‹ Pendant la pluieChapitre 2 sur 32 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Droits do roproducUon et de traduclion résorvés

JEANNE BOUYER

.^Hft

Souvent j'évite de « parler politique » parce que je ne me sens pas sur ce sujet tout le sang-iroid désirable ; nous sommes à une de ces époques dont parle Cicéron, où il n'est que trop facile de voir qui il ne faut pas suivre, mais où on ne voit pas aussi clairement avec qui on veuille marcher.

Cependant, hier, il pleuvait. — Dans ces heureux climats que j'habite, la pluie est rare, très désirée, très bien accueillie quand elle commence, — mais particulièrement ennuyeuse quand elle se prolonge. Notre année, ici^ ne se compose pas de quatre saisons, elle se contente de trois : quatre mois de printemps, quatre mois d'été, quatre mois d'automne. Ainsi, novembre et décembre, comme avril et mai, sont les mois des roses ; janvier, le mois des violettes, etc. Nos plaisirs, nos distractions se passent au grand air, — sub Jove.^ On arrive à se soucier médiocrement des beaux apparte-

ŒUVRES COMPLÈTES

D'ALPHONSE KARR

l PENDANT LA PLUIE

C'était en 1788, j'avais alors quatre-vingt-trois ans. Il s'agissait de faire une Constitution. Notre patrie, notre jeune République était déjà déchirée par des factions; le gouvernement, sans force et sans dignité. Pour obvier à cet état de choses, on avait fait une convocation générale des États de l'Union. Je représentais l'État de Pensylvanie.

La Constitution avait été discutée et votée article par article, il s'agissait de voter sur l'ensemble. Peut-être les causes qui déterminèrent mon vote lavorable pourraient être invoquées chez vous aujourd'hui.

Quand ce fut mon tour de voter, je parlai ainsi :

a Monsieur le président,

» J'avoue que je n'approuve pas en entier la Constitution actuelle ; mais je n'ose pas affirmer que je ne l'approuverai jamais ; j'ai longtemps vécu : maintes fois je me suis vu lorcé, après plus ample iniormation, ou après de mûres délibérations, de changer d'opinion, même dans des matières de la plus grande importance- Plus j'ai avancé en âge, plus j'ai appris à me défier de mon propre jugement et à respecter celui des autres. La plupart des hommes, comme la plupart dçs sectes religieuses, croient posséder seuls la vérité, et nomment erreur ou mensonge tout ce qui s'écarte de leur système. Steele, de la religion protestante, dit au pape, dans une dédicace : La seule différence qui eidste entre votre Église et la nôtre, quant à leurs opinions sur la certitude de leur doctrine, c'est que l'ÉgJise romaine est iniaillible, et que l'Église d'Angleterre n'a jamais tort.

» Quoique plusieurs individus aient une opinion aussi haute de leur propre infaillibilité que de celle de leur secte, persoime n'a peut-être exprimé cette opinion aussi

naturellement qu'une jeune Française, dans une petite dispute avec sa sœur. — Je ne sais, dit-elle, comme cela se fait, mais je ne trouve personne que moi qui ait toujours raison.

» Dans ces sentiments, monsieur le président, j'adhère à la Constitution et je l'adopte avec ses défauts, s'il y en a, parce que je crois qu'il nous faut absolument un gouvernement général, et qu'il n'est point de gouvernement, quelle qu'en soit la forme, qui ne puisse être bon, s'il est bien administré; je crois ainsi que celui que nous adoptons peut être bien administré pendant une certaine suite d'années, et que, s'il vient à dégénérer en despotisme, inconvénient que, jusqu'à présent, aucun autre gouvernement n'a pu éviter, au moins ce ne sera que quand le peuple deviendra assez corrompu pour ne pouvoir plus être régi que par un despote.

» Je ne sais pareillement si quelque autre assemblée pourrait faire une meilleure Constitution, car toutes les fois que plusieurs hommes se rassemblent pour mettre en commun leurs réflexions et leurs lumières, il est impossiWe que leurs préjugés, leurs passions, leurs erreurs, leurs intérêts locaux et personnels ne s'assemblent pas avec eux. Peut-on attendre d'une assemblée ainsi composée un ouvrage parfait ? Je suis même étonné que ce système soit aussi bon. Il s'agit d'étonner nos ennemis qui espèrent entendre dire au premier jour que nos assemblées ne sont que tumulte et confusion, et que les Américains ne se réuniront que pour se couper la gorge.

» Ainsi j'adhère, monsieur le président, à cette Constitution, parce que je n'en attends pas une meilleure, et parce que je ne suis pas sûr qu'elle n'est pas la meilleure que nous puissions avoir. Je sacrifie donc

6 PENDANT LA FLVIB

mon opinion du bien général ; si j'ai cru aperoayoîr des déÊuits dans ee système, je n'ea ai jamais dh «m seul mot, étant à rétranger. Ces erreurs, si dles existent, ont pris naissance dans ces murs ; elles dcHvent y mourir ; mais si quelqu'un de nous, de retour aupr^ de ses constituants, se permettait de leur répéter les objections qu'il aurait eru devoir faire contre quelque partie de la Gonstitutibn; si, pour soutenir ces (éjections, il eherebait à se faire des partisans, peolf-dlre que nous, de notre côté, nous- cbereberions à empêcbcv qm ses idées ne fussent généralement re^es, et par là, nous perdrions, les ims et les autres, les efibis et les avantages qui doivoit naturellement résulter de notre unanimité réelle ou apparente, tant pour notre pays cpi'aux yeux des nations étrangères. La force* et l'efficacité d'un gouvernement, pomr faire et assurer le bonbeur du peuple, dépendent en très grandie partie de l'opinion; je dis de Fopinion généralement éteiblie, de la bonté de ce gouvemem^it aussi bien que de la sagesse, de Tunion, de l'intégrité d^ ce«x qm gouyement.

9 J'espère donc que pour notre bien, pour cdm du peuple, pour celui de notre postérité, nous nous réonîrons tous de cœur et de volonté ; que tous nos efforts tendront désormais à faire chérir et respecter cette Constitution partout où notre influence pourra s^élendre, et qu'enfitn nous ne nous occupions plus que des meilleurs, moyens à employer pour la bien administrer.

» Je désire surtout, monsieur le {^résident, que charque membre de l'assemblée auquel il peut rester encore des objections à faire contre la Constitution veuille bien ai cette occaàon douter on peu comme moi et avec mol de son infaillibilité, et pour manifester notre

PENDANT LA PLUIE f

unTOO, notre tmanifnîté, scKiseriro de scn nom cet acte publie. »

« — Alors je terminerai mon discours par la motion d'sqout^ à la fin du procès-Terbal des délibérations la formule suivante : « Fait en rassemblée générale par 9 le consentement unanime, etc. t

Et cette motion fut adoptée.

Après ce discours, que je viens de rapporter textuellement, Franklin me raconta qu'ayant de prendre part aux affaires de se» pays, sur Faf&anehissement duquel il a exercé une si victorieuse influence, il avait été ouvrier chandelier, puis garçon imprimeur; — que c'est par le travail, l'étude, la méditation, Famour de la patrie et de ITmmanité, le besoin de la justice et de la liberté, qu'il était arrivé à un pouvoir si utilement exercé dams Tintérêtde tous, sans violence, sans oppression, sans complots, sans haine, sans colère.

— Je continue, dans la vie paisible et heureuse où je suis, ajouta-t-il, à m'intéresser à la France, ce grand pays qui a été si bon et généreux pour nous, et a tant contribué à l'indépendance de la jeune Amérique, et ce n'est pas sans chagrin que je vois sa situation actuelle.

Le peuple français est naturellement, quand il n'est ni trompé, ni excité, ni enivré, ni empoisonné, — le peuple français et surtout le peuple de Paris était gai, humain et g^éreux. Yotre Catherine de Médicis recommandait de le tenir joyeux à tout prix. Et peu avant la révolution de 1848, votre Lamartine, qui malheureusement ne fut pas écouté, disait au gouvernement d'alors, à la chambre des déçûtes : J'avertis le

gouvernement que la France s'ennuie. On sait, en ce cas, à quelles terribles distractions elle est capable de se livrer.

S'il était question de décider théoriquement quelle est la forme de gouvernement la plus raisonnable, la plus digne, la plus légitime, il n'y aurait ni douté, ni discussion possibles : c'est la forme républicaine.

