent nos alliés : mais le meilleur de tes amis indiens te volera ton cheval et te laissera mourir de faim au coin d'un rocher. Songe donc à avoir Fœil ouvert et la main près de ta carabine.

La troupe du capitaine Sablette avait pris sa route le long du Nebraska, traversant tantôt de larges prairies parsemées de bouquets de saules et de cotonniers, tantôt d'étroites vallées encadrées par les forêts de pins qui couvraient les montagnes. La chèvre à longue corne et le mouton laineux apparaissaient par instants sur les pics inférieurs , regardant de loin la caravane, et s'enfuyant effrayés h la moindre rumeur que leur apportait la brise. Enfin l'escarpement des rives du fleuve força les trappeurs à abandonner son cours pour gagner l'intérieur des terres.

Ils arrivèrent a une plaine immense où toutes les traces de végétation disparurent. Quelque récente convulsion semblait ravoir bouleversée. Des montagnes de grès blancs, arrachées dun seul bloc aux entrailles de la terre, étaient dispersées sur un sol rougeâtre ; à chaque instant des barrières de rocs ou des précipices arrêtaient la marche. Il fallait s'ouvrir des chemins, décharger et recharger les mulets, faire de longs détours à l'aventure, puis revenir sur ses pas; car aucune voie n'est tracée dans ces régions. Subordonnant leur direction à la saison, à la force de leur troupe, au voisinage ou h réloignement des Peaux-Rouges, les plus vieux trappeurs traverçcut rarement deux fois le même lieu,

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et il leur serait aussi difficile de repasser par une route qu'au vaisseau de retrouver le sillage qu'il a déjà parcouru. Il leur suffit de reconnaître les fleuves, les collines, et quelques vallées de rendez-vous.

Sablette conduisait sa troupe aux montagnes Rocheuses, et savait que celles-ci se trouvaient à l'ouest ; c'était assez : le reste dépendait de sa perspicacité et surtout du hasard.

A mesure que la troupe avançait, le terrain s'élevait graduellement, et Tair devenait sec et froid ; les chevaux ne trouvaient plus pour nourriture qu'une sorte d'absinthe rabougrie, connue des sauvages et des trappeurs sous le nom de sauges les vivres conomencèrent également à diminuer, et il fallut songer h s'en procurer. Le Capitaine Sablette, ayant encore ralenti la marche de la caravane, envoya ses trappeurs les mieux montés à la recherche des élans et des antilopes dispersés dans la montagne.

David suivit Pierre dans une de ces expéditions ; mais ils parcoururent les plateaux une partie du jour sans rencontrer d'autre gibier que quelques piloris qu'ils dédaignèrent de tuer. Le soleil commençait à descendre à rhorizon, et ils regagnaient désappointés le lieu de campement désigné par le capitaine , lorsqu'en tournant une colline, Pierre arrêta brusquement son cheval.

— Qu'y a-t-il? demanda David.

— Les Peaux -Rouges, murmura le vieux trappeur.

— D'où savez-vous?...

— Vois.

David baissa les yeux , et aperçut en effet des empreintes toutes fraîches sur le sol argileux.

— Quelque trappeur a peut-être pris ce passage, fit observer David.

— Il Teût traversé à cheval, répliqua Pierre, et les traces ont été laissées par des mocassins. Cette piste ne peut appartenir qu'aux Pieds-Noirs ; car eux seuls font leurs excursions de guerre à pied, afin de se mieux cacher et de dérober plus facilement les chevaux de leurs ennemis. Mais Jl faut que ce soit un faible détachement; les empreintes sont peu nombreuses. En tout cas, prenons nos précautions, car ils doivent être ici près.

En parlant ainsi, le vieux trappeur avait mis pied à terre. Après s'être assuré de la direction qu'avaient prise les Peaux-Rouges, il plaça son cheval entre eux et lui, de manière à s'en faire un bouclier, appuya sa carabine sur le cou de Tanimal, et continua à s'avancer lentement.

David, qui l'avait imité, le suivait à quelques pas. Us tournèrent ainsi la colline, et entrèrent dans une vallée ombragée de saules. Mais à peine en avaient-ils parcouru la moitié que Pierre, dont l'œil était toujours aux aguets, s'arrêta en tressaillant. A quelques pas, et au milieu d'un bosquet de citronniers , brillait un large feu autour duquel s'agitaient une douzaine de Peaux-Rouges; près d'eux étaient attachés trois chevaux que Pierre reconnut sur-le-champ, à leurs équipements, pour ceux de trois trappeurs appartenant à la bande du capitaine Sablette.

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Les sauvages parlaient vivement, et paraissaient tout entiers à quelque importante préoccupation. Pierre et David demeurèrent un instant immobiles, les contemplant en silence; enfin le vieux trappeur sq détourna vers son compagnon :

— Il est impossible de passer sans être aperçus, ditil, et, d'un autre côté, cette route est la seule que nous puissions prendre pour arriver ce soir au campement du capitaine.

— Que faire alors? demanda David.

— Le plus sage serait peut-être d'attaquer brusquement ces bandits, et de leur reprendre les trois chevaux qu'ils ont enlevés à nos compagnons ; mais pour cela il faudrait savoir au juste quel est leur nombre, et comment ils sont armés.

— Ne peut-on s'approcher davantage?

— Sans doute, si tu veux être adroit et prudent.

— Je tâcherai.

— Cachous d'abord les chevaux dans ces touffes de jonc; puis tu m'imiteras.

Us firent entrerieurs montures dans un fourré qui les cachait complètement, et les y attachèrent. Le trappeur passa ensuite sa carabine en bandoulière, et, marchant sur les mains et les genoux, il s'approcha, sans être aperçu, du bosquet de cotonniers.

David et lui allaient l'atteindre, lorsque les isauvages poussèrent un grand cri. Tous deux crurent qu'ils avaient été découverts, et s'arrêtèrent en saisissant leurs fusils ; maisle^ Peaux-Rouges venaient d'entourer un arbre au

pied duquel ils aperçurent alors un guerrier indien, les mains liées. Il se releva h rapproche de ses ennemis, et leur adressa quelques paroles méprisantes.

— Quel est cet homme, et que veulent-ils lui faire? demanda David d'une voix basse.

— C'est un guerrier kansas qu'ils vont torturer, répondit Pierre.

— Mais il faut les en empê<*her ! reprit vivement le jeune homme.

— Laisse les loups se dévorer entre eux, répondit Pierre avec indifférence.

Dans ce moment, un des sauvages s'était approché du prisonnier avec un tison enflammé qu'il lui appuya sur la poitrine ; le guerrier kansas ne fit point un mouvement, mais, souriant avec dédain •

— Mon cœur est fort, dit-il; tu ne me fais point de mal.

Un second sauvage le frappa de son couteau.

— Ce n'est rien, continua le prisonnier impassible; ta lame ne coupe pas.

Et, à mesure que les coups arrivaient plus nombreux, sa voix s'élevait.

— Je ne sens aucune douleur ! s'écriait-il ; vous ne savez point faire souffrir; recommencez. Ce n'est point ainsi que nous torturons vos parents ; car nous les faisons crier comme des enfants à la mamelle. Mais les Pieds-Noirs sont des lâches ; mon wigwam est plein de leurs chevelures.

Comme il achevait ces mots, un coup de tomahawk

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le fit tomber à genoux. David ne put se contenu; plus longtemps.

