‹ Pendant la moissonChapitre 4 sur 5 · QUATRIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

QUATRIÈME RÉCIT

On était aux derniers jours du mois d*août, et le beau fleuve de la Sanaga, grossi par les pluies des mois pré* cédents, commençait à rentrer dans son lit\ On voyait

1 Les pluies commeDcent dans la Sénégambie vers la fin de mai, et durent jusqu'en juin. Les eaux delaSanaga (ou Sénégal) grandissent alors jusqu*en août, puis diminuent jusqu'en sep* tembre.

i7S PENDANT LÀ MOISSON.

les campagnes, qui venaient de sortir des eaux, couvertes encore d'un limon humide. Les troupeaux, précédemment chassés sur les montagnes par Tinondation, redescendaient au fleuve de toutes parts, et les éléphants se montraient par troupes à la lisière des bois, poussant leurs cris sauvages, et brisant, avec leurs trompes, les tiges des jeunes palmiers.

Quant à la végétation, elle était dans toute sa splendeur. Les ébéniers, les mahots et les apes, chargés de singes ou d'oiseaux, formaient, le long du fleuve, une sorte de bordure mouvante que diapraient des fleurs gigantesques. Au loin s'étendaient des prairies dont l'herbe était si haute, qu'un homme à cheval y eût disparu tout entier. Çà et là quelques villages entourés de palissades montraient leurs toits pointus, couverts de feuilles de balisier, et des ahnadies, à voiles de coton, descendaient les affluents de la Sanaga, se dirigeant toutes vers une sorte de baie qu'annonçaient de loin deux potences auxquelles étaient suspendues des calebasses de différentes grosseurs.

La venait de s'établir un de ces marchés improvisés parles nègres, loin des comptoirs français, pour la troque de rivoire, de la gomme, de l'or et des esclaves. Une grande barque pontée, d'environ cent tonneaux, sd tenait à l'ancre vers le milieu du fleuve, avec le pavillon blanc à son pic. Elle était commandée par le capitaine Jean Lescot, de Dieppe, qui avait acheté de la Compagnie du Sénégal » le droit de commercer jusqu'à Mau-

' Compagnie composée de marchands de Rouen, à laquelle

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kanet. Obligé de laisser à Saint-LQuis son navire, qui n'eût pu remonter la Sanaga^ il avait fait construire cette grande barque avec laquelle il était parvenu jusqu'à Tembouchure de la rivière Fatmé, où il avait ouvert la troqu£[ avec les Yalofs, les Foulis et les Mandingos.

Les marchands de Tintérieur, avertis de sa présence, étaient arrivés, les uns avec des troupes d'esclaves liés deux k deux par une corde de cuir, et portant sur la tête une dent d'élépbant ; d'autres avec des chartieaux chargés de gomme ou de bomba (bois de santal); d'autres enfin avec des ânes portant, dans de doubles mannequins, des fruits, du vin de palme et du maïs.

Jean Lescot compléta ainsi son chargement en peu de jours, et déclara qu'il n'échangerait plus de marchandises que contre du ghingan ou poudre d'or. Il se rendit , en conséquence, chez le chef des villages voisins pour lui apnoncer sa résolution, laissant le canot qui l'avait mené à terre sous la garde de deux matelots et d'un vieux chirurgien nommé JoUard.

Celui-ci n'avait quitté le fort de Saint-Louis, où il exerçait habituellement ses fonctions, que dans l'intérêt de la science et pour compléter la flore africaine^ à laquelle il travaillait depuis dix années. C'était un de ces philosophes pratiques auxquels l'étude silencieuse de la nature a donné la foi naïve des enfants et la sérénité des saints ; âme si simple et si ouverte, qu'aucune mau-

élait accordé le privilège exclusif du commerce d^Afrique.

vaise inclination n'eût trouvé à s'y cacher. Lorsque le capitaine fut parti, il s'apprêta également à quitter le canot, sa boite â*herboriste sur une épaule, et une faucille à la main.

— Vous allez donc encore faire votre provision de foin, père Consolation ? dit le plus âgé des matelots, en riant.

Ce nom de père Consolation avait été donné au vieux chirurgien par les malades, à cause de sa douceur affectueuse et encourageante. Il frappa amicalement sur le bras du marin, en lui disant :

— Cela t'étonne, Etienne Riou, tu n'es pas venu ici, toi, pour chercher des simples, n'est-ce pas?

— Ma foi non ! répliqua le second matelot ; mon cousin et moi, nous préférons la troque à la botanique, comme vous appelez votre affaire.

Le chirurgien secoua la tête.

— J'ai même peur que vous n'aimiez trop le commerce, reprit-il.

— Comment cela?

— N'oubliez point que votre capitaine a seul droit de faire ici la troque...

— Bah ! interrompit Michel Loriol, il n'y a que les curés qui y regardent de si près ; et, en définitive, de pauvres diables peuventi bien ramasser les croûtes quand les maîtres ont mangé.

— Oui, dit JoUard; mais, après la croûte, on prend la miche entière. Une fois la règle enfreinte, rien u'arrôte plus, et, si vous admettez le diable dans votre an-

tichambre, il sera bientôt maître de toute la maison.

Il partit à ces mots; Etienne haussa les épaules, et dit ironiquement :

— Le père Consolation a toujours quelque principe k vous appliquer ainsi sur la conscience en guise d'onguent; mais on ne fait pas la troque depuis si longtemps sans savoir se conduire.

Il y avait, en effet, près de dix années qu'Etienne Riou naviguait pour le commerce d'Afrique avec Michel Loriol, et tous deux connaissaient assez bien les différents langages des tribus nègres de la Sanaga pour . servir d'interprètes. Nés en Normandie dans le même village et parents à un degré éloigné, ils ne s'étaient presque point quittés depuis leur enfance. Il était résulté de cette communauté d'existence une communauté de principes qui les avait associés dans toutes leurs actions. Bien que chacun se préférât ouvertement h l'an* tre> ils étaient habitués à atteler de front leurs deux égoïsmes; ils se trouvaient à l'aise ensemble, par cela seul qu'ils se connaissaient bien ; il n'y avait pas entre eux sympathie de cœur, mais leurs vices se comprenaient.

Tous deux étaient demeurés dans le canot, appuyés sur leurs avirons et regardant avec indifférence les eaux du fleuve qu'entr'ouvrait, par instants, la ,^te monstrueuse d'un hippopotame. Dans ce moment, une troupe de Maudingos parut à l'autre extrémité de la baie.

A la vue du canot, elle s'arrêta sous un bouquet de palmiers, et un seul nègre s'avança vers les matelots.

J8â PENDANT LA MOISSON.

SsLJuba (haut-de-chausses) de six aunes de tour, et les anneaux de corail qui ornaient ses jambes et ses bras, le faisaient aisément reconnaître pour un riche marchand habitué à commercer avec les navires. Ses cheveux, mêlés de verroteries, étaient longs de six pouces, ce qui est chez les nègres de la côte d'Afrique un grand signe d'élégance, et il portait à la ceinture un trousseau de clefs comme marque de son opulence.

Il s'avança jusqu'au canot, la zagaie sur Tépaule, et annonça aux deux marins qu'il arrivait avec des marchandises de troque.

— Nous n'en avons que faire, répondit Loriol.

— Mes gens, reprit le Mandingo , apportent des barrys* qui savent piler le grain, puiser de Teau et tour» ner la broche.

— Tu peux offrir tes singes à Horrei, dit Etienne; nous ne nous embarrassons point de pareille vermine.

•— J'ai aussi des biens secs '.

— Notre barque est chargée jusqu'aux écoutilles. Le nègre parut déconcerté; cependant, après un silence, il s'approcha des matelots.

— Peut-être le capitaine aimerait-il mieux àixghingan? dit-il.

— En aurais-tu, par hasard? demandèrent-ils vivement.

1 Grands singes que Ton dresse au service.

s Nom donné, dans le commerce de troque, à l'ivoire et à la gomme.

LA TROQUE. iS3

Le Mandingo tira de son sein un sac de cuir qu'il entr'ouvrit avec précaution : il était plein de poudre d'or.

— Le capitaine ne refusera pas des chefs d'argent ' en échange d'une pareille marchandise, fit observer le nègre.

— Le capitaine, dit Etienne, ne reviendra pas de longtemps.

— J'attendrai.

Riou et Loriol se regardèrent; l'occasion était trop favorable pour la laisser échapper. Après un court silence, Michel dit :

— Est-ce là tout ce que tu as de poudre d'or?