Mais dans le choix, d'un vêtement, il ne sufiSt pas de considérer l'étpffe, la couleur, la richesse ; il faut qu'il soit fait à la taille de celui qui doit le porter et lui aille bien. C'est une épreuve à faire pour la France d'une iaçon définitive; cette république d aujourd'hui est le troisième essai, il est nécessaire qu'elle soit le dernier. Que la république soit définitivement adoptée ou qu'on y renonce à jamais.

Je sais que vous êtes républicains, ajouta-t-il, et cependant que vous regrettez le gouvernement de 1830; je comprends vos raisons : c'est sans contredit, de tous les régimes auxquels vous avez été soumis, celui qui s'approche le plus de la république, sans en excepter, tant s'en faut, les divers essais tentés sous ce nom. Non seulement c'est ce qui s'approche le plus de la république, mais c'est peut-être tout ce que peut supporter le peuple français. Tous les estomacs, disait votre Rousseau, toutes les têtes ne peuvent pas supporter l'aliment de dure digestion, le vin pur, le merum de la liberté.

Chez vous, la plupart des gens ne se croient libres que lorsqu'ils peuvent opprimer, et vous n'avez pas réussi, pour votre compte, à faire admettre cet axiome si simple auquel j'ai applaudi :

u La liberté de chacun a pour limites la liberté des autres. 2>

Singulier peuple, qui se vante d'avoir conquis le sufibrage universel, qui frémit d'indignation quand on parle, je ne dirai pas de lui enlever, mais de le modifier, de le régler; qui prétend le conserver tel quel, tout menteur qu'il est, et malgré les sottises et les calamités dont il est cause, et qui, avec un enthousiasme aussi opiniâtre, refuse d'aller aux élections et s'obstine à ne pas se déranger pour voter, ce qui le soumet à une minorité compacte, désœuvrée, aveugle, ivre, mais disciplinée.

Quoi qu'il en soit, la majorité de la France semble aujourd'hui s'être décidée en faveur de la république.

Fautril attribuer ce mouvement visiblement prononcé à la raison mûrie, à une maladie régnante, à une mode? C'est ce que l'expérience seule pourra vous apprendre. Et puisque vous . y êtes, pout-étre vaut-il mieux que cette expérience soit poussée jusqu'au bout, ce qui a bien manqué de ne pas arriver.

Car, en 1871, la grande majorité du pays avait «ivoyé à Versailles une assemblée réactionnaire avec mission de faire rendre compte à une dictature qui ne pouvait réclamer l'absolution du succès, et de remplacer par une monarchie la tentative de la république à laquelle, selon M. Thiers qui allait l'assurer, à condition d'en être le président, la France devait la moitié de ses désastres, plus cette hideuse Conmiune, qui venait de faire une caricature, une charge sanglante et grotesque de la Terreur de 93.

Qu'ont tait les représentants de la France ? Ont-ils consulté le respect de leur mandat, l'intérêt de la patrie ? Non, ils se sont divisés et querellés sur la cou-

leur âa drapeau, ehaqae parti choisissant et préccmisant le maître, non qu'il Toukîtl SOTvir, mais dont fl croyait avoir plus de chances de se servir.

Trois monarchies se trouvaient en présence : c la légitimité i> que repoussent beaucoup d^s sentiment ef surtout beaucoup des pr^ugés du pays, ce qui n'eût pas tardé à réunir presque toutes les opinions, — mois contre elle.

Le bonapartisme, partie hybride, centaure-syrëne,

Desinit in piscem mulier formosa supernè,

produit adultère de la république et de la monarchie, d'une carpe et d'un lapin, s'appnyant sur le suffrage universel, à condition qu'il voterait pour l'empire et pour le fite de l'empereur, quelque chose comme une indépendance obéissante, l'empire qui avait commencé par une violence, et fini par une folie.

Le gouvernement de 4830 renversé en 184S — qui avait duré dix-huit ans comme l'empire — mais qui avait fini non par une folie du maître, mais par une folie du peuple.

Il y eut quinze jours pendant lesquels on aurait tasî admettre toute monarchie sur laquelle les représentants fussent tombés d!*accord — mteie les légitimistes — quinze jours, mais pas une minute de plus, sprèa quor, si on se fût rapprfé l'ère de prospérité, de gloire en tons genres, des dix-huit années de gouvernement de 1830, si tout le monde n'eût consulté que Fintîérélt du pays, le comte deChambord eût abdiqué ses prétention» en faveur du comte de Paris.

Mais il n'en a pas été ainsi. La majorité s'est divisée, et le parti républicain, tout aussi divisé qu'elle, mais

PENBÀIiT LÀ PLtIS il

qui sait se réimlr et obéir à la dîsciplizMe les jours de bataille, a pris Tavantage.

Le pap,. — je Be diraô pas; le peuple, — parce que le sens de ce mot a été singnlièrement altéré, — le pays qui reut de temps, en temps être tranquille, travailler et jouir, le pays qui aime les yainqueurs, — et se cramponne à ce qui est dans la crainte de nouvelles révolutions quand il est momentanément fatigué et écœuré, semble avoir adopté la République parce qu'elle est.

Les soi-disant conservateurs voyant les progrès des soi-disant républicains, eurent un moment ce genre de courage que donne la peur, et vous eûtes la tentative du 16 mai. Ce réveil épouvanta à leur tour les membres du parti républicain, et je pourrais vous dire quels abris, quelles cachettes les chefs avaient préparés pour disparaître au moins momentanément; mais il fut du 16 mai ce qu'il avait été de l'affaire des questeurs à la fin de la République de 1848, affaire continuée sans énergie, qui donna à Napoléon la résolution, le courage, presque la nécessité de tenter les hasards de la violence.

Si bien qu'aujourd'hui la République existe — la France, ou du moins la majorité de la France semble décidée à maintenir la RépiÂlique — dans cette situation, allez-vous continuer puérilement la petite guerre de tirailleurs que les autres partis lui font? — Je vais en dir ele seul résultat possible — puis vous dire, par l'attitude qu'indiquait mon discours pour la Pensylvanie, ' — ce qu'il y aurait de sensé, d'effièace, de patriotique et de spirituel à faire.

Si vous continuez à....

J'interrompis ici Franklin, j'étais au bout du nombre

i2 PENDANT LA PLUIE

de feuillets de papier que je suis admis à noircir chaque semaine.

Mais je fis une corne à la page, et je pense continuer la semaine prochaine à reproduire les idées que notre situation inspire au fondateur de la république américaine.

— . . . Si vous vous obstinez, continua Franklin, à taquiner, à harceler le parti républicain, sans être en mesure de lui livrer seulement bataille avec des chan- , ces au moins égales^ vous ne faites que resserrer la cohésion qui fait la force, et obliger, par la nécessité de se défendre, les différentes nuances dont il se compose à se faire, tout en murmurant et en grognant, «les concessions mutuelles qui leur rendent possible de marcher sous le même drapeau ; vous obligerez ceux des membres de ce parti qui ne sont qu'ambitieux à garder à leur solde de promesses et d'engagements ceux qui sont pis qu'anibitieux, à se laisser tout doucement déborder par eux, et à voir la queue devenir la tête.

Quand le parti des soi-disant conservateurs attaque la république , dont la majorité des électeurs semble décidée à faire une troisième expérience, ce sont eux qui donnent un même mot d'ordre, un même signe de ralliement, un même drapeau à ces peuples divers qui forment l'armée bigarrée de la soi-disant république.

Cette armée défend la république que vous attaquez, et la majorité du pays prend parti pour elle.

Mais je veux croire que ceux qui s'intitulent conservateurs et qui jusqu'ici n'ont rien conservé que ce que leurs adversaires n'ont pas eu le temps ou ont dédaigné de prendre ou de démolir, vont comprendre l'inanité de la petite guerre qu'ils font à la majorité, étant divisés comme ils le sont. Quelques discours, plus ou moins applaudis par leurs amis, des épigranunes, des provocations, etc., n'ont été jusqu'ici et ne peuvent avoir aucune influence sur la situation du pays. — Ça console un peu, ça distrait, ça égayé même parfois les vaincus, et c'est tout. Ça ressemble au procédé des Chinois lors de la guerre contre les Anglais, à propos de l'opium, lorsque ceux-rf, pratiquant Téprcerie à main armée, les ont obligés non seulement d'acheter le poison, mais aussi de Tabsorber. Les Chinois avaient imaginé de pwter devant eux, peintes sur des étendards de soie, des figures de dragons et d'autres animaux aussi terribles que fabuleux, dans l'espoir que ces images inspireraient aux Anglais une profonde terreur et les obligeraient à regagner en désordre et leurs navires et leurs îles.

