‹ Pendant la pluieChapitre 10 sur 32 · ASSIGNAT DE CENT FRANCS · texte numérisé non relu

ASSIGNAT DE CENT FRANCS

Signé : Bert.

Gréé le 18 nivôse, l'an III* de la République française.

Etc., etc.

Cette monnaie, malheureusement, manque de cet air sérieux qui sied bien à la monnaie, ce changement perpétuel de signatures, d'emblèmes.

Les doutes qu'elle fait naître sur la véritable date de la naissance de la liberté et de la République, — sontelles sœurs jumelles? — pourquoi n'est-il question de la liberté qu'une fois?

La République Tavait-elle tuée, comme Caracala tua son frère Geta?

Il y a plus d'un an, une personne aussi distinguée par rintelligence que par le cœur me donna un petit volume, en me conseillant de le lire.

Je fus frappé de cette lecture, et je formai le projet d'essayer de rendre à Fauteur quelque peu du grand plaisir qu'il m'avait fait, en disant tout haut ce que je pensais de son ouvrage. Au premier jour, me disais-je, où quelqu'un, en me relayant, me fournira le loisir d'interrompre un moment la mission que je me suis donnée de chagriner de mon mieux les sots, les méchants et les coquins, je me reposerai en écrivant de la Femme studieuse, de M. Dupanloup, un éloge mérité. J'aime à admirer, j'aime à aimer, et c'est un de mes plus grands griefs contre beaucoup de contemporains que le peu d'occasions et de prétextes qu'ils m'en donnent.

Les jours, les semaines, se passèrent, et chaque jour, chaque semaine, quelque danger, quelque insolence, quelque ineptie, quelque injustice, vinrent me provo-

quer, si bien que j'ai eu le chagrin de voir mourir Tévêque d'Orléans sans avoir exécuté mon désir.

M. Dupanloup était un caractère — et les caractères sont rares, — d'ailleurs, on ne les aime plus, il n'ea faut plus, ça gêne ; on aurait Tair d'un pédant en chicanant quelqu'un sur le défaut d'individualité. — Le livre de la Femme studieuse est un ouvrage qui doit constituer un des droits les plus incontestables pour Dupanloup à l'immortalité sur la terre, survivant à son immortalité d'académicien — et à tous les privilèges que la Providence peut réserver aux honnêtes gens après les épreuves de la vie.

Cet ouvrage doit être placé dans une bibliothèque, — j'entends une bibliothèque , non des livres qu'on montre, mais de livres qu'on relit, — à côté de VÉdutalion des filles, de Fénelon, et de la Vie dévote, de saint François de Sales.

Un bon saint , le premier , quoique non cancnisél Un bon saint aussi, le second, quoique canonisé avec de puérils mensonges, — quand la vérité sufBsait et au delà pour lui assurer une vie étemelle et dans la mémoire des hommes — et dans le séjour où nous devons espérer que k Providence se réhabilite en récompensant les bons de la tyrannie qu'dle permet aax méchants d'exercer sur la terre.

De tout temps l'influence des femmes a été triomphante; de tout temps elles ont dominé les hommes avec lesquels elles se montrent surtout dans les moments de faiblesse de leurs prétendus maîtres : quand ils sont enfants, quand ils sont vieux, quand ils sont nxnonreux. Si l'homme fait les lois, la femme fait les moeurs sans lesquelles les lois n'ont qu'une vaine et dérisoire majesté; et aucune méditation, aucun travail ne sont

plus utiles et plus estimables que la méditatîoa et le travail qui aat pour but Téducation de nos mères, de DOS femmes, de nos filies.

« Les femmes, dit Fénelon, ne sont rien moins que le fondement de toute la vie humaine ; ne sonirce pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent, décident de tout ce qui touche de plus près à tout le genre humain? par là, elles ont la principale part aux bonnes et aux mauvaises mœurs de tout le inonde. y>

« Une femme judicieuse appliquée, est Fàme de toute une grande maison; les hommes, qui ont toute Tautorite en public, ne peuvent établir un bien effectif, si les femmes ne les aident à l'exécuter.

)) Supposez, au contraire, dit i'évéque d'Orléans, une femme l'utile, légère, dissipée, inintelligente, inoccupée ou occupée de bagatelles, ne sachant à quoi occuper ses heures, que devient-elle, et que peut devenir sa maison? »

Ce que chaque femme est pour chaque maison, toutes les femmes le sont pour tout leur pays.

Aux époques où les femmes sont réservées, chastes, laborieuses, fières, courageuses, — les hommes sont braves, dévoués, rigides observateurs de Thonneur, — parce que c'est le seul moyen d'être remarqués, acceptés ou choisis par les femmes.

Mais aux époques où les femmes sont vaines, légères, impudiques, a dépensières »,

Où elles appartiennent, par conséquent, non aux plus braves, aux plus honnêtes, aux plus grands, aux plus illustres, — mais aux plus riches,

Comme l'amour est l'âme de la vie et le mobile le

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plus puissant, — les hommes se contentent d'avoir, de gagner ou de voler de l'argent, — et l'amour, « ce je ne sais quoi qui vient de je ne sais où et qui s'en va je ne sais comment », qui naît de rien et meurt de tout, — l'amour ne tient plus qu'une place restreinte et secondaire dans la vie. Les femmes s'étant mises elles-mêmes au rabais, ne sont plus qu'un des plaisirs au lieu d'èlre le bonheur. Et, les deux sexes réagissant l'un sur l'autre, le titre de tous deux va s'abaissant.

Je n'ose pas dire tout à fait ce que je pense de ce qui s'est passé en France en 1870; mais si, à cette époque, les jeunes hommes avaient été bien convaincus que les femmes n'aimaient que les braves, que leur dédain était acquis d'avance aux lâches, aux hésitants, aux prudents ; que ceux qui ne se seraient pas battus, et bien battus, seraient par elles mis à l'index et « exécutés », peut-être les choses se seraient passées autrement et il ne serait pas sorti de France un seul Prussien.