— Quand je devrais perdre la vie, je ne les laisserai point massacrer ce malheureux, dit-il en armant sa carabine.

— Prends garde 1 interrompit le trappeur.

Un sauvage venait de relever son casse-tête pour achever le prisonnier. David fit feu, et le sauvage tomba.

Les Pieds-Noirs se tournèrent avec un grand cri vers le côté d*où le coup était parti, et aperçurent les deux blancs; mais, avant qu'ils eussent pu se réfugier derrière les arbres , un nouveau coup de feu leur abattit m second guerrier. Tous se précipitèrent hors du bosquet, et se dispersèrent dans les halliers.

David courut alors au guerrier kansas dont il coupa les liens, et qu'il plaça sur Tun des chevaux que le vieux trappeur s'était hâté de détacher du piquet. Tous deux rebroussèrent ensuite chemin jusqu'au fourré de joncs cil étaient leurs montures, s'élancèrent en selle, et partirent au galop.

Tout cela s'était fait si rapidement que les Pieds- Noirs surpris n'avaient pu ni se reconnaître ni s'y opposer; ils tirèrent seulement 'sur les blancs et le prisonnier quelques coups de feu qui ne pouvaient les atteindre. Le guerrier kansas, à demi évanoui, s'était cramponné au cheval par un reste d'habitude. Ils sortirent de la vallée, franchirent deux collines; puis, tournant subitement h l'est, aperçurent à Texlréniité du

plateau le cainp du capitaine Sablette^ auquel ils arrivèrent quelques miinites après.

Le premier soin de David fut de transporterie blessé près d'un des feux, où un aventurier du Mississipi, qui avait autrefois servi un apothicaire, visita ses blessures. Quelques-unes étaient profondes, mais aucune mortelle. Le médecin d'occasion les lava, y posa un premier appareil, et déclara que le Kansas guérirait.

Restait à savoir ce que Ton en devait faire jusqu'à cette guérison. Ses blessures ne lui permettaient point de suivre à pied la brigade du capitaine Sablette, et il ne restait aucun cheval disponible qu'on pût lui prêter. D'un autre côté , l'abandonner dans Tétat où il se trouvait, c'était le livrer immanquablement à ses ennemis.

Pierre objecta à son jeune compagnon toutes ces difficultés : mais celui-ci était résolu à accepter les conséquences de sa bonne action , et à ne rien négliger pour l'accomplir jusqu'au bout. Il déclara qu'il céderait sa monture à Soko (c'était le nom de l'Indien) et suivrait lui-même à pied, ce qu'il exécuta. dès le lendemain.

Pierre, qui avait les préjugés du désert, secoua la tête.

— Ce que tu fais est d'un chrétien , dit-il , mais non d'un homme prudent; car il est aussi rare de trouver de la reconnaissance dans le cœur d'un Indien qu'un saumon gras dans le Nebraska u

* Les saumons qui remontent les fleuves d^Amériqae devien-

— Il en arrivera ce qu'il pourra, répliqua Ramsay ; je fois pour cette Peau-Rouge ce que je voudrais qu'une Peau-Rouge fit pour moi.

Le vieux trappeur haussa les épaules et passa outre.

Alors le Kansas, qui avait tout écouté eu silence,

releva la tête, et, se détournant vers le jeune homme :

— Que mon frère ne s'inquiète pas, dit-il d'une voix faible : un Kansas n'est pas un chien ; l'homme qui Ta sauvé est pour lui comme le Grand-Esprit. Si jamais Soko peut tirer un coup de fusil ou scalper une chevelure, il sera pour le Visage-Pâle comme le cheval dressé pour son maître.

Ce fut près des sources de la Platte que le capitaine Sablette partagea sa brigade en plusieurs bandes destinées à explorer les principaux affluents. Mais, avant de disperser ses trappeurs , il pratiqua secrètement différentes cacheSf dans lesquelles il déposa les munitions et les bagages dont ceux-ci n'avaient pas présentement besoin. Ces caches, creusées dans la terre et recouvertes avec soin d*herbe ou de buissons, sont les seuls entre-* pots du désert. En les mettant en alignement avec quelques arbres ou quelques pics de montagnes, on les retrouve sans peine , et les sauvages eux-mêmes n'ont point d'autre moyen d'emmagasinage pour les fourrures

nent excessivement maigres par suite des efforts qu'ils sont obligés de faire pour vaincre le courant.

dont ils trafiqueiU. L'art de rendre invisibles ces sortes de silos a été porté si loin par les trappeurs, que quelles que soient la sagacité des Pieds-Noirs et leurs habitudes d'espionnage , il est rare qu'ils réussissent à les découvrir.

Mais ce n'était point assez de se débarrasser d'un bagage inutile, il fallait s'assurer des vivres pour la saison du trappage. Le capitaine Sablette décida qu'une grande chasse au buffle aurait lieu avant que l'on se séparât. Des pistes récentes prouvaient le voisinage d'un troupeau ; la brigade entière fit un détour pour se porter à sa rencontre et l'attendre au bord d'un cours d'eau qu'il devait passer.

Son approche ne tarda point à être annoncée par des tourbillons de poussière, une forte odeur de musc, et ce craquement particulier que produit le galop des buffles. Ils étaient environ cinq mille s'avançant sans ordre, mais en une seule masse, comme une armée sauvage. La brigade se rangea aussitôt en demi-cercle, tandis que les trappeurs les mieux montés s'élançaient vers le troupeau, au milieu duquel ils semblèrent se perdre. Ils ne tardèrent pas pourtant à reparaître, poussant devant eux une centaine de buffles qu'ils avaient séparés du reste de la troupe , et qu'ils poussaient vers leurs compagnons. Alors commença une mêlée dont rien ne peut donner idée : les coups de feu se mêlaient aux cris des chasseurs, aux hennissements des chevaux et aux beuglements des buffles. Enfin, quand le bruit se fut un peu apaisé, que la poussière et la fumée furent retom-

bées, on put apercevoir une partie de la plaiue couverle de buffles morts ou expirants.

On ne prit que la langue et le foie des taureaux ; mais les génisses furent dépecées on entier. La bosse, le cœur, Taloyau et le rôti des chasseurs (le filet près de Tonooplate) , furent mis à part comme les meilleurs morceaux , pour les jours de réjouissance ; on recueillit ensuite la moelle des quatre grands os (ceux des jambes et des cuisses), qui est regardée comme un des mets les plus délicats du désert ; eufin le tout fut salé, chargé sur les mulets , et chaque bande partit pour le territoire qui lui avait été désigné*

Celle dont David faisait partie avait été placée sous le commandement de Pierre, et se dirigea vers la prairie du Cheval. Soko , presque entièrement remis de ses blessures, la suivit.

Dès le premier jour de marche, ils rencontrèrent, au fond d'une vallée qu'ils traversèrent, une monture sans maître dont le Kansas s'empara. David l'engagea alors à rejoindre sa tribu.

— Mon frère est-il lassé de moi? demanda Soko avec gravité.

— Nullement, répliqua David ; mais il doit y avoir parmi les tiens quelqu'un dont tu regrettes la présence.

Les yeux de Soko devinrent étincelants et ses narines se gonflèrent d'émotion.

— J'ai une sœur, dit-il, qui est belle, bonne et adroite comme le castor.

— Que ne vas-tu la rejoindre, alors ?

Si PENDANT LÀ MOISSON.

Soko garda un instant le silence.

