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CINQUIÈME RÉCIT

TOLLAR L'INDIEN.

Parmi les innombrables fêtes religieuses des Indiens, aucune ne peut être comparée, pour la splendeur, à celles qui se célèbrent en l'honneur de Jaggatnatha ou JaggemautS dans la petite ville du même nom, située entre Calcutta et Pondichéry, sur la route d'Orissa. Le

Dieu du monde.

territoire entier, à dix lieues à la ronde, y est regardé comme sacré. Une enceinte carrée renferme environ cinquante temples dédiés à Jaggernaut ou à sa famille, et dont le principal rappelle, pour la forme, ces grands vases de porcelaine qui décorent les comptoirs de nos marchands de tabac. Il a près de 65 mètres d'élévation, et est orné, sur toutes ses faces, de figures bizarres. C'est là que se trouve la statue de Jaggernaut, torse grossièrement ébauché et sans autres membres que des moignons difformes auxquels les brames attachent, en certaines occasions, des mains d^or. On renouvelle cette idole de temps en temps, et les prêtres doivent choisir pour cela, dans la forêt, un arbre qu'aucun oiseau de proie n'ait touché. Ils s'en servent pour tailler une nouvelle statue, dans laquelle ils fout passer Tesprit de l'ancienne.

Le temple de Jaggernaut renferme quatre mille familles de desservants, parmi lesquels se trouvent cent potiers et cinquante cuisiniers chargés de préparer les vases et les aliments que l'on vend aux pèlerins ; car les prêtres se sont assuré le monopole presque exclusif de la nourriture de ces derniers, en déclarant que les mets préparés dans le temple avaient, sur tous les autres, l'avantage de ne pouvoir être souillés par aucun contact *.

Il y a douze fêtes par an à Jaggernaut ; mais la plus célèbre est celle de Ruth-Jattra, qui a lieu vers la fin

* Les Indiens croient que le toucher d*un musulman ou d'un chrétien suffit pour rendre un aliment impur.

TOLLAR L niDIBlV. 237

du mois de juin, et Ton se trouvait précisément aux derniers jours de sa célébration lorsque commence notre récit.

Le grand ruth^ à seize roues, portant le dieu Jaggernaut, avait achevé sa promenade» et se dirigeait vers le temple, suivi des deux autres chars plus petils destinés aux idoles de son père Boloi'am et de sa sœur Shabudra. Totis trois étaient traînés par plusieurs centaines d'hommes tenant k la main des rameaux verts et marchant en cadence, la tête tournée vers les idoles. Derrière venait le rajah de Kourdah avec son armée d'éléphants chargés de leurs koudahs^ bariolés, et la feule innombrable des pèlerins se précipitait de toutes parts pour jeter devant le dieu des roupies, des pagodes, des noix de coco, pousser le ruth sacré, ou se précipiter sous ses roues massives et mourir en regardant Tidole. Une frénésie enthousiaste s'était insensiblement emparée de cette multitude qui couvrait la plaine jusqu'à Thoriîon, formant une sorte d'océan humain dont chaque vague était une tête. Par instant, le cri de détresse des femmes ou des enfants broyés et foulés aux pieds s'élevait de la foule ; mais il était aussitôt étoutfé par le son des trompettes d'argent des bramiues, le rugissement des éléphants, les clameurs des pèlerins et les hurlements des fakirs.

Enfin les trois chars atteignirent les murs du temple et disparurent aux yeux des spectateurs. La musique

^ Char.

* Sortes de palanquins perlés par les éléphants.

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sacrée se tut aussitôt, Tescarpolette aux chaines d'airain dans laquelle les prêtres balançaient les idoles d'or, en les arrosant de poudre rouge et d'eau de rose, s'arrêta subitement» les dévédassi * cessèrent leurs danses sous les portiques, et la foule se dispersa en poussant des cris joyeux.

Le soleil touchait déjà à son déclin; les vapeurs jusqu'alors invisibles commençaient à se condenser vers l'horizon, annonçant une de ces nuits froide^ et pluvieuses dont la dangereuse influence décime chaque année les pèlerins attirés par la fête de Ruth-JcUtra. Aussi les riches Indiens auxquels leurs offrandes avaient assuré une cellule dans Tenceinte sacrée, et les Européens qui s'étaient procuré un logement dans la ville, s'empressaient-ils de rentrer , tandis que la multitude campée près des portiques du temple, dans le^bosquets de pipai ou sous des tentes de coton, regagnait plus lentement ses abris, et s'arrêtait par groupes dans la plaine, devant les marchands qui en avaient déjà pris possession : car les fêtes religieuses des Indiens sent aussi des mélo^' auxquelles accourent les trafiquants de toutes les provinces, et où les affaires de commerce occupent tout le temps qui n'est pas donné aux cérémonies sacrées.

La campagne, couverte un instant auparavant de prêtres, de musiciens, de danseuses et d'idoles, était maintenant parsemée de petites boutiques garnies de

t Ce senties danseuses que nous appelons bayadères, * Foires.

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pagnes de Madras, de soieries chinoises, de sachets à'attar ' venant de Chazypour ou de Delhi. Çà et là des habitants de Sonderbonds offraient en vente des tigres et des lions attachés par une simple chaîne à un tamarinier; des paysans criaient leur tauna^y leur toll^ et leur katchil*; de vieilles femmes colportaient du bois de sandal, du sucre de palmier, des agapes * ou du bétel • préparé, selon Tusage, avec la chaux et la noix d'arec; de jeunes filles offraient des paniers de fruits et des feuilles de palmier nommées olles, sur lesquelles on écrit avec un stylet de fer. Partout retentissaient les cris d'appel des tatoueuses habiles à piquer sur le corps des figures ou des emblèmes, les refrains des sanniassis avec leurs cymbales, la clochette des poutchari chantant au peuple les légendes des dieux indiens, et les prières des fakirs se promenant tout nus au milieu des pèlerins dont ils sollicitaient les offrandes. Enfin, de loin eiî loin, apparaissait un banian exerçant le métier de banquier ou de changeur, et parcourant les boutiques avec sa pierre de touche pour reconnaître les métaux, ses balances, et des sacs de caschm, de roupies ou de fanams ^

' Essence de roses.

* Grain qni croît presque sans culture.

* Epéce de pois.

* Le katchil remplace, dans l'Inde, notre pomme de terre.

* Sortes de crêpes de riz.

6 Le bétel est une espèce de poivrier; la feuille a un parfum acre et aromatique.

" Monnaies indiennes.

â30 PEPfDANT LA MOISSON.

Cette scèue variée était dans toute son activités malgré Fapprpche de la nuit, lorsqu'une de ces voitures malabares appelées gadis tourna Tenceinte sacrée et se mit k traverser lentement la plaine.

Ce gadiSj porté sur quatre roues pleines, était surmonté d'un dais en velours, entouré d'une balustrade dorée, et traîné par des bœufs peints de différentes couleurs, selon l'usage, et ayant les cornes ornées de cercles d'or. Devant marchaient quatre pions ' armés de la caune à pomme d'argent, et derrière venaient deux porteurs de parasols.

L'intérieur du char formait une espèce de divan sur lequel se tenaient assis ua Européen et sa fille déjà grande. Miss Eva n'avait pourtant que treize ans; mais son intelligence et sa beauté précoce perçaient ces limbes de l'adolescence, habituellement dépouillés des grâces de l'enfance et des attraits de la jeunesse. Récemment envoyée d'Angleterre au docteur Dunifries, elle assistait pour la première fois à une dés grandes solennités de l'Inde, et ne pouvait cacher son émerveillement.

— Vous trouvez cela beau, Eva ? demanda le docteur Dumfries en souriant.

— Etrange plutôt, mon père, répondit-elle; cela rappelle les fantastiques constructions que je croyais voir quelquefois, en Angleterre, dans les nuages.

* Les pions sont des domestiques indiens dont les fonctions sont à peu près les mêmes que celles des chasseurs et des coureurs dans les maisons opulentes d'Europe.

TOLLAR LINAlEIf. 231

— En effet, on y retrouve tous les caprices de l'imagination. L'architecture religieuse des Indiens ressemble à leur croyance, mélange confus de beautés sublimes et d'aberrations misérables. Vous avez pu juger ici aujourd'hui de la crédulité fanatique de ce pauvre peuple, Eva, et cependant vous n'avez vu que ses moins révoltantes folies. A la fête du Feu, il y a des pèlerins qui marchent sur des charbons ardents ; à celle de Kally, ils se jettent sur des matelas hérissés de poignards ; et le nombre de ces fanatiques est si considérable, que la terre est au loin détrempée de leur sang. Quelques-uns s'enfoncent au-dessus des hanches des crocs de fer, se font enlever à des arbres tournants, et jettent de là sur les spectateurs des fleurs effeuillées. Tous regardent ces supplices comme des moyens d'expiation. Je ne vous parle point des femmes se brûlant dans le même bûcher qui consume le cadavre de leurs maris ; ces suttiSy que l'on cite en Europe comme la règle, n'ont jamais été que de rares exceptions , et le gouvernement anglais ne les permet plus. Quant aux tortures que s'infligent les fakirs pour acquérir le renom de saints, vous en avez déjà vu des exemples.

— Mais qu'est-ce donc que la religion qui a pu conduire à de tels excès? demanda la jeune fille avec une curiosité mêlée d'horreur.'