L'Exposition de Paris vient de réunir des preuves éparses que le génie humain est en progrès sur le plus grand nombre de points; mais qui oserait s'en féliciter lorsque tant d'autres preuves viennent nous démontrer que deux points principaux, les mœurs et i*art de gouverner, non seulement ne progressent pas, mais sont en pleine décadence? Je répète ici que je n'entends pas par mœurs ces puériles et si souvent hypocrites austérités que tant de gens prêchent aux autres, non seulement sans s'y astreindre eux-mêmes,

UN REMORDS 2ÛK

mais coQune « on crache au plat » pour en dégoûter les autres, — pardon de la vulgarité de l'expression, — mais elle me séduit par son énergie.

Un prédicateur venait de réciter un sermon contre Tamour des richesses et avait surtout tonné contre l'usure; — comme il descendait de la chaire, un vieillard sordide le suivit dans la sacristie : — a Quelle éloquence, mon cher père! s'écria-t-il, quelle logique puissante! quelle peinture saisissante! combien je vous remercie! »

Le prêtre le reconnut et lui dit : « Je suis enchanté de vos éloges, mon fils, non par amour pour une vaine et terrestre gloire , mais parce que je me suis laissé dire que vous n'êtes pas tout à fait exempt du vice que j'attaque, que vous prêtez vos fonds à de bien gros intérêts, réprouvés à la fois par l'équité, par la morale et par la loi. Je suis heureux d'avoir, par la grâce divine, touché votre âme, et amené avec le repentir une résolution salutaire. »

— Vous n'y êtes pas, mon père, je vous admire et vous remercie parce que vos arguments ont été si invincibles, votre éloquence si entraînante, que j'ai vu très ému le vieux Ikhrdochée, qui me fait une concurrence acharnée, et que j'espère que, grâce à vous, il j renoncera.

Je n'appelle pas la vraie morale

Ces rigides vertus, en si haut liea juchées, Qu'on se lasse d'y tendre, et qu'on se dit bientôt : L'homme est né trop pesant pour s'élever si haut.

C'est au nom de cette morale de papier qu'on a fermé les tours pour les enfants trouvés, — et qu'on bouche sottement les égouts, sans même s'occuper de

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dessécher les ruisseaux. J'appelle morale — celle de Confucius et celle de Jésus-Christ, c'est-à-dire ;

(( Ne faites pas à aulrui oe que tous ne voules pas qu'on vous fasse. — Faîtes à autrui ce que TOusToofez qu'on vous fasse. »

« Je veux, disait Mare-Aurèle, être i'^np^eur sous lequel j'aurais voulu vivre si j'avais été simple particulier. »

Soyez heureux si vous pouvez, c'est la sagesse; — rendre les autres heureux, c'est la vertu.

C'est sottise vaine et sans résultat que de présenter aux femmes la vertu sérieuse, grave, triste, refrognée, grognonne et ennuyeuse.

« C'est à ceux qui cherchent eomme fait au temps futur le verbe tutïtod, dit un philosophe, qu'il conneat d'être sombres, préoccupés, mornes et tacKumes, mais la sagesse doit être gaie et souriante. »

Le plus grave des animaux est l'âne. Le plus grave des poissons est l'huître.

Il ne faut pas prêcher aux femmes l'éloignement de l'amour. Ce serait la ruine et la honte de la société humaine. Il faut leur prêcher au contraire — l'amour et le vrai amour — l'amour pour le courage, pour le génie, pour le talent, pour la probité , pour tous les lîéroïsmcs, pour toutes les grandeurs réelles ; les hommes s'arrangeront ensuite pour devenir ce que les femmes aimeront.

Fénelon, comme saint François de Sales, comme Dupanloup, ne cherchait pas à faire des normes, des

recluses; i] s'occiqpait de faire de bonnes mères de famille, c Défie^vous , dit Fénelon ^ de Téducation de certains couyents , je crains ces couTents plus que le monde même. Votre fiUe doit vivre dans le monde, gardezrla dans le monde , mais auprès de vous. Au coQvent die ^itendrait parler du monde oomme d'une espèce d'enchantem^t , d'un lieu d'horribles délices défendues. Rien ne fait une plus pernieîease impression que cette image trompeuse du sièele qu'on regarde de loin avec crainte, mais avec admiration, et qui en exag^ les plaisirs, sans en montrer les nkéoomptes et les amerii^ioes. Le mcmde n'â>k>uit jamais tant que quand on le voit de loin, saoas jamais l'avoir vu de près. »

<t D faut qu'une fille s'accoutume an monde auprès d'une mère pieuse ei discrète. Votre fiJèe est mieux auprès de vous que dans le meilleur couvent que vous P<)<^unneK choésir. » Ph» loin, il dit à la mère :

« Pour les habits, évitea l'exemple de ces esprits extrêmes de femmes à qui la médiocrité est insupportable. Elles aimeraient mieux une simplicité austère qui Arquerait une réforme éclatante que de demeurer daoas 'ajuste milieu, entre la négligence et une magnificence Outrée. On doit sous ce rapport faire la part de la kien- ^^^Dce, — ou affectation de parure et de faste; mais ne vous &dtes pas critiiqaeQr , comme une personne sans goôt, malperopire et trop négligée. »

I^Ànloup, lus, de même, n'exige pas que les i6iQmes ne Ësent que des psaumes et des livres ennuyeux. Il leur conseille certaines pièces de Corneille, * ce génie des grands cœurs. », de Racine, de Molière même, madame de Sévigné, madame de Motteville, etc. Qe leur prescrit pas une excessive as^duité à la '^esse, aux vêpres. D leur enseigne que la maison est

leur empire et le théâtre de leurs devoirs où elles doivent faire pour la famille la cuisine du bonheur.

« Entre les vertus, dit saint François de Sales, il faut préférer les plus excellentes aux plus apparentes; beaucoup préfèrent à tort les haires, les disciplines, les jeûnes, la nudité des pieds, etc., à la débonnaireté, à la modestie, lesquelles sont cependant d'une plus grande excellence. Choisissez les vertus qui sont les t meilleures et non les plus estimées, les plus solides et non celles qui ont plus de montre et de décoration. Ayez toujours une haute opinion des personnes dont les vertus vous apparaissent mêlées de quelques dtfaats; appliquons-nous avec simplicité et humilité aux petites vertus; l'obéissance, la pauvreté, la chasteté, la suavité envers le prochain, la patience à souffirir les imperfections. » — « Prenez les affaires avec une douce tranquillité d'esprit et, tout en comptant sur l'aide de la Providence, appliquez-vous-y dans le maniement et dans l'acquisition du bien; imitez les petits enfants qui, se tenant d'une main à leur père, se divertissent à cueillir, de l'autre, quelques fleurs ou quelques fruits sur le chemin. »

Quelqu'un disait un jour à saint François de Sales qu'on était surpris qu'une femme de grande qualité qui était sous sa conduite, continuât à porter de riches pendants d'oreille, n répondit : « Je vous assure que je ne sais pas si elle a des oreilles. Je crois d'ailleurs que la sainte femme Rebecca, qui était bien aussi vertueuse qu'elle, ne perdit rien de sa sainteté pour porter les pendants d'oreilles qu'ËIîézer lui donna de la paît d'Isaac. »

Que dites-vous donc aux femmes, qu'elles se portent en foule à votre confessionnal? lui disait-on.