— Tout, répliqua le Mandingo.

— Alors nous pouvons te Tacheter.

^— Je préfère attendre le capitaine.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'il m'en donnera un meilleur prix.

— Veux-tu voir ce que nous t'offrons ?

— Soit.

Ils rentrèrent dans le canot qu'ils avaient quitté, et tirèrent du coffre établi sous le banc une petite caisse qui s'y trouvait cachée.

Elle était pleine de marchandises d'étape dont ils avaient fait secrètement pacotille en quittant Dieppe. C'étaient des colliers de cristal, des dollars à l'aigle

^ Nom donné, dans le commerce d'Afrique, à certains objets d*élite.

déployée, des grelots , des sifflets argentés, et des cahiers de papier.

Tous ces objets furent étalés par eux avec une sorte d'emphase,* et le marché s'engagea. Le nègre, qui semblait fasciné par la vue des chefs d'argent, allait de l'un à l'autre, voulant tout avoir. Enfin, après de longs débats, l'échange fut conclu, et le Mandingo venait de livrer le sac de ghingan, lorsqu'un nouveau personnage parut tout h coup au détour du chemin.

A son aspect, les deux matelots tressaillirent et refermèrent vivement le coffret ; mais le capitaine Lescot (car c'était lui) avait tout vu, et s'écria :

— Vivat ! mes gars ! il paraît qu'on fait du commerce 'ici !

Comment donc! ajouta-t-il en s' approchant et apercevant le sac du Mandingo, de la poudre d'or !... C'est la première que je vois depuis mon arrivée ! Combien avez-vous acheté, mes agneaux, le droit de commercer sur la Sanaga?

— Pardon, capitaine, balbutia Loriol; nous avons cru... il nous a semblé...

— Que tu avais le droit de me faire concurrence, n'est-ce pas î Te rappelles-tu les termes de ton engagement, drôle?

— Oui, capitaine.

— Et le premier article ne renferme-t-il point la défense formelle de faire la troque pour ton compte ?

Michel baissa la tête sans répondre.

— Je pourrais te ftiire payer ta friponnerie par une

cale* dans le fleuve, ou quelques tours de bouline^ sur le pont ; mais je suis bon prince ; j'aime mieux croire que tu as fait le commerce pour moi et dans mes intérêts. En conséquence, ajouta Lescot, qui arracha à Etienne le sac de ghingan, je reprends mon bien.

Riou voulut réclamer ; mais le capitaine lui imposa silence d'un geste menaçant.

— Pas de mots, loffia^, s'écria-t-il brusquement, ou gare à votre cuir! Quant à toi, boule de neige, pour l'apprendre à ne point faire la troque avec mes matelots, je ne te prendrai aucune marchandise.

Comme il achevait, Jollard parut, et Tavertit que le chef des villages Tattendait derrière le coteau avec une cinquantaine de nègres^ réunis pour une chasse d'éléphants. Lescot remercia le chirurgien, et, après avoir durement averti les deux matelots de l'attendre, il repartit pour rejoindre les chasseurs.

A peine les cousins se trouvèrent-ils seuls qu'ils s'abandonnèrent à toute leur colère.

— Ainsi il nous emporte notre poudre d'or! s'écria Etienne.

' Supplice qui coiisisle à plonger le patient plusieurs fois dans Peau.

* Supplice qui consiste â courir d^un bout du pont à Tautre, entre deux rangs de matelots qui vous frappent de coups de corde.

' Terme injurieux parmi les marins.

— Et sans nous rembourser nos marchandises encore ! ajouta Michel exaspéré.

— Je vous avais avertis, objecta doucement Jollard.

— Au diable les avertissements ! murmura Riou. Que je sois pendu si je ne me venge du brigand !

— Je jure de ne pas perdre mes dents à son service.

— Ni moi.

— Et, à la première occasion, je laisse sa patache en panne.

— Et nous filons notre nœud.

— Vous ne ferez point cela, mes amis, dit le vieux chirurgien, car ce serait manquer à vos engagements.

Les deux marins firent un signe de tête sans répondre, et retournèrent au canot.

Cependant le Mandingo, désappointé par ce que venait de lui dire le capitaine Lescot, s'était assis à terre etsemità fumer. Jollard s'approcha pour considérer sa pipe, dont Fénorme foyer pouvait contenir une livre de taffio (tabac).

— Pardieu ! c'est un callot, dit-il après Tavoîr considéré un instant.

— Qu'est-ce qu un callot ? demanda Loriol.

— Rien, en apparence, qu'une tête de pipe en terre rougeâtre; mais celte terre contient une quantité d'or considérable.

— Est-ce vrai? interrompirent les deux Normands.

— J'en ai fait l'analyse.

— Vous, père Consolation?

— Ne savez-vous point que mon oncle était joaillier,

et que j'ai moi-même travaillé chez lui ?... Je me connais en métaux et en diamants au moins aussi bien qu'en mauvaises herbes, comme dit Michel.

— Ainsi, Ton pourrait extraire de Tor de ces callots ?

— Très-facilement. Je serais même curieux de savoir où ce marchand s'est procuré le sien.

— Je vais le lui demander, dit Michel.

Le Mandingo, interrogé à' ce sujet, répondit qti*il avait acheté sa pipe de voyage au pays de Bambuk. oii Ton pouvait s'en procurer sans peine pour de la verroterie. Il ajouta que cette contrée était peu éloignée et se trouvait sur la route de Tambuto.

A ce dernier nom, les deux marins firent un mouvement, et JoUard lui-même devint plus attentif.

Tambuto était alors quelque chose comme là ville d!or^ autrefois cherchée par Raleingh au pays d* Eldorado; et ce qu'on eu racontait semblait emprunté aux contes arabes. Là, disait-on, les toits étaient d'or, et des carrières de pierres précieuses se rencontraient presque à chaque pas. La Compagnie avait plusieurs fois songé a faire chercher cette cité mystérieuse ; mais le tempS; les moyens ou la volonté lui avaient tour à tour manqué. Cependant il n'était point d'aventurier qui ne tournât au moins ses désirs vers Tambuto, comme vers une nouvelle Golchide.

Aussi les yeux de Riou et de Loriol s'allumèrent-ils h la pensée qu'ils en étaient assez peu éloignés pour pouvoir y parvenir. Ils interrogèrent le Mandingo, qui leur donna les détails les plus circonstanciés sur l'itinéraire

à suivre pour arriver à la ville inconnue. On devait pour cela traverser plusieurs contrées bien peuplées et fertiles en ghingan. Le nègre leur parla surtout d*un peuple habitant le pays de Jaie ; les Arabes lui apportaient tous les ans du sel à un lien désigné, se retiraient après avoir séparé en un grand nombre de portions cette marchandise, et trouvaient, au retour, de Tor à la place de chaque tas. Il ajouta que les habitants de Jaie n'évitaient ainsi de se montrer que parce qu'ils avaient des lèvres descendant jusque sur la poitrine, et toujours près de tomber en putréfaction si ou ne les frottait de sel!!!

Les deux matelots écoutèrent tous ces récits avec une avidité crédule, et retournèrent à bord, la tête pleine des merveilles qui leur avaient été racontées. Le vieux chirurgien, dont le hamac n'était séparé des leurs que par une mince cloison, les entendit causer bas une partie de la nuit, et ne douta point qu'ils ne formassent quelque nouveau projet.

Leur mine résolue, lorsqu'ils reparurent le lendemain sur le pont, le confirma dans cette opinion.

— Vous n'avez point dormi, dit-il en s'approchant d'eux avec un sourire. '

Etienne rougit.

— Nous auriez-vous entendus? lui demanda-t-ild'un ton inquiet.

— Non, répliqua Jollard; mais, si je ne me trompe, vous parliez de choses graves .et dont peut dépendre votre avenir.

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— Juste ! père Consolation.

— Et que disiez-vous doue ?

— Nous disions que le seul moyen de foire son chemin dans la vie, comme en pleine mer, était de profiter du vent et de naviguer toujours au plus près.

— C'est aussi le moyen de faire naufrage.

— Bah ! on ne retrouve point une bonne occasion perdue; avec de Taudace tout réussit.

Le vieux chirurgien secoua la tête, et dit :

— Prenez garde! prenez garde, Riou ! Taudace sans l'instinct du devoir est comme une épée dont on a jeté le fourreau, également dangereuse pour les autres et pour nous-mêmes.