— Ses principes sont pleins d'élévation , reprit le docteur Dumfries ; mais c'est une trame d'or qui, livrée à la sottise, à l'intérêt ou à l'ignorance, a fini par se ternir sous leurs souillures. Le bramisme et le bond-

dhisme» qui sont les deux grandes sectes de l'Inde , recommandent également de penser à la vanité des choses humaines, de secourir toutes les douleurs, d'aimer ses frères comme soi-même. Le bramisme proclame l'existence d'un être suprême, Para-Brama^ qui s'est associé trois êtres inférieurs : Brama (le Créateur), Vichnou (le Conservateur), Chiva (le Destructeur). Cette triuité s'appelle Trimourti, Dans le principe, Para-Brama créa des anges qui avaient pour chef Maissassour ; mais celui-ci se révolta, avec une partie de la milice céleste, contre Para-Brama, qui demanda à ses trois associés comment il devait punir les rebelles. La Trimourti lui conseilla de créer quinze globes d'expiation par lesquels les coupables sont obligés de passer successivement : ceux qui subissent ces quinze épreuves à leur honneur retournent au ciel , tandis que les méchants sont rejetés au dernier de ces globes, et forcés de recommencer leur longue pénitence. La terre occupe le milieu de cette échelle expiatoire. Brama y a partagé les humains en quatre classes : les brames , qu'il tira de sa tête ; les xattryas, qu'il tira de ses bras ; les vaiscias, qu'il tira de son ventre ; les soudras, qu'il tira de ses pieds. La durée de l'épreuve à subir sur la terre est de quatre âges : le premier, qui fut l'âge d'or , vit le pouvoir absolu des brames; au second, qui fut l'âge d'argent, les xattryas dominèrent, il y avait alors sur la terre un quart de vices et trois quarts de vertus; pendant le troisième âge, qui fut l'âge de cuivre, la puissance appartint aux vaiscias, et il y eut autant de vertus que de vices ; enfin l'âge de

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fer, qui est le nôtre , et que l'on appelle aussi Tâge des soudrasy présente trois quarts de vices pour un quart de vertus.

Chaque être est composé d'une portion de matière et d'esprit impérissables , mais qui se transforment selon la manière dont nous avons vécu : les bons prennent une forme terrestre supérieure à celle qu'ils avaient d'abord; les méchants, une forme inférieure. Ainsi, l'homme riche et cruel renaît sous la figure d'un animal férece; l'homme pauvre et généreux, sous la figure d'un bœuf sacré. C'est évidemment à cette métempsychose qu'il faut attribuer l'horreur de la plupart des Indiens pour la chair des animaux, dans lesquels la croyance leur fait toujours voir un de leurs semblables transformé. Cette horreur est surtout ea^trême dans la secte des banians.

— ' Et toutes ces croyances sont communes au bramismeet au bouddhisme? demanda Eva, dont la curiosité était vivement éveillée .

— Non, point toutes, répondit le docteur. Le bouddhisme est une secte distincte du bramisme. Les bouddhas ont été des espèces de messies envoyés pour modifier la croyance primitive. Quatre ont déjà paru, et c'est le dernier d'entre eux que Ton adore de nos jours ; mais les initiés en attendent un cinquième, que l'on devra reconnaître à deux cent vingt-six marques qui se trouveront à la plante de ses pieds, à trente-deux signes de beauté phcés sur son cou, et à quatre-vingts autres indications. Le bouddhisme a modifié la théogonie des

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brames* D'après lui> toutce qui existe, dieux, démons, hommes, animaux, provient des quatre éléments mis en contact avec Prané (la Vie) et Hitta (ilntelligence) ; l'univers n'a pas eu de commencement, il n'aura pas de fin, et il existe vingt-six lieux habités par des êtres ayant différents degrés de perfection. Quant à la mort, elle n'est, aux yeux des bouddhistes comme aux yeux des brames^ qu'une transformation.

' Pendant que le docteur Dumfries causait ainsi avec sa fille, leur char avait continué à s'avancer à travers la foule, et il allait atteindre un bosquet de pipais et de manguiers, lorsqu'ils aperçurent un palanquin précédé d'un grand nombre de pions et porté par des boès qui s'avançaient en courant , selon leur coutume , et en se relayant tour à tour sans s'arrêter. Le docteur reconnut un Indien avec lequel il entretenait des relations journalières, et qui passait pour l'un des plus probes et des plus riches marchands de Calcutta. Bundoo appartenait à la troisième classe, celle des miscias^ et à cette secte des Banians dont le docteur Dumfries avait cité le respect pour tous les êtres vivants. Il portait sur la bouche une gaze destinée à arrêter les insectes qu'il eût pu avaler involontairement, et tenait à la main une boite remplie de sucre et de farine pour offrir aux animaux qu'il rencontrait.

A la vue du docteur, il fit approcher sou palanquin, et le salua de la main.

— Que tout arrive selon les souhaits du sage Dumfries, dit-il en anglais.

TOLUR l'indibn* 235

— Et selon ceux du digne Btindoo, ajouta le docteur. ■^ Retournes-tu déjà à la ville ?

— Je crains pour ma fille rbumidité du soir.

— Tu me permettras alors de cheminer en ta conrpagnie*

Dumfries fit une réponse bienveillante ; le palanquin se mit de front avec le gadis^ et tous deux continuèrent leur route vers la ville.

Le docteur et le banian causaient depuis quelque temps dés dernières récoltes d'opium et du prix des guinées * à Madras, lorsqu'ils furent interrompus par une exclamation de miss Eva. Ils venaient d'arriver près d'un groupe de fakirs accomplissant leurs dévotions. Le nombre de ces pénitents est si considérable dans Tlnde, qu'ils mendient quelquefois par troupes de plusieurs centaines, et de manière à ne point permettre de refus. Le respect que leur témoigne le peuple est proportionné aux tortures qu'ils s'imposent* Il en est qui fout vœu de se tenir toujours sur un seul pied; d'autres qui se condamnent à marcher h genoux ou à demeurer assis dans une immobilité complète. Plusieurs tiennent les poings fermés assez longtemps pour que les ongles, en poussant, puissent traverser la paume de la main et sortir par le côté opposé. Miss Eva demeura saisie d'horreur à la vue de ces visages hagards et de ces corps contrefaits

— Toiles bleues.

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tollàr l'indien. 237

âme dans un de ceux pour lesquels vous avez élevé un hospice à Surate.

— Un hospice ! répéta Eva surprise.

— Où l'on reçoit les animaux de tous genres, y compris les plus^hideiises vermines, que l'on y nourrit aux dépens d'un malheureux payé pour se laisser manger par elles.

Le banian fit un mouvement de contrariété.

— Du reste , se hâta d'ajouter le docteur, il ne faut point trop railler cette exagération de bonté. Si les banians traitent les animaux avec trop de respect , les Européens les traitent avec trop de mépris, et dans ces deux excès Tavantage n'est certainement pas de notre côté.

Tout en causant ainsi ils avaient traversé la plaine, et ils atteignirent un bois de bambous pl^àcé en avant des premières maisons. C'était là que s'étaient retirés les plus pauvres pèlerins, au nombre de plusieurs milliers, sans abri, sans vêtements , sans nourriture , et déjà atteints, pour la plupart , de ces fièvres terribles qu'amènent les pluies d'été.

Eva regardait avec pitié cette réunion confuse d'hommes, de femmes, d'enfants, accroupis ou couchés aux pieds des bambous, et implorant, par leurs cris, la charité des passants. Le docteur et le banian vidèrent leurs bourses ; mais à chaque pièce de monnaie lancée, tous se précipitaient comme des bétes fauves, s'arrachant l'un à l'autre l'aumône qui restait toujours au plus fort. Les femmes surtout étaient repoussées avec une brutalité

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presque féroce. Aussi Eva, indignée, finit-elle par détourner les yeux.

— Vous voyez un exemple de l'abjection à laquelle peuvent conduire la faîm et le mépris, fit observer le docteur : ces misérables n'appartiennent à aucune des quatre classes dont je vous ai parlé; ils eu ont été tôt jetés, et se trouvent maintenant hors la société indienne; ce sont des parias ! Ils ne peuvent plus habiter le même quartier que les autres castes, et leur contact seul suffit pour souiller : aussi leur est-il défendu de puiser aux fontaines communes, et vous voyez que le puits dont ils se servent est entouré d'ossements, afin que nul ne s'en approche. Leur dégradation les laissant libres de tuer les animaux et de préparer leurs dépouilles, ils exercent habituellement les fonctions impures de bouchers, de tanneurs , de cçrdonniers. Ils se nourrissent de chair, et n*ont au-dessous d'eux que les poulias, qui habitent les rizières de la côte de Malabar, et que les Naïrs tiennent en esclavage.

Comme il achevait ces mots, le gadis arrivait à l'extrémité du bosquet de bambous. Eva jeta avec hésitation un dernier regard décote ; ses yeux s'arrêtèrent sur une femme accroupie près d'un jeune garçon d'environ quinze ans qui, étendu sur une natte grossière et la tête appuyée contre une pierre, semblait en proie à une fièvre délirante. La femme, que son âge, et plus encore Timpression douloureuse répandue sur tous ses'traits, faisait sufiSsamment connaître pour la mère du malade, était vêtue d'une simple jupe de coton et d'un pagne en

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lapabeaux; j^ais les bracelets d'ivoire qui entouraient ses chevilles et ses poignets , le double rang de corail ornant son pou, et surtout Tanneau d'or suspendu à ses narines, annonçaient une ancienne opulence qui rendait sa misère actuelle plus triste et plus apparente. Eva pria son pèrei de lui faire une aumône ; et pendant que le docteur ouvrait sa bourse, Bundoo fit arrêter son palanquin et jeta une pagode aux pieds du malade. En voyant topiber la pièce de monnaie, Tlndienne releva brusquement la tête, elle commença par balbutier un remerciement , mais tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur le banian. Elle parut d'abord incertaine ; puis, étendant les bras, elle s'écria :

— Bundoo !