— Mon frère n'a jamais posé ses trappes snr les cours d'eau, dit-il enfin, et je veux être son maître.

— Je te remercie, reprit David ; mais d'aulres m'enseigneront ce que j'ignore. Retourne vers ta sœur, et rassure-la sur ton sort.

— Soko fait ce-qu'ils'eîit promis, dit le sauvage brièvement.

Et il cessa de répondre aux sollicitations de Ramsay.

Il était évident que le Kansas avait décidé qu'il prouverait sa reconnaissance à David en l'aidant dans sa chasse et en veillant pendant toute la campagne à sa sûreté; or, une pareille décision était irrévocable, comme le fit observer Pierre, à qui le jeune Américain la fit connaître.

— Tu es tombé sur une bonne nature, ajouta le trappeur , et tu dois en remercier Dieu ; car les hommes rouges sont tout bons ou tout mauvais. La plupart de ces cœurs sont comme les plaines crayeuses, où l'on ne trouve que gouffres et rochers; mais il en est quelquesuns plus féconds qui ressemblent aux territoires des buffles, arrosés de rivières, ombragés d'arbres et tapissés de gazon.

Cependant la bande commandée par Pierre était arrivée aux affluents et se préparait h commencer les opérations de trappage. Les éclaireurs venaient de découvrir des muscs, que l'on ne rencontre habituellement que sur les limites des territoires à castors; tout annonçait donc une heureuse campagne, lorsqu'un des

hommes de Tavânt-garde arriva au galop eu criaut :

— Des pieux ! des pieux !

Pierre courut au lieu qu'il indiquait, et aperçut en effet les branches d'arbre enfoncées dans la vase et prouvant que des trappeurs avaient déjà suivi ce chemin. Tout vint bientôt confirmer cette première découverte : à mesure qu'ils avançaient, les huttes de castors étaient vides, les buffles avaient été refoulés, et l'on apercevait encore la trace de campements récents. Pierre vit que s'il continuait à suivre la même direction, il s'exposait à perdre sa campagne de trappage. Changeant donc brusquement de projet, il se dirigea vers la rivière du Serpent.

Malheureusement la route qu'il fallait suivre était longue et fatigante. À mesure que la troupe avançait, le terrain devenait plus montueux, l'herbe plus rare, et les chevaux finirent par n'avoir d'autre nourriture que Técorce du saule et la sauge amère ; leur faiblesse devint telle qu'ils ne pouvaient plus porter leurs cavaliers. Pour comble de malheur, les vivres étaient épuisés, et l'eau manquait.

On tua un mulet, puis un second, espérant atteindre un pays moins désolé ; mais la montagne devenait de plus en plus stérile. Enfin la troupe s'arrêta mourante sur un plateau d'où la vue n'apercevait jusqu à l'horizon qu'une chaîne de collines superposées, et les trappeurs, épuisés par la faim , la soif et la fatigue, s'étendirent sur le sol pierreux dans un muet désespoir. Pierre luimême avait perdu courage.

8i PEDiDAKT LA MOISSON.

Soko seul était debout, les yeux fixés vers T horizon, semblaut étudier tous les entrelacements de la montague. Il s'approcha du vieux trappeur.

— Mon frère ne voit-il point là-bas une vapeur bleue qui s'élève entre deux pics? demanda- t-il.

— Eh bien ? répondit Pierre.

— Eh bien ! reprit le Kansas , là où il s'élève une vapeur, il y a des cours d'eau, et où il y a des cours d'eau on ne manque ni de pâturages ni de buffles.

Le trappeur secoua la tête d*uo air d'incrédulité.

— Que mon frère blanc me donne le cheval le moins fatigué avec une carabine, et la nuit n'arrivera point sans que j'apporte de bonnes nouvelles.

Pierre lui accorda ce qu'il demandait, et il disparut dans les gorges de la montagne.

Quelques heures à peine s'étaient écoulées qu'il reparut portant un daim, en travers, sur le cou de sa monture, et une outre pleine d'eau suspendue à la croupe. A cette vue, les trappeurs poussèrent un cri de joie. On alluma un feu d'absinthes desséchées, le daim fut rôti et dévoré en un instant.

Soko raconta ensuite comment il avait trouvé, sur la gauche, une vallée si étroite qu'on l'eût prise pour l'ancien lit d'un torrent, mais tapissée de loin en loin par une herbe rare et fine. Il ne doutait pas qu'en suivant celle espèce de fente creusée dans la montagne, on n'arrivât plus facilement et plus rapidement à la plaine. Pierre fut du même mSf et, des qu'ils furent rassasiés,

les trappeurs prirent le chemin de la vallée découverte parleKansas. *

lis y campèrent le soir même, et continuèrent à la descendre le lendemain. Soko, à qui Ton avait de nouveau confié le meilleur cheval et le meilleur fusil, reparut le soir avec deux moutons laineux qui fournirent au souper du camp. Il continua de même les jours suivants, suffisant seul à pourvoir la caravane sans retarder sa marche. Enfin , le dixième jour, ils aperçurent la plaine.

Le nuit était venue, mais les trappeurs avaient tant de hâte de gagner la rivière qu'ils commencèrent à traverser le vaste plateau qui les en séparait, sans attendre le retour du soleil. Ils marchaient dans l'obscurité, les brides abandonnées, et causant avec la gaieté insoucieuse d^aventuriers qui viennent d'échapper à de grands dangers , lorsqu'un cri terrible les arrêta court. Ils se détournèrent, et aperçurent Soko qui galopait vers eux de toute la vitesse de son cheval.

— Au diable le Kansas ! dit Pierre en reprenant le trot.

— Arrêtez ! arrêtez ! cria de nouveau le sauvage. David retint son cheval et se retourna.

— Arrière si vous tenez a la vie ! reprit Soko qui venait de les rejoindre; vous êtes au bord des abîmes de la plaine de Lave!

— Se peut-il? s*écria Pierre.

— Regardez.

Il éleva une torche d'écorcç d'abainthe qu'il tenait à

la jnain, et les trappeurs reculèrent avec un cri. A quelques pas d'eux s'ouvrait un gouffre sans fond qui barrait la plaine dans un tiers de son étendue.

— Par le Ciel ! sans la Peau-Rouge nous étions tous dans le royaume du Grand-Esprit ! dit Pierre stupéfait.

— Que mes frères retournent au pied de la montagne, reprit Soko ; ils y trouveront une source et la place d'un bon campement.

Il les conduisit, en effet, au bord d'un ruisseau qui se précipitait des rochers et allait se perdre dans l'immense fissure de la plaine de Lave. Le Kansas y avait laissé deux antilopes destinées au souper de la caravane.

Le lendemain il fallut faire un long détour pour éviter les abîmes de la plaine; puis, se dirigeant h l'ouest, la troupe gagna le territoire de chasse baigné par la rivière Malade et par la rivière Boisée ^ où recommença la campagne de trappage.

Les services rendus par Soko lui avaient assuré Taffection de tous les compagnons de David : on lui donna un équipement complet de trappeur libre, avec le plus fort cheval, la meilleure carabine, et on le chargea d'approvisionner le camp.

Il revint un soir plus tard qu'à l'ordinaire, et avertit Pierre d'être prudent. Il avait rencontré une bande de ces chiens sauvages qui suivent habituellement les campements de Peaux-Rouges, et leur présence sem-

blâit annoncer le voisinage de quelque troupe indienne. Les trappeurs promirent de se tenir sur leurs gardes.

