LES EXILÉS EN SIBÉRIE
Avec StentereUo (PolichineUe),
Polichinelle -— sous les noms de Puldnella, de Giapduja, de StentereUo, est si populaire dans toute l'Italie, qu'un directeur de théâtre n'ose guère donner des pièces sans qu'un rôle lui soit réservé. Quand l'auteur de la pièce n'y a pas songé, on prend la liberté d'y en intercaler un. J'étais assez curieux de voir le rôle que pouvait jouer Polichinelle parmi les exilés de Sibérie. Cependant, je me décidai pour le petit théâtre de San Martiniano. Il est vrai que les acteurs y sont en bais; mais le sujet de la pièce était attrayant, c'était « l'Exposition de Paris », avec cette note au bas de l'aiBcbe en gros caractères ;
LArlecchino et Gianduja ont des rôles importants.
L'auteur de la pièce, disait Taffiche, a déjà obtenu de igrands succès à notre théâtre. On donnait son nom iunsi que les noms des musiciens et de plusieurs peintres ayant fait les décors.
D n'y avait pas moins de cent acteurs. Je n'ai pas eu à regretter ma décision; ces marionnettes sont merveilleuses, les mouvements, les gestes sont d'une vérité, d'une précision extraordinaires, — et, par un phénomène singulier, au bout d'un certain temps, on oublie leur petitesse et elles semblent des personnages de taille ordinaire.
On ne peut expliquer que par un semblable phénomène et une semblsi)Ie illusion le succès, le pouvoir, la tyrannie d'autres marionnettes dans la vie politique et sociale, où on perd de vue et leur petitesse et les ficelles qui les font mouvoir.
Toi qui veux me commander, dit Horace, tu obéis il un autre, et je vois les ficelles qui te font agir.
Ta mihl qui imperitas, etc.
A propos de marionnettes, d'engouement populaire, ^'ovations, de protestations, il me revient à la mémoire Richard Cromwell, le fils du Protecteur, qui crut un moment succéder à son père et en eut si bien l'air, qu'il fut accablé d'adresses; de félicitations, de lettres où des centaines, des milliers de personnes lui ofiraient « pour sa défense, leur vie et leur fortune rt.
Un mois après, Richard, dont l'illusion n'avait pas tardé à se dissiper, renonça aux apparences d'un gouvernement chimérique, et déménagea de Whîte-Hall. Parmi ses meubles, était un vieux cofire que les por- Jteurs traitaient avec peu de ménagement.
— Prenez plus de soin de ce coffre, leur dit-il, il
contient la ' vie et la fortune du bon peuple d'Angleterre.
Les marionnettes : Pulcinella, Arlecchino, Gianduja^ Stenterello, Polichinelle. . . . partout.
N'est-ce pas ce que nous voyons aussi partout sur le théâtre de la vie, de l'histoire, de la politique surtout? Au milieu des événements les plus tristes, les plus horribles, il y a inévitablement quelque grotesque, et si le destin avait la franchise d'apposer des affiches, il pourrait annoncer guerres, révolutions, changements de gouvernement, avec Gianduja, avec Arlequin, avec Polichinelle, avec Stenterello et Pulcinella.
n y a bien longtemps, je fus cité comme témoin dans une affaire criminelle. J'étais cité par l'accusée; il s'agissait d'un faux testament, et le ministère public prétendait qu'elle n'avait aucunes relations avec l'oncle dont elle se disait l'héritière. Ma déposition consistait en ceci :
— Monsieur, me dit le président, l'accusée prétend que vous avez rencontré son oncle chez elle.
— ie me souviens, répondis-je, qu'allant un jour lui faire une visite, je la trouvai à la porte qui reconduisait un vieillard assez mal mis. Vous ne vous douteriez pas,, me dit-elle, que cet homme est mon oncle, le riche financier ***.
— Et à quelle époque eut lieu cette rencontre? dit le président.
— Je ne me le rappelle absolument pas.
— C'est bien étonnant, répliqua-t-il d'un ton sévère^ ce détail a une grande importance.
— Je ferai remarquer à monsieur le président que ce détail qui peut avoir aujourd'hui de l'importance pour lui, n'en avait aucune pour moi à cette époque.