Ce sou de voix fit tressaillir le marchand : il regarda plus attentivement la pauvre femme.

— Sera}t-ce possible? dit-il à demi-voix et comme se parlant à lui-même... Irrady !... *

— C'est moi, reprit l'Indienne éperdue, c'est ta parente, Bundoo....

Elle avait fait un mouvement pour s'élancer vers le palanquin du banian; celui-ci l'arrêta d'un geste.

— Les parias n'ont point de parents parmi les vaiscias, dit-il froidement. Tu as voulu prendre un soudras pour mari; toi et lui vous avez violé la loi, et dès lors vous n'appartenez plus à aucune classe. Je t'ai jeté l'aumône que l'on doit aux plus pauvres; n'attends de moi rien de plus.

Aces mots, le banian fit signe à ses boès qui

^0 PENDANT LA MOIiSON.

partirent eu poussant leur cri cadencé» et il disparut. Eva était restée stupéfaite.

— Le méchant cœur ! s'écria-t-elle enfin avec indignation.

— Non , reprit le docteur, Bundoo n'a pas le cœur méchant ; mais les préjugés ont étouffé chez lui les instincts naturels. Habitué dès son enfance à regarder rêtrjB déclassé comme impur , il croit faire son devoir en repoussant une parente tombée au rang des parias. Toute l'organisation de la société indienne est fondée sur cette hiérarchie et sur ces fonctions distinctes des castes. Par ce moyen, chacun trouve sa route tracée en naissant; la nation entière est comme une ruche dont les alvéoles peuvent s'élargir, mais jamais changer de destination ni de place. Une fois cet ordre établi et accepté, il est clair que quiconque essaye de le déranger est un coupable que la société doit punir et sa famille rejeter. Ce que vous venez de voir n'est donc point la faute de Bundoo ; c'est la faute de tout un système.

— Mais cette femme et son fils ! interrompit Eva, qui n'écoutait que son émotion de pitié.

— On va tâcher de les secourir.

— Ah ! tout de suite, mon père.

Le docteur appela un des pions qui précédaient le gadis , lui donna ordre de chercher un abri pour TIudienne et de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire; puis , s'apercevant que le brouillard s'épaississait toujours, il fit presser le pas des bœufs qui traînaient le

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char, de peur d'exposer plus longtemps Eva à sa maligne influence»

Le pion conduisit Irrady à un tchaouvadi voisin. Il décida, pour quelque argent, un des pèlerins qui y habitaient à céder sa cellule , et ,après y avoir établi le malade et sa mère, à laquelle il laissa une somme suffisante pour ses premiers besoins, il retourna rendre compte de tout au doi^teur.

Les ichaouvadis, que les Anglais appellent chaultries^ sont les caravansérails de Tlnde. Fondés par de riches Indiens pour expier quelques fautes , comme l'étaient les églises et les monastères au moyen âge, ils remplacent les hôtelleries. Le voyageur y trouve gratuitement un abri, de Teau de cange, et quelquefois même des légumes et du bois. On a soin de bâtir ces édifices près d'un bosquet, et d'y joindre une pagode et un étang où les Indiens font leurs dévotions.

Irrady commença par se procurer tout ce qui pouvait soulager son fils ; un peu de paille pour le coucher, un pagne pour le couvrir, des vases pour conserver de l'eau, et quelques fruits ; enfin un médecin fut averti, et vint voir le malade. Sa science, comme celle de ses pareils, était fort élémentaire; car la médecine indienne est contenue dans trois principes auxquels correspondent trois remèdes. Touteslesmaladies, disentleurs docteurs, proviennent du froid t du chaud ou du vent : le froid doit se traiter par le kali^ ou lait de l'arbre sans feuilles ;

â42 PENDANT LA MOISSON.

le chau(| , par les excitants ; et le vent, par le massage et les ventouses. En conséquence, le Malabare, après avoir examiné le malade, ordonna une potion composée de piment et d'herbes odoriférantes.

Son effet immédiat fut de redoubler la fièvre de Tollar ; mais après une crise de quelques heures, Texcès même du mal sembla en amener la fin, et le jeune garçon épuisé tomba dans un sommeil qui ressemblait à la naort.

Or, pendant ce sommeil , il fit un rêve , dans lequel tous les souvenirs de son passé se succédèrent en images plus distinctes et plus brillantes que pendant la veille.

Il se vit d'abord, tout petit enfant, habitant une aidée entourée d'arbres. Sa mère était jeune, belle, heureuse; elle le menait chaque matin au fleuve en chantant, et il cueillait des fleurs le long des sentiers, tandis que son père tissait de la toile.

A ce tableau charmant succédait celui d'une ville immense, toujours animée par les cris des marchands, les hennissements des chevaux, les conques des brames et les tambours des bateleurs. Il sortait encore avec sa mère, et passait devant de grandes maisons l)lanches dont les portes étaient fermées par des rideaux à fleurs nuancées, les fenêtres par des stores coloriés, et au haut desquelles flottaient mille toiles de toutes couleurs *.

* Dans les viUes purement indiennes, on a l'habitude de faire sécher sur les maisons des pagnes bleus, verts, blancs, rouges, qui donnent ainsi aux habitations l'apparence de vaisseaux pavoises.

TOLLÀR l'indien. 243

Il voyait courir le long des maisons des milliers de singes sacrés; il suivait de T œil les corneilles qui descendaient sur le marché, enlevant les meilleures pâtisseries et les plus beaux fruits; il entendait les mugissements du bœuf sacré, au flanc duquel était imprimé le trident du temple, et qui s'avançait à travers les marchands, recevant dédaigneusement ce que ceux-ci s'empressaient de lui offrir ; il s'atrétait devant les troupes de jongleurs merveilleux qui, après avoir déposé une graine de manguier dans la terre, montraient Tarbre sortant peu à peu du sol, développant ses feuilles, ses fleurs et ses fruits. Son père alors était marchand, il était riche, et sa mère portait à la cheville douze anneaux d'or dont on entendait le bruit à chaque pas.

Mais un jour, beaucoup de gens étaient venus dans leur aidée ; on avait reproché à sa mère de s'être mariée hors^de sa caste, à son père d'avoir quitté la profession de ses ancêtres ; ce qu'ils possédaient avait été saisi, et on les avait chassés comme des mendiants, eu leur jetant ce nom terrible déparias.

Depuis, tout n'avait été que misère et souffrance. Le père était parti; on ne l'avait plus revu, et quand on demandait s'il était mort, Irrady ne répondait pas. Cependant elle avait gardé les ornements d'ivoire et de corail que doivent quitter les veuves.

Arrivé à cet endroit, le rêve de ToUar s'embrouilla. Il se rappela vaguement de longues courses à travers le Carnatic, le Nidzam et le Bengale; sa mère et lui avaient servi dans un bateau de passage, puis chez un mar-

duod d*Eiirope : pois Os ayaient repris leur vie errante... Enfin les souvenirs devinrent de plus en plus confus; le jeune garçdli rouvrit les yeux, aperçut sa mère, et l'appela.

Irrad^ poussa une exclamation de joie.

— n me reconnaît ! s'écria-t-e)le.

— Oui, reprit Tollar en se redressant; je sens ma tête libre, je ne brûle plus, mon mal est passé.

— Yichnou a eu pitié de nous, dit l'Iudienne, qui versait des larmes de reconnaissance ; il n'a point voulu t'entever a moi, quand nous pouvons avoir encore d'heureux jours.

— Nous, ma mère ?

— Oui, oui; rappelle ton courage, mon fils! La graine que Ton a méprisée et foulée aux pieds peut devenir un arbre couvert de fruits ; il suffit pour cela qu'elle trouve une fente dans le rocher. Que npus puissions seulement arriver jusqu'à Calcutta, et tout changera pour nous.

Tollar la regarda.

— Je sais, dit-il, qu'un Bhil ' vous a remis, il y a huit jours, à Taknau, cette moitié de roupie d'or que vous portez au cou, eu vous recommandant de vous rendre à Calcutta avant la fin de ce mois ; mais qu'espérez-vous y trouver?

— Tu l'apprendras, Tollar, tu l'apprendras quand il en sera temps ; d'ici là ne me demande rien , ne parle

* Espèce de Bohémien.

TOLLAR l'indien. 245

de rien. Ta es encore presque un enfant, et tu ne sais pas ce que le monde cache de dangers. Le monde, vois-tu, ressemble à la Jumma ^ les jeunes iiiles y descendent en chantant, portant les vases sur la paume de leur main, et là où elles vont chercher l'eau elles ne trouvent souvent que le caïman qui les dévore. Ne me fais donc point de questions , mais rassemble tes forces afin de pouvoir suivre la première troupe qui se dirigera vers Calcutta.

Le jeune garçon répondit qu'il se sentait capable de se mettre en route, et pour le prouver, il se leva de sa couche de paille et parcourut en chancelant le portique placé devant la cellule.

