‹ Pendant la pluieChapitre 18 sur 32 · AGRICOLE MOUREAU · texte numérisé non relu

AGRICOLE MOUREAU

Pauvety à Payan.

Orange, 19 messidor an II.

Nous avons rendu cent quatre-vingt-dix-sept jugements dans dix-huit jours. Ragot, Fernex et moi nous

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sommes au pas, mais Fonrosa est un formaliste enragé ; pour Mailleret, il ne vaut absolument rien, il lui faut des preuves comme aux. tribunaux de Tancien régime, il inculque cette manière de voir à Fonrosa.

Je te salue fraternellement.

FAUVETY.

Payan à Fonrosa.

Les commissions n'ont aucun rapport avec les tribunaux de Tancien régime: il ne doit y exister aucune forme, la conscience du juge suffit. Marche d'un pas égal avec Fauvety. Oublie que la nature te fit homme et sensible.

Ton ami,

FÂTAIf.

Darthé à ***.

Arras, 29 ventôse an II.

Lebon est revenu de Paris, transporté d'une sainte fureur contre l'inertie qui entravait les mesures révolutionnaires. Tout de suite, un jury terrible, à l'instar de de celui de Paris, a été adapté au tribunal révolutionnaire. Ce jury est composé de soixante b à poil.

Un arrêté vigoureux a fait claquemurer les femmes aristocrates. La guillotine ne désempare pas : les ducs, les marquis, les comtes et barons, mâles et femelles^ tombent comme grêle.

On m'a rendu justice, je suis des soixante-trois. Nous ne dormons pas.

Je t'embrasse.

DARTHÉ.

REMI NI s GERE 311

Je m'arrête ici. Peut-être feuilleterai-je encore ce» intéressant rapport authentique. En attendant, puissent les républicains de raison, les républicains de peur, les républicains de Panurge voir se constituer une Repu-» blique sage, honnête, modérée, connue on la promet, et ne pas avoir à regretter un jour le style du pauvre ex-sous-préfet de Carpentras.

Voilà donc finie la grève des cochers parisiens. Les querelles ne dureraient pas si longtemps si Ton n'avait tort que d'un côté. Cette grève a occupé, intéressé et divisé le monde civilisé. Je n'en parlerais cependant pas, fil elle ne me fournissait quelque chose comme un apologue et une moralité.

Les cochers ont dû le plus grand nombre de leurs partisans à celle de leurs plaintes qu'ils mettaient surtout en avant ; la pitié, la tendresse pour leurs chevaui, ces pauvres bêtes. Le cheval, ce second ami de l'homme, toujours ingrat, était « victime du capital », on le nourrissait de sciure de bois et de scories de charbon de terre. Ce n'est pas vrai, répondait le capital; la sciure de bois et les scories de charbon de terre n'étaient qu'un essai de litière améliorée. Que M. Bixio ne fait-il l'expérience sur lui-même, disaient les cochers; il en saurait de bonnes nouvelles. Et l'avoine ! ! ! Nous dépensons tous nos pourboires en avoine pour les intéressants quadrupèdes que l'administration ne nourrit que par mécban-

ceté et pour prolonger leur agonie. Ce n'est pas pour CLOUS que nous nous mettons en grève, c'est pour les chevaux ; nous ne pouvons supporter plus longtemps les souffrances des chevaux; nous ne remonterons sur nos sièges que quand on donnera aux chevaux une honnête, correcte et légale litière de paille, et les dix litres d'avoine auxquels ils ont droit.

Cela a duré le temps qu'on sait, puis l'administration a diminué les heures de travail, augmenté le prix de la journée des sensibles cochers et, quant aux chevaux, il n'en a plus été question. L'administration reste libre de leur donner la sciure de bois et les scories de charbon de terre pour litière ou pour nourriture, n'importe quoi, selon qu'elle le jugera convenable.

11 est clair que les cochers ont usurpé la sympathie du public. Je déclare cette histoire une apologie. Voici la moralité que j'en tire.