— C'est bien, dit-il d'un ton de mauvaise humeur, allez vous asseoir.
— J'aimerais mieux m'en aller, il n'y a pas de chance que la mémoire me revienne.
— Allez-vous-en.
Cette scène se répète assez fréquemment devant les. tribunaux.
On me racontait hier qu'un homme qui probablement avait subi une avanie pareille de la part d'un juge de village qui aimait à déconcerter les témoins, se trouva plus tard cité de nouveau en témoignage pour une autre affaire ; — il s'agissait d'une rixe et de décider qui des deux plaignants avait porté les premiers coups^ — Le témoin répondit aux premières questions.
— Et, demanda le juge, qui n'avait pas changé de caractère, à quelle distance étiez-vous du lieu de la. scène?
— A trois mètres cinq centimètres huit millimètres.
— Comment pouvez-vous être si exact?
— C'est que je pensais que quelqu'un aurait la sottise de me le demander, et j'ai pris la mesure sur 1er terrain.
Ingoldstadt, le 2 juillet 1878.
U vient de m'arriver un vrai bonheur; c'est de pouvoir louer Victor Hugo, ccxoûxm j'en ai eu si longtemps la- très douce habitude. Le hasard, hier, à Innspruck, a fait tomber entre mes mains un numéro de Ylndépendance belge^ et là, j'ai vu un compte rendu du Congrès littéraire.
Dans cette séance, V. Hugo a proposé une solution complètement bonne et définitive de la question, si longtemps et si inutilement débattue, de la « i^opriété littéraire, artistique, etc. », de la propriété intellectuelle.
Un des premiers, — le premier peut-être, — j'avais étudié cette question il y a quelque quarante ans, et j'avais formulé une loi en un seul article qui avait été adoptée par presque tous ceux qui s'en étaient occupés ultérieurement :
a La propriété littéraire est une propriété. »
J'ai chez moi, à Saintn-Raphaël, à peu près tous les volumes et brochures qui en traitent. Sur la première
page de ces volumes, on voit écrites à la main deux lignes de dédicace, à peu près ainsi formulées : — A A. K...y Fauteur de Taphorisme : « la propriété LITTÉRAIRE EST UNE PROPRIÉTÉ. i> — A A. K..., le premier qui a dit: a La propriété intellectuelle, etc. »; mais, dans pas un seul de ces volumes ou brochures, cette mention n'est imprimée; les auteurs ayant pensé que cette reconnaissance de mon initiative pouvait n'être publiée qu'à un exemplaire, lequel resterait chez moi.
On a fait mieux :
Sous le règne de Napoléon III, alors que le flattaient surtout ceux qui Tinsultent le plus cruellement et le plus cyniquement aujourd'hui, à l'époque où il inventa ou crut inventer une ce mitrailleuse » qui empêcha l'armée française d'adopter les « mitrailleuses » plus sanguinairement eflicaces qu'elle trouva devant âlle, opposées à la furia francese^ contre laquelle toutes ces armes à longue portée ont été cherchées et inventées, — à cette époque on lui oflbrait tout par millions de sufirages, — un avocat écrivit dans une brochure sur la « propriété littéraire » :
Ainsi que l'a dit un illustre écrivain : « La propriété littéraire est une propriété. »
Illustre me parut un peu fort, mais cependant j'en prenais mon parti.
Comme il arriva à feu Ancelot, de l'Académie £ran~ çaise.
Un jeune poète lui porta un jour et lui lut une {Âèee de vers dans laquelle se trouvait celui-ci :
Vous, Ancelot, tous, rival de Molière?
— Halte-là, jeune homme, dit l'académiden, rival «st trop fort... Il faut changer cela; mettre émule.
Et le jeune homme continua sa lecture
Quand il eut fini, Âncelot lui dit :
— Charmant! mais, j'y pense, je vous ai indiqué une correction, et la correction est une collaboraiion. Or^ comme vous me gâtez beaucoup dans cette jolie pièce de vers, je ne puis nullement collaborer et prendre part à mon propre éloge. Ne tenez donc aucun compte de ma correction, et laissez le vers, comme vous l'aviez fait.