Une partie des pèlerins s'occupait des ablutions qui doivent précéder chaque repas , tandis que d'autres, qui les avaient déjà terminées, étaient assis devant leurs plats de kary posés sur un terrain nivelé pour servir de table, et affectant la forme d'un carré, d'un triangle, d'un cercle ou d'un croissant, selon qu'il était destiné à un brame, à un xattryaSy à un vaiscias ou à un soudras. Irrady courut à la porte du tchaouvadi , où les restaurateurs ambulants étaient déjà établis avec leurs immenses marmites fumantes, et apporta à son fils un plat de riz qu'elle l'engagea à manger pour reprendre ses forces. Elle lui fit boire encore quelques gorgées de la liqueur spiritueuse extraite du cocotier sous le nom de toddy, ou arrack des parias. Enfin, vers le milieu du jour, le trouvant suffisamment ranimé, elle se chargea du léger bagage qui composait leur fortune, et tous deux sejoignirent à une caravane qui prenait le chemin de Calcutta.

â4G PENDAHT LA XOISSOK.

La troupe dont le jeune paria et sa mère faisaieût partie était composée d'Indiens des dernières castes, tous pauvres^ et cheminant à pied, avec un grand nombre de femmes et d'enfants : aussi ne firent-ils ce jour-là qu'une courte traite, et ne purent-ils atteindre le Ichamitadi le plus prochain. Ils campèrent sur le bord d'un marais couvert d'une forêt de roseaux et bordé çà et là de manguiers chétifs.

Quelque lente qu'eût été la marche de la caravane, ToUar, affiiibli par la fièvre, n'avait pu la suivre qu'avec peine. Lorsque la troupe s'arrêta, il se laissa tomber accablé sur la natte que sa mère avait étendue à terre et lui demanda à boire d'une voix éteinte. Irrady, qui avait épuisé sa provision d'eau, regarda autour d'elle et courut aux manguiers pour y cueillir quelques fruits. Malheureusement les plus voisins de la route avaient été dépouillés par les pèlerins qui précédaient, et elle fut obligée de s'avancer vers un bosquet plus éloigné.

Mais à peine avait-elle disparu qu'un sourd rugissemeiit retentit dans le marais; les roseaux s'agitèrent, un tigre monstrueux bondit, s'élança vers les manguiers, et reparut presque aussitôt, emportant Irrady entre ses dents.

Au cri terrible jeté par Tollar, tous les pèlerins accoururent; mais en apercevant le tigre ils s'arrêtèrent.

— Ma mère! sauvez ma mère ! cria le jeune garçon en se relevant égaré , et cherchant une arme autour de lui.

Les Indiens demeurèrent immobiles.

TOLLÂR L INDIEN. 247

— Le tigre a son repas, se dirent-ils tranquillement ; nous pourrons dormir sans crainte cette nuit «.

Tollar, hors de lui, s'était précipité à la suite de l'animal féroce, les mains levées, et en poussant des cris de désespoir ; mais il allait le perdre de vue, lorsque le tigre s'arrêta tout à coup et laissa tomber sa proie. Une troupe d'Européens montés sur des éléphants venait de paraître au tournant du marais.

A la vue de leur ennemi, ces derniers firent entendre l'espèce de hennissement sonore qui précède toujours leurs attaques, et coururent tous à la fois vers le tigre qui, replié sur lui-même, l'œil sanglant et la gueule ouverte, les attendait en rugissant. Le combat ftit terrible, mais court. Quelques coups de feu tirés par les Européens abattirent le tigre, qui fut achevé par les éléphants, et, [au moment où Tollar arriva sur le champ de bataille, ceux-ci finissaient de broyer sous leurs pieds l'animal féroce.

Le jeune Indien courut vers sa mère, qui était demeurée à- quelques pas, noyée dans son sang. Il tomba à genoux près d'elle, et la souleva dans ses bras en l'appelant à grands cris. Cette voix et ses étreintes réveillèrent Irrady de son évanouissement : elle rouvrit les veux, reconnut son fils et lui lendit la main.

— Ma mère, ma mère, ranime-toi! s'écria Tollar en pleurant ; le tigre est mort.

* Les Indiens n'essayent point à se défendre contre les animaux féroces.

— Et moi aussi. • .je vais mourir. . . bégaya Tlndienne.

— Oh! non, interrompit l'enfant; il y a là des malabars qui savent soigner les plaies, et des pottiers qui guérissent les membres brisés.

— Je vais mourir, répéta Irrady, dont on entendait à peine les paroles entrecoupées par le râle... Ahl pourquoi n'est-ce pas seulement dans quelques jours !... Mais tout est fini*,, déjà je vois noir...

Elle s'interrompit, et, faisant un effort, elle chercha d'une main tremblante la demi-roupie d'or suspendue à son cou.

— Prends ceci, dit-elle d'un accent presque inintelligible. Quand tu seras à Calcutta, tu chercheras le tadin Kallu... c'est lui... Tu montreras la pièce d'or... l'autre moitié... Mais prends garde... si Ton savait... ToUar... mon fils...

Les mains de la mourante saisirent celles du jeune garçon; elle lui jeta un regard plein de sollicitude, puis sa tête retomba en arrière; elle avait cessé de vivre.

ToUar, déjà affaibli par la maladie, la fatigue et les émotions qui venaient de se succéder, ne put supporter ce dernier coup , et tomba évanoui près du corps d'Irrady.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il se trouva couché sur un ' riche tapis, dans une tente élégante. Le docteur Dumfries et miss Eva se tenaient debout à ses côtés.

— Le voilà qui reprend ses sens ! cria celle-ci ; de grâce, parlez-lui, mon père !

Le docteur avait fait une étude particulière des nom-

TOLLAR L INDIEN. "^40

breux dialectes hindous, et pouvait converser facilement avec les habitants de la plupart des provinces. Il adressa la parole à ToUar, d'abord en ouriga, qui se parle sur la côte d*Orissa, puis en carnate, en malabar, en maratte, et enfin^en lanpe gaura, usitée dans le Bengale. C'était celle que parlait le jeune garçon, et il répondit à toutes les questions du docteur ; mais à mesure qu'il parlait, le souvenir de ce qui s'était passé lui revenait plus distinct, et les sanglots llnterrompireot tout à coup. M. Dumfries tâcha en vain de le consoler. ToUar demanda avec instance à revoir les restes de sa mère et à lui rendre lui-même les honneurs ftinèbres.

— Je ne pourrai point, dit-il en pleurant, faire conduire son cadavre au son des instruments, ni le placer sur un bûcher avec le riz, les fruits, le bétel et la fiente de vache consacrée ; cette pompe est réservée aux premières castes et aux morts opulents ; mais du moins je veux l'envelopper dans son meilleur vêtement , et la déposer de mes mains dans la terre ; ce sera le dernier service qu'elle recevra de son fils.

Le docteur respecta ce désir pieux, et laissa aller le jeune Indien, en l'avertissant seulement qu'il voulait le revoir après la cérémonie funèbre.

Tollar revint au bout de deux heures, pâle et abattu.

— Tout est achevé, dit-il à M. Dumfries d'une voix sourde ; ma mère est allée recevoir la récompense du bien qu'elle a fait.

— Et toi, tu restes seul ! demanda le docteur.

— Seul, répondit le jeune garçon.

!250 PENDAIIT LÀ MOISSON.

— Tu n*as pas même un protecteur?

— Personne.

— Eh bien ! je t'en tiendrai lieu, reprit H. Duinfries avec bonté; à partir d'aujourd'hui tu es de ma maison*

Le docteur Duinfries était un de ces agents de- la Compagnie des Indes que les Anglais désignent habituellement sous le nom de civiliens^ pour les distinguer des employés militaires. Il remplissait à Calcutta des fonctions importantes, et y jouissait d'une opulence presque princière.

Son hôtel, bâti dans le quartier de Chowringi, était une sorte de palais orné d'un double péristyle à colonnades grecques, et d'un fronton de marbre sculpté. Il était précédé d'une esplanade de gazon rafraîchi par plusieurs pièces d'eau sur lesquelles s'épanouissaient les calices rouges du lotus, et adossé à un jardin immense tout diapré de jasmins bhncs, à'ixores aux touffes pourprées, et de ces charmantes fleurs du tochambaga dont les femmes hindoues ornent leurs cheveux.

L'intérieur n'était pas moins magnifique. Les murs, partout revêtus du stuc indien, dont le marbre lui-même ne peut égaler Téclat *, étaient en outre décorés par des peintures et des statues chèrement achetées en Italie. Des tapis de Perse aux merveilleuses nuances s'étendaient partout sous les pieds; des meubles de laque,

* Il est composé de chaux, de blanc d'œuf et de sucre.

TOLLAR l'i1NDI£N. !25l

de porcelaine, d'ivoire, fournis par la Chine ou le Japon, garnissaient tous les apartements et étaient confiés aux soins de cent vingt domestiques revêtus des différentes livrées indiquant leurs fonctions. D'énormes sunkas *, toujours en mouvement, agitaient Tair intérieur, tandis que les brises du dehors arrivaient fraîches et parfumées à travers les stores de racine de houskous * sans cesse humectés.

Le docteur laissa son train d'éléphants à quelques milles de Calcutta, où ces animaux ne sont point reçus, et y entra en palanquin avec sa fille.

ToUar, qui ne connaissait que les villes de l'intérieur, fut émerveillé àja vue de cette capitale des possessions britanniques.

L'aspect de Calcutta offre, en effet, quelque chose de singulièrement curieux par la réunion des races, des croyances et des civilisations différentes qui s'y rencontrent et vivent côte à côte sans se confondre. On y trouve, pour ainsi dire, des échantillons de tous les peuples de TAsie, depuis le Turc et le Toungouse jusqu'au Japonais. Cependant la population, qui est de six cent mille âmes , se compose surtout d'Hindous , de Chinois , d'Arabes, de Persans, de Malais, de Juifs et d'Anglais. Les religions dominantes sont, comme dans tout l'Hindoustan, le bramisme, le bouddhisme, le mahométisme, et le culte du soleil.