Etienne n'eut point le temps de répondre; le capitaine Lescot se rendait à terre, et l'appelait avec son cousin pour conduire le canot. Ils firent un signe d'adieu à JoUard, et partirent.

Mais^ le soir, le capitaine revint seul ; les deux matelots avaient déserté avec leurs armes et leur pacotille.

Quinze jours après leur désertion, Etienne et Michel longeaient les collines qui entrecoupent le pays entre la rivière Faimé et celle du Ghiannon. Tous deux montaient des ânes vigoureux qui portaient également leurs pacotilles soigneusement enveloppées dans des peaux de vache grossièrement préparées.

Riou, plus hardi que sou compagnon, plus avide de

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découvertes et de profit, marchait le premier, te fusil en bandoulière et des pistolets à la ceinture. Son œil semblait chercher à Vhorizon quelques-unes de ces fumées qui se dessinent sur la blancheur rosée du ciel, et annoncent l'approche d'un lieu habité.

— Rien ! raurmura-t-il après un long silence.

— Rien! répéta Loriol avec un soupir, et je tombe de besoin !... Infernal pays !

— Ne vas-tu pas te plaindre, reprit brusquement Etienne, quand tout nous réussit!

— Tout?

— Depuis que nous avons quitté ce brigand de capitaine, n'avons-nous pas déjà ramassé 50 onces de ghingan et plus de cent callots?

— Oui, mais aussi quelle vie ! dormir le plus souvent à la belle étoile, avec une douzaine de tigres ou de lions qui hurlent autour de votre chambre à coucher; manger du maïs écra;5é entre deux pierres ou de la bouillie de manioc assaisonnée de poivre vert!

— Silence ! interrompit Riou ; voici peut-être Toccasion de faire un meilleur repas, puisque Sonka ne paraît pas encore à l'horizon.

— Comment?

— Ne vois-tu pas là-bas sous l'ombre de ces bmhalos, une troupe de nègres?

— Oui, dit Michel.

— Rejoignons-les ; nous pourrons sans doute obtenir quelques rafraîchissements.

Les deux matelots se dirigèrent vers le bouquet d'ar-

bres , et recoimurent en s*approchant une famille de marabouts ; tel est le nom donné à leurs prêtres parles nègres de la Sanaga^ qui sont tous mahométans. Ces marabouts vont de village en village, enseignant la religion aux enfants, et vendant des inscriptions extraites du Coran , que les nègres renferment dans des étuis comme des talismans souverains. Chacun de ces grisgris a son influence spéciale ; car les marabouts en inventent pour tous les dangers et pour tous les désirs.

Lorsque Ribu et Loriol arrivèrent près des arbres où le prêtre noir avait établi son campement, il était occupe à faire écrire ses enfants sur de petites planchettes de bois blanc, couvertes de caractères tracés au pinceau. Plusieurs ânes attachés à des piquets broutaient à peu de distance, et des ballots étaient entassés au pied des hischalos; car le marabout fait le commerce, et plus sûrement qu'aucun autre, son caractère sacré le mettant a Tabri de toute insulte, même en temps de guerre.

A la vue des deux étrangers, le prêtre s'était levé. Michel lui souhaita mille prospérités, et lui demanda s'il pouvait lui procurer quelques provisions. Le marabout jeta un regard oblique sur le bagage qui chargeait la croupe des deux ânes.

— Les hommes de notre profession sont pauvres, répondit-il , et ont plus besoin de recevoir que de donner.

— Eh bien ! on te payera tes vivres, répliqua Etienne brusquement ; mais montre-nous ce que tu peux vendre.

Le marabout appela ses femmes, qui ouvrirent un man-

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nequin de cuir, dont elles retirèrent d'abord un quartier d'éléphant ; mais à Todeur de cette chair à demi pourrie, Michel détourna la tête avec dégoût, malgré sa faim. Il se montra aussi peu friand d'uue tranche de crocodile dont le marabout lui vantait la délicatesse. 11 s'arrêta enfin à un plat de kus-kus qui venait d'être apprêté s et a des épis de maïs rôtis sur les charbons. Les femmes du marabout servirent en outre des gourdes pleines d'une sorte de bière appelée bullo^ et quelques rayons de miel qu'elles avaient découvert dans le creux d'un sanara ». Le repas achevé, Etienne fouilla dans mie des valises pour s'acquitter envers son hôte. A la vue des marchandises, les yeux de celui-ci s'allumèrent, et il s'approcha.

— Dis donc , le curé nègre regarde notre bazar de bien près, fit observer Riou.

— Referme tout, répliqua Loriol avec intention.

Etienne voulut replacer la valise sur la croupe de ràne, elle lui échappa, et une partie de ce qu'elle contenait s'éparpilla sur le sol.

— Le Ciel te confonde ! s'écria Michel d'un ton de reproche.

— Au diable! répliqua Etienne furieux; vas-tu me faire la leçon, maintenant?

— Tout est dans la poussière.

' Ce sont des boulelles de fariue de maïs, ciiiles à la vapeur de la viande.

» Arbre dans lequel les abeilles fonl leur miel,

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— Eh bien! ramasse.

Ils se mirent, en effet, à relever leur marchandise. Le marabout s'avança avec empressement pour les aider ; mais Loriol Téloigna du geste. ,

— Va manger ion sanglet (bouillie), monsieur le curé, dit-il brusquement; nous n'avons que faire ici de toi.

Le marabout se montra presque blessé et protesta de ses bonnes intentions ; mais tout en parlant, il avançait doucement le pied jusqu'à des bracelets de corail tombés derrière une touffe d'herbe; il les saisit avec l'orteil, retira lentement la jambe en arrière, et trouva moyen d'introduire le bijou dans les plis de sa juba.

Malheureusement Etienne avait aperçu le mouvement; il se leva brusquement , saisit le marabout à bras le corps, et reprit le bracelet dans sa ceinture.

— Ah ! brigand ! s'écria-t-il, tu oses nous voler au moment où tu nous parles de ta probité !

— C'est par inadvertance , dit le nègre tranquillement.

Loriol fit un geste de menace.

— On m'avait bien dit qu'il fallait moins regarder à leurs mains qu'à leurs pieds, reprit-il. Vite, Loriol, ou ces vauriens nous pilleront jusqu'à la dernière bimbeloterie.

Michel acheva de ramasser les objets tombés, et la valise fut refermée.

— Mais le prix du repas? demanda le marabout. • — Tu t'es payé toi-même, cj^ia Michel en colère.

— Comment?

— Tu dois avoir volé autre chose que ce bfacelet.

— Rieu ! s*écria le nègre.

— Eh bien ! ce sera une leçon pour toi.

Ils étaient remontés sur leurs ânes; le nègre voulut arrêter ceux-ci par la corde de cuir qui leur servait de bride; mais Etienne le repoussa rudement. Le marabout, irrité , saisit un couteau qu'il portait à la ceinture : le matelot arma son pistolet.

— Prends garde ! boule de neige, dit-il ; tu sais qu'il n'y a pas de gris-gris contre les pouffs {armes à feu). Ne dites-vous pas qu'on ne les connaissait point du temps de Mahomet, et qu'il n'a pu mettre des talismans contre la poudre dans son Coran ? Sois donc sage et laisse-nous continuer tranquillement notre chemin.

Le nègre, qui avait déjà reculé a la vue du pistolet , lâcha la bride, mais lorsque les deux matelots se furent éloignés, il fit un geste de menace, murmura quelques mots inintelligibles et rejoignit ses femmes sous les arbres.

Nos voyageurs aperçurent enfin vers le soir la ville de Sonka; elle était composée (comme toutes celles que bâtissent les nègres sur la côte occidentale d'Afrique) de deux ou trois cents habitations dispersées sans ordre ; chacune d'elles comprenait plusieurs homhets ou cases rondes faites de roseaux et de terre rougeâtre. Une double palissade flanquée de tours en charpente défendait la ville entière contre les bêtes féroces et contre les incursions d^ ennemis.

Les deux cousins touchaient déjà aux lugans (champs

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cultivés) qui annonçaient les approches de la ville, lorsqu'un nuage de poussière s'éleva derrière eux et détourna leur attention ; c'était le sérakik ou roi du pays, qui se rendait à Sonka avec toute sa cour.

Il était à cheval, ainsi que les principaux officiers, vêtu d'une robe rouge toute garnie de queues d'éléphant, et coiffé d'un bonnet d'osier orné de cornes de bouc. Derrière lui venaient ses femmes dans des mannecLuins portés par des chameaux, puis le reste de ses gens, montés sur des ânes et sur des bœufs ; quelquesuns se tenaient même à cheval sur le dos d'esclaves nègres qu'ils faisaient galoper à la suite de la caravane.