<K Ce n'est pas ce que je dis qui les attire, répondit-il, c'est que je leur laisse tout dire. Elles aiment mieux les oreilles qui les écoutent que les langues qui leur parlent . »

Le livre de Tévéque d'Orléans est une lecture saine ; utile et nullement ennuyeuse, tant s'en faut, hélas 1 qui luttera avec succès aujourd'hui contre deux grands fléaux qui attaquent les femmes, comme Foïdium et le phylloxéra attaquent les vignes, et qui tarissent la source de bonheur qui nous doit venir des premières comme le jus de la grappe des secondes :

L'égalité des dépenses qui amène tant de hideux et de sales désordres, et les expédients pour arriver à Fégalité des recettes.

La femme qui n'accepte pas et ne fait pas résolument et bravement sa part dans la bataille de la vie, — qui ne ft'attèle pas à la charrette avec son mari comme la femme du porteur d'eau, cette femme*là n'est pas l'égale de rhonmie, — c'est une femme légalement entretenue. . L'éducation des filles, qui est toute en brillants extérieurs, qui leur enseigne à fabriquer des filets, des appeaux, des gluaux pour prendre des oiseaux niais et béjaunes, mais non à faire des cages où elles puissent ensuite les garder bien portants, lisses et heureux, en garnissant soigneusement ces cages du mouron, du sucre, du colifichet et de l'eau claire, — en un mot de ces petites vertus — leniores virtutes — dont parlait tout à l'heure saint François de Sales, — qui sont l'or- DBment, la floraison et le parfum de la maison.

La maisoa ! Pascal disait : « La plus grande partie

des cha^ns et des malhears qui nous îrayfpe&iy Tient de ce qu'oa ne sait pas rester dans sa cluunbre. n

Encore un mot : Dupanloup et Fénelon veulent que la femme cultive les arts à un certain degré et le second va plus loin que le premier. Ce n'est pas seulement une réforme contre l'oisiveté que Fénelon demande à cette étude, c'est un moyen de lui former le goût et de lui faire rompre le joug absurde sous lequel la tiennent les couturières, les modistes et les tailleurs.

« On peut chercher, dit-il, la propreté, ïa proportion et la bienséance dans les habits... Mais ces étoffes qui nous couvrent et qu'on peut rendre commodes et agréables ne peuvent jamais donner une vraie beauté.

» Je voudrais faire voir aux jeunes filles la noWe simplicité qui parait dans les statues qui nous re^nt des femmes grecques et romaines; elles y verraient combien des cheveux noués par derrière et des draperies pleines et flottantes, à longs plis, sont agréables et majestueuses ; il serait bon même qu'elles entendissent parler des artistes qui ont ce goût exquis de l'antiquité; elles auraient bientôt un profond mépris pour leur frisure et pour les habits d'une figure trop façonnée, eDes sauraient que les véritables grâces suivent la nature et ne la gênent jamais. »

Je demande et je prends la liberté d'allé à mon tour plus loin que Fénelon.

Je voudrais qu'on ne se bornât pas à leur enseigner

la vraie beauté des femmes, ce qni leur rendrait déjà an grand service, en les affranchissant du servage ridicule des couturières, des modistes et des tailleurs, qui ne feraient plus qu'exécuter les ordres et les idées de celles qui seraient trop maladroites ou trop paresseuses pour faire elles-mêmes leurs vêtements, art qui devrait entrer dans l'éducation des filles.

Je voudrais qu'on leur apprît à discerner en quoi consiste la vraie beauté de l'homme.

Par ignorance, par timidité, par crainte, les filles pour la plupart admirent niaisement chez certains hommes les attraits qu'elles possèdent ou qu'elles envient, le teint frais, les cheveux frisés, pommadés, les petites mains blanches, certains détails féminins de toilette, certaines affectations et afféteries.

D est juste de leur laisser, à un certain degré, faire leur choix.

Je dis à un certain degré — et je mets la même restriction à la puissance des parents. — Si les jeunes gens ne pensent qu'aux habits d'été, les vieux s'occupent trop exclusivement des habits d'hiver.

La sagesse est de ne laisser approcher d'une fille — à l'heure de la floraison — que des hommes qui conviennent à la prudence des parents, — puis de lui laisser faire son choix dans leur choix préalable.

Je reviens à mon sujet.

n faudrait faire comprendre aux filles que dire d'un homme qu'il est joli, c'est lui faire une injure. Que prendre pour compagne de sa vie un homme joli, — je dirais presque « jolie », à la façon des femmes, — c'est le plus souvent se priver à jamais d'un appui, d'un guide, d'un protecteur, et de ne trouver qu'un visage où il faudrait une tête, — que la beauté d'un homme

doit être surtout virile, comme le comprenait la Julie de Rousseau — qu'elle se compose de force qui dépend presque toujours de belles proportions, — de dignité, de distinction, d'intelligence, etc.

Ainsi instruites, quand même elles ne trouveraient pas toujours Thomme qui leur convient le mieux, elles seraient du moins. très fréquemment assurées de trouver un homme, ce qui est déjà une grande convenance.