Les cooserrateurs n'ont pas réussi, ne réussiront pas, dTici à longtemps, à constituer im parti monarchique, le parti républicain ne commence à se diviser et ne se divisera tout à fait qu'après sa victdre complète, et pour le partage du butin, tandis que les conservateurs se divisent et se c(»nbâttent dès avant la bataille.

Pour le moment, b majorité du pays se prononce pour la république, il ne faut pas permettre au « parti républicain » de s'mger en maître, il faut accepter la république, mais il faut l'exiger.

Noos sommes tous républicains, puisque la France^ du moins la partie de la France qui s'agite, qui parle, qui vote et qui exprime sa volonté, veut la république» et c'est en qualité de r^ublicainsque nous arracherons les masques aux incapables, anx avides, aux vaniteux» aux affamés, aux menteurs, aux liypociites, aux jésuites rouges, etc.

Nous ne leur permettrons pas de déshonorer la répitblique, nous les obligerons de se soumettre comme nous aux lois austères et rigoureuses de cette forme de gouvernement, et nous les forcerons de reconnaître que la répid)lique n'a en ce moment d'autres ennemis à redouter que les pseudonrépublicains et les ultras du parti. Tout parti a ses ultras, et c'est par les ultras que tout parti finit par périr.

Nous leur dirocis que c'est attaquer la république que d'en faire une forme de gouvernement exclusive, de prét^odre qu'un certain nombre de Français garderool toujours l'attitude de vainqueurs, et que le reste de la nation se c(xnposera toujours de vaincus toujours soumis au sort des vainqueurs et obéissant à des maîtres.

Le parti républicain, s'il veut que la république subsiste, doit se fondre et disparaître dans la France républicaine ; son rôle de parti doit être fini.

Il faut leur faire comprendre que la forme du gouvernement ne peut pas être absolue dans un pays où deux systèmes opposés se trouvent en présence et représentés* par un nombre à peu près ^1 de citoyens; qu'une petite minarité se soumette, c'est son devoir et c'est la nécessité; mais vous n'obtiendrez jamais que

la moitié moins un d'une Assemblée ou d'une nation se résigne à subir la loi et les caprices de la moitié plus un.

La république , si c'est elle qui l'emporte définitivement, comme vous et moi nous le désirons, doit, dans sa constitution, au moins pour un temps, tenir compte des idées, des intérêts, des préjugés même des monarchistes. La monarchie, si elle redevient la forme provisoirement définitive, ne peut qu'être représentative, c'est-à-dire adoptant certaines formes appartenant- à la république, etc.

Il faut donc que l'opposition, aujourd'hui s'intitulant conservatrice, que les partisans de la monarchie soient représentés, non seulement dans les assemblées, mais aussi dans les ce commissions »; il faut leur accorder une part d'influence, ne fût-ce que pour empêcher le parti dominant de se laisser entraîner à l'ivresse de sa victoire et d'y trouver sa perte. Un pouvoir comme un champ n'existe et n'est une propriété que par ses Umites. Loin de reconnaître cotte vérité, le parti dominant semble n'avoir qu'un but: mettre au moins la moitié de la nation hors de toute participation au gouvernement, de se dérober même à tout autre contrôle que le contrôle dérisoire de ses amis et complices. Rien n'est moins républicain que ce système inique et absurde des (( invalidations », c'est le dédain le plus efi'ronté, le plus insolent du suffrage universel.

ie sais bien que ce suffrage n'est rien moins qU'universel tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, que c'est le mensonge le plus ridicule et le plus dangereux; mais

IL PLEUT TOUiOUTS 17

tel qu'il est, on en a fait la base de la République. Eh bien, admettre que des influences, des intrigues, des corruptions peuvent donner à un candidat une majorité de 4,000, de 6,000 votes, c'est condamner irrévocablement « le suiïrage dit universel ». Si les ministres qui vous ont précédés ont pu exercer de telles fraudes, les armes dont ils se sont servis sont aujourd'hui entre vos mains. Je veux que vous soyez les plus justes, les plus désintéressés, les plus loyaux, les plus purs des humains, tous Gâtons, tous Brutus, tous Âristides, tous Phodons, etc. Mais qui nous garantit, qui vous garantit à vous-mêmes que vos successeurs seront aussi Phocions, aussi Aristides, aussi Gâtons, aussi Brutus que vous? Qui vous dit qu'ils laisseront comme vous au fourreau ces armes dont vos prédécesseurs ont fait un usage si criminel que vous avez dû casser des élections faites à une immense majorité ?

En ne repoussant pas absolument le contrôle, — il est évident, incontestsd>le, que ce n'est pas l'Assemblée qui doit exercer ce contrôle, — tout au plus doit-eJle porter ses doutes, ses griefs devant un tribunal nou seulement en dehors d'elle, mais en dehors et de son influence et de toute influence.

Prenons un fait à l'appui.

En 1848, le gouvernement républicain d'alors a aboli la peine de mort en matière politique; ce mouvement équitable, sensé et généreux, n'a pas laissé d'amener certains résultats déplorables; grâce à certaines complicités, les assassins, les voleurs, les incendiaires ont espéré se tirer d'affaire et y ont assez souvent

réussi par un procédé simple, naïf, à la portée de loas les coquins.

Ce procédé consiste à ajouter une épithète au nom que leurs crimes leur font donn^.

Assassins politiques, vdeurs politiques, incendiaires politiques, etc. D n'en est pas moins vrai que Fabolitîon de la peine de mort en matière politique est une idée grande, généreuse et juste. En politique, — mais je dis en vraie politique, — le crime tfaujourd'huf est souvent la vertu d'hier et de demain. La République de 1848 a pensé avec raison que les accusés politiques sont, en général, des vaincus jugés par des ennemis vainqueurs, échauffés par îa bataille, et dont quelquesuns viennent d'avoir peur, ce qui rend très méchant. Si bien que le jugement n'est fréquemment que la continuation du combat, avec cette nuance que les uns sont armés et que les autres ne le sont plus.

Ce raisonnement s'appKque exactement à la juridiction de l'Assemblée sur la régularité de l'élection de ses membres, et si, après cette argumentation, un doute pouvait subsister — la rigueur, la brutalité, l'absurdité de certaines invalidations sont venues l'appuyer et le rendre sans réplique possible.

11 faut leur faire comprendre qu'il est ridicule de parler de candidatures oflScielles, et odieux de menacer et de poursuivre ceux qui en sont accusés, quand on a dans son dossier la candidature simultanée à Paris du Lyonnais Barodet et à Lyon du Parisien Ranc, — décrétées l'une et l'autre par un comité de quelques membres, — sans que les électeurs de Paris ni les électeurs de Lyon eussent jamais vu ni l'un ni Fautre des candidats qui leur étaient imposés et pour lesquels ils ont voté les yeux fermés. Quand il est impossible

IL PLEUT TOUJOUE3 1&

de nier sans impudence que la plupart des élections appelées républicaines — et, esa tous caSi les plus ioiportantes -*- sont décidées par un comité qui envoie les ordres aux. sous-eomité» directeurs des électi(M^ dans les départements.

Il faut leur faire comprendre encore que les fonctions publiques, les « places » ne peuvent être données toujours comme une distribution de butin, sans risquer à coup sûr de mettre la confusion et le désarroi dans tonte Fadunnistration. Il faut leur rappeler le mot d'Harel^ un ancien directeur de théâtre, un moment célèbre par son esprit et ses infortunes. Après la révolution de Juillet, il crut faire mie t>onnè spéculation &a ce mon-^ tant T> à grands trais, un mauvais mélodrame d'un )0umaliste qui travaillait pour les amendes et la prison^ et avait eu la bonne chance de pouvoir faire un certain bruit à cause de sa détention à Poissy. Le pièce tomba et Haret dit :

— Je me suis tromipé, Fontan a plus de prison que de talent.