Et le jeune homme rétablit :
Vous, Ancelot, tous, rival de Molièrei
J'acceptais donc tout doucement « illustre écrivain », qui m'avait, au premier abord, efiarouché, — lorsque, poursuivant ma lecture, je m'aperçus qu'il n'était pas du tout question de moi, et que c'était à l'empereur Napoléon 1(1 que l'avocat enthousiaste attribuait et donnait ma petite phrase, ma solution de la question.
A ce moment, un plébiscite, si je l'avais convoqué, m'eût donné tort par sept millions de voix, et « le peuple » eût donné également ma phrase à Napoléon III, tant le suffrage dit universel est une juste et belle chose.
Je ne convoquai pas de plébiscite, mais je ne me gênai pas pour réclamer ma « propriété littéraire » et me moquer de l'avocat, — dont je retrouverais dans les Guêpes le nom que j'ai oublié, mais qui doit être aujourd'hui un fier républicain.
A cette époque, le comte Walewski qui, en bon et vrai gentilhomme qu'il était, ne se rappelait un coup d'épée qu'il m'avait forcé de lui donner que pour me rendre noblement et coquettement tous les bons offices qui dépendaient de lui et qui savait bien que la petite phrase
SÉRIEUSEMENT tSSt.
n'appartenait pas à son empereur, me fit envoyer, avec une très aimable lettre, le « premier exemplaire » imprimé du procès-verbal du « congrès 9 qui eut lieu alors sur cette question, et dont il était le président.
Comme tout le monde l'avait reconnu, mon heureuse
et modeste petite phrase résolvait la question; mais,
i comme je suis c radical », comme je n'admettais
J aucune différence entre la propriété littéraire et toute
autre propriété;
Comme je ne voulais pas que la propriété des beaux vers de Hugo fût limitée, tandis que la propriété des cornets de papier que ferait avec ces beaux vers im épicier iconoclaste serait illimitée et perpétuelle;
Comme je ne voulais pas que le petit-fils de l'épiciec pût continuer à faire des cornets de papier en prenant les beaux vers de Victor Hugo, et s'en faire, sous cette forme, une propriété protégée par la loi, la justice et la gendarmerie, — à tel point qu'un^etit-fils de Victor Hugo serait mis en prison et peut-être aux galères, au moyen de quelques circonstances aggravantes, s'il volait à l'épicier quelques-uns de ces cornets sacrilégement faits des œuvres de son aïeul;.
Je n'avais trouvé, au point de vue d'une difiérence que la raison doit admetti*e entre les œuvres de l'intelligence et celle des mains, qu'une solution légale appartenant déjà à la législation sur la propriété.
n s'agit du danger de voir un jour détruire par un héritier imbécile ou fou les œuvres de quelqu'un des grands écrivains qui appartiennent à l'humanité.
J'avais trouvé dans l'arseûal des lois existantes a l'expropriation pour utilité publique », cet expédient rentrait tout à fait dans ma thèse, mais ne parait pas tout à fait au danger.
iè PBlfDAKT LÀ PLUIE
La cancmisation des saints ne se Csdi qu'après un siècle, je crois; est-ce Voltaire ou Diderot qui disait : n &ut attendre que ceux qui les ont connus, leurs -créanciers et leurs maîtresses, soient défunts.
D y aurait ce péril, que, la "vraie Taleur des grands écriyaii^ n'étant réellement reconnue qu'ajnrès leur mort, "— quand on ne peut plus leur faire aucun |daisir, — obligés qu'ils sont de se c(Hitenter de leur vivant des alternatives d'engouement et de dénigrement, ^expropriation pour cause d'utilité publique ne fût trop tardive et n'arrivât qu'après la destruction des œuvres.
£h bien, Victor Hugo, dans le congrès littéraire, vient de résoudre complètement la question en dëclatant l'expropriation immédiate et la propriété acquise de fait au domaine public, à l'expiration do temps avarement concédé par la loi actuetle. Ainsi la loi peut et doit se formuler ainsi :
1® La propriété intellectuelle est une propriété;
3^ Â l'expiration du délai de jouissance accordé par
la loi actuelle aux bérîtiars de l'écrivain ou de l'artiste,
^ , leur propriété tombe de fait et de plein droit dans le
domaine public, à la charge pour ceux qui voudraient
' '■ ^ Vexploiter d'une redevance à fixer en faveur des héri-
\( tiers, et cela à perpétuité comme pour toute autrs
I propriété.