* Éventails gigantesques qui descendent du plafond. '

* Andropogon murkatus.

:2o^ PENDANT LA «OISSON.

C'est de Calcutta que la Compagnie domiue la plos grande partie de l'Inde en deçà du Gange, par le moyen de gouverneurs, de nababs (princes mongols), ou de rajahs (princes hindous), toujours surveillés par un rési* dent anglais.

Le docteur Dumfries avait d'abord attaché Tollar aa service de son jardin ; mais le jeune garçon n'y resta point longtemps. Quelques mois lui suffirent pour ap« prendre la langue de ses nouveaux mai 1res, et il ne tarda point à s*en faire remarquer par son intelligence, son zèle et sa reconnaissance.

Miss Eva surtout semblait être pour lui une divinité bienfaisante h laquelle il rendait un cuke silencieux. Il devinait ses désirs au moindre geste, et les avait satisfaits avant qu'elle eût eu le temps de les exprimer. Malheureusement ce dévouement amenait des empiétements continuels sur les fonctions des serviteurs particuliers de la jeune jfiUe, qui s'en plaignirent amèrement , de sorte que le docteur fut obligé, pour tout concilier, d'attacher le jeune Indien au service de miss Eva, qui lui confia le soin de sa volière.

Voulant en même temps faire dégrossir cet esprit inculte, mais pénétrant,îil adressa Tollar à un des gourous de Calcutta. Le jeune garçon prit rang parmi les enfants de l'école, occupés h chanter tout haut leurs pouranas (extraits des livres sacrés), a répéter le syllabaire, ou à écrire sur le sable, devant la porte, les lettres de l'alphabet indien. Mais il eut bientôt épuisé la science du maître. Le docteur l'adressa alors à un brame, employé de

TOLLAR l'indien. ^3

la Compagnie, et qui avait perdu ses préjugés de castes dans une longue fréquentation avec les Européens.

Hiro expliqua à ToUar les principaux passages des Védas, lui fit lire les Apologues d'Hotopadésa, et l'instruisit dans les différents dialectes littéraires. Enfin le docteur Dumfries, qui, en donnant au jeune garçon cette instruction indienne, avait espéré s'en faire quelque jour un aide utile, atteignit, au bout de peu de temps, le but désiré, et put l'employer à prendre des notes ou à transcrire d'anciens manuscrits, au profit de ses propres études.

Cependant, en acceptant ces nouvelles fonctions, ToUar demanda comme une grâce de continuer ses soins à la volière de miss Eva. Cette volière, insensiblement peuplée par ses soins, agrandie sur ses demandes, ornée d'arbres, de plantes, de fontaines, était devenue une des merveilles de Calcutta et une des joies de miss Dumfries. C'était là qu'elle passait les meilleures heures de sa journée, respirant le parfum de ses fleurs, causant avec ses oiseaux, répondant à leurs chants par des chants encore plus doux; heureuse dans cette arche gazouillante et fleurie où la création semblait avoir réuni toutes ses grâces innocentes, et n'entendant même pas les flots du monde qui grondaient alentour.

ToUar assistait à ce paisible bonheur, témoin silencieux et ravi. Depuis qu'il avait perdu sa mère, miss Eva était l'unique but de toutes ses pensées et de toutes ses actions. D'elle seule lui venait la tristesse ou la joie; elle était à la fois tout son présent et tout son avenir.

i5i FKKIDAIIT LA MOlSSbX.

Quel autre, en effet, s'iiuérpssail h lui? Ne deVait-H point à miss Evà de vivre comme un bomnie, lui qiie lé hasard de la naissance conriaitinaii à vivre comme une brute? Ne lui avait-elle pas seule tenu lieu de famille f Il pensait bien quelquefois aux confuses recommandations murmurées par sa mère au moment de la mort, â cette denn-roupie d'or qu'il portait tôujolirs suspendilë sur sa poitrine, et à ce ladin Kallu dont les révélations devaient changer son sort ; mais tous les efforts tentés pour découvrir ce dernier avaient été inutiles, et il en était venu à se demander si les dernières paroles d'Irrady devaient être réellement regardées comme une révélation interrompue par la mort, ou comme une dés folles et incohérentes inspirations de Tagonie.

Un soir, le docteur Dumfries Tayant chargé de rapporter à Bundoo un manuscrit qui lui appartenait, il prît le chemin de la Ville-Noire et arriva au quartier habité par les riches babous\ à l'extrémité duquel se trouvait la demeure du marchand. Il était encore loin de celle-ci lorsque le bruit d'un orchestre indien lui îlrriva disliiictement. Il reconnut le son de l'espèce de violoncelle appelé sarengxiy^ et du nagassarana ou hautbois, mêlé à ceux du iourli^, du vina '' et de Ihoëzah * ; par instants

' ÎVobles indiens.

^ Muselle.

* Uiiilare.

* Tambour de basque.

TOLLAR L'iNDIEIf. 255

même mugissait le galhank^ luonstrueux lambour-, dont le retentissement fait trembler les maisons, et que Toii ne peut mettre en mouvement sans une autorisation spéciale.

ToUar comprit que Bundoo donnait Un natcké * m rhonneur de quelques amis.

Eu effet, il aperçut la maison du marchand ouvBrté comme à l'époqucdu Dourga Poujah ', et des dome$* tiques debout dans la première pièce pour recevoir le^ visiteur3 et les asperger d'eau de roses. ToUar, qui n'avait jamais vu de fête de ce genrCi» profita du désor* dre inséparable d'une pareille réunion pour s'approcher de la vaste salle où se trouvaient les invités^ et dans laquelle une portière entr'ouverte lui permit de regarder; Elle était tapissée de soie, soutenue par des colonnes de stuc, et au fond s'élevait une galerie dans laquelle les femmes assistaient à la fête sans être vues. Les rum^ djénies venaient de commencer leurs danses. EUeé étaient vêtues de grandes robes brodées d'argent, d« larges pantalons, et d!écharpes dont elles se drapaient de mille manières. Leur ballet était une sorte de pan* tomime à mouvements cadencés^ mais assez lents, entre* coupés de poses» d'élans et de passes gracieuses. Loi*squ'elles eurent achevé, les dévédassis furent introduites.

* Fête particulière.

* Espèce de carnaval qui se célèbre du 7 au 10 octobre dans le quartier indien de Calcutta, et pendant lequel les demeures desrichevS marchands sont ouvertes à toutes les personnes bien vêtues.

Bieu qae ce ne fttt poiut la coutume de les faire paraître dans les nalchés^ Bondoo les avait fait venir sur la demande de quelques Européens invités à sa fête. Les dévédassis sont choisies fort jeunes par les prêtres, qui les marquent du sceau du temple avec un fer rouge, leur enseignent à lire, à écrire, à danser, et s'en servent dans leurs solennités religieuses. Lorsqu'un riche Indien désire les avoir pour une fête, il les loue à la pagode qui les entretient, et dont elles restent la propriété jusqu'à ce qu'elles aient perdu leur jeunesse et leur beauté. Les prêtres hindous les renvoient alors dans leurs castes, où elles se marient.

Les dévédassis appelées par Bundoo étaient au nombre de quatre, enveloppées du pagne rayé et portant la courte jupe entourée de grelots d'or. Leur danse libre et abandonnée fit courir un frémissement de joie dans l'assemblée; et lorsqu'elles se retirèrent, cinquante mains s'avancèrent pour jeter à leurs pieds les casches et les roupies.

D'autres divertissements succédèrent. On vit paraître tour à tour des chanteuses, des jongleurs, des devineresses, qui captivèrent longtemps Tattention de l'assemblée, et firent oublier l'heure à ToUar. Il en fut enfin averti par le départ de quelques-uns des invités , et songea à regagner l'hôtel de son maître.

Comme il traversait le premier vestibule, un pénitent à Tair sauvage passa devant lui, reconduit par Bundoo ; tous les serviteurs du marchand se rangèrent à son passage avec des signes de respect.

TOLLAR L I?;DIEN. 5o/

— Quel est ce joghis ? demanda Tollar au kansamas du marchand, qui se trouvait près de lui.

— Pour être joghis, il faut appartenir à l'une des deux premières classes, fit observer le maître d*hôtel, et celui-ci est né dans la dernière.

— C'est un simple tadin?

— Oui.

— D'où vient alors la considération que lui montre Bundoo?

— Des services que lui rend le pénitent en accomplissant pour lui les dévotions les plus difficiles.

— Le tadin est donc un grand saint?

— Si grand, qu'il arrivera à être un richi.

— Et tu l'appelles?...

— Kallu.

Le jeune Indien fit un pas en arrière.

— Kallu! répéta-t-il; est-ce bien ainsi que tu Tas nommé ?

— Sans doute.

— Le tadin Kallu?

— Oui.

— C'est le nom que ma mère a prononcé. Je veux le voir!

— Il habite le tchaouvadi de la grande pagode de Chiva.

Tollar n'en écouta pas davantage, et courut au lieu désigné. Le tadin n y avait point reparu ; et après plusieurs heures d'inutiles recherches, le fils d'Irrady fut obligé de revenir à l'hôtel sans avoir rien* découvert.

Dès le lendemain il fit part de sa rencontre à miss Eva, qui pria sur-le-champ son père de voir Bundoo pour savoir où Ton pourrait trouver Kallu ; mais le marchand répondit qu'il était parti pour un pèlerinage qui devait durer plusieurs mois.