De vrais républicains ne peuvent émettre sérieusement la prétention d'obliger la France à ne choisir ses servit^u"s, ses fonctionnaires que dans une certaine partie de ses enfants rouges. Le gonvernement de la république doit être le gouvernem^it des meilleurs choisis par tous et partout;

Que ps'olonger ce système exclusif, c'est faire du gouvernement soi-disant républicain une tyrannie absurde, ridicule et intolérable, et non un gouvernement légitime, logique, puissant, qui ne peut être tout cela qu'à condition d'êhre un faisceau de toutes les grandes intelligences, de toutes les honnêtetés, de tontes le* f(»rces réelles du pays*

A quoi, dans la situation actuelle, les chefs de parti peuvent vous répondre : C'est vous qui nous forcez d'agir ainsi. Nous sommes bien forcés de solder les troupes plus ou moins irrégulières que vos attaques nous 'obligent de garder, et qui font feu de tout bois pour cuire leur soupe.

Dites également, continua Franklin, — à vos soidisant conservateurs que les soi-disant républicains — du moins les chefs et les intelligents — ont pris un chemin de traverse, mais ne demandent pas mieux que de rattraper la diligence à la montée, et de laisser là leurs bruyants et dangereux compagnons dont ils ont plus peur que vous-mêmes, — car ils n'ont pas osé faire Tamnistie tant promise et qui dépend d'eux.

— Tant que la guerre existera entre la royauté que vous n'avez pas su donner à la France quand elle l'acceptait, et la république qu'elle accepte aujourd'hui

— tout personnage, pourvu qu'il se dise républicain, est puissant contre vous ; il n'a besoin ni d'intelligence ni d'étude, ni de travail, ai de bravoure, ni d'éloquence,

— il lui suffit d'agiter un chiffon rouge et de crier une vingtaine de mots de rengaines, de clichés — sa voix fûlr-elle fausse, glapissante, rauque, avinée.

Mais supposez la république installée du consentement général, — supposez une accalmie, — la fange qui, grâce à l'agitation, est montée à la surface en devenant écume — retombe par son propre poids, redevient fange et disparait — jusqu'à la première révolution. Les crapauds, les cancrelats, les champignons vénéneux, les idées fausses, les coquins, les

îneptcSy etc., prospèrent dans les lieux humides, malsains et dans Tobscurité, mais crèvent au grand soleil et à la lumitee.

La république installée, il faudra que ceux qui veulent y occuper une place travaillent, étudient, se dévouent; ça en dégoûtera beaucoup de ceux qui n'ont eu besoin jusqu'ici que d'une faconde creuse et sonore. Je vous le répète, il faut accepter la république, mais l'exiger. Ne pas permettre que la république ne consiste qu'à installer d'autres hommes sur les même? sièges, dans les mêmes traitements, dans les mêmes abus, non renversés, mais conquis, et alors le terrain sera bien déblayé.

Si les soi-disant conservateurs et les soi-disant repu blicains comprennent leurs vrais intérêts, les intérêts peut-être provisoires de la république, mais éternels de la France, il arrivera de deux choses l'une, ou la république naturalisée en France y fondera la forme de gouvernement la plus légitime, la plus noble et la plus forte, ou la preuve de son impuissance sera faite» on saura que le sol, le climat, ne lui conviennent décidément pas, elle disparaîtra peut-être pendant un siècle, et on reviendra à la monarchie constitutionnelle et représentative pour un temps que, dans ce cas, on ne saurait désirer trop long.

Ainsi parla Franklin. Et je refermai le livre.

Je veux cependant, à propos d'un très petit événement récent, dire aussi quelques mots sur le duel en général,, sur le duel parlementaire, et accessoirement sur le duel au pistolet.

â2 PENDANT LA PLUIE

Le duel, au point de vue de la logique, <te la philo*- Sophie, de la morale pratique, le duel ne serait admissible, mais le serait tout à fait, que, à l'occasion d'irn outrage si atroce, si complètement irr^)arable, que les deux adversaires ne puissent plus vivre en même temps, et qu'il faille qu'un dés deux disparaisse. Ici la Joi est impuissante, en grande partie, parce que les lois ont été faites le plus souvent avec raison par des vieillards qui n'ont pas laissé la moindre place aux passions. L'homme cesse de confier la ddégation qu'il a faite i la loi du soin de la punition des crimes, et reprend son droit naturel.

n est également des offenses que Topinion publique considère comme ne pouvant être réparées que par le sang de l'adversaire, tandis que la loi les considère comme vénielles et punit l'offenseur d'un léger emprisonnement et d'une faible amende; on voit alors les juges, en faisant l'application de cette loi protectrice et vengeresse de l'offensé, ne pouvoir se défendre d'un reste d'esprit gaulois en frappant à la fois l'agresseur d'une peine dérisoire ^t le plaignant d'un sourire moqueur.

Dans le premier cas, heureusement très rare, U n'y a qu'à exiger des témoins sérieux qui veillent à la loyauté et à l'égalité du combat.

Dans le second, il faut modifier la loi et punir d'une peine très grave et à un certain degré flétrissant, celui qui fait une offense pour laquelle l'opinion publique exige que les deux adversaires s'exposent à la mort; il faut que la loi puisse dire : par le duel votre vengeance est incertaine, l'offensé peut être la victime; h loi prononce de telles peines que l'offense dont vous vous plaignez sera plus pénible pour celui qui l'a faite

que pour celui qui Ta reçue, k justice vous remercie et vous haoûTe d'avoir eu recours à elle.

En ddiors de ces deux circonstances, il y a des duels pour la galerie, des situations où ni Tun ni l'autre des deax adversaires n'a un bien grand désir de se baUre, un besoin de tu^ Taulre en s'exposant soimême.

Hais tous deux sont persuadés que le public veut ifu'iis se battait. Ici il n'y a pas de justice, le but de chacun des deux combattants est de fedre voir ou croire (pi'il n'a pas peur, il lui suffit de s'être exposé yjRihipnMiafit au' danger ; aucun n'a fort envie de toar son adversaire, souvent même il n'en a pas envie du tout, il se contenterait de grand oœor de l'intimider, et saurait gré aux témoins de détourner ce calice, en lui laissant l'honneur du terrain au moins partagé. H d^»ead beaucoup des témoins d'arranger ce geim d'affaires, comme u:^ se voit fréquemment, par des biais et par des compromis sérieux devant un tribunal d'booneur qui déciderait souverainement lequel a tort, lequel a raison, lequel doit flaire, lecpel doit accepter des excases, et le cas où l'on doit s'en adresser mutuellement. — Du Hailays expia certains duels qui, dans sa jeunesse, temps où le duel était à h mode, avaient laissé de fâcheux souTenirs, en se chargeant pendant les vingt dernières années de sa vie, de ce r^ qu'il remplissait très équitablement et avec une très grande autorité;

Une loi qu'avait édictée un souverdn du Nord avait supprimé chez lui les duels de fantaisie, n permettait de se battre, mais on ne se battait qu'à mort. Le blessée aussitôt guéri, recommençait le cond)at jusqu'à ce qu'un des deux fût tué. Je n'ose proposer ce remède, mais îl serait à coup sûr assez efficace.

En effet, quand une affaire est telle que deux adversaires se déclareront satisfaits — d'un combat sans résultat, d'avoir fait ou reçu une égratignurô d'épée, ou d'avoir en face l'un de l'autre fait entendre le bruit d'un pistolet inofiensif, il est béte pour une injure si peu ressentie d'exposer sa vie, il est criminel d'exposer celle d'un autre. Je vois bien que les témoins prennent en ce cas des précautions que les adversaires désirent tout bas et devinent sans en parler, qu'ils séparent les combattants à laplus légère égratîgnure ou érosion.

— Mais se battit-on à trente-cinq pas comptés par les jambes les plus longues, chargeât-on les pistolets de diverses façons que je ne veux pas énumérer, un accident peut arriver, un coup de hasard, une maladresse. Et, en cas du résultat nul qu'on attend surtout du duel au pistolet, le public injuste et ingrat n'est pas content et se moque des combattants qui souvent ont eu peu de bonne foi pour les satisfaire.

Peut-être vaudrait-il mieux que ces deux adversaires se promenassent ensemble pendant une demi-heure, par un temps humide choisi par leurs témoins, en manches de chemise et tète nue; il y aurait au moins un, souvent deux rhumes de cerveau qu'on appellerait majestueusement coryzas.

C'est ce résultat nid qui a fait la fortune du duel au pistolet — à vingt pas, à vingt^inq pas, à trente pas,

— et tout nouvellement à trente-cinq pas, — espérons qu'on s'éloignera encore davantage.