W Et c'est tout, c'est net, c'est pratique, c'est incKsou-*
^ table.
Avec quel plaisir mon esprit se reporte à l'^oque où je pouvais louer Victor Hugo tous les jours, oii j'avais une joie si orgueilleuse à le défendre oootre ceux au service desquels il s'est si tristement nw ■aujourd'hui I
n était libre alors, — et celui que Chateaubriand avait
SÉRIEUSSMSNT SB
appelé k' enfatit sublime » était devenu... un si grand pemtrel Silencieusement» rêveusement accoudé sur une de ces hautes fenêtres de cette maison de la place Royale, — si heureuse alors, si pleine de toutes les amours et de toutes les amitiés, — il soufflait dans son chalumeau d'or trempé aux beautés, aux vérités étBmdles, et enflait de ces belles bulles si splendidement, si harmonieusement coloriées par des nuées errantes de tous les tons du prisme.
Heureux quand un léger et intelligent zéphir venait à temps détacher la bulle du chalumeau ; alors, lég&re, brillante, elle montait et flottait ^i se balançant, et aUait se perdre dans le bleu.
Moins heureux, lorsque « ren&nt sublime i>, ne se eontentant pas de faire beau, voulait feure gros, puis énorme, soufiQait trop longtemps, gonflait démesure ment sa bulle, au point de la faire crever et retomber à terre sous la forme un peu pauvre d'une goutte d'eau de savon.
H avait l'honneur, en ce temps-là, d'être « une des bêtes noires » et des « têtes de Turc » des soi-disant républicains d'alors. On ne lui ménageait ni les injustices, ni les sarcasmes, ni les injures. Le roi Louis-Philippe venait de le nommer pair de France. Ceux qu'on n'aurait pas soupçoimés alors de devoir lui rendre plus tard, sa pairie et de la lui faire payer si cher, avaient « découvert » que le père du poète, le général Hugo, était comte Hugo; — qu'Eugène Hugo, et après lui Abel Hugo avaient hérité de ce titre, et que, en conséquence, Victor était... proh nef as I.., Victor était..* vicomte.
Je dis a avaient découvert », car il n'en était jamais question chez lui, et je l'ignorais moi-même ainsi que
la plupart de ses autres amis; il avait la noble Aerté de penser que le nom de Victor Hugo était suffisant.
Le National, heureux de cette révélation, en crut accabler le poète /di imprima :
<( M. Victor Hugo est vicomte, il ne lui manquait plus que cela » (textuel).
Je répondis au journal : <r D faut lui pardonner cette tare, à Victor Hugo, car on pardonne à un boiteux ou à un bossu : ça n'est pas de sa faute, c'est de naissance. »
Victor Hugo n'en fut, comme de juste, ni humilié* ni plus fier. Il continua à signer Victor Hugo, comme devant. Seule, la belle madame Hugo, qui comprenait cependant bien tout l'honneur qu'il y avait à porter ce nom, se donna alors de temps en temps le petit plaisir innocent, puisque tout était « découvert », de signer quelquefois des billets, à propos de ses relations du monde extra-littéraire : « Vicomtesse Victor Hugo. »
Victor Hugo est comte aujourd'hui.
C'est une singulière manie que celle de changer les noms des hommes et des choses. Au xvi® et au commencement du XVII® siècle, la langue française était encore latine et grecque et surtout pédante; les lettrés se piquaient de savoir et de redire ce qu'on avait dit avant eux; ils traduisaient même réciproquement leurs noms en latin, de telle sorte qu'il est aujourd'hui parfois difficile de retrouver ces noms sous le masque. Plus tard, et par contre, on voulut traduire les noms grecs et latins en français, c'est-à-dire les défigurer de la même façon ; mais cette transformation ne s'appliqua
qu'à quelques-uns, ce qui amena et a laissé une singulière confusion qui ne choque guère que certains délicats, à cause de l'habitude qu'ont prise les oreilles. Ainsi on dit Périclès en lui laissant sa terminaison grecque, et on dit Socrate au lieu de Socratès; on a appelé Hortensius l'orateur romain conmie on rappelait de son temps, et on a modifié le nom de M. T. CicerOy l'historien Cornélius Nepos a gardé son nom; Tittis Livius s'est appelé Tite-Live; on dit encore : Romulus, Numa^ Tullus Hostilius, — et on appelle Tarquintus, Tarquin; — on dit toujours Sempronia^ et Lucretia est devenue Lucrèce; Corneille n'a-t-il pas appelé Brutus^ Brute?