11 en est de môme de toutes les « grèves ». En 1465, Commines nous raconte la « Ligue du bien public». Le comte de Charolais (Charles le Téméraire), le duc de Bretagne, le duc de Bourbon, le duc de Nemours, le frère du roi lui-même, Charles, les comtes de Danois, de Dammartin, ducs — c'est-à-dire duces, c'est-à-dire ^jîonducteu^s et « cochers » des peuples — firent contre Louis XI la ligue connue sous le nom de « Ligue du bien public ». Ce n'était certes pas pour eux que ces bons seigneurs prenaient les armes, ils n'étaient animés que par le plus pur désintéressement et la pitié causée par les souffrances du peuple.

Et eommeat cela fini t-il?

Le duc de Berry se fit donner la Normandie, le comte de Charolais Amiens, Âbbevîlle, Saint-Quentia et Péronne. Chacmi des conjurés eut son lopin, sauf le firère Charles qui se contenta de la promesse de la Champagne. Quant au peuple, au pauvre cheval, personne n'en parla plus et la paix fut faite entre Louis XI et les prinas ses vassaux.

La Ligue de la a Sainte-Union ». Les pauvres ligueurs ne demandaient que le triomphe de la religion catholique. Cependant, quand le roi Henry, par l'édit de Nantes, assura aux calvinistes la liberté religieuse, presque tous les ligueurs firent leur marché, et trouvèrent que tout allait bien. ViUeroy, entre autres, dit le chancelier de Chiverny, qui avait été des plus engagés dans la Ligue,, s'accommoda pour une charge de secrétaire d'État.

Pendant la guerre de la Fronde, faite aussi pour soulager le pauvre peuple accablé d'impôts, tous les chefs méditaient leur accommodement particulier avec la reine et « Mazarin », on en vit plusieurs passer et repasser, d'un parti à l'autre ; tous avaient des intrigues et des conférences secrètes pour vendre plus cher leur soumission, — et le conseiller Broussel, qui avait joué un rôle important contre la cour, non seulement s'humanisa, mais se mazarinisa, lorsqu'on lui eut promis secrètement le gouvernement de la Bastille pour son fils.

II en a toujours été de même de toutes les ligues, frondes et grèves de tous les genres, les cochers ont fait leurs af&ires, et le pauvre cheval est resté sur sa sciure de bois et ses scories de charbon de terre, et n'a pas vu augmenter la ration d'avoine.

Cheval, bon cheval, « la plus noble conquête de l'homme », porte-nous à ce château qu'on voit là-bas; il y a là pour les chevaux de la litière de paille douce et fraîche jusqu'au poitrail, du foin parfumé dont tu ne pourras manger que les fleurs, et des montagnes d'avoine si succulente, si lourde, que les chevaux du Soleil seuls en mangent de pareille. Nous te sommes absolument dévoués, ô noble et cher cheval, nous ne reculerons ni devant la fatigue, ni devant les périls, et nous ne demandons rien pour nous, — nous voulons simplement te conquérir et cette paille, et ce foin, et cette avoine; pour cela, il faut que nous montions sur ton dos et que tu te laisses conduire ; — - pour te conduire, il faut une selle et des brides; — mais nous allons prendre pour les faire la peau de ton père, qui est bien vieux et qui est victime de la tyrannie et de l'avarice des maîtres du château, et qui n'a plus de dents, à moins que tu ne préfères donner un peu de la tienne, qui est devenue trop large, tant tu es maigre et mal nourri. Puis, sellé et bridé, approche-toi de cette borne pour que je puisse monter sur ton dos ; ne bouge pas, tu me ferais tomber. — Maintenant que je suis en selle, porte-moi à travers les sables arides, — on n'y mange pas, on n'y boit pas, — mais quelle ripaille quand nous aurons pris le clxâteaul Traversons maintenant cette forêt où les épines t'écorchent les flancs, et ces fossés fangeux où les sangsues s'attachent à tes jambes; bieni maintenant, approche-toi de cette fenêtre, me void

dd)out sur la selle, je puis atteindre le barreau, je me hisse, j'entre... Eh! bonjour, mes bons messieurs. J'ai eu bien du mal à venir jusqu'à vous; j'espère que vous allez bien me recevoir; je ne suis que le premier arrivé d'une troupe affamée; si vous me repoussez, je les introduis; si vous me faites place, je vais vous aider à empêcher d'entrer ceux qui me suivent. I^a cuisine est bonne ici ; mais si on laissait entrer tout le monde, les morceaux seraient trop petits. Touche là et barricadons la fenêtre par laquelle je suis entré, et mettons-nous à table gaiement.