A l'épée, un des deux sera tué ou tout au moins blessé.

Au pistolet, ce sera lui ou moi, mais peut^tre personne. — C'est cette troisième chance qui séduit et adversaires et témoins; mais cette troisième chance.

quand elle se présente, rend le duel un jeu à la fois dangereux et ridicule, ^^ et quand elle ne se présente pas, conime il arrive quelquefois, elle le rend atroce, c'est-à-dire amenant la mort dans un combat qu'oir n'engageait qu'au point de vue de la troisième chance; — ajoutons à cette séduction de la chance nulle cette garantie que, pourvu qu'on ne prenne pas la fuite, on t^ sur le terrain dans le duel au pistolet une tenue parfaite. Il n'en est pas de même à Tépée. Le duel au pistolet n'est admissible que lorsqu'il s'agit de réduire à des chances égales — un offenseur soupçonné d*abuser d'une expérience ou d'une adresse connue, — et alors,. ce n'est pas à trente-cinq pas qu'il doit avoir lieu, c'est dans des conditions qui mettent les deux adversaires^ dans des conditions complètement égales.

L'invasion des assemblées politiques par les avocats a abaissé depuis un certain temps le « titre » de la discussion parlementaire et porté une atteinte gravé aux habitudes de civilités et d'égards qui donnent de la part de celui qui les observe la mesure de ceux qu'il est en droit d'attendre, et, il n'y a guère, — je le dis sans trop le désirer, parce que je ne veux pas être accusé de férocité — que deux ou trois duels sérieux qui pourraient remettre l'éloquence au diapason solennel d'autrefois. L'accusation que je redoute serait injuste, car l'opinion que je viens d'émettre se résume en ceci : ne se battre que tout à fait quand on doit se battre, pour arriver à ne pas se battre du tout quand on ne doit pas se battre.

Cependant je vais mettre lâchement sur le dos d'un ami, que je ne nommerai pas ou désignerai par une lettre de l'alphabet, le. . . paradoxe que voici :

« La France n'aurait-elle pas un grand intérêt à voir

:29 PBNDAHT LA PLL'IE

rétablir le « titre » de sa réputation antique de politesse et de savoir-vivre^ et raménité des relations sociales, ^{uand ça devrait lui coûter deux ou trois bavards mal /devés"? »

Un mot bien fait — peut-être par hasard — c'est lemot NEWS — nouvelles — en aaglais : les quatre lettres qui composent ce mot, disent que les nouvelles viennent de tous les points de Thorizon :

North, East, West, South, — Nord, Est, Ouest, Sud.

On assure que nous allons voir reparaître les paniers. Les femmes se sont-elles aperçues qu'elles ne gagnaient pas beaucoup à se déshabiller en public, à dinmi^, en même temps que Ténigme et le logogryphe, le mot da logogryphe et de l'énigme? ou messieurs les tailleurs de femmes ont-ils pensé qu'après ces robes collantes, il fallait des robes amples pour lesquelles on ne pût faire servir les vieilles robes en les rapetassant?

Les tailleurs de femmes ne sont pas une si grande nouveauté qu'on le croit. Pour en trouver le premier exemple^ il faut remonter au Directoire, lorsque les

femmes voulaient imiter les Grecques et renouveler ces Tobes de verre, ces robes de vent, tissus — togas vitreas, ventum textilem — que les poètes reprochaient ^ux Romaines de la décadence.

Madame de Beauharnais (Joséphine), madame Tallien, etc., avaient des tailleurs. Le marchand de modes, ■à la mode, dont j'ai encore vu le nom sur l'enseigne de ses successeurs, habillait ces dames. Son nom de Leroy •\5ontribua à son succès à une époque où on avait au moins assez de la république. On l'appelait facétieusement oc le Roi de la mode ». Un bonnet, une robe, un corset ne pouvaient sortir d'ailleurs que de ses ateliers ; il était donc impossible qu'il ne fût pas choisi pour habiller l'archiduchesse d'Autriche, devenue impératrice des Français.

Un jour qu'il apportait une robe à Marie-Louise, Leroy fut très étonné que sa cliente lui fit ordonner de passer dans une autre pièce pendant qu'elle essayait le chef-d'œuvre. Il n'était pas accoutumé à tant de (açon, et il sortit un peu piqué. La robe est mise, on lui fait dire de rentrer. L'impératrice trouve la robe trop décolletée. Leroy, habitué à décider sans appel, dit d'un air aimable : — Ah ! madame, cela ne fait que mieux voir les belles épaules de Votre Majesté.

— Qu'on mette cet homme à la porte, dit froidement Marie-Louise.

Leroy sortit précipitamment et ne fut plus rappelé. C'était encore une royauté qui finissait.

A la fin de la Restauration, un libraire intelligent et hardi fit sortir la librairie contemporaine de la routine:

il est rîQventeur des romans en deux grands volumes, vendus 15 francs; tous ces livres, du moins ceux qui en valaient la peine, sont aujourd'hui vendus en un seul petit volume pour 1 fr. 25 c. Il est l'inventeur des (aux mémoires : la Marquise de Créquiy la Vicomtesse de ***, la Contemporaine^ etc.

Il vivait familièrement avec tous les jeunes écrivains de ce temps-là, et en était venu avec eux au tutoiement; un jour, dans un souper, Ladvocat se montra présomptueux plus que de coutume et impatienta Romieu, qu'on appelait alors « l'homme le plus gai de France ».

— Ladvocat, lui dit Romieu, sais-tu ton avenir? Tu mourras ouvreuse de loges au théâtre des Funambules.

On rit beaucoup, sauf Ladvocat qui était piqué.

Eh bien, cette prédiction devait se réaliser; Ladvocat est mort... couturière; c'est-à-dire qu'il fut le restaurateur de la profession de ce tailleur pour femmes ».

Grâce aux amis plus ou moins désintéressés qu'il avait dans les journaux, il avait mis « en réputation » une assez belle fille qui se faisait appeler madame Camille, laquelle était devenue la couturière à la mode.

Plus tard, Ladvocat, aprt^ quelques années de vie splendide et bruyante, vit. s'écrouler l'édifice de sa fortune improvisée. Alors, sans se troubler, il s'en alla gaiement demeurer avec madame Camille et se fit son associé. Il ne manquait pas d'un certain goût un peu tapageur, — les clientes demandaient l'avis de Mon^ sieur Camille^ — d'abord on ne l'appelait que pour .parler d'un projet ou juger d'une chose achevée et... en place; mais, tout doucement, il arriva à être un conseiller plus intime et à être soufiert dans les couli*- «es, et pendant les entr'actes de la toilette. Et la pré-

dtk PEMftANT LA FLUIE

dieticaade Romieuse trouva ainsi réalisée, à unenuaDce près.

Ladvoeat adieica de vivre lcmjouts> très beaareux, et mourut coutiHrière, à un âge que n'atteigDeBt que peu cb'homines.

Puisque nous parlons de tailleurs, de couturière» et de femmes, ne qaittoûft pas encore cel attraiyant sujet.

Je voudrais bien éviter ce ridicule qui, à « uae certaine époque de lia vie », — soit dît par euphémisme, — s'attache aux hommes comme le lierre aux Tîeux murs, de louer ennuyeusement le temps passé — la/Uhdatur temporis actiy de soutenir qtt'o£» ne sait plus faire les mirok*s, parce qu'on s'y voit avec une baii!>e bkmcfae — ccmdidior harba^ — tandis que du temps de» bons miroitiers oa s'y voyait avec une barbe noire. J'oserai cependant constater que les femmes ont descendu plusieurs degrés du piédestal sur lequel la civilisation' les avait placées. — le n'ai pu faire qu'une* femme assez belle, disait Praxitèle, en exposaut dans son temple une statue de Vénus; ma statue ne sera lisûie déesse que par la première femme qui s'agenouiSera devant elle et loi demandera quelque chose, — de même la nature n'avait donné et ne devait à l'honune qu'une femme comme aux autres animaux, — une hommesse; c'est l'amour qui a créé la fenmie, et une civilisation intelligente s'est toujours efforcée d'augmenter les diff^ences entre les deux sexes : les cheveux et les vêtements longs, la timidité que les filles apprennent en même tenips que les garçons apprennent le courage, *— les ornements de toute espèce, ces bagues, ces col-

SANS TITllE 3f

lîers, ces bracelets, ces pendants d'oreille, bijoux ayant tous la forme d'un anneau, et étant en eifet tes anneaux perfidement séparés et déguisés d'une cbaîne dont le diable tient xm bout.