Ce départ ajournait nécessairement jusqu'à Thiver Texplicaiion que ToUar pouvait espérer. Le docteur tâcha de l'encourager à la patience ; puis, comme Tépoque de se rendre à sa résidence d'été était venue, il l'expédia en avant avec une partie de ses bagages et de ses domestiques.

La plupart des routes de l'Inde sont moins des routes que des directions suivies par les voyageurs. Tracées par le passage des caravanes sans avoir été soumises h aucun travail préalable, et sans être Tobjet d'aucun entretien, elles sont toujours désagréables , souvent difficiles, et quelquefois complètement impraticables pour les chariots : aussi le docteur avait-il renoncé k ces derniers, et n'employait-il que des bêtes de somme pour les transports nécessités par son changement de résidence. Les plus lourds bagages étaient placés sur des éléphants, devant lesquels marchait un Indien qui, delà voix, leur indiquait la direction, les avertissait des obstacles ou des ornières, tandis que sur leurs cous étaient assis des mahouU (cornacs), chargés de leur faire presser le pas au moyen de l'aiguillon, ou de les arrêter en les frappant sur le itez. Derrière venaient les chameaux, puis

Jps chevqux montés par les domestiques du docteur.

Tollar s'était chqrgé (|e conduire le poney de miss Eva ; mais il s'aperçut bientôt que sa frêle monture ne pouvait suivre le reste de la caravane, et dès le second jour il dut sp décider à être devancé e\ à cheminer seul.

L'aspect du pays qu'ils traversaient ^tait bien propre, (Ju reste, à le dédommager de cette lenteur forcée. A droite, voulait un des bras du Gange, parsemé d'îles verdoyantes et sillonné par les voiles des barques indiennes, tandis qu'à gauche s'élevaient les montagnes couvertes de fprêts sombres. Dans l'intervalle, la plaipo, richement cultivée;, était entrecoupée de nombreuses aidées ; et, d^ loin en loin, une pagode, assise entre son étang et son bosquet de tamariniers, montrait ses toits ornés, et faisait entendre Ip cQmbou de ses brames.

Un jour que Tollar passait, au pas de son cheval, devant un de pes temples, un cavalier sortit tout à coup du petit bois qui longeait le phemin, et l'aborda en lui adressant les souhaits de bonheur qui accompagnent le salut indien.

C'était un homme de moyen âge, aux vêtements gros-" siers, à la peau ridée par le soleil ; et sans les trois raies de son front qui annonçaiept un adorateur de Yichnou, on l'eût pris pour un de ces bohémiens de l'Inde, connus sous le nom de mahométans zinganes.

Ses manières mêmes eussent pu confirmer ce soupçon . Il était gai, causeur, et tous ses mouvements indiquaient une résolution singulière. Son cheval, vif comme lui, quoique maigre et petit, n'avaitpour tputliOTais qu'une

260 PBliDAMT LÀ MOISSON.

corde et un vieux tapis. Sur la croupe était attaché un paquet peu volumineux , auquel pendait une gourde d'arrak.

Le nouveau venu se familiarisa bientôt avec Tollar, auquel il apprit qu'il se nommait Lantou , et qu'il se rendait à Patna pour un pèlerinage ; il ne tarda pas à apprendre également ce qu'était le jeune homme, et où il allait. Tout en l'interrogeant, il tournait autour de lui, semblait soupeser de l'œil son bagage et estimer sa monture. Tollar commença à entrer en défiance. Il savait le pays infesté de ces bandits appelés thags^ qui suivent les voyageurs sous prétexte d'abréger la route par la causerie, et qui, au moment où ils s'y attendent le moins, leur jettent au cou un nœud coulant, les renversent de cheval et les dépouillent. Pour comble d'embarras, le jour allait tomber. Ils étaient encore loin du tchaouvadi où l'on pouvait s'arrêter, et une partie du cheniin devait nécessairement se faire de nuit en compagnie de Lantou, dont les allures devenaient de plus en plus inquiétantes.

Le jeune Indien ne savait à quoi se déterminer, lorsqu'un grand bruit de voix et de chevaux arriva tout à coup jusqu'à lui. Espérant que ce pourrait être une ca-. ravane, il pressa le pas de son poney, tourna un fourré, et arriva devant un campement de cipayes.

Tout le monde sait que l'on donne ce nom aux Indiens enrégimentés par la Compagnie, qui n'a presque point d'autre armée. Les cipayes, armés a l'européenne, exercés d'après notre tactique et commandés par des officiers

TOLLAR L INDIEN. â64

anglais, ont cependant un aspect particulier qui leur ôte toute ressemblance avec nos soldats. Malgré leurs habits rouges à revers jaunes pour les cavaliers, et à brandebourgs blancs pour les fantassins, il y a dans leurs coiffures de carton entourées d'un turban , dans leurs pantalons ne descendant que jusqu'aux genoux , dans leur allure surtout, quelque chose de barbare qui révèle leur origine. On sent que cette armée ne porte point ses armes et ne suit .pas son instinct. Elle a appris notre art militaire, mais elle ne le sent pas ; ce sont des machines de guerre montées à l'européenne plutôt que des soldats européens. Il y a d'ailleurs dans la constitution même de ces corps un empêchement à ce qu'ils puissent jamais prendre Tesprit militaire de notre armée: tous sont mariés, et se font suivre de leurs femmes et de leurs enfants ; chaque cavalier a, de plus, deux palefreniers, le cavallairey qui soigne son cheval et lui fait cuire des lentilles, et Yherbaire, chargé d'aller chercher l'herbe qu'il doit arracher brin à brin.

Le détachement rencontré par ToUar était composé de vingt cavaliers , qui, avec leurs familles et leurs serviteurs, formaient une troupe de plus de cent personnes. Le jeune Indien témoigna Tintention de passer la nuit dans ce bivouac, malgré les sollicitations de son compagnon qui voulait le faire poursuivre jusqu'à un tchaou- ^'fldî, encore éloigné de quelques milles. Lantou, voyant qu'il débridait son poney, parut hésiter s'il resterait; roais il se décida enfin à le quitter, et continua brusque-

ï»eni son chemin sans prendre congé.

36â PENDANT LA MOISSON.

Tollar rapartit le lendemain, et atteignit, sans nouvelle rencontre, la résidence d'été, où miss Eva était déjà arrivée avec son père, et oi| il reprit ses occupations habituelles. '

L'une des plus ordinaires, lorsque M. Dumfries ne remployait point à copier des manuscrits, était la recherche des oiseaux destinés à la volière de miss Eva. Tollar parcourait, dans ce but, les rives du Gange et les forêts , s'exposant à la rencontre des crocodiles, des tigres et des boas, sans autre arme qu'un poignard malais caché dans sa ceinture.

Uu matin que le docteur attendait quelques amis et ne pouvait lui préparer de travail, il descendit jusqu'au fleuve qui baignait les murs du jardin, et, montant dans un massouli ' léger dont il se servait pour ses excursions, il gagna un point de l'autre rive qu'il n'avait pas encore visité. Miss Eva était souffrante depuis quelques jours, et le jeune Indien en cherchait plus ardemment tout ce qui pouvait lui plaire et la distraire de son mal.

Après avoir attaché sa barque d'écorce au rivage, il traversa les fourrés de roseaux qui le bordaient, et arriva à la forêt qu'il avait aperçue de l'autre rive. Elle était presque entièrement composée de tecks ou de pounas, dont le feuillage formait une sorte de dôme gigantesque. Au-dessous s'étendaient de longues voûtes sombres, entrecoupées de clairières fleuries.

Tollar s'enfonça sous ces arcades ombreuses avec une

i ' Bateau d*écorce,

TOLLAR LIIIDIEN. 263

3orte d'hésitation. Mille rumeurs étranges bruissaient autour de lui. A chaque instant une antilope, un cerf ou un taureau sauvage, effrayé de son approche, bondissait dans Tombre et s'enfuyait vers les lieux les plus touffus. Le jeune Indien s'aperçut bientôt qu'il avait eu tort de s'engager sous ces ombrages , et que ses recherches y seraient inutiles. Les arbres étaient si élevés qu'une balle de mousquet n'eût pu eu atteindre le sommet, et les jehants des oiseaux qui y avaient déposé leurs œufs n'arrivaient que confus et affaiblis, cpmme s'ils lussent venus des nuages. Il chercha, en conséquence, à retourner en arrière ; mais les traces de ses pas étaient déjà /effacées surTherbe fine de la forêt. Il s'égara au milieu des mille routes qui s'entre-croisaient, crut se reconnaîtra , s'égara de nouveau , et finit par perdre toute direction.

Les heures s'écoulèrent en vaines recherches pour trouver une issue. Le jour allait baisser; la fatigue et la faim commençaient à se faire sentir : Tollar pomprit que s'il ne réussissait point à regagner Ip Gange il était perdu. Cherchant donc à s'orienter sur les rayons du soleil couchant, il fit un dernier effort, poursuivit sa route à travers tpus les obstacles, et arriva enfin à la lisière de la forêt.

Mais ses forces étaient con^plétement épuisées ; il fut obligé de se laisser tomber à terre, et y resta quelque temps dans un état de laqgueur qui ressemblait à un /évanouissement.