Dès que les officiers qui précédaient le sérakik aperçurent les. deux Français, ils s'élancèrent vers eux en agitant leurs zagaies. Michel et Etienne, qui connaissaient les usages du pays, s'avancèrent à leur rencontre, le pistolet au poing. Les nègres s'arrêtèrent à quelques pas, et Riou leur cria qu'ils venaient rendre visite au sérakik. On les conduisit aussitôt vers celui-ci, qui les

reçut avec bienveillance, et leur demanda s'ils apportaient de belles marchandises d'Europe. Michel répondit que le roi pourrait en juger par le présent qu'ils lui destinaient. Le visage du sérakik s'illumina à ces mots; il engagea les deux matelots à prendre place dans son cortège, et continua sa roule vers Sonka*

Ils suivirent le roi jusqu'à sa demeure ; c'était un enclos assez vaste et ombragé de palmiers, dans lequel • se trouvaient une cinquantaine d<i cases destinées au logemient de la cour. On en mit une k la disposition de

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nos troqueurs; c'était un kombet, sans fenêtres, et ayant à peine quelques pas de diamètre; la porte était si basse que Ton ne pouvait entrer qu'en rampant. L'ameublement se composait, selon l'usage, d'une petite armoire , d'une natte tendue sur quatre pieux, de manière à former un lit, de quelques plats de bois, de calebasses et d'un mortier de bois de kamiay pour piler le maïs.

L'arrivée du sérakik avait été annoncée, et tout était prêt pour le recevoir; on avait coupé au sommet des hotuliers et des cypriers ' plusieurs branches au tronçon desquelles étaient suspendues des gourdes destinées' à recevoir la précieuse liqueur. Des corbeilles de ghélola (sorte d'osier), pleines d'oranges, d'ananas et de limons étaient entassées au pied des arbres. On voyait aux portes des kombets les femmes occupées à écraser les fruits du palmier pour en faire du beurre, ou vannant et pilant le maïs destiné au sanglet national, tandis que quelques autres achevaient la limonade de miel et de tamarin.

On ne tarda point à venir chercher les marins de la part du sérakik, qui les attendait entouré de sa cour, en mâchant des noix de kolla. On donne ce nom à un fruit de la grosseur d'une châtaigne, venant de la Sierra- Leone ou de l'intérieur de l'Afrique. Les nègres prétendent qu'il fortifie les dents, et qu'après l'avoir mâché

' Palmiers fournissant la boisson connue sous le nomdcum' de palmier.

on trouve à l'eau la saveur du vin. Les noix de kolla serveut de monnaie dans toute rAfrique, et valent presque partout leur poids eu or.

Le sérakik en donna quelques-unes aux troqueurs, qui présentèrent eu échange des couteaux, de la verroterie et un sifflet. Ils fiirent ensuite conduits à la reine, et lui offrirent une douzaine de grelots dont elle se para sur-le-champ. C'était une femme encore jeune, à Tœil vif et au sourire intelligent. Elle interrogea les deux Français sur le but de leur voyage, leur parla des obstacles qu'ils auraient à vaincre ; puis, se ravisant tout à coup, elle frappa ses mains Tune contre l'autre.

— J'y pense ! dit-elle , le sérakik peut diminuer les dangers.

— En nous faisant accompagner? demanda Michel.

— Non , car une escorte ne dépasserait point les frontières ; mais en vous recommandant à ses alliés.

A ces mots, elle fit venir un des officiers du sérakik et lui donna un ordre que les troqueurs ne purent comprendre. L'officier sortit, puis reparut tenant à la main une courte branche de komo entourée de lanières de cuir colorié.

— Prenez ce bâton d'Etat , dit la reine à Michel ; il vous servira de sauf-conduit chez tous les alliés du sérakik : cachez-le seulement à ses ennemis, afin qu'ils ne vous imputent pas à crime sa protection.

Nommant alors successivement tous les chefs des pays voisins, elle désigna à ses hôtes ceux qu'ils devaient chercher ou éviter, et les renvoya suivis de plu-

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sieurs esclaves portant des plats de kiis-kus et des gourdes de vin de palmier.

Comme ils finissaient leur repas, le sérakik les fit avertir qu'il les invitait le soir même à nn folgar (fête) donné en leur honneur.

Riou et Loriol trouvèrent la foule réunie dans Tenclos royal. Une troupe de guiriots (bardes nègres) entourait le sérakik. Les uns tenaient à la main des luths de bois creusé et recouvert de cuir, sur lequel passaient trois cordes de crin ; d'autres soufflaient dans des flageolets de roseaux ou dans d'énormes clairons formés d'une seule défense d'éléphant. Le chef des guiriots chantait à haute voix les louanges du sérakik, dont il vantait les richesses et le courage. Lorsqu'il eut achevé, le roi lui jeta son manteau d'étoffe rayée et ses bracelets de corail. Les invités s'assirent alors à terre , de manière à former un grand rond au milieu duquel devaient s'exécuter les danses ; puis les sons du balaffo se firent entendre*

Cet instrument, le plus curieux et le plus estimé de tous ceux que les nègres ont inventés, est une espèce d'orgue grossier, composé d'une rangée de calebasses progressivement plus petites. Un guiriot frappe les touches avec des baguettes, en agitant deux chaînes suspendues à ses poignets.

D'abord parurent les danseuses , dont les pas cadencés et les poses mêlées de cris excitèrent plusieurs fois l'admiration de l'assemblée ; puis vinrent les guerriers tenant d'une main leurs ardillias (javelines), de l'autre

leurs boucliers en peau de dansa (espèce de vache) , et les cheveux ornés de morceaux d'ivoire, de cuivre ou d'étain. Ils imitèrent successivement toutes les attitudes de la lutte et du -combat, se menaçant de leurs armes, et les entre-choquant au passage. Les spectateurs regardaient en causant et en riant jusqu'au moment où , animés par la musique, ils se levèrent presque tous, et commencèrent une danse générale à laquelle prit partie sérakik lui-même.

Les deux troqueurs ne quittèrent le folgar que vers le milieu de la nuit.

Comme ils regagnaient leur case, ils aperçurent dans Tombre un homme qui les suivait, et crurent reconnaître le marabout qu'ils avaient rencontré le matin. Celui-ci les regarda entrer, fit un geste de menace, puis se dirigea vers le folgar où le sérakik'était demeuré.

Etienne et Michel furent réveillés ayant le jour par un des guiriots de la reine, qui venait les engager à partir sans plus de retard. Il leur déclara que le marabout Toni s'était plaint de leur conduite, et avait persuadé au sérakik de les arrêter.

Riou se hâta de rassembler les bagages, tandis que son compagnon allait chercher les ânes , et leur guide les conduisit hors de Sonka.'

Il leur fit suivre d'abord la rivière ; puis, le jour venu, gagna les bois afin d'échapper aux poursuites.

Cependant, lorsque le danger parut moins imminent, Michel engagea conversation avec son guide. C'était, comme tous ses pareils, un joyeux compagnon accou-

iOO PEINDAMT LA MOISSON.

tumé aux plaisirs de la cour; car les guiriots jouissent chez les rois nègres de presque autant d'avantages que les marabouts. Ce que ceux-ci exigent en payement de leurs gris-grisy les autres Tobtienneat en récompense de leurs louanges, et la vanité rapporte aux seconds presque autant que la crainte aux premiers : aussi n'estil pas rare de voir les princes et les grands se dépouiller successivement en leur faveur de tout ce qu'ils possèdent.

Le guiriot qui conduisait les deux troqueurs était occupé à leur vanter les privilèges de sa profession, lorsqu'un sourd retentissement se fit entendre à la gauche du chemin qu'ils suivaient. Le nègre s'interrompit et s'arrêta court.

— - Quel est ce bruit? demanda Etienne.

— C'est ïolomba (tambour), dit le guiriot.

— Ainsi nous sommes poursuivis ?

— Non, car le son retentit devant nous.

— Qu'est-ce donc alors ?

— Un de nos chefs est parti depuis trois jours pour une expédition contre les habitants de Felu, et ce tambour de guerre doit être le sien.

Il n'avait point achevé, qu'une avant-garde de cavalerie parut sur la lisière du: bois.