Soko repartit le lendemain de bonne heure ; mais, le soir arrivé, il ne reparut point. Les trappeurs inquiets l'attendirent assez tard; enfin, pressés de sommeil, ils s'endormirent, en se promettant d'envoyer le lendemain des coureurs à la recherche du Kansas.

David, qui était de garde, resta seul éveillé. Les chevaux avaient été rentrés, d'après les recommandations faites la veille par Soko, et étaient attachés à des piquets ; le feu autour duquel on avait soupe ne jetait plus que de vacillantes lueurs, et le jeune Américain, luttant avec peine contre le sommeil, promenait autour de lui des regards confus. Tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur deux élais qui avaient pénétré dans le camp et broutaient paisiblement près des chevaux.

L'idée de les tirer se présenta d'abord àRamsay. puis l'espèce de torpeur dans laquelle il était plongé le retint immobile. Cependant, en voyant un des élans passer devant lui, il saisit sa carabine ; au bruit qu'il fit en l'armant, l'animal bondit et disparut avec son compagnon. Il sembla même k David que tous deux, en fuyant, s'étaient dressés debout; mais il pensa que le sommeil, contre lequel il luttait avec tant de peine, était cause de cette hallucination, et, replaçant son fusil à terre, il laissa aller sa tête sur ses genoux.

Il commençait h perdre conscience de ce qui l'entourait, lorsqu'une clameur horrible retentit à ses oreilles. Il se leva d'un bond ; dix coups de feu partirent en

méiiie temps et abatlireiit le bonnet de fourrure dout il était coiffé.

Dès les premiers cris, les chevaux, dont les longes avaient été coupées par les prétendus clans, s'étaient enfuis effrayés. Les trappeurs, éveillés en sursaut, arrivèrent au moment où Ramsay, attaqué par plusieurs sauvages, s'efforçait de défendre contre eux sa carabine. Les Pieds-Noirs s'échappèrent, mais pour se réfugier derrière des sapins d'où ils tiraillèreuj longtemps. Bientôt ceux qui avaient poursuivi les chevaux revinrent au galop et attaquèrent le camp. Les ti^appenrs reculèrent alors à leur tour jusqu'à la rivière qu'ils traversèrent à la nage, et se retranchèrent dans l'île la plus voisine; mais, pendant celte retraite, deux d'entre eux tombèrent mortellement frappés.

Ainsi maîtres du camp, les Pieds-Noirs rallumèrent les feux, et commencèrent à danser autour avec de grands cris de joie. Ce fut seulement vers le matin qu'ils repartirent, emportant tout leur butin.

Nous ne chercherons pas h peindre la douleur et la confusion des trappeurs, en se voyant ainsi dépouillés du fruit de leur campagne, sans espoir de pouvoir réparer une pareille perte. Privés de chevaux, de bagages, de munitions, comment continuer désormais leur chasse, comment rejoindre même le capitaine Sablelte? Ils étaient entourés d'ennemis, sans moyens de fuite ni de résistance, et leur perte était presque certaine.

La nuit s'écoula dans ces sombres reflexions. Ce fut seulement vers le lever du soleil que l'attention des

Irappeiirs eu fut détournée par le galop d'uu cheval au bord de la rivière. Bientôt ils aperçurent, à la lueur naissante, un sauvage qui gagnait Tîle à la nage ; Pierre allait lui envoyer une balle, quand Ramsay l'arrêta; il avait reconnu Soko.

Le Kansas venait du camp, où il avait trouvé le feu éteint et les cadavres des deux trappeurs : il avait surle-chamg tout deviné. La bande de Pieds-Noirs qui venait d'attaquer les blancs était précisément celle qui l'avait empêché, la veille, de rejoindre le camp. Il apportait un élan quel'on fit cuire, et écouta sans rien dire les doléances des trappeurs ; mais quand ceux-ci eurent repris quelque courage, après avoir rassasié leur faim, il leur demanda s'ils voulaient ressaisir leurs bagages, leurs munitions, leurs trappes et leurs chevaux.

— Comment cela? s'écrièrent les trappeurs.

— Rien de plus facile, dit Soko. Vous ne pouvez attaquer seuls les Pieds-Noirs , qui sont nombreux; mais il y a ici près une bande de Nez-Percés qui ne demanderaient pas mieux que de prendre part à une expédition contre des ennemis. Je connais d'ailleurs le chef, c'est un brave.

Pierre et ses compagnons adoptèrent avec empressement cette proposition. Tel était leur chagrin et leur désappointement, que tous étaient prêts. à courir les plus grands dangers pour reconquérir ce qui leur avait été enlevé d'une manière si prompte et si humiliante.

Ils quittèrent donc Tîle sur-le-champ, conduits parle Kausas , et se dirigèrent vers le camp des Nez-Percés,

Celui-ci était placé à environ cinq milles , dans une petite cricjue de la rivière Malade. Le chef nez-percé , qui s'appelait OBt7-de-Loup , les reçut avec une cordialité sincère. Soko lui raconta ce qui était arrivé , et lui demanda s*il ne voulait point aider les trappeurs à attaquer les Pieds-Noirs. OEil-de-Loup consulta les vieillards, et, après une longue délibération, il fut décidé que les Nez-Percés combattraient à côté de leurs amis les Visages-Pâles; mais ils déclarèrent en même temps qu*il fallait attendre la nuit.

Pierre, qui craignait que ce retard n'empêchât de rejoindre les Pieds-Noirs, essaya de les faire changer de résolution, mais tous ses efforts furent inutiles.

— Mon frère ne persuadera point aux Peaux-Rouges de s'exposera la mort sans nécessité, lui dit Soko : le jour, tous les coups portent, tandis que T obscurité permet de surprendre Tennemi. Le devoir du chef n'est pas seulement de vaincre, mais ausBi de ménager ses guer* ri ers.

Il fallut donc se résigner k attendre. Des éclaireurs furent seulement envoyés pour suivre la piste des Pieds- Noirs et connaître le lieu de leur campement.

Ils revinrent le soir avec tous les renseignements désirables. Les deux troupes convinrent de leur plan d'attaque, s'armèrent en silence, et se mirent en marche par deux routes différentes.

Elles arrivèrent près du camp des Pieds-Noirs vers minuit. Tout y était silencieux , et quelques guerriers nez-percés s'étaient déjà glissés près des piquets pour

DAVID LE TRAPPEUR. 9t

détacher les chevaux , lorsqu'un chien donna l'éveil.

Les Indiens furent aussitôt debout; mais Pierre et sa bande s'étaient précipités dans le camp le coutelas à la main ,. frappant tout ce qu'ils rencontraient. Ainsi surpris, les Pieds-Noirs voulurent s'échapper : ils tombèrent au milieu des Nez-Percés qui en tuèrent une douzaine à bout portant; ceux qui purent s'enfuir traversèrent la rivière à la nage, et Ton s'assura le lendemain qu'ils avaient pris le chemin de leur territoire.

Soko s'était d'abord tenu h côté de David dans la mêlée, mais le combat n'avait point tardé k les séparer. Après avoir poursuivi les fuyards à quelques portées de carabine du camp, le Ransas revenait vers ses compagnons, lorsqu'il entendit des cris sortant d'un bosquet de cotonniers. Il y courut, et aperçut un Pied-Noir qui s'efforçait d'entraîner une jeune Indienne. A la vue de Soko, celle-ci fit de nouveaux efforts pour échapper aux mains de son ravisseur qui, en se voyantprès de perdre sa proie , leva le couteau sur sa prisonnière : un coup de feu du Kansas ne lui laissa pas le temps de frapper. 11 tomba, et la jeune femme délivrée s'élança vers Soko.