U en est de même des noms de ville, et, en voyage, on s'aperçoit qu'on ne donne pas à beaucoup de villes le nom que leur donnent leurs habitants. Le vrai nom de Nice est Nizza, et les habitants l'appellent toujours ainsi. — Menton s'appelle Mentone, — Pourquoi ne pas avoir laissé leurs noms à Roma, à Milano, à Genova, k Napoli?
Ici, où je suis en ce moment, on ne sait pas ce que c'est que la Bavière; ce royaume s'appelle Baiei'n, et on dit Miinchen et non Munich, — Triente et non TrentCy — et cette curieuse ville, si remplie de monuments très beaux et très anciens, qui a joué autrefois son TÔle dans l'histoire d'Allemagne, et est aujourd'hui célèbre sous le nom de Nuremberg pour les fabrique! de jouets d'enfants, qui sont loin d'être les seules, — a fini par presque accepter cette dénomination francisée, au lieu de son nom réel de Nilmberg. — Le nom du Danube est connu en France; mais dans le pays où court ce fleuve, on l'appelle Donau, et il est féminin.
La théorie du suffrage dit universel court en ce moment d'assez sérieux dangers. J'espère avoir quelque peu contribué à démontrer que c'est la plus grosse erreur, et la plus dangereuse bêtise que les hommes aient imaginée. Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai mon opinion faite à son égard. — En 1848, je fus cifé à un dub de Rouen pour répondre à certaines aocusatidns» — je m'étais laissé fsure candidat à la députation du Havre, et, grâce au « scrutin de liste », une autre jolie invention, je ne fus pas nommé, tout en ayant, au Havre, 4,000 et 2,000 voix de plus que les deux députés élus. Plus tard, à propos d'une vacance, on m'invita à me représenter; mais je ne m'y laissai plus prendre et cinq mille Havrais e}q[>rimèrent leur rdTus de voter par une pétition qu'ils chargèrent Victor Hugo de déposer sur le bureau de la chambre des députés.
Une des accusations auxquelles j'avais à répondre était un manque de respect pour la théorie du suffrage universel.
— Citoyen, me dit le président, qui était, je crois, l'avocat Descfaamps, (m prétend que vous avez écrit dans vos ce Guêpes » qu'avec le sufBrage universel on aurait des ce votes à trois francs ».
(Murmures dans l'assemblée.)
— C'est vrai, répondis-je, mais je n'en avais pas encore vu l'application, et aujourd'hui, mon opinion s'est modifiée, et je me rétracte.
(Autres murmures, mais de satisiaction : — U se rétracte !)
— Oui, en entrant dans cette honorable assemblée, j'ai vu deux citoyens qui promettaient leurs voix pour
SÉRIËUSEMBMT 9^
un pot de cidre; donc, au lieu de trois francs, il faut dire six sous.
(Tumulte, hurlements, etc.)
Un membre du parti scâ-disant r^ublicain vient d'attacher le grelot et de publier une brodiure contre le suffrage dit universel, — mais ce n'est pas tout.
L'Assemblée a nommé une commission pour faire une enquête sur les faits de fraude, de pression, d'abus, d'influence, de tours de passe-passe et d'escamotage commis par les députés nonmiés sous le ministère du 16 mai, et il parait que cette commission est revenue avec un terrible dossier. Il paraît que Bosco, Robert Houdin, de Gaston, etc., sont des apprentis en comparaison des élus ccNQservateurs et de ceux des électeurs qui ont voté pour eux.
Peut-être une pareille enquête eût-elle dû être confiée à des magistrats indépendants et pris hors de l'Assemblée, — il est dangereux de donner des accusés à juger à leurs ennemis.