Et le cheval? — le cheval cherche des brins d'herbe entre les pierres, ronge l'écorce des arbres et un peu de bois de la porte. — Il pense à sa vieille écurie et à la prairie normande, et il est semblable aux Juifs dans le désert qui regrettaient les oignons d'Egypte.

La grève est finie, — jusqu'à ce que le cheval, revenu clopinant à ses pâturages, se laisse monter de nouveau par un autre homme lui faisant les mêmes promesses et les tenant de la même manière.

M. Dufaure, avec l'autorité d'une expérience. qu'il a acquise par les années et par la pratique du pouvoir, a donné récemment un bon exemple en hiérarchisant certaines fonctions dépendant de son ministère et en obligeant les candidats à apprendre le métier qu'ils veulent faire. Cet exemple vient d'être suivi par le ministère des finances. Un décret signé du duc de Ha« genta porte que, « à l'avenir, nul ne pourra être receveur particulier des finances s'il a moins de trente ans

d'âge et s'il ne compte dix ans de services publics, dont cinq au moins dan^un service ressortissant au ministère des finances. Aucun receveur particulier ne peut obtenir une recette d'une classe supérieure, s'il ne compte au moins trois années de services effectifs dans la classe immédiatement inférieure ». Ces mesures sont réellement républicaines, et je les approuverais sans réserve s'il était exprimé clairement que cette échelle, dont chaque échelon est sagement obligatoire, est assez longue pour aller jusqu'au sommet des fonctions et des grades des finances et supprime tout autre chemin pour. y parvenir. Autrement, nous rappellerons l'histoire d'un certain bossu qui, voulant s'engager dans l'armée commandée par le maréchal de Luxembourg, se présenta aux officiers recruteurs.

— Mon ami, lui dit-on, ce que vous demandez est impossible.

— Pourquoi?

— C'est que... vous avez... comme une bosse, et on n'admet de soldat ni borgne, ni manchot, ni boiteux, ni bossu.

— Je sais bien, dit-il, que j'ai la taille un peu gâtée; mais M. de Luxembourg est bossu.

— Chut! M. de Luxembourg est officier.

— Vous ai-je dit que je ne voulais pas être officier? Fmtes-moi officier.

U serait fort à désirer que des mesures analogues fussent prises dans toutes les branches de l'administra-, tion, que les préfets, sous-préfets, etc., fussent obligés d'arriver en passant par des degrés où ils apprendraient

mieux leur métier. Je pousserais cette règle jusqu'aux députés et aux ministres. On éviterait ainsi à notre malheureux pays une des causes, la plus terrible des causes des agitations et des misses auxquelles il esteo proie.

Nous ne verrions plus tous ces intrus qui viennent se presser étourdiment dans les professions dites libérales, si démesurément encombrées, se jeter dans la politîque avec des appétits et des soifs tellement surexcités, et ne compter pour la satisfaction de leurs nouveaux besoios que sur les agitations, les bouleversements et les révolutions, prenant pour des droits à des fonctions rétribuées d'avoir échoué dans leurs examens par paresse ou par ignorance, ou par l'épuisement et le découragement de leur famille, ou par le soin qu'ils ont de manger et de boire l'argent destiné à leurs inscriptions, avec les Cidalises subalternes du pays Latin.

On ne verrait plus alors des fonctionnaires de toutes sortes, de toutes classes, de tout rang, tomber sur les sièges de l'administration comme des aréolithes, ou plutôt y apparaître comme des champignons nés de sporules invisibles et poussés dans une nuit sur de vieilles souches, sur un tas de détritus et de fumier, — la plupart vénéneux comme ceux que nous autres paysans nous appelons l'œuf du diable (les savants disent phallus impudicus), l'oreille de Judas, la vesse de loup, la fausse oronge qui est d'un si beau rouge, etc., etc.

