‹ Pendant la pluieChapitre 19 sur 32 · CENT QUATRE-VINGT-QUINZE · texte numérisé non relu

CENT QUATRE-VINGT-QUINZE

victimes que Ton aurait sauvées et que Ton n'a pas voulu sauver

Je viens de parcourir un album très curieux ; je ne parle pas des albums où les jeunes femmes et les jeunes filles font griffonner par leurs connaissances de la prose et des vers qui, presque toujours, n'ont que Je mérite incontestable, il est vrai, de chanter leurs louanges, — ce à quoi plusieurs d'entre elles reconnaissent les beaux vers, — ce qui me rappelle Tristan de JRovigo, le père du duc qui vient de mourir — et qui, lui, se fit tuer en Afrique — c'était, avait-il dit peu auparavant, le seul moyen décent de quitter Fétat militaire qu'il n'aimait pas, — il me racontait l'infidélité d'une maîtresse et « ce qu'il y a de cruel, me disait-il, c'est que ce drôle m'a supplanté en lui adressant des vers de quatorze pieds » .

L'Album en question, quoique renfermant des autographes d'hommes et de femmes célèbres ou illustres de toutes les conditions et de tous les temps, sera surtout un curieux et triste monument d'histoire contemporaine et une sévère leçon, il faut l'espérer, pour la génération

UN ÀLBUK 3^

qui suivra celle-ci, car celle-ci parait décidée à mourii: dans la bêtise finale.

Aucun souvenir peut-être n'est plus vivant et pluj» poignant qu'un autographe, — c'est presque une apparition; il semble qu'on voit, assis et la plume à la main, le mort qui a tracé ces lignes dcmt souvent la configuration dénonce quelques traits de caractère ou d'organisation.

Tallemont des Réaux raconte que la veuve d'un financier, que sa grande fortune et la bizarrerie de son esprit avalant introduite, à la cour, disait aux femmes de sa connaissance : « Faites l'amour tant que vous voudrez, ma mie, — mais, au nom du ciel, n'écrivez pas. ?>

< Eh 1 madame, répondit ime d'elles, que me dites-vous là! Ce serait faire l'amour comme une chambri^e! »

L'éducation moderne a prévu et prévenu à un certain point ce danger, — il est une certaine écriture apportée d'Angleterre, la patrie du tout, — écriture mécanique et conséquemment uniforme qui donne à presque toutes les femmes aujourd'hui la même et identique écriture.

Les autographes ont, de notre temps, joué plu^ sieurs fois des rôles où le scandale est allé jusqu'au terrible.

On voit encOTe, à Paris, aux premières représentations,une vieille courtisane septuagénaire qui doit, dit-on, le commencement d'une grosse fortune, — accrue par l'usure — à l'industrie que voici ; Un jeune niais, devenu on ne sut comment l'amant d'une charmante iemraedu mondé — quelle est la iemme qui n'ait pas, dans sa vie, un choix dont elle rougit tout bas? — s'avisa de céder aux agaceries de cette fille alors à la mode dans une certaine coterie.

Elle se fit donner les lettres de madame de *** —

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mit le galant à la porte — fit une visite à Ja pauvre femme, et ne lui rendit ces lettres, — qu'elle menaçait d'envoyer au mari, que contre ime grosse somme pour laquelle il fallut vendre ou engager les diamants*

C'est cette femme qui, à quelqu'un qui lui demandait comment elle faisait pour conserver une influence singulière sur plusieurs de ses amants qui étaient loin de se louer d'elle, répondit : je ne quitte jamais un amant qui est quelqu'un sans avoir dans les mains de quoi l'envoyer aux galères.

On se rappelle le scandale causé par certaines lettres attribuées au roi Louis-Philippe; — à quelques lettres vraies, ornées de quelques interpolations, on en avait ajouté une demi-douzaine d'autres naturellement plus expressives et plus compromettantes.

Nous avons vu également une jolie et tapageuse personne établir avec deux ou trois illustres vieillards contemporains de tendres commerces, les induire en correspondance sénilement amoureuse — et aussitôt le pauvre Titon mort, livrer ses lettres au commerce de la librairie — en dépit de ces deux aphorismes justes et mornes :

« Une lettre est une propriété indivise, et si elle appartient pour moitié à la personne qui ]a reçoit, elle appartient pour l'autre moitié à celle qui l'a écrite. »

Et: dt Les femmes n'ont pas plus le droit de publier les bêtises qu'elles nous font écrire, que nous de divulguer les sottises que nous leur faisons faire. »

Ce qu'il y a de plus frappant dans l'album du Figaro, c'est une très nombreuse collection de lettres qui nous montrent à nu, se contestant, s'accusant, se trahissant elles-mêmes, la plupart des personnalités grotesques ou terribles — le plus souvent grotesques et terribles à la

foiSy ce qui est un des caractères de cette triste époque qui ont été mêlées à nos récentes calamités.

Voyez, par eieiàple, quelle somme de liberté nous» aurions à attendre de ces hypocrites apôtres de l'indépendance -* si jamais ils ressaisissaient un pouvoir épbémère auquel en quelques mois la France a dû la moitié de ses pertes en hommes, en argent et en territoire.

Yoid pour la liberté de la presse, si réclamée par eux.

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