Il y avait environ six cents hommes bien montés, et pour la plupart armés de fusils. Chaque cavalier-sr'était revêtu, selon l'usage, de tous- ses babils, portant pardessus une telle multitude d'étuis et de boites renfermant des gris-gris y que beaucoup pouvaient à peine

manier leurs armes. L'un d'eux ayant été désarçonné resta étendu sur le dos sans pouvoir se relever, et fut obligé d'attendre l'arrivée des fantassins qui Taidèrent à se remettre en selle. Ceux-ci portaient un carquois rempli de flèches empoisonnées, un arc, des zagaies à quatre pointes et des sina-hamas ou javelots liés par une corde, que Ton retire après les avoir lancés. Chaque soldat avait, en outre, suspendu à l'épaule, un sac de la grosseur du bras, long d'un pied, et plein de kuskus. Enfin venaient derrière trois chameaux portant chacun deux pièces de canon de petit calibre, et un grand nombre d'ânes ou de bœufs chargés de bagages.

Cette petite armé longea quelque temps le bois ; puis, tournant subitement pour le traverser, elle arriva à l'espèce de carrefour où les troqueurs s'étaient arrêtés avec leur guide.

Les fugitifs furent à l'instant environnés; mais Etienne montra le bâton d'Etat qui lui avait été remis, et le chef porta les deux mains à son front en s'inclinant avec respect. Il descendit ensuite de cheval pour inviter les Français à prendre avec lui quelques rafraîchissements. Ils n'osèrent refuser, et ce retard les perdit. Ils n'avaient point achevé la collation offerte par le chef, lorsque deux cavaliers envoyés à leur poursuite arrivèrent au galop, et annoncèrent que le sérakik leur ordonnait de revenir à Sonka.

Toute résistance eût été inutile. Etienne et Michel se résignèrent donc à obéir.

Ils trouvèrent le sérakik accroupi sur une natte de-

i20â PENDANT LA MOISSON.

vaut la porte de son kombet^ et fumant dans une pipe de pierre. Le marabout Toni se tenait derrière lui.

En apercevant les troqueurs, le prince nègre leur jeta un regard sombre.

— Pourquoi êtes-vous partis subitement comme des voleurs qui se dérobent au châtiment ? demanda-t -il d'un

ton sévère.

Riou hasarda quelques excuses empruntées aux nécessités du commerce.

Le sérakik Tinterrompit.

— Et qui vous a permis de faire ce commerce? s*écria-t-ïl; ne savez-vous point que moi seul je puis Tautoriser,et que vous me devez avant tout un droit?

Les troqueurs se regardèrent avec étonnement, puis protestèrent de leur pauvreté.

— Vous êtes des menteurs, reprit le prince avec colère, je sais que vous avez du sangara.

Les deux cousins possédaient en effet quelques gourdes d'eau-de-vie réservée pour leur propre usage, et qu'ils cachaient soigneusement. Le marabout Toni les avait aperçues dans leurs bagages, et en avait averti le sérakik. Malgré leur répugnance à livrer la précieuse liqueur, ils répondirent au roi nègre qu'ils étaient prêts à lui faire goûter leur sangara,

— Tout de suite ! cria-t-il avec emportement, Loriol chercha une des gourdes cachées sous les bagages et la lui donna. Il la porta à ses lèvres avec avidité, avala la moitié de la liqueur tout d'une haleine, puis, passant la main sur sa poitrine nue avec un sourire brutal :

— Du soleil pour le dedans ! murmura-t-il.

Et il but de nouveau.

Les yeux du marabout étaient devenus étincelanis ; il se pencha vers le sérakik.

— Ce c[ui reste dans la gourde suffirait pour acheter un gris-gris contre la morsure des serpents, dit-il.

Le sérakik serra la bouteille contre lui et s'écria :

— Il n'y a point de serpents dans mes kombels ; je ne crains pas les serpents.

Et il but de nouveau à petits coups.

— Je puis fabriquer un talisman contre les flèches, reprit le marabout.

— Je ne vais point à la guerre, interrompit le prince, qui porta de nouveau la gourde à ses lèvres.

— Contre la fièvre.

— Je me porte bien.

— Contre le poison.

— Coiitre le.poison ! répétale sérakik devenu attentif; pourquoi ne Tavoir point dit plus tôt?... La gourde est vide.

— Il y en a d'autres là, fit observer Tojii en désignant du regard les valises des troqueurs.

— D'autres! Qu'ils les donnent, s'écria le prince déjà à moitié ivre... Qu'ils les donnent toutes, et je partagerai avec toi pour avoir un gris-gris contre le poison.

Les deux matelots s'assirent sur leurs bagages.

— Le sérakik ne voudrait point dépouiller ses hôtes ! s'écria Michel.

— Prétendrais-tu me donner des conseils ? répliqua le prince nègre.

— Mais songez...

— Je suis un honnête prince, un grand prince ! •

— Alors, vous ne voudrez pas...

— Et je puis tout prendre si je veux.

— Pourtant...

— Et je prends tout.

Etienne essaya de -défendre ses valises; mais à un signe du sérakik, quelques officiers se précipitèrent sur lui et le renversèrent.

— Qu'on le tue s'il bouge, drt-il.

— Et qu'on ne leur rende point leurs marchandises, ajouta Toni.

— Non, je confisque tout; je. suis un grand prince. A moi d'abord cette gourde; celle-ci à toi, marabout; à nous les colliers, les couteaux, les galons... Je suis un grand prince !

Et comme Riou et Loriol continuaient à crier et à se débattre pour reprendre leur pacotille, il ordonna de leur lier les mains , de leur bâillonner la bouche avec une corde, et de les emmener : ce qui fut exécuté.

Le marabout triomphait : il acheva de boire toute Teau-de-vie des troqueurs avec le sérakik, auquel il soutira, de plus, la meilleure part des marchandises en échange de quelques gris-gris.

Quant à Élienne et à Michel, ils avaient été conduits à une case où ils restèrent enfermés jusqu'à la nuit. Le (Itnriot qui leur avait déjà servi de guide vint alors les

délivrer de leurs liens au nom de la reine. Il leur apportait également de sa part une pintade au riz et un plat * de sanglet au miel.

Mais tous deux avaient perdu l'appétit; la violence* dont ils avaient été victimes leur avait en effet causé d'autant plus de désespoir et de colère , qu'elle était complètement imprévue. Rien ne les y avait préparés. Loin de là, tout était favorable jusqu'à ce moment. En quelques jours, ils avaient ramassé plus d'or que ne leur en eût produit le même nombre d'années de navigation, et cet or venait de leur être enlevé sans motif! Près de réaliser leurs plus beaux rêves, ils se voyaient arrêtés subitement ; ils perdaient une chance de fortune certaine, la seule peut-être qui leur serait jamais offerte, et cela par la méchanceté d'un misérable hypocrite !.. .

Cette idée les jetait tous deux dans une sorte de rage. Le désir de se venger du marabout, qu'ils regardaient comme la cause première de leur malheur, semblait l'emporter sur le sentiment de ce malheur lui-même ; mais ne pouvant satisfaire leur colère , ils la déchargèrent l'un sur l'autre , s'accusant réciproquement d'avoir causé le désastre qui les frappait. — Conséquence tristement inévitable de cette association sans tendresse et sans dévouement ! car Tinfortune est comme un réactif qui fait connaître de quelles substances se composent nos sentiments, et l'insuccès, qui resserre les amitiés venant du cœur, ne manque jamais de détruire celles que l'intérêt seul a nouées.

Les troqueurs commençaient à se quereller pour la

centième fois, lorsqu'ils furent tout à coup interrompus par un éclat de rire.

Celait le marabout lui-même qui venait d'entrer dans le kombet,

 sa vue, les deux cousins firent un mouvement pour s'élancer vers lui; mais Tonij que le $angara avait rendu audacieux, les arrêta du geste, et leur dit :

— Que mes amis les blancs ne se fâchent point ; je viens les consoler.

— Traître ! voleur ! chien ! s'écrièrent à la fois les deux matelots.

— Allons I la paix ! reprit le marabout en s' asseyant sur la natte , et plaçant devant lui une des gourdes d'eau-de-vie encore presque pleine : je vous ai réservé votre part; buvez, puis nous causerons.

— Sors d'ici, scélérat ! reprit Etienne ; sors à l'instant si tu tiens à la vie.

— Je viens vous fournir les moyens devons enrichir, reprit Toni d'un air mystérieux,

— De nous enrichir ! quand, grâce à toi, nous voilà dépouillés de nos marchandises et de notre or I

— Qu'importe , si je vous en fais trouver mille fois davantage !

— Que veux-tu dire ?