Dans ce moment, la lune, dégagée de nuées, éclaira son visage, et le Kansas recula en poussant un cri de surprise.

— Néhala! dit-il.

— Mon frère! répondit la jeune femme.

II avait ouvert ses bras, et tint longtemps la jeune fille serrée sur sa poitrine.

02 P£xM)AM LA MOISSON.

— Toi ici! reprit enfla le Kansas; toi prisonnière des Pieds-Noirs!...

— Depuis trois lunes, répondit Néhala.

— Et ils ne l'ont pas ôté la vie?

— J'allais devenir Tépouse d'un chef.

— Le Grand-Esprit a veillé sur nous, reprit Soko en l'embrassant de nouveau.

Ce fut un redoublement de joie dans la troupe des trappeurs et celle des Nez-Percés, lorsqu'on apprit par quel heureux hasard le Kansas venait de retrouver sa sœur. Le reste delà nuit fut employé à savoir de Néhala par quelle aventure elle était tombée au pouvoir des Pieds-Noirs. Enfin , le matin venu , on s'occupa de partager le butin.

Les trappeurs se contentèrent de reprendre ce qui leur appartenait, laissant tout le reste aux guerriers uezpercés ; mais , voulant reconnaître le nouveau service qui venait de leur être rendu par Soko, tous décidèrent que sa sœur serait équipée aux frais de la brigade. Eu conséquence, on prit le cheval le plus élégant, on Torna de harnais brodés de perles fausses et garnis de grelots; on ajouta , des deux côtés de la selle , des esquimonts , sorte de poches destinées à recevoir les objets de toilette, et le tout fut recouvert d'une draperie de coton écarlate. Passant ensuite à la toilette, on choisit, parmi les marchandises destinées aux échanges avec les sauvages ou au payement des trappeurs, un chapeau d'amazone surmonté de plumes de diverses couleurs , une robe de laine du plus beau tissu , des colliers, des bracelets, un

DAVID LE TRAPFEIR. 93

manteau de pourpre , et des mocassins brodés d'or.

Il serait difficile d'exprimer la joie de la jeune Indienne en recevant ces présents. Quant à Soko, il était fou de bonheur; il remerciait les trappeurs avec une émotion d'enfant, leur serrait les mains, et jurait qu'il était prêt à mourir pour eux.

Néhala se retira à l'écart pour tresser ses cheveux et essayer ses parures ; mais lorsqu'au moment du départ elle reparut avec son nouveau costume, trappeurs et Indiens poussèrent un cri d'admiration : jamais beauté si fière et si gracieuse à la fois n'avait frappé leurs yeux dans le désert.

David en fut ébloui.

— Ta sœur ressemble à la plus belle étoile du ciel ! dit-il à Soko.

Le Kansas sourit avec orgueil.

— Tu ne vois que le visage, répliqua-t-il ; attends à connaître le cœur, et tu le trouveras encore plus beau.

Pierre ne pouvait songer à demeurer dans ces parages, après ce qui venait de se passer. Les Pieds-Noirs fugitifs allaient évidemment rejoindre leur tribu, et nul doute qu'ils ne revinssent en force à la rivière Malade pour essayer une revanche; d'un autre côté, en partant, on s'exposait à trouver les autres territoires de chasse dëjk occupés, et à perdre ainsi la saison du trappage. Pierre et ses gens ne savaient donc h quoi se détermi-

94 PENDANT hk MOISSON.

ner, lorsque le chef des Nez-Percés, instruit de leur embarras, leur proposa de les conduire dans une vallée baignée par la branche septentrionale de la rivière du Saumon, où ils seraient à l'abri de leurs ennemis, et où la chasse était plus abondante que partout ailleurs.

— Mes frères les Visages-Pâles y trouveront les élans en abondance, dit Œil-de-Loup; les collines sont couvertes de moulons sauvages, et Ton peut chasser le buffle sans s'écarter beaucoup; quant aux castors, ils y sont aussi nombreux que les feuilles du saule au printemps.

Pierre se laissa tenter par cette description, et consentit à se mettre en route avec les Nez-Percés pour ce paradis des trappeurs.

Ils y arrivèrent après une marche longue, mais sans difficultés, et furent tout surpris de trouver que les promesses à!Œil'de-Loup, loin d'être exagérées, se trouvaient au-dessous de la vérité.

Ce fut là que le trappage commença à donner des ré-, sultats réellement importants.

On sait comment les castors se réunissent sur les cours d'eau, qu'ils barrent avec des arbres abattus pour en former des étangs, au milieu desquels ils bâtissent leurs huttes; celles-ci forment des espèces de villages aquatiques, que les habitants défendent contre toute invasion des castors voisins. Cependant, à l'époque de la mue, c'est-k-dire vers le commencement du printemps, le mâle quitte sa cabane pour faire un voyage de plaisance. Il suit les cours d'eau qu'il rencontre sur sa

DAVID LK TBAPPBUB. 95

route, ronge les jeunes pousses de peuplier, visite les îles, et côtoie la plaine à une grande distance. C'est seulement à rapproche de l'été qu'il abandonne sa vie de garçon, et que, se rappelant ses devoirs de chef de famille, il retourne vers sa compagne et ses petits pour les mener tous ensemble à la récolte des provisions d'hiver. C'est alors aussi que commence la chasse*

Le trappeur expérimeiUé reconnaît la présence du castor à la plus légère piste, et, sa hutte Ait-elle cachée sous les saules, il est rare que d'un coup d'œil il ne la découvre point. Il pose alors sa trappe à deux ou trois pouces au-dessous de la surface de l'eau, et l'attache par une chaîne à un poteau fortement enfoncé dans la vase. Prenant ensuite une petite tige dépouillée de son écorce, il en trempe une extrémité dans un mélange odorant qu'il appelle la médecine^ et fixe l'autre bout à l'ouverture de la trappe. Le castor est attiré par l'odeur dé l'appât, nage vers lui, et, au moment où il saisit la tige qui s'élève au-dessus de l'eau , ses pieds sont pris dans la trappe ; effrayé, il plonge, mais la trappe retenue au poteau résiste ; il revient sur l'eau, replonge encore, lutte ainsi quelque temps, et-finit enfin par se noyer.

Instruit par Soko des moyens de reconnaître les pistes et de tendre les pièges, David fut bientôt aussi habile que ses compagnons. Les cours d'eau près desquels ils avaient campé étaient d'ailleurs couverts de huttes, et la bande de Pierre fit d'abord une excellente chasse. Mais le Kansas avertit que l'on se hâtait trop , et que les castors, instruits par l'expérience, ne tarderaient

point à fuir l'appât : ce fut ce qui arriva peu après. Les trappeurs renoncèrent alors à leur faire prendre médecine y selon l'expression consacrée, et se contentèrent de poser leurs trappes dans les passages les plus fréquentés. Soko leur répéta vainement que s'ils les tendaient plusieurs fois de suite dans les mêmes endroits, les castors sauraient les éviter, on ne Técouta point. Tout alla bien les premiers jours; mais chaque famille de castors ayant perdu quelques-uns de ses membres, les survivants devinrent défiants : ils découvrirent les trappes replacées aux mêmes endroits oii avaient succombé leurs parents, et les évitèrent. Ils firent plus : s'armant d'un bâton, ils réussirent à en détendre les ressorts, après quoi ils les renversèrent; quelques-uns même les détachèrent des pieux pour les transporter dans leurs îles, où ils les enfouirent sous la vase.