Cependant le vent frais qui venait du fleuve finit par le

raiûmer ; il redressa la tête et chercha à se reconnaître. A sa droite se trouvait le fourré de roseaux qu'il avait traversé le matin ; à sa gauche, une pagode , et devant, le fleuve, sur lequel flottait une grande barque dont on carguait les voiles. Cette vue lui rappela le massouli qu'il avait laissé attaché au rivage. Il allait se relever pour le rejoindre, lorsqu'un bruit de voix, qui retentit à quelques pas, Tarrëta. Deux hommes venaient d'arriver aux bords de Tétang de la pagode, et ToUar, qui n'était séparé d'eux que par la touffe de roseaux qui le cachait, crut les entendre prononcer le nom du docteur Dumfries. Etonné, il se souleva sur ses genoux, écarta doucement les roseaux, et resta stupéfait à la vue du tadin Kallu et de l'aventurier Lantou. Celui-ci parlait vivement, selon son habitude, et semblait adresser au fakir une prière pressante.

— Songe à la récompense que tu as reçue de moi , disait-il au tadin ; il y avait en argent et en pierres précieuses de quoite rendre riche pour le reste de tes jours.

— Et penses-tu que je ne Taie point gagnée? répliqua Kallu avec emphase. J'ai visité pour toi le lotus dn monde, Bénarès, bâtie sur la pointe du trident de Chiva, et j'ai fait neuf fois le tour de son temple en mesurant l'espace avec ma poitrine; j'ai assisté ^à la fêle de Kali, un fer rouge dans chaque main, et la langue percée d'un poignard; enfin, je me suis fait enterrer jusqu'à la ceinture au grand herdouar • d'Ellora : je suis resté là trois jours,

» Fête.

TOLLAR L IKDIEN. "^65

u'ayaDt d'autre défense contre les oiseaux du ciel que le mouvement de mes paupières;

— C'est bien, interrompit Lantou d'un air satisfait, de telles pénitences doivent expier tout mon passé ; mais j'en veux une qui puisse racheter le présent.

— Tu persistes donc dans ton projet?

— Plus que jamais. Toutes mes précautions sont prises : j'ai avec moi, dans cette barque, trente lascars bien armés, et les serviteurs de l'Anglais sont h la fête

^ de Mourchedabad ; il n'y a à la résidence que des femmes qui prendront la fuite.

• — Et quand comptes-tu attaquer sa demeure?

— Dès qu'il fera nuit.

— Les portes seront fermées.

— J'ai un plan...

Ici ToUar cessa d'entendre > les deux interlocuteurs s'étaient remis à marcher, et s'éloignèrent.

Mais ce qu'il avait appris était suffisant. En toute autre occasion, il eût regardé la rencontre de Kallu comme un bienfait du CieU et n'eût songé qu'à obtenir de lui les révélations annoncées par sa mère ; cette fois, il n'y pensa même pas : le danger que courait le docteur, et surtout miss Eva, Tabsorba tout entier. Il se releva vivement, se glissa avec précaution au milieu du fourré des roseaux, et tâcha de gagner le fleuve sans être aperçu.

Il fut assez heureux pour arriver à l'endroit même où il avait débarqué le matin, et pour y retrouver son massouli. Cependant, comme il était en vue des pirates et qu'il craignait d'éveiller leur défiance, il affecta de ne

966 PENDANT LA SOISSON.

montrer aueun empressement, et détacha sa barque du rivage avec une espèce de nonchalance indifférente. Mais au moment où il allait pousser au large, une voix forte rappela, le massouH fléchit sous le poids d'un nouveau passager, et il se trouva en face de Lantou, qui venait de saisir un des avirons.

Son premier mouvement Ait de reculer en portant la main à son poignard malais.

— Eh bien 1 s'écria le pirate avec un éclat de rire , est-ce que tu ne reconnais pas tes anciens compagnons de route?

— Parfaitement, balbutia ToUar, comprenant aussitôt qu'il fallait avoir Tair de tout ignorer.

— J*espère que tu n'as pas oublié notre rencontre sur le chemin de Calcutta?

— Ni notre brusque séparation au campement des cipayes.

— Âh! oui, reprit Lantou, qui sentit le besoin de s'excuser ; j'étais irrité de ton obstination ; mais, où vas tu maintenant?

— Chez mon maître.

— De l'autre côté du fleuve... Alors nous passerons ensemble.

Il s'assit, à ces mots, près du jeune Indien, et se mit à ramer.

Il y eut un assez long silence. Tollar observait le pirate, dont il cherchait à deviner les intentions ; celui-ci 3^ tourna tout à coup vers le jeune homme :

— Tu ne sais poiutoù je vais?demanda-t-il gaiement.

TOLLAR LlUDIBN. 267

— Non, répondit TolUr.

— Chez ton maître.

— Toi?

— Je sais qu'il a besoin d'un cornac pour ses éléphants.

— Et ti} viens t' offrir î

— Oui.

— Je doute que le docteur t'engage sans te connaître.

— Il ne refusera pas, du moins, de m'essayer, fit observer Lanlou, et je n'en demande pas davantage.

ToUar comprit que le pirate voulait seulement s'introduire dans la demeure du docteur afin de la livrer à ses complices ; c'était là sans doute le plan qu'il avait confié au tadin, et dont le jeune homme n'avait pu entendre la révélation ; mais un heureux hasard avait mis celui-ci à. même de faire tourner contre Lantou son propre stratagème ; il résolut d'en profiter.

Le massouli venait d'aborder. Tollar en retira les avirons, conduisit son compagnon à la résidence, et le laissa dans une des salles basses en lui recommandant de l'attendre.

Il courut aussitôt à l'appartement du docteur , et apprit qu'il était parti avec seshôtes pour la ville voisine, d'où il ne devait revenir que le lendemain. Il descendit rapidement aux salles de service ; mais les domestiques indiens qui n'avaient point été.emmenés par leur maître avaient profité de son absence pour prendre un congé : il trouva seulement quelques servantes qui lui annon-

cèrent que miss Eva était plus soufFrante et venait de se mettre au lit.

Tollar désespéré ne savait à quoi se décider, lorsque deux des pions^ rentrèrent. Il leur raconta rapidement ce qui lui était arrivé, leur expliqua ce qu'il fallait faire ; puis tous trois entrèrent dans la salle d'attente où se trouvait Lantou, le saisirent et le garrottèrent.

Un d'eux monta aussitôt à cheval pour avertir le docteur , tandis que Tautre gagnait la terrasse afin de faire sentinelle, et que Tollar gardait le prisonnier.

La nuit était venue, une de ces belles nuits de VInde, égayées de douces lueurs et rafraîchies par un vent embaumé. La barque des pirates était toujours à la même place, silencieuse et immobile ; aucun bruit ne s'élevait de la campagne , et tout semblait calme dans la résidence d'été.

Lantou, garrotté à Timproviste, comme nous l'avons raconté plus haut, avait d'abord voulu protester; mais quelques mots de Tollar lui firent comprendre que son projet était découvert, et il se tut jusqu'à ce que le jeune homme se trouvât seul avec lui. Tournant alors de son côté un regard farouche :

— Tu crois être sauvé, lui dit-il ; mais ne te réjouis pas trop d'avoir pris un^des tigres au piège, 6ar les autres ne sont pas loin.

— Je le sais, répondit Tollar : aussi ai-je envoyé cher-

TOLLAR l'indien. ^9

cher du renfort ; et nous serons bientôt en état d'aller les attaquer jusque dans leur tanière.

— Vous n'en aurez pas le temps.

— Pourquoi cela ?

— Tonmaîtrenepeutarriver ici qu'aumilieu delà nuit;

— Eh bien?

— Dans quelques^ instants, la résidence sera en notre pouvoir.

— C'est ce qu'il faudra voir !

— C'est ce que tu verras tout à l'heure ; et aloirs, malheur à qui m'a trahi !

ToUar haussa les épaules.

— Tu voudrais m'effrayer, dit-il, mais pense plutôt à toi, Lantou; car, quoi qu'il arrive, tu es entre mes mains un otage et une sauvegarde. Si tes compagnons osent pénétrer ici, ils ne te retrouveront pas vivant.

Lautou regarda le jeune homme : ses traits avaient une' expression de fermeté résolue qui le frappa. Il y eut une pause.

— Et quelle récompense espères-tu pour cette fidélité à ton maître? demanda enfin le pirate.

— Aucune autre que sa recoimaissance, répondit ToUar.

— Eh bien ! moi je te propose la richesse, reprit vivement Lantou ; dénoue ces liens, fuis avec nous, et la moitié du butin est à toi seul.

ToUar sourit dédaigneusement.

— Songe à l'avoir, avant de parler de son partage, dii-il. •

— Veux-tu davantage?

— Silence ! interrompit le Jeune Indien qui prêtait l'oreille depuis un instant, et qui s'approcha de la fenêtre.

— Ainsi tu refuses! cria Lantou avec rage, tu veux nae livrer? Ahl si je n'avais pas été surpris, s'il me restait une arme, si je pouvais...

Il s'interrompit tout à coup. Son gardien était penché sur le balcon de la galerie, et prêtait l'oreille ; mais à un mouvement qui se fit derrière lui il tourna la tête : le pirate avait réussi à débarrasser une de ses mains.

ToUar s'élança pour le retenir, et une lutte acharnée s'engagea. Lantou avait saisi le jeune homme du bras qui se trouvait libre, et s'efforçait de l'étouffer dans une étreinte désespérée; mais ToUar, remplaçant la force par la souplesse, réussit à se dégager, et il se rejeta en arrière , laissant dans la main de son adversaire une partie de son pagne avec le cordon de soie qui retenait à son cou la demi-roupie d'or.