Aussi je ne sais rîen d'aussi répugnant qu'une femme habfHée enbomme. Je ne vois pas sans chagrin beaucoup de femmes adopter les paletots dte gros drap avec de larges boutons d'os ou de corne, les cols de chemise et les cravates et les manchettes semblables à ce que portent les hommes.

Nous ne parlerons pas de raffeteriè de certains hommes qui se coifient, se irisent, séparent leurs cheveux en bandeaux, se chargent de bijoux, etc.

Une femme d'esprit causant un jour avec une de ces poupées soi-disant masculines, celui-ci, je ne sais à qpel propos, plaida pour la supériorité du sexe masculin. — EÔfin, dit-il, lisez la grammaire, vous verrez que le genre masculin est plus noble que le genre féminin. — Oui, oui, dit-elle, mais j'y lis aussi, et elle accompagna ces mots d'un regard de suprême dédain, j'y lis aussi que le féminin est plus noble que le neutre.

La civilisation, qui a fait la femme^ a fait en même temps de l'amour un jardin fleuri, parfumé et frais, où elle a multiplié les allées et les sentiers, les tournants, enchevêtrés en forme de labyrinthe, qui permettent de faire cinq cents kilomètres dans ce lieu de déKces au bout duquel on arriverait en dix pas en ligne droite.

n semble qu'aujourd'hui on revient à l'allée large et dbroîte, presque carrossable, et je ne vois pas bien ce que la promenade y gagne d'agréments.

J'ai VU la fin du temps où ua homme amoureux faisait correctement le siège d'une femme, qui se défendait vaillamment, sachant souvent d'avance que da place serait prise, mais sachant aussi que l'assiégée, quand il faudrait c battre la chamade » et capituler, obtiendrait du vainqueur de meilleures et plus honorables conditions. Les mœurs, les usages, les bienséances entouraient la femme de murailles, de remparts et de défenses variées : escarpes et contre-escarpes, glacis, ouvrages avancés, etc., etc., petits soins, menus respects, étiquettes fleuries, préciosités, etc.

Pour mener une femme du salon à la salle à manger ou à sa voiture, on lui présentait le poing ganté, sur lequel elle s'appuyait légèrement. Les filles surtout étaient l'objet d'un respect religieux. Jamais on ne touchait une fille sous aucun prétexte. Aucun homme ne se fût avisé d'inviter une fille à valser. Quelques femmes seules, et pas les plus jeunes, se livraient à cet exercice vertigineux.

Aujourd'hui toutes les jeunes filles valsent, et valsent de cette disgracieuse valse à deux temps qui fait songer quelquefois que l'harmonie, la grâce, la décence, étaient dans ce troisième temps qu'on a supprimé; une fille tourne serrée contre son danseur, entourée de son bras, penchée, couchée, pressée, maniée de la façon la plus odieuse; fenmdes et filles ont adopté la poignée de main des hommes, et même à mains nues ; la virginité est réduite à sa plus simple expression, c'est une marguerite dont les pétales ont été arrachées par l'un et par l'autre, et dont il ne reste •que le cœur jaune.

Que peuvent gagner les femmes à ouvrir elles-mêmes des brèches dans la muraille qui les protégeait? à arra-

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cher, comme disait Ovide, les bandelettes, insignes de la pudeur et procul vittœ tenues insigne pudoris que les courtisanes n'osaient pas porter? — Avec leurs costumes masculins, leurs allures viriles, leur parole éclatante, proférant des idées a avancées », leurs poignées de mains vigoureuses, la valse et surtout à deux temps, elles finiront, je le crains, par réduire les signes qui distinguaient les deux sexes au très petit point de différence que la nature avait mis entre eux.

Et alors... on s'occupera d'elles, cbaque année, pendant quelques jours... vers le milieu du mois de mai.

— Pourquoi ne vous mariez-vous pas? disaitune femme à un célibataire opiniâtre, vous auriez une « maison montée », un « intérieur », une a table », un a équipage». — J'y ai pensé souvent, répondit-il ; mais après de mûres réflexions, j'ai décidé qu'il était plus commode — et en parlant il frappait sur son gousset et faisait sonner de l'or — plus commode d'avoir ma maison, mon cuisinier, ma voiture et ma femme dans ma poche.

Les hommes, ou du moins le vulgaire des hommes, faute de s'élever à l'intelligence du vrai Dieu, se sont de tout temps amusés à fabriquer et à inventer des divinités plus ou moins bizarres, le plus souvent faites à leur image, c'est-à-dire sottes et méchantes.

n n'y a rien dans la nature qui n'ait été déifié; les Indiens orientaux et les noirs de la côte de Guinée déifient, pour le reste de la journée, le premier être ou la première chose qu'ils ont aperçu le matin en sortant

de leur case, — un homme, mie femme, un cheval, un arbre, une pierre, un clou.

Je suis fâché d'avoir à dire que, nous autres Français, nous ne faisons pas autre chose, — en politique^ en arts, en Uttérature.

Puis un jour j il nous arrive, ce qui, selon Hérodote, arriva aux. Cauniens. Peu satisfaits de leurs dieux, ils (keiït une chasse pendant laquelle, battant Tair de leurs javelots, ils les poursuivirent jusqu'à leurs frontières pour les obliger à sortir de chez eux.

À la Chine, les lettrés n'ont jamais reconnu qu'un seul Dieu, mais ils laissent au peuple une religion selon son goût.

Le père Lecomte, missionnaire et jésuite, a peut-être un peu* « chargé » le récit qu'il fait dans ses mémoires d'une punition infligée par des Chinois à leurs idoles quand ils en sont mécontents.

— Chien d'esprit, disaient-ils à Tune d'elles, nous te logeons dans un temple magnifique; tu es bien logé,, bien nourri, bien doré, bien prié, bien encensé, et après tous ces soins que nous prenons de toi, tu es assez ingrat pour nous refuser ce qui nous est nécessaire.

Ensuite ils le lièrent avec des cordes, et le traînèrent par les rues;, mais si,, pendant la punition, le soleil ou la pluie ou toute autre chose demandée vient à se manifester, alors ils relèvent, lavent et essuient le dieu, et le reportent dans sa niche, devant laquelle ils s'agenouillent en proférant des excuses : A la vérité, nous nous sommes peut-être un peu pressés^mais vous, au fond, vous ètes-vous assez ]H*essés de céder à nos prières? Vous en eoûterailril davantage d'accorder les choses de bonm grâce, sans vous faire maltraiter; mais n'y songeons plus de part et d'autre, on vous redorera à neuf.

Et, quant à être jetées en bas de leur piédestal, à être on peu traînées dans la boue, bien des idoles, qui ne sont pas chinoises, n'auraient que ce qu'elles méritent.

Parlons de celles de ces idoles qui empoisonnent le peuple par des théories absurdes, des promesses mensongères, qui le dégoûtent du bonheur qui est à sa portée, en lui inculquant de nouveaux besoins et des appétits féroces, les a côtelettes de sphinx à la parée de <diimère » . N'est-ce pas l'historien Lambride qui raconte cp'Âlexandre Sévère... est-ce bien Alexandre Sévère? ie n'ai pas de livres ici. En tout cas, un historien raconte qu'un empereur fit attacher à un poteau et étouffer par la fumée un de ses courtisans qui vendait fort cher sa protection auprès de l'empereur, auquel il faisait semblant de parler des affaires qui lui étaient confiées, et auprès duquel il n'avait aucun crédit, et p^idant le supplice de ce coquin, un héraut mait : « Ainsi est puni par la fumée celui qui a vendu de la 6miée. »

Un citoyen turbulent disait à Phocion, qui s'efforçait de détromper le peuple de ses billevesées : « Le peuple te tuera s'il entre en fureur. » — a Et il te tuera, toi, dit Phocion, s'il rentre en bon sens. y>

Pétrone commence ainsi le Satyricon : — Entendez ces dédamailieurs qui s'écrient : « Ces blessures, c'est pour ta liberté, 6 peuple! que je les ai reçues, — cet œil, c'est pour toi que je l'ai perdu. Hune oculum pro vofng impendi^ etc...» Enflure! bruit de pardes vides, qui tuent ie vâ*itable génie oratoire.