Cependant David, guidé par Soko, avait réussi au delà de ses espérances, et sa récolte de fourrures surpassait celle des plus vieux trappeurs. L'intimité dans laquelle il vivait avec le Kansas l'avait, de plus mis à même de vérifier ce que celui-ci avait dit de Néhala, et il avait découvert que sa beauté était, en effet, le mqindre de ses charmes. En connaissant mieux la jeune fille , on Toubliait pour ne songer qu'à sa douceur, à son activité,h son dévouement. Instruite de ce que David avait fait pour Soko , elle cherchait tous les moyens de témoigner au jeune blanc sa reconnaissance, et partageait ses soins entre lui et son frère. De son côté, David était toujours près d'elle pendant les marches, veillant à son bien-être

et à sa sûreté. Il éprouvait pour Nébala une affection à laquelle se joignait un sentiment d'estime et de protection qui cherchait toutes les occasions de s'exprimer.

La jeune Indienne recevait ces témoignages d'attachement avec une joie modeste mais visible , et Soko se souriait à lui-même sans parler, comme si tout fût allé au gré de ses désirs.

Mais les beaux jours étaient deveuus plus rares, Thiver allait commencer : Pierre pensa qu'il était temps de ramener sa bande au lieu de rendez-vous convenu avec le capitaine Sablette.

Les fourrures furent donc emballées avec soin et chargées sur les mulets ; on prit congé du chef Œil-de-Loup, avec lequel le vieux trappeur échangea sa carabine en signe d'amitié; puis on se dirigea vers la plaine d'Ar- (jile-Blanche, où la brigade entière devait se réunir.

Mais, eu arrivant aux montagnes , Pierre trouva les passages déjà comblés par la neige , qui s'y était entassée à une hauteur de plus de vingt pieds ; on ne pouvait essayer de les traverser sans courir risque de s'engloutir. Après plusieurs détours inutiles, la troupe s'arrêta, singulièrement inquiète et embarrassée. Chacun donna sou avis et proposa un expédient, presque aussitôt reconnu impraticable. Soko seul gardait le silence , avec cette réserve particulière aux guerriers indiens. Enfin, Pierre lui demanda s'il ne connaissait aucun moyeu de franchir la montagne,

— Mes frères blancs ne peuvent-ils, en gravissant

98 PEUDÀNT LA MOISSON.

d'abord les plus basses collines, arriver jiisqu*au sommet de la chaîne? demanda le Kansas.

— Gela n'estpoint impossible, répondit Pierre; mais une fois arrivés là-haut, que deviendrons-nous ?

— L'autre versant ne conduitril point dans la plaine?

— Sans doute; mais le moyeu de le descendre arec nos bagages et nos chevaux !

— Mon frère a sans doute réfléchi que ce versant devait être tout recouvert de neige glacée.

— Penses-tu que ce soit une commodité de plus?

— Ouif si mon frère veut employer un traîneau.

— Un traîneau ! répéta Pierre étonné ; par le Ciel I en as-tu vu employer en pareil cas ?

— Je Tai vu.

— Et quand nous serons au sommet de la chaîne, tu te charges de nous descendre de l'autre côté?

— Je m'en charge.

— Alors, en avant ! s'écria joyeusement Pierre; car le Kansas n'est point un Canadien, et il ne promet que ce qu'il peut tenir.

La troupe se mit donc à gravir la montagne» et campa le lendemain à son sommet.

Soko choisit alors un endroit où le versant se trouvait entrecoupé par plusieurs plateaux, formant comme des étages de la montagne. Une sorte de traîneau fut fabriqué, on y attacha un mulet, et on le laissa glisser, au moyen de cordes, jusqu'au plateau le plus voisin; le traîneau fut ensuite monté et redescendu de nouveau, jusqu'à ce que la caravane entière eût gagné cet étage

DAVID LE TRAPPISUE. 99

supérieur. Elle en gagna par le même moyen un second, puis un troisième, puis enfin la plaine que Ton avait craint de ne pouvoir atteindre.

Les trappeurs trouvèrent en y arrivant les différentes bandes déjà rassemblées, et fêtant leur réunion autour des sources de Bière; tel est le nom donné par les aventuriers aux sources gazeuses de la plaine d'Argile. La liqueur, pétillante remplissait les tasses d'étain, et les plus vieux chantaient à plein gosier la ballade composée en faveur de Taie du désert.

L'arrivée de Pierre et de sa bande acheva de mettre en joie les trappeurs, et tout ce qui restait de friandises des habitations, tel que rhum, sucre et biscuit, fut servi pour célébrer cet heureux retour.

Peu de jours après parurent les convois de la compagnie, qui apportaient, selon Tusage, les munitions, les armes, les vivres, et un nouvel assortiment de marchandises. Bientôt on vit arriver également les tribus amies qui venaient échanger leurs fourrures contre de la verroterie, des fusils, de la poudre ou des étoffes, et les trappeurs libres apportant le produit de leurs chasses,

La plaine d'Argile Blanche devint alors une véritable foire. Les agents de la compagnie renouvelaient leurs engagements avec les trappeurs pour la prochaine campagne, et soldaient les comptes de celle qui venait d'avoir lieu. Sablette s'était décidé à expédier une partie de ses fourrures en bateau de buffle par le Missouri; il proposa a David, dont il connaissait la probité et rintelligence , de se charger de cette expédition , pro-

100 PEKDAÏST LA MOISSON.

mettant de mettre sous ses ordres des hommes accoutumés à cette navigation. C'était un moyen pour Ramsay de retourner avec profit à Franklin où la compagnie lui avait assuré un petit emploi ; il accepta.

Lorsque Soko Tapprit, il témoigna d'abord une grande surprise, puis devint sombre et pensif; enfin il prit à l'écart le jeune homme :

— Mon frère est-il décidé à retourner aux défrichements? demanda-t-il.

— Il le faut, répondit David; voilà près d'une année que je n'ai revu ma mère.

— Et mon frère ne regrettera-t-il rien de ce qu'il laisse dans les prairies ?

— Je vous regretterai, Soko, car je vous aime.- L'Indien leva les yeux, et regarda David fixement.

— Que mon frère parle sans détour, reprit-il ; une fois aux habitations, ne se rappellera-t-il plus Kéhala ?

David rougit.

— Vous savez bien le contraire, murmura-t-il à demivoix. Votre sœur, Soko, est, avec ma mère, ce que j'aime et ce que je respecte le plus au monde; je donnerais la moitié de ma vie pour passer l'autre près d'elle !

— Pourquoi mon frère ne reste-t-il point alors dans la prairie ? Croit-il que Néhala ne puisse être la femme d'un trappeur libre?

— Je ne crois point cela, Soko, mais j'ai promis à ma mère de retourner aux habitations; elle m'attend,

DAVID LE TRAPPEUIl. ^01

elle a besoin de moi, et, même pour mon bonheur, je ne voudrais point manquer à ma promesse.

— Alors, que mort frère emmène Néhala avec lui aux défrichements. .