Certes, ce n'est que justice de savoir un gré infini aux femmes du soin qu'elles prennent de cultiver, de corriger, de polir, d'augmenter à notre bénéfice ce que chacmie d'elles a reçu pour sa part de beauté ou d'agrément, — comme un poète qui retouche sans cesse un sonnet qu'il doit lire le soir, et qu'il s'efforce de rendre « sans défaut », et nous devons leur rendre grâce non seulement d'accroître cette beauté et ces agréments, mais encore de les diversifier, de s'en approprier, de s'en adapter d'autres que la nature ne semblait pas leur avoir destinés; si bien que telle femme se montre aujourd'hui plus différente de ce qu'elle était hier, plus différente d'ellennême qu'elle ne l'est quelquefois des autres femmes, et elles en sont arrivées, par ces modifications, ces retouches, ces corrections, ces ratures et ces acquisitions, à ce résultat que, la nature créant à peu près un nombre égal d'hommes et de femmes, chaque femme ^ fait tellement diverse, tellement plusieurs femmes,

qu'elles semblent décupler leur nombre et que chacune est un harem complet.

Peui>^tre cependant, il faut l'avouer, il leur arrive d'exagérer un peu ce soin infatigable d'amender, de corriger l'œuvre de la nature, — et, sous l'empire absolu et tyrannique de la mode de ne plus se contenter d'imaginer de nouvelles variétés de fenmies, — mais aussi d'introduire dans ce sexe charmant des êtres qui semblent n'être plus tout à fait des femmes. Ainsi, avec toute l'humilité convenable, doit-on les avertir lorsque la mode les égare et menace de gâter cette fête de nos yeux et de nos cœurs, cet aliment de nos esprits et ce but de nos plus ravissantes et plus raisonnables ambitions.

Ainsi lorsque semblable aux terribles héros de Fenimore Cooper, qui se parent des chevelures conquises sur leurs ennemis vaincus et scalpés, eDes surchargeût leurs têles charmantes d'un édifice tourmenté, maniiépé et répugnant de cheveux achetés, qui leur met le visage à peu près au milieu du corps.

Lorsque, à d'autres époques, au temps des manches à gigot, par exemple, elles se faisaient chaque bras plus gros que le corps ; lorsqu'elles abaissent ou relèvent la gorge ou les hanches, ou exagèrent démesurémenf leur ampleur; lorsqu'elles détruisent l'harmonie de leoi visage, en donnant à leurs cheveux une coulem empruntée; lorsqu'elles couvrent ces chers visages de fard et de céruse; si bien que :

Pour atteindre à œ front blindé qu'on idolâtre, il £aui faire une brèche en un vrai mur de plâtre.

Je ne parlerai aujourd'hui que d'un détail moins in** portant, moins attristant, mais j'en parlerai.

La ceinture, aux temps de la beauté grecque et romaine se plaçait au-dessous de la gorge qu'elle était destinée à soutenir. On Ta vue reprendre ce rôle naturel sous le Directoire, — auparavant et depuis, elle a fixé sa place sur les hanches qu'elle faisait ressortir en amincissant la taille souvent beaucoup plus qu'il n'est raisonnable de le fure.

Il est arrivé, il y a quelque temps, qu'une femme ayant les jambes trop longues, dans l'intention honnête et légitime de rendre à son buste ses proportions normales, a abaissé un peu la ceinture, en ayant l'air de la lâcher négligemment, et l'a fait tomber sur les hanches, et même plus bas. Cette déshivolture, ce négligé apparent, ce petit désordre, ce quasi « débraillé », outre le bat atteint de rétablir, au moins pour les yeux, les proportions et l'harmonie des formes, avait une certaine grâce provocante, tant que ce n'était qu'une exception; mais toutes les femmes ont adopté cette fantaisie de la ceinture, et j'en vois, dans les rues, dont les ceintures ont l'air de jarretières insurgées.

On ne s'en est pas tenu là, on a placé sur les côtés de la robe les poches, peut-être un peu trop multipliées, si bas, si bas, qu'il n'y a plus que les bossues, à cause de la longueur démesurée de leurs bras, qui peuvent y porter les mains et y prendre un mouchoir ou un flacon.

. . . Mais à quoi bon se donner imprudemment des airs de révolte impuissante? La mode, quoi qu'on en dise, durera pendant sa courte existence de mode, et précisément parce qu'elle existe, on peut être certain qu'elle ne tardera pas à ne plus exister; il en est comme

de la politique, surtout dans notre chère et malheureuse France; les forts, les habiles, ne se préoccupent pas de ce qui est, mais de ce qui doit Succéder à ce qui est.

Trois partis occupent en ce moment le théâtre politique :

Les opportunistes^ qui jettent par-dessus bord tout ce qui peut entraver ou retarder leur marche, — principes, engagements, promesses, etc.;

Les importunistes, qui gênent et compromettent les premiers, en leur rappelant les principes, les engagements, les promesses et les compromis de leur ancienne complicité, — en les obligeant soit à démasquer leurs batteries, soit à marcher plus vite ou à aller plus loin qu'ils ne voudraient;

Et les 9u'tmj9or/um5^e5, qui laissent faire, comme s'ils étaient des spectateurs désintéressés, et, un jour, peutêtre assez prochain, se réveilleront sottement et tristement étonnés.

J'ai déjà vu au moins assez de révolutions, de changements de gouvernements, de bouleversements politiques, et j'ai résumé mon impression et mon expérience par ces mots :

« Plus ça change, plus c'est la même chose. »

Pour ne s'occuper que d'un côté de la* question, j'ai vu des gouvernements qu'on accusait de a despotisme», auxquels on reprochait de «boire la sueur du peuple», de « s'engraisser de la misère publique », de «se vautrer dans toutes les voluptés ».

J'ai vu plusieurs fois également arriver au pouvoir ceux qui avaient le plus énergiquement et le plus opi-

• niâtrement attaqué et flétri ces Sardanaples, — et qui se disaient républicains, — j'ai été curieux de savoir si aux « festins », aux (c orgies » on allait voir succéder des a agapes » simples, fraternelles, et le brouet noir des Spartiates.

Eh bien, je dois avouer que je n'ai pas vu cela. Il faudrait remonter à Apicius, à Lucullus et aux derniers Césars pour ajouter quelque chose aux bombances recherchées de nos républicains. Et encore si nous ne voyons figurer sur ces a menus », pas si menus, ni les « langues de rossignols », ni les « perles mêlées aux petits pois », cela s'explique beaucoup moins par la sobriété des convives que par les progrès de la cuisine. On a beau faire des révolutions plus ou moins sanglantes, ce sont exactement les mômes menus. Les tyrans no s'offraient pas un plat, pas un radis de plus que les vengeurs et les amis du peuple, et je crois que, faisant bon marché des théories, des discours, des principes, des promesses.