Peut-être, si on ne voulait pas absolument confier l'enquête à des hommes pris en dehors de l'Assemblée, aurait-il fallu du moins composer la commission d'eur quête par moitié de soi-disant républicains et de soidisant conservateurs, — mais on a craint qu'il ne régnât que peu d'accord dans la commission.
Je ne veux pas hésiter à croire que, la commission républicaine ayant terminé son rapport contre les élections conservatrices, une autre commission, composée des membres de la minorité, fera, à son tour, une enquête sur les élections dites r^ublicaines; autrement ce serait le plus insolent déni de justice.
Donc, de cette double enquête, il ressortira l'un ou l'autre de deux résultats.
II est déjà acquis et établi que les élections conservatrices n'ont été obtenues qu'au moyen d'escamotage, d'urnes à double fond, de bulletins faux ou multipliés comme les fleurs dans le chapeau de l'escamoteur, au moyen de coiTuption, de promesses, de menaces, de pressions, d'influences, etc.;
Si la seconde enquête faite par des députés conservateurs établit à son tour que les élections républicaines sont entachées du même vice;
Alors le sufirage dit universel est jugé, — c'est un mensonge honteux, — une lutte d'escamoteurs, — et non l'expression de la volonté d'un grand peuple.
Si, au contraire, il est prouvé que seuls les conservateurs ont commis les excès qu'on reproche à leurs élections, — que les républicains se sont contentés de dénoncer aux électeurs leur consentement à les représenter, sans demander aucun appui ni aux clubs, ni aux journaux, ni aux promesses, ni aux menaces, ni aux influences d'aucun genre.
Autre sujet d'inquiétude: comment des joueurs loyaux, honnêtes, naïfs même, jouant contre des gens qui savent retourner le roi, faire sauter la coupe, jouer la « carte forcée », qui ont des ce portées » préparées dans leurs manches et des cartes biseautées, comment ces joueurs naïfs et béjaunes ont-ils pu gagner la partie contre leurs adversaires? Ce triomphé invraisemblable des républicains vertueux n'est-il pas un piège tendu par leurs ennemis pour leur inspirer une confiance imprudente? N'est-ce pas une des ruses habituelles de MM. les grecs de laisser gagner la première partie aux pigeons qu'ils veulent plumer? — N'est-ce pas à ce sujet que Virgile a dit : « Craignez les Grecs, surtout quand ils vour» laissent gagner : l%meo Danaos et dona ferentes? »
Esir-il possible que le parti républicain» jouant honnêtement, loyalement, naïvement, avec des cartes neuves et légales, contre des hommes aussi habiles et aussi malhonnêtes, ne soit pas fatalement condamné à être au premier jour complètement battu, et à se trouver à la Chambre d'abord en minorité, puis à voir cette minorité invalidée à son tour par la majorité conservatrice triomphante?
Dans le second cas, le sufErage universel est également jugé.
11 faut y renoncer, non seulement dans l'intérêt de la vérité, de la justice, de la prospérité, de l'existence de la France; mais aussi, ce qui passe avant tout» dans l'intérêt du parti républicain.
le
Mais en voilà assez pour aujourd'hui ; je vais cueillir des vergiss-meinruicht au bord du Danube, de la Douau.
Veaise, le 22 juin 1878
Je suis allé hier serrer la main à un homme qui a la plus belle adresse qu'on ait jamais mise en inscriplioû sur l'enveloppe d'une lettre :
A Georgio Martin,
En face de la statue de son père.
En effet, en face de cette statue, une inscription désigne, en termes d'une noble simplicité, la petite maison qu'habite Georgio Manin, qu'habitait son père, le grand citoyen, en 1848 et 1849, — maison qu'il ^ quitta après le siège de Venise, pour se réfugier à Paris, cette seconde patrie de tout le monde, où il devait mourir, sans voir la délivrance de Venise, à laquelle il
avait consacré sa vie.