Le marabout leur fit signe de baisser la voix, but à la gourde, puis la leur tendant :

— Goûtez le sangara, dit-il.

Ils burent l'un après l'autre : Toni^ rassuré, leur fit alors signe de s'asseoir près de lui, et reprit :

— Mes amis les blancs habitent un pays où le fer, le cuivre, le plomb se trouvent en abondance.

— Il est vrai, répondit Michel.

— C'est une grande bénédiction du Ciel, reprit le marabout; mais comment font-ils pour trouver ces métaux et les arracher à la terre ?

— Nous avons pour cela des moyens faciles et sûrs.

— Et sMl y avait chez vous des mines d'or, vous sauriez les découvrir et les exploiter également ?

— Qui en doute? Mais à quoi bon ces questions? Le marabout regarda autour de lui, et reprit en baissant encore la voix.

— Ce que mes amis les blancs feraient chez eux, ils peuvent alors le faire ici.

— Comment cela?

— Je connais, à une journée de marche de Sonka, une vallée qui est pleine d'or.

— Se peut-il? s'écrièrent Michel et Etienne.

— J'en ai recueilli moi-même» il y a un mois.

— Toi?"

— Oui ; mais nous n'avons point l'habileté des blancs pour charmer ce qui est sous terre, et l'or se joue de nos recherches, comme le lièvre et le cerf des poursuites du chasseur. Dès que nous fouillons à un endroit , il s'enfuit dans un autre, et pour le trouver, il faut le surprendre. Aussi n'ai-je pu ra'emparer que de celui qui se trouvait à la surface de la terre.

— Et il y en avait beaucoup ?

— Autant qu'en pouvait porter le plus vigoureux de mes esclaves:

Les trocpieursse récrièrent d'abord; mais Etienne se ravisa tout à coup.

— - C'est un mensonge ! dit-il.

— Je jure...

— Un mensonge ! sans quoi tu serais plus riche que le sérakik.

— Et qui te dit que je ne le sois pas ?

— Dans ce cas, où est ton or?

— Je l'ai donné à un marchand arabe.

— Et qu'as-tu reçu en échange ?

— Quelque chose de plus précieux.

— Une chose plus précieuse que Tor !

— Et surtout plus facile à garder.

— Tu mens ! te dis-je.

— Je mens ! répéta Toni en tirant de son sein une petite boîte de cuir ; eh bien ! regarde.

Il avait ouvert la boîte. Les deux troqueurs aperçurent un diamant d'une grosseur prodigieuse, dont les facettes scintillaient dans l'ombre. Ils ne purent retenir une exclamation.

— Me croyez-vous, maintenant? dit le marabout avec un sourire triomphant.

— Mais c'est un diamant digne de la couronne d'un empereur ! s'écria Etienne.

— Le roi de France n'en a point de pareil, ajouta Michel.

— Combien veux-tu le vendre ?

— Oui, nous te donnons toute notre pacotille.

— Voire pacotille I répéta Toni en riant, ic sérakik vous Ta prise.

Les troqueurs l'avaient oublié ; ils fermèrent lespoings et blasphémèrent de rage.

— Mais vous pouvez tout réparer en venant à la vallée de Tor, reprit le marabout ; je vous y conduira i, vous trouverez la mine, et nous partagerons.

C'était une dernière ressource à tenter. Après quelques hésitations, les deux matelots acceptèrent.

Il fut convenu qu'ils partiraient tous trois dès le point du jour. Toni se chargea de voir le sérakik pour faire rendre aux troqueurs leurs armes et leurs montures.

Lorsqu'il fut parti, les deux cousins demeurèrent longtemps sans parler. Enfin Etienne frappa la terre du pied avec dépit, et s'écria :

— Un pareil trésor à ce misérable ! quand nous ne pouvons , nous autres, conserver quelques onces d'or péniblement gagnées.

— Ma mère avait pour voisin un joaillier, reprit Michel, et je Tai souvent entendu parler du prix des diamants; celui du marabout vaut des millions.

— Il ne nous en faudrait pas davantage pour retourner riches en France.

— Et pour y vivre comme des seigneurs.

— Si nous n'avions pas été dépouillés, nous aurions peut-être fait un échange avec ce brigand.

— Oui, mais il a déjà toute notre pncotillo.

iiO PENDANT LA MOISSON.

— Par le Ciel ! ce serait justice d'exiger de lui un dédommagement.

— Et ce serait facile, puisqu'il vient avec nous.

Ils se regardèrent!... tous deux s'étaient compris.

— Alors, c'est dit, murmura Etienne avec un geste énergique ; coûte que coûte, demain nous aurons notre fortune en poche !

— £ l après-demain, ajouta Michel, nous serons en route pour Saint-Louis.

Le lendemain, les deux matelots étaient sur le point de partir, conduits par le marabout, lorsque des cris lugubres retentirent au dehors* Toni prêta l'oreille, et parut contrarié.

— Que sepasse-t-il? demanda Rîou inquiet.

-^ Quelqu'un vient de mourir dans le village, répondit le marabout, et ils vont me demander pour la cérémonie funèbre.

— Ce qui nous forcera à rester.

— J'en ai peur.

— Partons tout de suite, alors.

— Il est trop tard. Voici des gens qui me cherchent. Plusieurs nègres passaient en effet devant le kombel

en appelant Tout; l'un d'eux entra et aperçut le marabout qui fut obligé de le suivre.

Les troqueurs, n'ayant rien de mieux a faire, se décidèrent à suivre la foule pour voir la cérémonie qui se préparait,

Les voisins, avertis par les cris de la famille, entouraient déjà la case du défunt, que les marabouts étaient occupés à laver et à vêtir de ses plus beaux habits. Toni fit entrer les deux étrangers. Une troupe de guiriots se tenait aux pieds du lit funéraire, chantant les louanges du mort au son du luth et du tambour. Lorsqu'ils eurent cessé, les amis entrèrent successivement pour parler au cadavre. Chacun d'eux lui disait :

« Pourquoi t'en es-tu allé, toi que nous aimions? N'avais-tu pas dans tes champs assez de maïs î Le palmier ne produisait-il plus pour toi du may (vin) pétillant? Avais-tu cessé d'aimer la fumée du tafjio?

« Pourquoi t'en es-tu allé quand tes femmes filaient pour toi Vinnuma (coton) aussi blanc que les défenses de l'éléphant ? quand tu avais encore dans ton kombet des noix de kolla^ et quand les chrétiens se préparaient à t' apporter des colliers de corail et des sifflets d'argent?

c< Pourquoi t'en es-tu allé ? Sont-ce les âmes de tes pères qui sont venues sous la forme de lézards Rengager à les rejoindre, ou bien étais-tu pressé de mourir pour ressusciter parmi les blancs, et faire comme eux la troque avec tes frères d'autrefois ? »

Après ces questions plus ou moins prolongées, selon Timagination de celui qui les adressait, le mort fut transporté hors de la ville, à la case où il devait être enterré, et dont le toit avait été enlevé. Les marabouts y creusèrent la fosse où il fut placé ; on déposa à côté des calebasses pleines d'eau et de kuskus, afin que le défunt pût boire et manger avant de partir pour le pays

des âmes. Le toit fut replacé ; on l'orna au sommet d'un faisceau d'armes, puis une douve fut creusée autour de la cabane, afin de mettre le cadavre à Tabri des bêles féroces, et tout le monde se rendit au folgar célébré en rhonneur du mort.

Toni profita du premier moment de tumulte pour partir avec ses deux compagnons ; mais la cérémonie funèbre avait absorbé une partie du jour ; ils n'étaient encore qu'à moitié chemin lorsque la nuit les surprit.

Il fallut camper au pied d'une colline. Le pays était sauvage, et quelques touffes d'herbes brûlées poussaient seulement dans le sable rougeâtre. Les iroqueurs remarquèrent plusieurs fosses creusées de loin en loin pour la recherche du ghimjan. Elles avaient à peine trois pieds de profondeur, car les nègres ne connaissent point l'usage des échelles ; ils se contentent de creuser à la pelle et au hasard, lavant la terre qu'ils retirent pour en séparer la poudre d'or, et recommençant quelquefois cent essais infructueux avant de trouver ce qu'ils cherchent.