On pourrait définir la « question politique ^ un combat pour décider qui mangera les a petites bouchées de prince à la Montpensier », les ce filets de lièvre à la George IV », les « faisans dorés piqués », les « truites de cascade au beurre de Montpellier », et les « glaces vanille et framboise », en les arrosant de « château Yquem » .

J'aime les hommes francs et incapables de dissimulation, c'est pourquoi j'ai déjà cité plus d'une fois M. Cotte, encore député aujourd'hui. M. Cotte était en 1871 préfet du Var. Et quand on lui disait que les pauvres jeunes gens envoyés à l'ennemi n'avaient ni armes, ni souliers,

ni vêtements, il s'excusait de ne pas s'en occuper, sur la façon dont il était « absorbé par la question politique », et la question politique, il l'expliquait franchement et naïvement par un télégramme adressé par lui au gouvernement d'alors.

« Pourquoi, disaiWl, pourquoi des élections puisque nous sommes au pouvoir? »

Cette noble franchise vient d'être imitée par l'exsous-préfet de Carpentras, qui, exploitant sa disgrâce et sa punition, se présente comme candidat à la députatioD

de Lyon.

Que pensez-vous, lui demande-t-on dans une assemblée, de l'inamovibilité de la magistrature?

— Je suis, répondit-il, pour l'inamovibilité de la magistrature, mais après l'épuration, quand ce seront nos amis qui seront magistrats.

Je siHS convaincu qu'il sera également pour l'inamovibilité des sou&-préfets, quand on lui aura rendu sa sous^préfecture.

La gazette officielle de Londres annonce ime nouvelle incarnation du conquérant de Tile de Chypre. — Monsieur Disraeli f — devenu, depuis quelque temps, lord Beaconsfield, — va encore très probablement changer de nom, et prendra désormais les titres de vicomte Garmoijk et de comte Tairns.

Ce changement de nom par suite soit d'un héritage. soit d'une acquisition, soit d'une récompense, est fréquent en Angleterre, — nous en avons vu en France d'assez nombreux exemples sous le premier empire et quelques-uns sous le second. Mais ces exemples étaient exclusivement doimés par des soldats et des généraux

la suite de victoires éclatantes. Peut-être il serait avantageux, à coup sûr il serait décent, d'étendre cet usage à nos hommes politiques, de leur permettre de prendre un nouveau nom en jetant Fanden aux orties, lors de leur avènement au pouvoir, comme font les papes, ou de l'adoption d'une seconde ou d'une troisième a manière », comme ne font pas les peintres pour lesquels l'obstinatioa ou la mobilité dans les principes, dans les opinions, dans les manières de voir, n'engage aucunement* l'hon^neur.

Cette remarque vient à propos surtout aujourd'hui tiue, par une singulière coïncidence, les plus ardents promoteurs de la république, et ceux surtout qui s'et^ forcent de la confisquer à leur profit en se proclamant les seuls républicains, sont presque tous des gens qui, avec plus ou moins de puissance, mais avec une égale ipreté, se sont opposés à l'installation de la RépuUiquo en 1848, installation très certainement plus facile alors qu'elle ne parait l'être aujourd'hui.

Les chefs alors de la République étaient des personnages considérables, ayant conquis ou une renommée éclatante, ou une notoriété honorable par le génie, par le talent, par de longues luttes, par la fixité de leurs opinions, par leur désintéressement. C'était Lamartine qui avait proclamé la République, avec Arago, avec le fr^i^ de Garnier-Pagès, avec Ledm-Rollin, avec Senard, Vaulabelle, Charras, Bastide, etc. Lamartine avait momentanément rassuré la bourgeoisie en faisant retom-v ber le drapeau rouge dans le ruisseau.

Eugène Cavaignac, républicain de race et de relijgion, avait cependant donné — en Juin — de terribles gages i l'ordre.Esclave pieux du devoir, on n'avait à craindre ^ lui, et on le savait, aucune tentative ambitieuse.

Aucun n'était nouveau converti et néophyte et n*avaîl attendu la victoire de la République pour se &ire répu< blicain.

Lamartine avait achevé de se ruiner au pouvoir.

Cavaignac en devait descendre aussi pauvre qu'à son arrivée.

Ainsi allait faire Bastide.

Châtras était resté lieutenant-colonel» comme Foissyr le cousin de Cavaignac, était resté colonel.

Vaulabelle^ se considérant comme un soldat en fac^ tion> ne s'était même pas installé au ministère de Tinstruction publique, et, quand on l'avait relevé, était retourné à son petit logement de l'impasse Coquenard, d'où il n'avait emporté et où il ne rapportait que trois Ëiux-cols et trois mouchoirs à carreaux.

Senard n'avait emporté du ministère de l'intérieur que sa a serviette » d'avocat.

Marrast lui-même, le seul contre lequel on avait osé émettre des soupçons, était mort sans laisser de quoi se faire enterrer.

L'Assemblée, ou du moins la grande majorité de l'Assemblée, était prête à prolonger les pouvoirs de Cavaignac ou à le nommer premier président de la République pour cinq ans, sans avoir recours à cette ^ cruelle épreuve du suffrage dit universel, qui devait nous amener et le second empire et la troisième invasion.

Il est presque certain que la République se serait alors et peut-être définitivement installée, et je n'ai pas besoin de rappeler quelles misères nous eussent été épargnées.

Mais :

Le « républicain » Thiers, chef de la réunion de la rue de Poitiers, vota, fit voter, força de voter pour le

« prince Napoléon », et ses amis et leurs journaux, comme le raconte Véron, le « Bourgeois de Paris », dans ses Mémoires.

Le (( républicain » Girardin entassa les calomnies les plus absurdes, les plus odieuses contre cet honnête et ce noble Cavaignac.

Le « républicain » Victor Hugo, — je ne veux parler de lui qu'avec un tendre et triste respect, mais je dois dire une vérité qui est de notoriété publique, — • et par son vote et par son journal ÏÊvènemetU, fit une guerre si ardente à la République en faveur du a prince Napoléon » que plusieurs rédacteurs de ce journal, qui aujourd'hui écrivent dans un journal ultra-républicain^ essuyèrent de fâcheuses représailles et se tirèrent assex mal d'ennuis que leur suscitèrent les rédacteurs républicains du National d'alors — affaire dans laquelle je fus obligé d'intervenir.