— Hélas! reprit David, vous ne savez pas, Soko, quelles sont les misères de notre civilisation. Avec la petite place que la compagnie m'accorde là-bas, je serais irop pauvre pour nourrir votre sœur et ma mère. Ici, le désert vous fournit tout ce dont vous avez besoin, et l'habitude vous permet de vous passer du reste; vous êtes toujours assez riches pour choisir la femme que vous aimez. Mais nous autres blancs nous ne pouvons nous marier quand le cœur nous y pous&e; il faut auparavant que nous ayons conquis dans le monde une place assez large pour permettre à deux de s'y asseoir. Emmener Néhala pour lui faire partager les souffrances et rhumiliation qui s'attachent chez nous à la misère, ce ne serait point lui prouver mon affection , mais mon irréflexion et mon égoïsme. Avant de contracter de nouveaux devoirs, il faut remplir ceux qui existent : je me dois d'abord à «a mère; etpuisque mon travail et mon industrie ne peuvent assurer que son bien-être , toute nouvelle charge volontairement acceptée serait une coupable imprudence. Je vous dis cela douloureusement, Soko , car je partirai d'ici le cœur bris*é et triste pour longtemps ; Timage de votre sœur me suivra partout, et en y renonçant je perds peut-être tout espoir de bonheur dans l'avenir; mais les blancs ont une religion qui leur

inontrelaviccomïïie une épreuve, iion comme une fête,

et qui leur enseigne à faire ce qui est bien , quoiqu'il faille en souffrir.

David avait prononcé ces derniers mots les yeux humides et d'un accent ému. Le Kansas demeura quelque temps sans répondre ; la tète penchée ei les bras croisés sur la poitrine, il semblait méditer les paroles du jeune homme et s'efforcer d'en comprendre toute la portée; enfin, relevant la tête :

— Ainsi mon frère seraitheureux d'emmener Néhala, s'il était assez riche pour la faire vivre comme les autres blanches, sans privations et sans mépris?

— Pouvez-vous en douter ? s'écria David.

•— C'est bien, dit le Kansas avec un geste résolu.

Et il se retira.

Le soir même, le jeune homme apprit qu'il avait quitté le campement et s'était enfoncé seul dans le désert.

Il interrogea Néhala ; mais elle ignorait la cause de ce départ subit. Huit jours s'écoulèrent sans que le Kansas reparût; l'inquiétude de sa sœur était devenue du désespoir, et David lui-même partageait toutes ses craintes , lorsque Soko arriva un matin au camp en poussant le cri de victoire des Kansas.

Du plus loin qu'il aperçut sa sœur et David, il les appela.

— Que mon frère prenne quatre mulets et qu'il me suive, dit-il au jeune trappeur.

— Pourquoi cela? demanda Ramsay.

— Pour chercher la dot de Néhala.

DAVID LE TRAPPEUR. i03

— Que veux-tu dire? s'écria la jeune fille.

— Je veux dire que cette fois ce n'est pas le mari qui enrichit les parents^de la femme choisie, comme il est d'usage, mais le parent qui enrichit le mari... Et vite ! ajouta-t-il; un retard peut tout perdre; préparez les quatre mulets^

— Qu*avez-vous donc découvert? demanda David.

— Une des caches de fourrures appartenant aux Pieds-Noirs,

David et Soko partirent suivis de mulets, et revinrent trois jours après avec un chargement de peaux de castors valant plusieurs milliers de dollars. Le Kansas les vendit aux agents de la compagnie, et força David à en recevoir le prix.

— Mon frère ne voudrait point empêcher le bonheur de Néhala, dit-il : la jeune fille a le cœur d'une blanche ; la vie du désert lui semble trop rude ; sa place est dans la case d'un Visage-Pâle, et elle a choisi la tienne.

La jeune Indienne confirma les paroles de son frère, et David n'eut plus d'objections à faire contre une union qui comblait tous ses vœux.

Cependant la saison avançait. Les agents de la compagnie avaient fini leurs échanges; on se prépara à expédier la meilleure partie des fourrures par le Missouri, ainsi qu'il avait été convenu, et l'on construisit, à cet effet, une douzaine de bateaux de cuir.

104 rCADAMT LA MOISSON.

Ces baleaux, longs de dix-huit pieds et larges de cinq environ, étaient formés de trois peaux de buffles étendues sur un léger châssis. Les coutures qui les réunissaient avaient été soigneusement recouvertes de suif et (le cendre, elle bateau chargé ne tirait pas plus de deux pieds d'eau. L'équipage de chacun d'eux se composait de trois hommes.

Le moment du départ arrivé, David s'embarqua avec Néhala. Soko, qui les avait conduits jusqu'au rivage, ne pouvait se séparer de sa sœur. Enfin, après de longs embrassements, il l'assit au fond de la barque, et, tendant la main à David :

— Je prie mon frère de la rendre heureuse, dit-il d'un accent dont la gravité cachait mal Témoiion; son cœur est accoutumé à sentir battre d'autres cœurs, sa main à presser d'autres mains. Peut-être mon frère Irouvera-t-il que pour une femme elle est exigeante et iière ; mais Soko n'avait qu'une sœur, et il s'était fait son esclave. Je prie mon frère d'être indulgent pour ses défauts. Je sais que les Visages-Pâles traitent doucenientles femmes etles enfants, qu'ils ne leur demandent rien au-dessus de leurs forces; c'est ce qui m'a fait désirer que Néhala épousât un blanc... Soyez heureux tous deux ; moi, je vais être seul dans le désert.

Ici les sanglots de la jeune Indienne éclatèrent, et elle lendit les bras à son frère.

— Pourquoi ne pas nous suivre? lui dit Ramsay attendri; mon frère ne peut-il, comme Néhala, trouvçrle bQuheur parmi les Yisages-Pâles?

Soko secoua la télé.

— Le pays d'une femme est là où se trouve le mari qu'elle a choisi, dit-il ; mais le pays d'un Kausas est là où Ton chasse le buffle et où l'on enlève les chevelures des Pieds-Noirs. Néhala n*a besoin pour vivre que du regard et du sourire de mon frère; Soko, lui, a besoin de Tair des prairies.

— Ne devons-nous donc plus nous revoir? s'écria David attendri.

— Non, murmura le Kansas ; ceci est comme la mort pour nous tous.

Et, voyant que les autres barques se préparaient à partir :

— Adieu, ajouta-t-il rapidement, adieu, et aimez-vous toujours !

Néhala voulut s'élancer vers lui ; mais il repoussa du pied le bateau, qui prit aussitôt le courant.

David saisit dans ses bras la jeune fille qui poussait des cris de désespoir, et s'efforça de l'apaiser.

— Que mon frère la rende heureuse ! répéta de loin la voix de Soko.

Le jeune colon eût voulu répondre; Témotiou lui coupa la parole : il ne put que faire un signe, en posant la main sur la tête de Néhala.

Dans ce moment, toutes les barques avaient pris le lit du fleuve et s'éloignaient rapidement. Le Kansas demeura debout à la même place tant qu'on put les apercevoir; enfin, quand la dernière eut disparu derrière les lisières de frênes et de cotonniers, il s'éloigna

i06 PKlfDÀNT LA MOISSON.

lentement, monta à cheval et s'enfonça dans la montagne.

Cependant la flottille de bateaux de buffle continuait k descendre le Missouri. La douleur de Néhala s* adoucit peu à peu; et si les soins de David ne lui firent point oublier son frère, ils l'aidèrent du moins à supporter une séparation qu'il avait été impossible d'éviter.