C'est-à-dire gens sans études, sans capacité, sans tact, sans action, sans principes, sans convictions, sans talents, sans moralité, et dont l'oraison funèbre ressemblerait à celle inscrite sur le tombeau d'un Anglais :

Ci-git John Smablc. et c^est tout.

LA IHÊORIE D£S GRÈVES 3^19

Dans un des premiers numéros des Guêpes qui parurent en 1839, je m'occupais d'un fait grave qui se jeproduii; iréquemment.

A chaque poste de police ou à chaque corps de garde, est adjoint une sorte de cabinet noir solidement fermé, qu'on appelle a yiolon» et dans lequel on enferme pour une nuit les gens arrêtés, soit en flagrant délit de vol a à la tire d, soit à l'occasion d'une querelle, d'une bataille, etc., quand le cas n'est pas assez grave pour que la chose ne puisse être dénouée par le commissaire de police, soit que l'heure avancée ne permette pas de conduire les délinquants à la préfecture.

Eh bien, très fréquemment, on trouve, le matin, le prisonnier mort, soit qu'il ait pu dissimuler un couteau ou un bout de corde, soit qu'il se pende au moyen de ses bretelles ou de lanières faites en déchirant sa chemise ou sa blouse, sa cravate, son mouchoir, etc.

Or, ce ne sont à peu près jamais de grands criminels qui s'évadent ainsi de la prison et de la vie; les grands criminels, les voleurs de profession, les assassins, ils savaient d'avance la mauvaise chance qu'ils encouraient; — ils iront le lendemain à la préfecture, puis à une prison désignée, en attendant le jugement qui peut les contrarier, mais n'a rien qui les étonne ou les désespère.

Ce sont au contraire des ivrognes exposés à cinq francs d'amende, des voleurs novices pris à leurs débuts, sur lesquels la honte de l'arrestation et de la prison exerce une influence terrible et les pousse au désespoir.

Ainsi deux hommes se sont pendus au violon depuis

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ane semaine. L'iln, il est vrai, âvait été arl^êté comme voleur. Il avait été surpris à dérober une volaille à un étalage, consigné au poste du boulevard Péreire et mis au violon. Le lendemain matin, on le trouva mort, pendu, étranglé à Taide des lanières de sa chemise déchirée.

Le second avait eu, en descendant du train de Saint— Mandé, une contestation avec un employé de la voie ferrée. Il s'agissait d'une question de détail, sur laquelle probablement il se trompait en croyant avoir raison; la discussion avait dégénéré en disputé, le pauvre diable avait été arrêté et mis au violon. Là il avait déchiré sa blouse et s'était pendu.

En même temps que, en 1839, je déplorais ce résultat qui punit de mort les auteurs de délits souvent insignifiants quand tant d'assassins et de parricides échappent à la suprême expiation, je proposais un moyen certain de rendre désormais impossibles ces tristes événements.

Ce moyen est simple, peut-être trop simple pour qu"on ait daigné s'en occuper : il consiste à séparer le violon du corps de garde, non plus par un mur comme on fait aujourd'hui, mais par une grille qui laisserait toujours les prisonniers . sous les yeux des honmies de garde.

Depuis 1839 — je n'ai jamais laissé passer une année sans saisir l'occasion d'un de ces déplorables suicides, pour proposer de nouveau et opiniâtrement mon projet — et cela sans résultat. — C'est ce que je fais encore aujourd'hui que deux hommes se sont tués dans les violons dans l'espace d'une semaine.

Or il est constaté que chaque année, en moyenne, ces actes de désespoir s'accomplissent de cinq à six fois, — mettons cinq.

De 1839, époque où j'ai, pour la première fois, proposé le moyen de les rendre impossibles, jusqu'à 1878, il s'est écoulé trente-neuf ans, c'est donc

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