Je ne parle pas d'autres a républicains » d'aujourd'hui qui étaient hier courtisans et familiers de la cour impériale, — mais n'existaient pas en 1848.

Il est donc incontestable qu'une bonne partie des plus bruyants, des plus exclusifs, des plus absolus républicains d'aujourd'hui, ont, de leur grand ou de leur petit mieux, empêché la République de s'installer en 1848, ce qui me semble autoriser à leur conseiller plus de modestie et de tolérance et qu'il serait commode et décent pour beaucoup d'entre eux de pouvoir changer de nom en même temps et aussi souvent que de drapeau et de cocarde.

La justice est dans une telle anarchie relativement à la peine de mort, qu'aucun crime, quelque épouvantable

ttâ PENDANT LÀ PLUIS

que VOUS puissiez rimaginer, ne la peut faire appliquer certainement à l'auteur de ce crime. *-*- Une fflle qui avait coupé sa mère en morceaux avec le a couteau au fromage. » vient de mourir en prison de « sa belle mort 9 9 selon l'expression populaire.

L'application de la peine de mort est devenue uiu^ question de chance et de hasard, — grâce à la sotte pitié inspirée au jury en faveur des assassins par des gribouilleurs de phrases creuses, — et par la doctrine de « l'abolition de la peine de mort i> adoptée par le parti politique qui a dans son dossier les mitraillades de Lyon^ les noyades de Nantes, les guillotines permanentes, la Terreur de 1793 et la Commune de 1871,— c'est une tradition.

Robespierre lui-même prononça en pleine Assemblée un discours en faveur de l'abolition delà peine de mort, — discours que l'on peut lire au Moniteur, — on s'oocupa alors de la remplacer par une autre peine « en faveur des assassins ». Et voici ce qu'on imagina, -^ voir toujours le Moniteur — je ne l'ai paa sous les yeux, mais mon ami le colonel G*^*^ fut tellement firappé à cette lecture qu'il se la rappelle textueUement et me l'envoie avec les a considérants )>.

(( L'homme aime la lumière du jour, — le condamné sera enfermé dans un cajcdbot obscur.

x> L'homme aime la liberté de ses mouvements, *- te eondanmé sera enchaîné.

» L'homme aime les oommodités et les jouissances de la vie, — le condamné n'aura que.de la paille pour as coucher, que du pain et de l'eau pour sa subsistance.

« L'homme aime la société de ses semblables, — k eondanmé en sent complètement privé, «^ seutoment, une fois par mois, la porte de son cachot, au-dessus (te

laquelle seront inscrits son nom et son crime, sera ouverte et le public sera admis à le voir. »

Cette peine devait d'abord être appliquée à perpétuité. Cependant la commission, dont Le Pelletier Saint-Fargeau était rapporteur, recula devant la perpétuité et proposa un maximum de vingt années.

On ne m'accusera pas de tendresse excessive pour les

aSSaSSuloa

Eh bien, j'ayoue que j'aurais peine et hésitation à voter cette peine imaginée par les partisans de l'abolition de la peine de mort.

Ce n'est certes pas une diminution, mais une aggravation de peine que demandait Le Pelletier SaintrFargeau. n y a loin de ce supplice ingénieusement atroce à la peine des travaux forcés à perpétuité par laquelle est le plus souvent remplacée aujourd'hui la peine de mort, surtout quand il reste au condamné deux chances contre cette perpétuité : la grâce et l'évasion.

Quant aux « travaux forcés », je me rappelle que la première fois que je vis un bagne, ce fut à Brest. Les « honneurs » m'en furent faits par un jeune en^ seigne de vaisseau, appelé Bouêt, qui, depuis, adopté par l'amiral Ylllamnez, est mort vice-amiral sous le nom de Bouët-Villaumez. J'interrogeai nK>n conducteur sur les résultats du travail des forçats. « Je vais, me dit-* il, vous l'expliquer en deux mots : — Vous êtes pêdieur et un peu marin : vous savez ce que vous coûte un manche de gaffe; il vous coûte six sous. Eh bien, id, un manche de gaffe travaillé par les forçats revient à l'État à trois francs. »

Au nombre des « phrases creuses » adoptées et répétées contre ta peine de mort, il faut mettre que le a bagne à perpétuité est pire que la mort ». On n'a

cependant pas encore vu un assassin condamné aux travaux forcés appeler du jugement, et ne pas, au contraire, s'en féliciter et en remercier son avocat.

Ne pourrailron pas rendre plus efficace et d'un résultat plus légitime le travail du forçat?

Avant Tinvention des avocats, — et chez les peuples primitifs, — il n'était qu'une peine pour tous les crimes, la peine du talion. Celui qui avait tué était tué. Celui qui avait volé était dépouillé d'une valeur égale à celle dérobée. Cette pénalité était très favorable au criminel, car la victime était obligée de mettre autant que lui à un jeu auquel elle n'avait pas consenti à jouer. La « civilisation », alors, inventa les supplices raffinés. La phi-^ losophie vint plus tard borner justement la plus grande peine à la perte de la vie et à la suppression du coupable.

Au temps du talion, en Perse, — selon Chardin, — chez les Tartares, on livrait l'assassin aux parents du mort; ils pouvaient ou le tuer, et parfois ti'ès cruellement, ou le conserver comme esclave et le faire travailler à leur bénéfice.

Ne seraitril pas juste aujourd'hui — lorsqu'un assassin a « obtenu » les travaux forcés, grâce à tels ou tels avocats et à la pitié absurde du jury, — de le faire travailler d'une manière sérieuse et effective, et de donner le fruit de ce travail à la femme, aux enfants, aux vieux parents auxquels il a enlevé leur appui?

Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les voleurs?

Pourquoi le voleur condamné à l'emprisonnement ou, dans certaines circonstances, aux travaux forcés, ne ferait-il pas un travail réel, efficace, productif, dont le produit indemm'serait le volé, obligé, dans la législation nctuelle, de se contenter d'une vengeance platonique, de ^voir son voleur en prison?

Lorsque, en 1848, la République a paru être acceptée en France, j'ai dit : Je ne demanderai à la République que ce que j'ai toujours demandé à la royauté.