Qui eslrce qui vient donc de sortir? Je n'aime pas à dire du mal des gens en leur absence, quand ils ne sont pas là pour se défendre; cependant je ne puis m'empêcher de dire qu^ Thomme qui vient de sortir est un avocat.

Entre les phrases qui reparaissent de temps en temps contre la peine de mort appliquée aux assassins, et que certaines gens qui n'aiment pas à voir disparaître de leurs électeurs voudraient réserver exclusivement à leurs adversaires, il faut remarquer colles qu'inspire à une touchante sollicitude la crainte que l'assassin supplicié ne soufifre un peu plus longtemps qu'on ne le croit. On pourrait demander si l'assassin s'est préoccupé de ce souci à l'égard de l'assassiné dont il a écrasé la tête avec une pierre ou avec le talon de ses bottes, — qu'il a déchiqueté à coups de couteau et coupé en mor-

(.^ux, qu'il a parfois laissé expirant pendant de

longues heures sur le pavé boueux.

On pourrait demander aussi combien, parmi les hommes qui sont tous mortels, ou du moios presque tous, comme disait un courtisan, en se reprenant devant Louis XIV qui avait froncé le sourcil en entendant cette sérieuse banalité : combien, je ne parle ici que des innocents, des honnêtes et des bons, combien auront une mort aussi douce, aussi rapide que la guillotine ! Faites la liste des infirmités qui assiègent la fin de la vie humaine et s'y donnent rendez-vous, pour torturer les victimes pendant des années , pour terminer ensuite le jr vie ou plutôt leurs souffrances par une anxieuse,, douloureuse et effirayante agonie.

J'ai fait un jour, d'après des statistiques exactes, le dénombrement des braves et honnêtes ouvriers qui meurent violemment parmi les couvreurs, les maçons, les mineurs, les charpentiers, les marins, les employés des chemins de fer, etc., et j'ai trouvé pour résultat que, à une très grande différence près entre les métiers réputés dangereux, le métier d'assassin est, de beaucoup, le moins dangereux et le moins insalubre.

Parmi les gens qui — à peu près passablement aisés —regardent ce qui se passe, comme s'ils étaient de simples spectateurs, il en est beaucoup qui disent que toul finît par s'arranger et qui comptent surtout sur le désaccord qui s'aggrave chaque jour entre les deux républiques en présence. Un de ces braves gens me disait ; « Rien n'arrive comme on le craint, ni comme on l'espère. J'ai un ami. Portugais, auquel il est advenu ceci :

» D se promenait sur la rive d'un fleuve indien, lorsqu'un crocodile énorme sortit de l'eau et ouvrit une '^ge gueule pour l'engloutir. Il recula, saisi d'horreur, et allait prendre la fuite, lorsqu'il vit de l'autre côté un tigre qui s'élançait sur lui. Le choix entre le tigre et le crocodile l'embarrassa, et pourtant il n'y avait pas d'autre chance en vue. Heureusement que, glacé par la terreur, 3 se laissa tomber. Le tigre ne put arrêter son élan et tomba dans la gueule ouverte du crocodile. Mais le morceau était trop gros. Le crocodile mâcha le tigre, mais ûc put l'avaler, et fut étranglé, et le Portugais se porte bien. 9

Deux concerts aimoncés; madenioiselle de Bellocar <r prima donna des théâtres italieiis de Paris et de Londres ».

Depuis huit jours déjà, mademoiselle de Belloca a envoyé de nombreux exemplaires de flon portrait, photographies de tous formats, quelques-unes grandes comme nature, les unes grises, les autres coloriées; oa ne voit que mademoiselle de Belloca dans les rues de Genève.

La cantatrice seule n'a point inventé, et je Fen félicite, ce nouveau procédé de publicité, — elle n'a £ait que l'imiter, et je ne l'en félicite pas.

Qu'une cantatrice errante, douée de plus ou moins de beauté, compte tout bas, m petto^ sur cet avantage comme appoint pour son succès d'artiste, personne ne s'avisera de trouver mauvais ce sentiment féminin; mais de cette beauté, qu'elle réserve la surprise au public, qu'elle annonce qu'elle se fera entendre, san$ annoncer en même temps et si bruyamment qu'elle se

fati voir. L'exhibition d'un joli visage, d'une taiBe svelte, de formes plus ou moins accentuées, si c'est un art, tient & un autre art que la musique, — cela rappelle plutôt les tableaux vivants, — et le public qui a été convié adonner dix francs pour entendre une cantatrice dont on lui envoie le portrait, peut se figurer qu'il y a cinq francs pour la beauté et exiger, de même qu'il fait bisser certains morceaux, qu'on, soit un peu plus décolletée, ou que le vêtement dessine davantage la chanteuse.

C'est, je le répète, un exemple qu'a eu tort de prendre mademoiselle de Belloca, qui a une très joSe voix, surtout dans le médium et les notes élevées, — les notes basses im peu factices et rappelant certains effets de ventriloque.

Cette imagination d'exhiber son portrait et ses charmes avant un concert n'appartient pas seulement au ft beau sexe », plusieurs chanteurs et plusieurs pianistes s'en sont emparés. 11 n'y a pas besoin d'expliquer ce qu'il y a dans ce procédé de grotesque et indécente fatuité.

Bottesini n'a pas envoyé de portrait, — je ne veux pas scruter ses raisons, — mais il a apposé une affiche

— et quelle affiche!

C'est :

Le chevalier et commandeur Bottesini, directeur des concerts du khédive, illustre associé de diverses académies, etc., qui se fera entendre sur la contrebasse, avecl le concours de mademoiselle***, — j'ai oublié le nom^

— harpiste distinguée, élève de Godefroid.

Harpiste distinguée est un éloge un peu maigre — donné par Bottesini, qui se montre si peu chiche d'éloges en parlant de lui-même. — Si mademoiselle***

est cependant une digne élève de Godefroid, on ne peut qiie l'entendre avec un grand plaisir. Godefroid est un ami que m'a donné et laissé Léon Gatayes, grand harpiste comme lui, et qui faisait le plus grand cas de son talent enchanteur.

Pour Bottesini, — personne peut-être plus que lui ne peut se passer de ces affiches emphatiques» -- c'est, en effet, un prodigieux artiste. Il a eu l'orgueil de choisir pour instrument... la contrebasse, que le public ne connaissait que pour s'en tenir le plus loin possible dans les concerts où son rôle presque unique était de faire entendre de temps en temps un formidable tromtrom.

£h bien, on Voit, dressé sur le théâtre, cet énorme instrument qui ressemble plus à une armoire qu'à autre chose, mais qui a cependant l'air très méchant. Bottesini, qui est petit, s'avance résolument contre la contrebasse : — on pense à David attaquant Goliath. — Il se jette dessus, elle résiste; il la saisit, il l'étreint, il se baisse, il s'élève, il la frappe, il la bat.

Et alors le public assiste à un combat qui rappeUe aux oreilles le fameux combat du a pasteur Aristée » contre « Protée » :

... Le vieux pasteur des troupeaux de Neptune,

Portée

Sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine, S'efTorce d'échapper à la vue incertaine Des mortels indiscrets.

La contrebasse, battue, rossée, vaincue, se change en violon, en guitare, en flûte, en clarinette, presque en violoncelle de Séligmann.

C'est à Nice que j'ai entendu pour la première fois Bottesini, alors à ses débuts. Il n'était en ce temps ni

SUR LES CHEMINS Ai

commandeur, ni chevalier, ni musicien d'aucun khédive, et j'eus l'honneur d'être son parrain. — Ce Bottesini, m'écriai-je après l'avoir entendu, c'est simplement un « dompteur de contrebasse » .

Aix-les-Bftins.

En m^arrètant quelques heures à Aix-Ies-Bains (Savoie), je me suis rappelé, — en regardant fumer les ruisseaux qui serpentent dans le parc de l'établisseimni, — je me suis rappelé que Celse attribuait la chaleur des eaux de certaines fontaines aux pleurs que versent sans cesse les mauvais anges et les damnés. — Ce n'est peut-être pas vrai ; cependant l'odeur sulfureuse qu'exhalent les eaux d'Aix pourrait appuyer cette opinion.

Partout à Aîx, à Modane, à Turin, etc., on est frappé de l'augmentation des prix dans les hôtels, et les maîtres de ces établissements avouent froidement que c'est à cause de « l'Exposition de Paris ». Ce n'est pas d'aujourd'hui que Paris a le privilège d'imposer ses modes à l'univers.