Cette adresse est non seulement très belle, mais elle est aussi très commode. A Venise, en effet, au milieu des dédales de ses trois mille rues, les unes de pierres, les autres d'eau, de ses quatre cents ponts, on a quelque
MIBTTES 63
peine à se trouyer» malgré le soin intelligent qui a multiplié les inscriptions indiquant non seulement le ncm. des rues, mais celui du quartier et de la paroisse. Une des difficultés consiste dans le numérotage des maisons, non par rue mais par quartier; ainsi, l'habile photographe Sorgato, qui a touIu faire une très belle photographie de ma vieille figure et de ma barbe blanche, demeure au n® 4684.
On ne saurait trop louer la sollicitude que montre le gouTerùementpour les écoles; peutrètrecezèle auraii-il besoin d'être, sinon modéré, du moins réglé et dirigé par une grande prudence et une connaissance sérieuse de la situation des esprits.
Je ne parlerai en ce moment que de Tinstruciion primaire, la seule qui doive être obligatoire et gratuite, car si l'on veut étendre l'obligation et la gratuité, qui en est la conséquence nécessaire, à l'instruction des degrés supérieurs, on accroîtra encore cette nuée qui, chaque année, s'abat sur la France, déjeunes hommes auxquels on a donné des espérances, des besoins, des appétits, presque des droits, et qui ne trouvant leur place ni dans la société ni dans la vie — ne peuvent l'attendre que du désordre, du bouleversement et des révolutions.
Quant à l'instruction primaire, je ne me lasserai pas de le répéter, dans toutes les communes, — non des grandes villes, — « elle doit être donnée et aux élèves et aux futurs maîtres, dans un grand jardin, où le professeur leur enseigne la profession qu'il est indispensable, qu'il est naturel que le très grand nombre suive, l'agriculture.
De ce jardin doivent sortir et s'étendre sur la contrée les bonnes théories, les pratiques perfectionnées, les meilleures semences, les meilleures greffes, en même
temps que Tamourde la profession la plus noble, la plus utile, la plus heureuse, la seule qui puisse se passer de toutes les autres, et dont aucune ne saurait se passer; la profession qu'honoraient avant toutes les andennes républiques, et qui, chez les Chinois, place ceux qui l'exercent dans la première classe de la société.
Beaucoup de gens se plaignent de leur sort, parce qu'ils se sont mis à la recherche du bonheur avec des idées erronées, et sur un faux signalement qui les expose à passer dix fois à côté de lui sans le reconnaître.
Le bonheur n'est pas un gros diamant, c'est une mosaïque de petites pierres harmonieusement rangées. On peut le comparer à un livre doré sur tranches, — chaque feuillet, pris isolément, porte si peu d'or qu'on ne le distingue à peu près pas. Mais le livre fermé, tous les feuillets réunis présentent une large surface d'un doux et riche éclat que vous n'atteindrez jamais avec une seule page, quelque remplie et dorée qu'elle soit.
Voici la belle page où s'inscrira l'amour d'une femme aimée.
A côté, voici la page que vous remplirez du récit de triomphes sérieux, — et peut-être d'une beUe action.
Voici la page où vous parlez de beaux enfants sains de corps et d'esprit.
En voici une, chargée de chiffres, où vous tracez les détails de la fortune que vous avez ou que vous espérez.
Ces quatre feuillets brûlés, — quoique chacun soit
doré, et d'or très fin, sur la tranche, sont à peine visibles et nullement lumineux, — il faut ajouter une foule de feuillets où sont notés, en une ligne ou deux, tous les petits bonheurs que vous avez rencontrés.
Un rossignol a fait son nid dans le vieux chèvre-feuille ([ui escalade ma maison, — j'ai reçu de bonnes nouvelles de mon frère et de sa famille, — « mon voisin qui était si malade va mieux et attribue sa guérison à quelques secours que je lui ai donnés, — les nénufars et les nelumbium sont en fleur sur la grande mare du jardin; au-dessus de cette grande mare, je vois voltiger une variété de libellules, de demoiselles j pierreries vivantes, que je n'avais pas encore vues, — mon petitfils commence à nager et se montre très hardi , — il a fait hier le. plus splendide coucher de soleil, — • un vieil ami m'a écrit une bonne lettre où il me parle et de notre jeunesse passée et de notre amitié survivante, — la récolte des fraises est magnifique, quel régal pour les museaux roses de mes petits-enfants : Suzanne, Alphonse, et Violette I — j'ai lu vingt pages d'un beau livre , — hier, en revenant en canot d'une promenade, j'ai trouvé une formule exacte, nette, précise, et en même temps brève et piquante pour une grande vérité que je cherchais et roulais dans ma tête depuis longtemps; — les lauriers-roses commencent à fleurir, — on m'a donné des plumes excellentes, etc., etc., etc.; puis fermez le livre, pressez les pages, — ot regardez la tranche.