A la seconde République comme à la première, a succédé l'Empire, — les mêmes causes produisant les ûiêmes effets, — car, en 1850, ce ne sont pas ceux qui criaient vive Napoléon, mais ceux qui criaient vivent Robespierre et Marat qui ont amené l'Empire.

Alors, à l'Empire, quoique je me sois tenu à l'écart de cette parenthèse, j'ai demandé ce que j'avais demandé à la République, — je ne l'ai obtenu ni des uns ni de? autres; — je ne me décourage cependant pas, et je demanderai aujourd'hui à la troisième République ce que j'ai demandé aux divers gouvernements qui l'ont précédée, à savoir :

La liberté de chacun ayant pour limite la liberté des autres;

La justice égale pour tous ;

Les places et les fonctions données à ceux dont les places et les fonctions ont besoin;

Le gouvernement des meilleurs choisis par tous, en République; choisis par le chef de l'État, en monarchie;

La paix, la bonne foi, la vérité, le bon sens;

Que la forme de gouvernement qui nous donnera cela se nomme ensuite : république, monarchie, empire, oligarchie; qu'on appelle le chef de TÉtat : emp^eur, roi, sultan, czar, président, shah, sophi, hospodar ou Jean-Pierre, j'avoue que je n'en ai pas le moindre souci, et que j'y suis d'avance rallié et tout prêt à l'aider de mon petit mieux. Mais, jusqu'à présent, je n'ai aucune raison de changer mon appréciation des révolutions auxquelles j'ai assisté : « Plus ça change, plus c'est la même chose. » .

Je vais en donner un tout petit exemple, comme essai et pour échantillon.

Quand un homme a mis au service de l'humanité de b société, de sa paMe, ce qui lui a été donné de géoie, de capacité, de talent, d'toergie, décourage, de fermeté, de dévouement, une des récompenses qui lui sont dues, e'est de ne pas le laisser mourir, quelquefois, à la peiM^ avec la poignante et âése^ran1« inquiétude do sort d'une oompagne oq d'^ofants qu'il laisse dans la vi^ privés de son appui.

Qu'ui^ roi absolu dise» eomme Louis XIV : c Dus mon royaume, il n'y a pas de droit, tout est finwor de ma pari » , c'est absurde, c'est monstrueux; «^ mais ce n'est pas tout à fait sa faute. — Les rois^ les princes, les hommes mêmes que l'audace, la force, le crime oa

DE QUBLQUIS VIEUX ORIPEAUX Sfî

la fortiuie hissent au pouvoir, sont si promptement entourés d'un cordon sanitaire eontre la vérité, qœ^ lorsqu'un d'eux ne devient pas le phis sot et le plus méchant des hommes, j'admire comme il était bien né et bieii doué, et je me prends pour loi d'une certaine sympathie.

Je compr^ads donc que Louis XIY « accorde » une pension à la veuve ou aux enflants d'un officier, d'un administrateur, d'un fonctionnaire, d'un écrivain qui, {Ncécisâment à cause de leur dévouaneut aux intérêts de l'État, à cause de leur probité, n'ont pu assurer le sort de leur Êimille.

Hais je ne permettais déjà plus à un roi constitution-* nel de se servir de cette formule blessante et inique pour exprimer l'accomplissement d'un de ses devoirs, et je l'ai reproché plus d'une fois au gouvernement du roi Louis-Philippe, gouvernement que je persévère à demander au ciel de ne pas nous laisser trop longtemps ni trop amèrement regretter.

Ëh bien, aujourd'hui même, je lis au Journal officiel qu'une pension de 2,000 firancs vient d'être «t accordée » à la veuve d'un fonctionnaire que je n'ai pas connu, mais qui, parait-il, a rendu de grands, de réels services au pays, et a laissé sa famille sans fortune.

Ëh bien, et cette R^rablique? es1>-ce qu'elle ne comprend pas l'injustice et l'insolence de ce mot ce accordée d ? Cette pension est donc une faveur T II a donc fallu la demander, la solliciter, l'implorer?

Si eUe n'était pas méritée par les services, par la probité, par. le dévouement et l'abnégation du mort.

228 PENDANT LA PLUIB

et par la situation où il a laissé sa famille, il ne fallait l'accorder ni aux sollicitations, ni aux influences.

Si elle est méritée, il fallait aller au-devant non de la sollicitation, mais de la réclamation; elle ne devait pas être « accordée», mais « offerte» mais « payée»; le Journal officiel devait dire : la pension et non une pension, de la veuve de tel fonctionnaire, mort sans fortune après de réels services au pays, a été fixée à la somme de...

Est-ce trop de demander à la République le changement de cette odieuse formule? Une pension à la veuve, aux enfants d'un serviteur utile du pays, mort sans fortune, ça ne s'accorde pas, ça ne se donne pas, ça ne se jette pas d'en haut. — ça s'offre, ça se paye avec un sympathique empressement; le pays ne fait pas une

faveur, il s'acquitte.

U ne faut pas confondre un esclave poussé à bout, qui brave tout pour rompre ses fers, avec un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres.

Cette distinction doit s'appliquer à un peuple aussi bien qu'à un homme.

11 n'y a pas de République, bien plus, il n'y a pas de libertés possibles, avec ce malheureux penchant à l'engouement, qu'il faut bien reconnaître chez le peuple que nous avons l'honneur d'être.

• Grâce à ce défaut, si les Français n'arrivent pas à s'en corriger, toute République ne peut être qu'un interrègne, l'espace pendant lequel le peuple, après des saturnales périodiques, attend ou cherche un nouveau maître pour remplacer celui qu'il a chassé sans lui donner, dans son impatience, « ses huit jours » traditionnels.

Le peuple français, quoi qu'où en dise, a encore un vieux levain monarcliique; à travers les révolutions, ^'11 aime assez, non comme chemin d'une situation à une autre, mais pour elles-mêmes, comme révolutions et comme tapage, il ne renonce pas à conserver un magasin, un stock, comme on dit aujourd'hui, de traditions, de panaches, de cris, de lampions, de vivats, de galons, d'ivresse publique, de cloches, d'enthousiasme impossible à décrire, de tambours, de vieilles grenouilles, de fleurs de lys, d'abeilles, d'aigles, de coqs, de révérences, de cérémonies, de trompettes, de cantates, de sceptres, de sainte-ampoule, de feux d'artifices, de dévouement inaltérables d'oripeaux, de vieux pavois, d'acclamations, de hallebardes, de couronnes variées, de débris de trônes, de discours officiels, de clous dorés, de serments de fidélité, d'ifs à illuminations, etc.