Modane

J'arrivais de Suisse, j'étais rentré en France à Culoz, et je devais en sortir à Modane pour entrer en Italie en passant sous le mont Cenis et regagner Saint-Raphaël par Turin, Gênes, Vintimille, etc. Il y a à Modane une douane française et une douane italienne; les douaniers italiens ont, dit-on, reçu des ordres très sévères depuis les difficultés douanières avec la France, et à ces difficultés les belles voyageuses de tous pays qui traversent l'Italie pour aller à Nice, à Menton, etc., voient triste-

ment bousculer et froisser leurs triomphants chiffons plus que de coutume; heureusement que la douane italienne, malgré cette sévérité, se montre fort polie; -** mais il est un point sur lequel elle est inflexible.

Parmi les voyageuses qui devaient passer sous le mont Cenis, une très belle personne tenait à la main une poignée de roses : un petit soldat en lEaction se précipita sur elle, pâle, furieux, voulut lui arracher les roses en criant d'une voix enrouée par l'émotion et la colère ; Les roses! les roses I

Je demande pardon à ce jeune militaire, qui ne faisait qu'exécuter avec un zèle un peu violent une consigne et s'acquitter d'un devoir; mais son ardeur me rappela l'histoire de Lucius, le héros d'Apulée; on se rappelle que ce Lucius avait été changé en âne par l'emploi indiscret des drogues d'un magicien, et qu'il ne put reprendre sa forme première qu'après toutes sortes d'aventures et en « mangeant des roses ».

(f Tu ne redeviendras homme, avait dit l'oracle, que lorsque tu auras mangé des roses », — rosis demorsicatts, exibis asino. Lucius ne pouvait se précipiter sur les roses avec plus d'ardeur que le jeune soldat de douane; la belle voyageuse dut jeter son bouquet dans Y Arc, un torrent qui coule à Modane, pour ne pas le lui voir prendre et écraser.

On pourrait croire que ce soin de ne pas laisser entrer des fleurs en Italie est une galanterie de cette région si bien douée.

Pourquoi apporter des fleurs ici? semblerait-elle dire aux étrangères, aux Russes, aux Anglaises, aux Allemandes, aux Suédoises, etc., nul pays n'en est aussi riche en toutes saisons. Vous trouvez ici, sauvages dans les champs, celles qu'on cultive pour vous dans vos

pays à grand'peine et à grands frais dans les serres; elles Tont se fidre un plaisir et un honneur de s'épanouir sons Yos pas.

Eb bien, ce n*est pas cela.

Et voici ce que c'est :

Lltalie a, jusqu'ici, le bonheur de n'avoir pas vu ses Tignes envahies par le phylloxéra, et elle attribue ce bonheur à sa prudence. Depuis l'apparition du fléau, on surveille et on empêche sévèrement l'introduction de iout ceps de vigne, bien plus, de . toute branche, de toul fragment de branche, d'une feuille même de vigne. J'ai vu une jeune fille entrer dans la gare en grignotant une grappe de raisin; on la repoussa au delà de la ligne française en lui disant : Allez manger votre raisin chez vous. En vain elle objecta qu'elle avait acheté ce raisin à Hodane et qu'il venait d'Italie; on fut inflexible. Ce raisin a fait un pas en France, pays infesté; il ne peut plus rentrer. Cette fermeté rappelle Corneille et l'aîné des Horaees disant à son ami Curiace :

Albe TOUS a choisi; je ne vous connais plos.

L'Italie lie s'est pas contentée de cette précaution, <iuî l'a peut-être préservée du fléau; elle a cru devoir proscrire tous les autres végétaux, tous les arbres, arbustes, branches, feuilles, fleurs et fruits ; de là !a scène des roses. En ma qualité de vieux jardinier, Je crois qu'ici elle se trompe, et que les divers ennemis de la vigne ne peuvent être transportés par des végétaux qu'ils n'attaquent jamais. La rose, entre autres, n'est hantée que par les pucerons, les coccinelles, les feormis, les unes et les autres attirées par les pucerons, par les cétoines, ces émeraudes vivantes et, dans l'ordre Tégétal, par un cryptogame appelé le <( blanc n.

Cette crainte de voir des roses introduire le phylloxéra en Italie rappelle madame de Genlis enseignant le moyen d'obtenir des roses noires et des roses vertes, en greffant des <i yeux » de rosier sur des cassis et sur des houx.

Cependant, une précaution de trop valant incontestablement mieux qu'une précaution omise, on ne peut sérieusement blâmer Fadministration italienne de sa sollicitude.

Turin.

Me voici à Turin — et Dieu sait jusques à quand! Les voies ferrées sont coupées sur la route de Gênes et sur celle de Savone. De terribles inondations ont ravagé avant-hier de vastes plaines, en emportant les arbres, les maisons et des cadavres humains.

Le torrent Bormida^ qui traverse les vallées où sont situés plusieurs petites villes et villages, était encore calme et paisible le 9, — et, le 10, il entraînait et roulait, avec d'horribles mugissements, tout ce qu'il rencontrait sur son passage.

On se rendra enfin compte de la crue terrible de ce torrent, en apprenant que la largeur ordinaire de son lit est de quinze mètres, et que l'eau y coule sur un demi-mètre de profondeur. Eh bien, c'est sur une largeur d'un kilomètre avec sept ou huit mètres de hauteur, qu'il entraîne avec une vertigineuse rapidité des fragments de maisons, des forêts de mûriers, fortune de ce pays. Ces débris s'arrêtent, s'entassent contre les ponts, et opposent un moment à Teau un obstacle qui augmente sa furie; elle monte et entraîne l'obstacle et le pont.

Les communications étant interrompues, on ne cou-

naît pas encore retendue des ravages ni le nombre des victimes. On a vu flotter six cadavres à Millesimo. On (U3mpte onze victimes à Cortemilla et la onzième n'est pas du pays. — Un pâtre de Moneslglio, entendant la Quit le bruit du tolrent, et devinant ce qui allait se passer, résolut d'avertir rapidement les villages voisins, il prit une corne percée dont on se sert pour appeler (es bœufs, et tout courant, réveilla les habitants et les avertit de se garer, puis reprit sa course à travers les vallées. A Leris les habitants Tarrêtèrent. — Laissezmoi passer, je vais à Cortemilla les avertir du danger. Hais comme il parlait avec véhémence et colère, les uns le crurent fou; d'autres, pour le punir de jeter ainsi l'alarme dans le pays, le mirent en prison. Mais bientôt le torrent arriva ayec une telle colère, que les incrédules n'eurent pas tous le temps de se sauver, et que dix d'entre eux furent noyés et le pauvre berger aussi fut noyé dans la prison.

Les carabiners, les autres soldats, beaucoup de citoyens ont fait des prodiges de courage et de dévouement et ont arraché de nombreuses victimes à la mort. La Gazzetta del Popolo et les autres journaux citent un grand nombre de noms.

Il y a encore bien des braves gens, bien des cœurs généreux sur terre, — notre France non plus ne manque pas de ces vrais héros qui mettent de bon cœur leur vie en jeu pour sauver d'autres existences.

Moi qui n'ai jamais été rien — et n'ai fait partie de rien, — j'ai l'honneur d'être membre, un des moindres, de beaucoup de sociétés de sauvetage en France et au dehors. Il m'est arrivé de prendre part à certaines réunions. J'ai vu pas mal de rois dans ma vie, et quelquesuns avec une respectueuse sympathie, — mais je ne puis

comparer leur aspect à celui de ces hommes aux larges poitrines couvertes de médailles, — racontant que tel jour, au péril de leur vi^y ils cmt arraché telle ou teUe personne à Teau ou au feu.

Eh bien, ce n*est jamais parmi ces gens-là que notre peuple, devenu électeur, va choisir ceux qu'il aime, ceux qu'il admire, honore, ceux qu'il choisit pour le représenter. D leur préfère sans hésiter les hâbleurs, les piliers de brasserie, les orateurs de taverne. Cest à ces bavards, le plus souvent ignorant^ avides, égoïstes, qu'il réserve son enthousiasme, ses acclamations, ses bruyantes ovations et sa confiance imbécile. Eux aussi prévenez-les de l'inondation, ils vous traiteront comme te berger de Monesiglio.

U y a beaucoup de théâtres à Turin. Un entre autres donnait hier soir :

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