Toni et ses compagnons, qui avaient reconnu sur le sable la piste de plusieurs lions, ramassèrent autant d'herbes sèches, de bois mort et de broussailles qu'ils purent en frouver, et allumèrent une douzaine de feux; formant un grand cercle au milieu duquel ils se retirèrent avec leurs montures. Les hurlements, qui ne tardèrent pas à retentir dans la campagne, leur prouvèrent combien leur précaution avait été prudente. Des tigres et des lions vinrent rôder autour du rempart enflammé

qui les défôudait ; mais ils disparurent vers le matin, et tout rentra dans le silence.

Toniy qui avait veillé jusqu'alors pour entretenir les feux, s'endormit à son tour, et les deux cousins se trouvèrent seuls.

Tous deux jetèrent en même temps un regard sur le marabout.

— L'occasion ne peut être meilleure, dit Etienne d'une voix agitée.

— C'est vrai ! répliqua Michel sans bouger.

— Qui de nous lui prendra la boîte ?

— Tu es le plus fort, Riou!

— Poltron !

— J'ai seulement peur qu'il n'échappe.

— Le diamant est dans la ceinture de S2i juba?

— Oui...

— Allons !... A tout prix nous devons l'avoir!

Il s'était levé avec une sorte d'effort; Michel lui dit :

— S'il allait se défendre !

— Ne sommes-nous pas deux?

— Mais il a un coutelas?

— Tire le tien.

— Loriol le tira ; Riou s'approcha avec précaution du marabout, se laissa brusquement tombeir à genoux sur sa poitrine, et porta les deux mains à la ceinture de sa jufra.

Ainsi réveillé en sursaut, ïoni jeta un cri et s'efforça de se débarrasser de son agresseur. Son mouvement renversa effectivement Riou, mais il se releva aussitôt

ai 4 PENDANT LÀ HOiSSON.

et saisit le nègre. Tous deux luttèrent un instant, tombèrent de nouveau et roulèrent jusqu'aux brasiers encore enflammés. Là, Toni s'arrêta, tenant Etienne sous lui.

— A moi, Michel! cria le marin.

Michel voulut forcer le marabout h lâcher prise, mais inutilement; la flamme gagnait les vêtements et les cheveux de Riou, qui s'écria :

— Ton coutelas !... sers-toi de ton coutelas!... Loriol sembla balancer. . .

— Misérable lâche! reprit Etienne haletant; tue-le ou donne-moi l'arme.

Michel la lui présenta : il fit un effort pour dégager un de ses bras, saisit le coutelas et en frappa le marabout, qui alla rouler à quelques pas en poussant un émissemènt.

Les troqueurs n'eurent d'abord d'autre pensée que celle de s'éloigner du lieu où leur crime avait été commis. Ils marchèrent jour et nuit, bravant la chaleur, les marais , les bêtes féroces , et se dirigeant vers la mer. Enfin, lorsqu'ils se crurent à Tabri de toute poursuite, ils revinrent à ce souvenir du trésor qu'ils emportaient, et s'occupèrent du changement de position qui se préparait pour eux.

La vente du diamant devait leur assurer une opulence qu'ils n'avaient pu espérer, même dans leurs plus

U TROQUK. 215

beaux rêves. Ils commencèrent par former tout haut et en commun mille projets, à Tlnstaut remplacés par mille autres. Tous deux voulaient les jouissances du luxe et de Toisiveté, mais sous des formes différentes : aussi, ne pouvant s'accorder, résolurent*ils de se séparer aussitôt que le trésor commun aurait été transformé en argent.

Restaient les difficultés de s'entendre sur celte transfonnation. Michel voulait vendre le diamant au comptoir de Saint-Louis, si le directeur de la compagnie en donnait un bon prix ; Etienne , au contraire, désirait l'apporter en France, oh ij était sûr d'en tirer meilleur parti. L'un écoutait les inspirations d'une avance âpre et plus calculée ; l'autre se laissait aller a Tempressement avide de jouir. De là des débats qui ne tardèrent point à les irriter l'un contre l'autre. Une sorte d'hostilité sourde succéda à leur intimité. Chacun d'eux commença à regarder son compagnon avec mécontentement et soupçon; et le hasard les ayant un jour séparés, Etienne accusa Michel d'avoir voulu le quitter. U en résulta une altercation qui faillit devenir sanglante, et à la suite de laquelle il fut convenu que le diamant serait successivement gardé par chacun d'eux.

De la défiance à la haine la pente est fatale : aussi les cousins en vinrent-ils bientôt à se haïr. Loin de s'accorder un appui réciproque, ils ne songèrent plus qu'à se nuire ou à se tromper. L'idée du partage leur était devenue également insupportable, car la cupidité avait grandi avec leur richesse. Chacun d'eux pensait que

sans Tautre le trésor lui eût appartenu tout entier, et s'il eût suffi d'un désir pour se débarrasser d'un compagnon importun, aucun n^ût survécu. Leur complicité les condamnait d'ailleurs à une sorte de confraternité qui leur était insupportable. Ils se rappelaient réciproquement le crime commis en commun, et» se connaissant trop bien pour ne pas se craindre, ils se méprisaient et se détestaient.

Michel étant tombé malade , Etienne eut un instant Tespérance de rester maître du diamant; et Loriol, à qui ses propres sentiments révélaient ceux de son compagnon, lui laissa voir qu'il l'avait deviné. Celui-ci convint de son désir, et l'espèce de pudeur qui avait du moins, jusqu'alors, voilé leur smauvaises pensées disparut pour faire place à l'hostilité ouverte et avouée. Tous deux arrivaient ainsi à l'expression complète de leur nature corrompue ; les passions coupables avaient rompu la digue qui les contenait. Le sang de Toni semblait avoir subitement fécondé les germes dangereux jusqu'alors enfouis dans ces âmes; entrées dans le crime, elles s'étaient senties dans leur domaine.

Les fatigues de la route achevèrent de les aigrir; car la souffrance, qui attendrit le cœur des bons, envenime au contraire celui des méchants. Privés de leurs marchandises d'étapes, ils se virent forcés, pour ne point mdurir de faim , d'échanger successivement leurs vêtements contre du riz, du maïs ou de la jernote, espèce de blé. Mais le partage de ces rares provisions amenait toujours quelques réflexions d'autant plus dangereuses

qu'elles ne se cachaient plus. Chacun des fugitifs regrettait tout haut ce que son compagnon lui enlevait ; il s'indignait de cette nécessité de communauté, si dure maintenant pour leur indigence , si odieuse plus tard quand viendrait l'heure de la richesse. Ainsi la faim venait au secours de l'avarice pour attiser leur haine et les rendre plus odieux Fun à l'autre.

Cependant ils atteignirent les bords de la Sanaga^ et résolurent de se procurer à tout prix un bateau pour descendre jusqu'à Saint-Louis. Us traversèrent plusieurs fois^ dans ce but, les gués du fleuve, s'adressant tour à tour aux populations des deux rives. Enfin , ils arrivèrent à un village de Foulis, dont le chef leur offrit une amaldie de bois de katy pour leurs deux fusils* Après quelques hésitations, ils acceptèrent, et l'échange fut conclu.

La pirogue , qui n'avait point servi depuis quelque temps, fut calfatée avec de Técorce de mahot; on frotta les coutures de beurre de palmier, mêlé à la chaux vive, et les troqueurs s'embarquèrent pour le comptoir français.

Parmi les dangers que présentait, à cette époque, la navigation de la Sanaga , l'un des plus graves était la rencontre des hippopotames dont le fleuve était alors rempli. Plus d'une fois leur choc avait coulé des barques solidement construites, et les nègres ne pouvaient guère entreprendre de navigation sur le fleuve dans leurs amaldieSf sans courir le risque d'être chavirés.

Or , cet accident devenait d'autant plus redoutable

218 PENDANT Li MOISSON.

que les crocodiles couvraient pour ainsi dire la Samgik' On leâ voyait de tous côtés, flottants, sans mouvemeat, comme des troncs d'arbres; mais au moindre bruit dan^ les eaux , tous ces corps immobiles qui tachetaient le fleuve semblaient revivre , et s'élançaient impétueusement vers leur proie.

La crainte de ces dangers avait obligé Etienne et Michel à ne naviguer que le jour. La nuit venue , ils mouillaient au milieu du fleuve en se servant de deux pierres pour ancrer.

. Du reste, leurs souffrances ne faisaient que s'accroître à mesure qu'ils approchaient des pays de traite annuellement visités par les Européens , et habitués à leurs marchandises. Les vivres devenaient plus diflicles à obtenir en échange des boutons et des lambeaux de drap qui leur restaient encore; aussi chacun d'eux enviait-il plus que jamais la part accordée k l'autre. Ils ne se parlaient plus , mais chaque jour leurs regards aflamés se menaçaient plus clairement. Tous deux sem^ blaient attendre un prétexte de rupture ou de lutte, et ils l'eussent déjà trouvé s'ils n'en avaient également cjraipt l'issue. La fatigue avait, en effet, brisé leurs corp^, et la force faisait défaut à leur haine.