L'attention qu'exigeait d'ailleurs une pareille navigation, et les mille dangers auxquels elle était exposée, Fempôchèrent, ainsi que David, de s'arrêter sur ce souvenir. 11 fallait une surveillance et une adresse continuelles pour éviter les gouffres, les récifs ou les bancs de sable; de plus, des bandes dlndiens Corbeaux infestaient les deux rives du fleuve, et nos navigateurs avaient tout à craindre de leur cruauté.

Les premiers jours se passèrent pourtant sans grave accident. Quelques-unes des barques, qui s'engravèrent, furent aussitôt dégagées; quelques autres, déchirées par les pointes des rochers, furent retirées à sec et réparées. Mais le huitième jour, David, qui était en avant, aperçut, vers le soir, de la fumée qui s'élevait sur une des rives. Il fit aussitôt les signaux convenus à ses barques, qui gagnèrent la rive opposée et s'y cachèrent sous l'ombrage des frênes et des saules. Continuant ensuite à s'avancer avec précaution, il ne larda pas à apercevoir, à droite, les feux d'un campement de guerriers Corbeaux.

Profitant d'une île qui pouvait le cacher, il se préparait à passer outre en longeant la rive gauche, lorsqu'il

DAVID LB TRAPPEUR. i07

distingua, à travers un nuage de poussière, une centaine de cavaliers de la même tribu qui s'avançaient de ce côté.

A peine avait*il eu le temps de faire entrer sa barque au milieu des arbustes et des glaïeuls qui bordaient l'ile 9 que la cavalcade entière arriva au bord du fleuve.

Les deux troupes s'étaient aperçues, et se saluèrent par de grands cris. Quelques-uns des nouveaux andvés lancèrent leurs chevaux dans le Missouri pour rejoindre le campement de droite, et passèrent à quelques pas de la barque sans l'apercevoii* ; la plupart se contentèrent de camper sur la rive gauche, où ils allumèrent de grands feux.

Ainsi placé entre deux ennemis, la position de David était d'autant plus dangereuse qu'il ne pouvait communiquer avec les autres barques. La nuit, qui survint, ne diminua en rien son embarras : le moindre bruit pouvait élre entendu des deux rives, le moindre mouvement aperçu à la clarté des étoiles* Ramsay résolut de laisser les sauvages s'endormir.

Il attendit donc avec patience jusqu'au milieu de la nuit; enfin, quand les dernières rumeurs eurent cessé, il sortit avec précaution de la retraite qui l'avait jusqu'alors caché. Au même instant, un léger clapotement se fit entendre à quelque distance, et il aperçut les autres barques qui glissaient silencieusement sur le fleuve; elles avaient aperçu sa manœuvre et venaient le rejoindre.

iOS PENDANT LA MOISSON.

La flottille entière eut bientôt doublé Tile, et parut à . découvert entre les deux camps. David se trouvait toujours eu tête, promenant ses regards de Tune à Tautre rive; il allait enfin dépasser les derniers feux, lorsqu'un cri partit tout à coup près de lui. Il s'élança à l'avant du bateau : un Indien qui traversait le fleuve à la nage était sous la proue, poussant déjà un second cri d'appel; mais il n'eut point le temps de l'achever; Ramsay saisit cette tête qui s-'élevait au-dessus des eaux, et la fit disparaître.

Alors commença une lutte muette et terrible : en s'efforçant de se dégager, le sauvage s'était accroché au bras du jeune homme qu'il tirait à lui.

— Lâche-le, dit Pierre qui se trouvait dans la même barque.

— Non, répliqua David, il nous perdrait." Comme il achevait ces mots , l'Indien fit un dernier

effort; la barque pencha brusquement, et le jeune colon disparut dans les eaux. Néhala jeta un cri et l'autre trappeur arrêta lebateau.

L'agitation de l'eau indiquait le lieu où Ramsay venait de disparaître, et prouvait que la lutte continuait encore sous la vague. Tout à coup les deux bras de l'Indien se dressèrent pour retomber aussitôt, et une tête se montra.

-^•David ! cria Néhala éperdue.

— Me voici ! dit la voix du jeune homme.

— Et le sauvage? demanda Pierre.

DAVID LE TRAPPEUR. d09

— Avec les poissons ! répondit David.

Les deux trappeurs l'aidèrent à remonter dans la barque , où la jeune Indienne se jeta dans ses bras.

— Vite , reprenez le courant ! dit le jeune homme ; on doit être instruit dans les camps...

On entendait en effet sur la rive une rumeur confuse, quelques ombres se dressèrent; mais ce ne fut qu*un instant, et tout rentra presque aussitôt dans le silence.

La nuit s'acheva sans nouvel accident, et le lendemain matin la flottille s'arrêta au pied du fort Cass, le premier des postes établis sur le Missouri.

Les plus grands obstacles étaient désormais surmontés, et le reste de la navigation n'offrait que peu de périlse

Le lecteur n'a point oublié sans doute le premier chapitre, dans lequel nous avons représenté Jonathan et Dâvid causant dans une des rues de Franklin, et se préparant, Tun à une vie laborieuse, l'autre à Toisi-

veté.

Une année seulement s'était écoulée depuis cette conversation, et les deux amis étaient encore à la même place, mais dans des positions et des idées bien différentes.

Tous les traits de David respiraient le bonheur et le calme, tandis que Jonathan, les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée, semblait livré a un profond désespoir.

— Ainsi, la maladie de ta pauvre tante Ta obligée h

fermer sa boutique? dit Ramsay, continuant une conversation commencée.

— Et quand il a fallu compter, tout est allé aux créanciers, ajouta Jonathau; si bien que nous voilà sans ressources.

— Ne peux-tu travailler? demanda Ramsay doucement.

— Travailler à quoi? reprit Jonathan avec aigreur ; est-ce que j'ai un état? Tu parles à ton aise de la misère des autres, toi, parce que tu as un emploi et des fonds placés dans la compagnie des fourrures. Rien ne te manque ! ta mère est heureuse ; tu as épousé la plus jolie Indienne qui ait jamais paru dans les établissements, tout le monde t'aime, et tout te prospère.

— Il est vrai que je dois beaucoup à Dieu, répondit paisiblement David; mais j'ai du moins agi de manière à ce que cette prospérité ne puisse m'être reprochée. L'aisance dont je jouis, je Tai gagnée; Néhala n'est à moi que parce que j'ai rempli mes devoirs d'homme envers son frère ; et si ma mère est heureuse, c'est que j'ai toujours mis sa joie au-dessus de la mienne. Croismoi, Jonathan, l'activité et Thumanité sont les meilleures routes...

— Au diable tes sermons ! s*écria le jeune homme.

— Je t'ai offert mes secours , fit observer David.

— Garde-les également, dit Jonathan d'un air sombre; je ne veux rien de toi.

A ces mots il quitta brusquement Ramsay, et l'on apprit le soir même qu'il avait quitté Franklin , aban-

DAVID LE TRAPPEUR. ill

donnant sa tante infirme et pauvre. Il n'avait point eu le courage de travailler pour deux, et de prendre à sa charge celle qui l'avait si longtemps nourri.-

Quand David sut cette nouvelle, il courut chez la vieille femme.

— Ma mère a besoin d'une compagne et d'une amie de son âge. lui dit-il; venez vivre près d'çUe, etj'aura pour vous la tendresse d'un fils.

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