A la vue de celle-ci, Lantou poussa un cri et demeura immobile.

— Arrête 1 dit-jl à ToUar qui avait levé son poignard ; , arrête et réponds!... qui t'a donné cette pièce d'or?

— Que t'importe?

— Réponds, malheureux, il la faut... Irrady...

— Tu àais le nom de ma mère ! s'écria ToUar stupéfait.

Lantou le regarda les yeux étincelants.

— Ta mère ! répéta-t-U; c'est donc vrai?... Où esteUe maintenant? »

TOLLAR l'indien. 271

— Morte.

— Que dis-tu?

— Morte il y a six ans, sur la route de Calcutta où elle se rendait.

— Et où je l'attendais.

— Toil

— Dans une aidée que devait lui indiquer le tadin Kallu.

— En feffet.

— Et c'était pour l'en avertir que je lui avais envoyé cette moitié de roupie.

— Se peut-il?

— Regarde ! regarde 1

Il fouillait dans son pagne, et montra un second fragment qui, rapproché du premier, complétait la pièce d'or.

— Ainsi, c'était toi que ma mère cherchait I reprit Tollar saisi ; mais qui es-tu donc alors?

— Ne Tas-tu pas deviné? je suis... ton père.

Le cri que poussa le jeune Indien fut un mélange de surprise, de doute et de terreur. Il demeura un instant comme pétrifié devant le pirate qui lui tendait la main ; mais les paroles de celui-ci l'arrachèrent à ce saisissement, en lui rappelant tous les souvenirs du passé de manière à ne permettre aucun doute. Eperdu, il se hâta de dénouer les liens du captif, qui se releva d'un bond.

— Irrady .morte! répéta-t^ en parcourant la galerie avec agitation; Brahma a été bon pour elle... Maintenant, sans doute, elle jouit du bonheur que lui a gagné

^1^ PENDANT LA SiOISSON.

son expiation. Mais toi, tu es vivant, je t'ai retrouvé; j'ai un fils!

Il avait entraîné ToUar près de la lampe, et le regardait avec un égarement mêlé de douleur et de joie ; le jeune Indien restait troublé et balbutiant.

— Oui, c'est lui, reprit Lantou comme s'il se parlait à lui-même; mais dans quel état! serviteur d'un étranger, vivant du travail de ses mains ! Ah ! ton esclavage ne durera pas plus longtemps. Cette nuit commencera une nouvelle existence pour toi; demain tu seras libre et riche.

— Moi? dit ToUar étonné.

— Oui, enfant. Ils m'avaient enlevé tout ce que je possédais; mais depuis deux années, j'ai su retrouver plus de biens que je n'en avals perdu.

— Et par quel moyen? demanda Tollar avec horreur; par le pillage et le meurtre.

— Je les ai rachetés, interrompit rapidement Lantou ; le tadin a accompli à mon intention les plus saints pèlerinages, et ses dévotions m*Qnt purifié. Sois donc sans crainte, et songe seulement à profiter de ce que j'ai acquis. Cette nuit est heureuse entre toutes ; car, outre que je t*ai retrouvé, elle peut doubler notre richesse.

— Non, dit rapidement Tollar, vous renoncerez à votre projet.

— Moi épargner un étranger, un mangeur de vaches ■, quand j'ai été sans merci pour les vrais croyants! tu ne peux Tespérer.

1 Nom que le9 Indiens donnent aux Européens.

TOLLAR l'indien. 273

— Je VOUS en conjure...

— Tais-toi! interrompit Lantou qui s'était approché de la fenêtre et fit entendre un cri particulier auquel on répondit du dehors^

— Ils sont là! s'écria Tollar en tressaillant.

— Ils n'attendaient que le signal.

— Mais songez que le docteur est prévenu...

— Il arrivera trop tard.

— Vous serez poursuivis...

— Nous avons les moyens de fuir...

— Reconnus

— Mes compagnons ne laisseront derrière eux rien de vivant.

— Dieu !

— C'est une loi à laquelle je dois me soumettre moimême... Tiens-toi doncprès de moi, cai* voici les lascars.

— Ah ! il faudra d'abord qu'ils forcent les portes.

— Ils n'en auront pas besoin ; regarde.

Tollar avança la tête hors de la fenêtre, et aperçut une colonne de flammes qui s'élevait des édifices inférieurs. Il ne put retenirnin cri.

— Le feu est notre meilleur ami, fit observer Lantou tranquillement; il nous ouvre le chemin.

Et se penchant à la fenêtre :

— Par la galerie, compagnons, ajouta-t-il, vite) vite !

Tout h coup, Tollar aperçut une douzaine d'hommes armés qui montaient à l'aide des colonnes conduisant à la galerie voisine. Le souvenir d'Eva traversa sa pensée

i74 PENDANT LÀ MOISSON.

comme un éclair; c'était là qu'elle habitait ! Il s'élança vers la porte , trafersa en courant les corridors qu'il connaissait, et arriva à l'appartement de la jeune fille, qu'il trouva évanouie entre les mains de sed femmes.

Toute hésitation pouvait lui coûter la vie. Il écarta brusquement celles-ci, enleva miss Dumfries dans ses bras, et se précipita vers la galerie opposée à celle que les pirates avaient escaladée; mais comme il en atteignait Textrémité, les flammes lui barrèrent le passage. Il voulut revenir sur ses pas; les clameurs des lascars le forcèrent à chercher une troisième issue, d'où il fut de nouveau repoussé par l'incendie. Ainsi cerné par le feu et par les pirates, il erra éperdu de corridor en corridor , voyant à chaque instant se resserrer l'espace qu'il pouvait parcourir. Il allait enfin se précipiter à travers les flammes, presque sans espoir de salut, lorsque des cris mêlés de coups de feu se firent entendre. Une troupe d'hommes venait d'attaquer l'entrée occupée par les lascars, et le jeune Indien reconnut le docteur à leur tête.

Ce secours inespéré lui ôta toute incertitude. Enveloppant Eva dans ses bras de manière à lui servir de bouclier, il se précipita à la rencontre de ses libérateurs.

Les pirates s'étaient dispersés , fuyant chacun par l'issue la plus prochaine. Tollar entendait déjà la voix du docteur Dumfries appelant sa fille; il l'apercevait de loin, lorsqu'une ombre passa brusquement près de lui,

TOLLAR L iriDlBN. 275

et âu même instant, il iie sentit frappé au-dessous de Tépaule. Il se détourna; une lueur d'incendie éclaira ' le visage de Lantou, qui le reconnut et recula égaré.

Dans ce moment le docteur Dumfries; qui venait de paraître à la porte delà salle, s'élança vers sa fille. En la voyant évanouie et sanglante^ il s'arrêta avec un cri; mais ToUar le rassura du geste, et, déposant dans ses bras la jeunie fille :

— Nfe crains rien , maître, balbutia-t-il , c'est mou sang.

Et il tomba aux pieds du docteur.

Le lendemain, le tadin Kallu et le chef de pirates Lantou se trouvaient encore réunis dans une des anses les plus solitaires du Gange, à quelques milles au-dessous de la résidence d'été du docteur Dumfries. A leurs pieds était un cadavre qui, livré aux eaux sacrées du fleuve, selon.l'usage indien, venait d'être apporté là. Ce cadavre était celui de Tollar, le sauveur de miss Eva.

Au loin apparaissait encore la barque montée par les lascars, qui descendait rapidement le Gange.

— Ainsi tu as pris congé de tes compagnons? dit Kallu après un assez long silence.

Lantou fit un signe aftirmatif.

. — Et quels sont tes projets?

— Je n'en ai plus.

i76 PENDANT LA MOISSON

— Tu es donc décidé à jouir désormais tranquille- ' ment de ce que tu as acquis ?

Lantou lui jeta un regard farouche.

— Ce que j'ai acquis est entre tes mains et entre celles des hommes qui sont partis , répondit-il.

— Tu n'as rien gardé?

— A quoi bon ? Penses-tu que je veuille aller habiter quelqu'une de vos villes , au risque d'être reconnu et de me voir appliquer les lois de Manou? Vivre ainsi toujours sous la menace, ce serait mourir chaque jour.

— Tu t'en effrayais moins autrefois.

— Parce qu'autrefois je comptais sur Irrady et sur mon fils, dit Lantou d'une voix sourde; mais maintenant je suis seul, mes entreprises ne peuvent plus profiter à personne : aussi je veux en finir.

En achevant ces mots, il se baissa, et, prenant plusieurs vases de terre réunis par une corde de coton, il se les attacha au cou. Le fakir le regarda faire sans remuer. '

— Tu as, au moins, bien accompli hier pour moi la pénitence promise? demanda encore le pirate.

Kallu fit un signe affirmatif.

— Alors je n'ai rien à craindre du jugement de Para- Brahma, reprit Lantou, et je puis me présenter à sa justice. Un brame m'a rasé ce matin sur le bord de la barque, et m'a répété que chacun de mes cheveux qu'il laissait tomber dans le fleuve m'assurait mille années de paradis. levais les réclamer à la Trimorli,

TOLLAR l'indien. 277

A ces mois, il traîna le cadavre de son fils jusqu'à un petit promontoire , l'embrassa étroitement, et se précipita avec lui dans le fleuve * .

^ Ces suicides soDt fréquents. En mourant dans le Gange , les Indiens croient assurer leur félicilé future. Les vases de terre qu*ils s'atlachent autour du cou, se remplissant d'eau dès qu'ils sont dans le tlcuvc, les aident à se noyer plus vite et plus sûrement.

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