Ce trésor, ce tas de bibelots amassés pendant tant de siècles, il ne peut se décider à s'en défaire; vous l'avez vu encore récenunent refuser en pleine République de mettre en loterie, les «pierreries et joyaux de la Couronne », qui lui auraient permis de payer au moins une partie de la rançon, il a mieux aimé s'accabler d'impôts qui lui rendent aujourd'hui la vie si difiScile.

Et, ma foi, il ne veut pas que ça soit perdu; il veut s'en servir, ne fût-ce que pour leur faire prendre l'air et les empêcher de moisir. Pour quoi ? Pour qui? On n'en sait rien. Mais on ne sait pas non plus ce qui arrivera demain.

Gela rappelle cette Espagnole qui, au moment de mettre au monde un petit Espagnol^ se plaignait terriblement.

230 PBNDANT LA PLUIE

Où avait, selon l'usage du pays, allumé un cierge ea l'honneur de quelque saint.

La pauvre femme gémissait, crmit, et protestait qa'eOe ne s'exposerait plus à de pareilles tortures. Enfin die est délivrée.

— Éteignez le cierge, (Kt-elle, et serrez-le, ça peut encore servir.

On n'a plus de roîs, mais ce vieux trône servira de fauteuil à un président; on taillera quelques carmagnoles dans le manteau brodé de fleurs de lys ou d'abeilles; — le « Sancy » et le « Régent » feront très bien sur le bonnet rouge. Quant à « Tivresse publique », au c concours innombrable » à l'enthousiasme « impossible à décrire », on aura bien toujours sous la main quelque héros, quelque favori, quelque personnage à !a mode du jour qui s'en accommodera volontiers.

Par exemple, voyez « l'apothéose ». Ça appartenait autrefois aux Césars romains; c'était une oérèaaonie par laquelle un roi mort ou tué devenait dieu. Eh bien, la République qui ne veut pas du tout de rois, et qui se pique de ne'pas croire en Keu, vient de décerner Tapothéose à M. Thîers. Un tableau exposé, je ne sais si c'e^t au Louvre ou au Champ-de-Mars, consacre cet avancement accordé au petit homme d'État.

Aujourd'hui les sculpteurs se disputent l'honneur de faire sa statue.

On aime les statues en France. C'est un prétexte qui a l'air honnête, pour briser les anciennes statues, pour faire des matériaux, et reprendre les marbres des dieux qui ont cessé d'être à la mode.

En tête des concurrents se présente M. fiarrier-Belleuseon assure très généralement qu'il a fait de très bdDes choses, — je le crois, — mais je sais qu'il est l'auteur de

DE QUaiiQUIS VIEUX OEIPEAUX t3|

Ja pli» laide statue que j'aie jamais Tue ; la statue de Masséna à Nice.

n est question de mettre au concours la statue du premier président de la troisième République.

J'ai remarqué, £i y a longtemps, à l'égard dudit président, une bizarrerie qui a duré et devait, disaifr-je, alors durer toute sa vie. U était tellement Fincamaticm de la bourgeoisie, que jamais il ne vint à personne l'idée de prononoer son nom sans le faire précéder de « monsieur >, comme on fait pour les hommes publics après im certain temps de notoriété, et l'apothéose même n'y a rien changé; mes prévisions ont été dépassées. Le {Nrésid^it de la rue de Poitiers et de la R^ublique est au cid, il est dieu, mais sons le nom de « monsieur Thiers 9. On dit: maximus optimus Jupit^, divus Romnlus, divus Julius Caesar, divus Augustus, mais leur nouveau compagnon persiste à s'appeler « monsieur Thiers » .

Rien n'est si dangereux que les apothéoses.

L'engouement amène nécessairement le dénigrement et € l'angle de réflexion est égal à l'angle d'incidence ». C'est bien pire parfois pour l'angle de réflexion.

H. Thiers a été un homme admirablement doué, laborieux, persévérant, éloquent d'une éloquence qu'il avait inventée^ voyant que les te autres » ne convenaient pas à sa taille; il avait un fond de patriotisme qui lui a; permis de rendre certains services, sans cependant l'empêcher de jeter son pays dans les plus tristes aven-* tores» au bénMce de son ambition, et de « mettre le {on à la maison pour faire cuire son œuf à la coque » ;

— eh bien, la place où le juche aujourd'hui Tesprit de parti retardera-t-elle beaucoup le jour où sa vraie place lui sera assignée? Mis trop haut, il faudra qu'il soit jeté trop bas avant d'être remonté où il doit être.

Il suffit de se rappeler certaines dates et certaines apothéoses.

Nous voyons Mirabeau mis au Panthéon avec enthousiasme, puis expulsé haineusement et honteusement.

Le 21 novembre 1793, 8 frimaire an II de la République, le corps de Marat est porté au Panthéon, — puis la célébration 4^ son « apothéose », — puis « une montagne élevée en son honneur au Champ-de-Mars ».

Et le 9 thermidor de la même année, 28 juillet 1794, le corps de Marat retiré du Panthéon est jeté dans l'égout de la rue Montmartre.

Lisez aussi les ouvrages écrits sous le règne de Napoléon P' et ceux écrits soùs la Restauration, et parfois par les mêmes écrivains, etc., lisez l'histoire tout. entité.

Sans l'imprudence provocante de l'apothéose de M. Thiers, j'aurais cru ne pas devoir écrire les présentes lignes. Cette apothéose, ces cérémonies posthumes, livrent de nouveau à la discussion l'homme auquel ses amis (?) et sa famille veulent absolument chicaner la paix étemelle que ce petit homme si remuant a bien agnée.

Donc, la statue devant être mise aa concours, plusieurs artistes s'occupent de leur projet, de leur esquisse. Grâce à des indiscrétions d'atelier, je puis vous révéler d'avance deux de ces projets; les deux auteurs se sont inspirés de l'histoire écrite et de l'histoire vécue par leur illustre modèle, car tous deux ont lu, compulsé,

étudié avec une conscience digne des plus grands éloges*

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