Un malin, Etienne était demeuré endormi, selon sa coulume , au fond de la pirogue , tandis que Michel descendait h terre pour chercher quelques provisions ; mais la faim le réveilla plus tôt que d'habitude. Il souleva lentemeut sa léte au niveau de la barque, puisa de l'eau dans le fleuve et voulut la boire; son goût de musc le

Ik TRPQUE. Si 9

força à la rejeter*. Il se dressa alors , regarda si Michel pp revenait point, et l'aperçut sur le rivage, à portée de YpiK de Valmadie,

Une négresse venait de lui remplir de lait s^ caler basse , qu'il vidait ayec avidité.

-r- Misérable ! s'écria Etienne avee une imprécation de rage,

Michel se détourna et tressaillit k la vue de son cousin.

— ^ Ah ! tu me croyais endormi, brigand ! reprit celui-ci en lui montrant le poing ; c'est donc ainsi que tu observes nos conventions ? Quand la faim me ronge les entrailles à moi , tu te gorges à mes dépens l Que je sois à Jamais damné , si tu ne me payes cette scélératesse I

— C'est bon ! braillard, répliqua Loriot brusquement. Approche toujours la barque.

— Au diable si je haie sur cette amarre pour toi! dit Etienne exaspéré. Passe le gué si tu veux !

— Alors, tu renonceras h déjeuner, dit Michel ; car je n'entrerai point dans Teau pour te porter ces bananes.

— Et toi ! tu renonceras au diamant, répliqua Riou ; car si tu ne rentres pas tout de suite, je m'en vais seul.

En parlant ainsi, le matelot se mit à tirer la corde qui tenait la pirogue mouillée.

— Sur ta tête , ne fais pas celai s'écria Michel en entrant danâ le fleuve. ' '

* Ce goût provient de la présence des crocodiles et des hippopotames.

âiO PBin>Airr là soissoc.

Mais à peine Riou avait-il fait la menace rapportée plus haut* qu'il l'avait prise lui-même au sérieux et s*était décidé à l'exécuter. Une des amarres étant déjà relevée » Loriot, effrayé , se précipita vers la pirogue, espérant la gaguer avant qu'elle eût pris le couraût.

n n'en était plus qu'à quelques pas, lorsqu'une sorte de vagissement trop bien connu lui fit tourner vivement la tête : un caïman énorme nageant vers lui, l'œil flamboyant et la gueule ouverte ! Bfichei se rejeta en anière avec un cri horrible.

Ce cri fut répété par Etienne, dont le premier mouvement fut de saisir une zagaie qui se trouvait au fond de Valmadie et de courir au secours de son cousin, mais une réflexion subite traversa sa pensée : il se trouvait en possession du diamant, et si Michel succombait il en serait seul maître ! La cupidité, la haine, la crainte le tinrent un instant indécis ; ce fut assez pour la perte de Michel.

Le caïman s'était élancé vers lui avec un sourd mugissemeut. Riou entendit son cousin pousser un cri, le vit se débattre un instant, puis Thomme et le monstre disparurent sous les eaux !

Saisi dune sorte de vertige, il coupa l'amarre qui retenait encore la pirogue, et se laissa emporter par le fleuve , sans oser regarder derrière lui.

Quelques jours après , des gromeites » qui transpor-

' Nègres libres engagés an service de la compagnie pour un salaire.

LA TROQLE. ^\

taient des vivres àSâint-Louis, aperçurent une almadie descendant la Sanaga au gré du courant. Elle était montée par un seul homme qui leur fit signe de venir à son secours, et qu'ils trouvèrent épuisé par la faim et la maladie.

Ils le transportèrent mourant au fort. Le vieux chirurgien le reconnut.

— Etienne Rioul s*écria-t-il, et dans quel état!..» Ah ! je l*avais prévu ! Mais qu'as-tu fait de ton cousin, malheureux !

— Mort I murmura Rîou.

Et il s'évanouit.

Jollard lui prodigua tous les soins qu'exigeait sa situation ; mais les épreuves avaient :été trop fortes ; les agitations éprouvées depuis vin mmi^ jointes aux fatigues et aux privations, avaient épuisé à la fois ses forces morales et ses forces physiques ; tous les ressorts de son être s'étaient brisés par une tension trop prolongée. Le mal s'accrut rapidement, et le lendemain de son arrivée le chirurgien ne conservait plus d'espoir.

Il crut devoir engager le malade à faire venir un prêtre; mais, à ce mot, Riou se redressa égaré en répétant:

— Un prêtre !... suis-je donc en danger de mort? C'est impossible ! Vous me guérirez, père Consola-' tion /... Promettez-le-moi !

— Hélas ! je ne puis promettre que des soins et des remèdes, répliqua Jollard.

— Mourir! reprit Etienne; non! non!... Je veux

vivre ! II faut que je vive !... Ecoutez-moi, père Corwo- • lation t Je ne vous Tâi point encore dit..., mais je suis riche maintenant..., riôiie comme un prince... Je vous ferai une pension si vous me sauvez; je vous donnerai la somme que vous me demanderez... Mais ne me laissez pas mourir ! ne me laissez pas mourir !

Le chirurgien le crut dans le délire^ et rengagea doucement à se calmer.

— Ah ! vous ne me croyez pas, s'écria Etienne ; mais je puis vous prouver... Vous êtes un homme sûr, vous... Ecoutez...

Il se leva avec effort sur son séant, regarda autour de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls, et reprit :

— Vous vous étonnez depuis hier de mon obstination à garder ma main serrée sur ma poitrine; mais gavez-vous ce que j'ai là?... Un diamant ! •

— Comment?

— Un diamant qui^ d'après ce que voua m'avez dit vous-même, vaut un duché*

— Se peut-il ?

— Voyez.

Il avait retiré de son sein la petite boîte de cuir, et l'ouvrit. JoUard regarda avec attention, puis hocha la tête.

— Détrompe-toi, mon pauvre ami ! dit-il; ce n'est point un diamant.

— Que dites-vous î

— Tu n*as là qu'un morceau de cristal.

Riou se dressa éperdu.

^=- Du cristal?... C'est faux I s'écria-t-11. ■^ Je dis la vérité*

^^ C'est faux ! d'est faux 1 C'est un diamant ! j'en suis sûr..;

— Soit, reprit Jollard en souriant; aussi bien, tu pourras t'en édaircir plus tard*

Mais Riou était hors de lui, et s'écria :

— Non ! non ! Je veux savoir tout de suite... Oh 1 Je vous en conjure^ père Consolaiionl ne vous joueaî point de moi... Dites que c'est bien un diamant.

— Que t'importe , maintenant ? interrompit le chirurgien, qui voyait avec peine Tagitation du mourant.

— Que m'importe ! répéta Etienne; mais c'est toute ma fortune! toute mon espérance !... Il faut que ce soit un diamant !... Mais regardez-le donc !... Regardez comme il brille 1 Dites, combien vaut-il !

— Le prix ordinaire des verroteries.- Riou le regarda égaré.

— C'est donc vrai? balbutia-t-il... Ce que je croyais un trésor..., ce n'est rien ! rien ! Et le marabout !... et Michel !... Malheureux que je suis !

Il se laissa retomber en arrière, saisi d'une convulsion qui faillit l'emporter.

Jollard réussit à l'apaiser ; mais la découverte qu'il venait de faire avait porté au malade le dernier coup. Son agonie commença peu après. Ce fut un délire long et douloureux. Il racontait en phrases interrompues tout ce qui s'était passé, s'accusant du meurtre de son cousin, entrant dans des accès de rage d'avoir été

âii PEPCDÀIVT LA MOISSON.

trompé; puis il demandait pardon à Dieu. Enfin, vers le soir, son agitation s'apaisa, sa voix s'éteignit insensiblement; il prononça encore quelques mots, parmi lesquels Jollard crut distinguer ceux de diamant... Michel... cristal... et rendit le dernier soupir.

— Hélas I pensa le vieux chirurgien en lui fermant les yeux , je lui avais bien dit que Taudace sans l'instinct des devoirs était comme une épée dont on avait jeté le fourreau, également dangereuse pour les autres et pour nous-mêmes.

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