A*** vient d'être décoré, cette récompense lui était due depuis longtemps, personne ne la méritait plus que lui.
B*** vient d'être également décoré, il serait luimême bien embarrassé de dire ce qui lui a valu cette distiaction.
Je félicite plus ou moins froidement A*** et je n'y pense plus. Mais je Ëds une visite à B***, je le salue un peu bas. Je l'invite à dîner. Je ris bruyamment d'une plaisanterie médiocre qu'il a faite. J'approuve de la tête une opinion qu'il émet d'un air capsJ:)le^ après l'avoir lue le matin dans son journal. — Et &ï effet Al*** a mérité la croix, on la lui donne, — qu'est-ce que ça me fait? qu'est-ce que ça peut me rappoii;er? Le ministre est au moins quitte envers lui.
Mais B*** a reçu la croix sans Tavoir &bl rien méritée; donc c*est une faveur, — donc B*** est un homme protégé, bien en cour, puissaat. . » il pourrait bien me la j^ire avoir à mon tour.
Je l'ai déjà dit : acceptons la République, mais exi* geons-la : le^ plus grands ennemis de la république sont en ce moment les membres de cette majorité despotique qui veut expulser de l'Assemblée des représ^otants tous ceux qui ne se prosternait pas devant elle, — tous les élus soi-disant r^ublieains acceptés, quels que soient les réclamations et les reproches qu'(» adresse à leur électeur, — tous les députés appartenant aux autres partis, lesquels partis représentent la mdtié de la France, invalidés, c'est-à-dire repoussés sous les prétextes les plus futiles. La majorité ne se contente pas d'être maîtresse absolue du gouvernement^ elle veut être seule et ne tolère pas la présence dans ]es Assemblées d'une minorité qui, ne représentât-elle que k
minorité du pays, ce qui n'est pas vrai, — aurait droit d'exister, de surveiller, de fournir ses idées, ses lu-* mières.
Un pays partagé à peu près également comme est la France en ce mom^it, en monarchistes et en républicains, ne doit être gouverné ni par la monarchie absolue, ni par la république absolue ; il faut de toute justice et de tonte prudence trouver une moyenne qui satisfasse aux droits de tous, ainsi que l'indique si clairement le drapeau de la France rouge, bleu et blanc, auquel personne, même parmi les plus effrontés, n'oserait tenter d'en substituer un autre, autrement ce pays de France serait composé de deux nations à peu près égales en nombre, — Tune de vainqueurs, l'autre de vaincus, — l'une de maîtres, l'autre d'esclaves, — et la situation de vaincus et d'esclaves, on ne la supporte qu'aussi longtemps qu'on ne peut pas faire autrement. — Rappelons b chanson du casseur de pierres :
Quand les hommes sont malheureux, C'est bien souvent malgré eux.
La République ne peut subsister qu'en reconnaissant tous les droits, et on ne saurait trop répéter — que sous peine dé commettre des injustices poussées jusqu'au scandale et au grotesque — ce n'est pas la majorité de l'Assemblée qui peut juger de la validité des élections, ce ne peut être que des juges en dehors d'elle et parfaitement désintàressés et indépendants. Agir comme on agit aujourd'hui, c'est reconnaître le droit d'une majorité contraire, d'agir, le cas échéant, de la même façon à son tour, et alors le gouvernement dit représentatif achève de devenir un ridicule et insolent mensonge.
L'autre jour, dans une petite rue près de la place Saint-Marc, où j'allais acheter un peu de maïs pour les pigeons qui s'abattent par nuées à la vue d'un cornet,
je vis quelques bouquins étalés; entre ces bouquins
était le recueil de a Sans Souci », les œuvres poétiques de Frédéric le Grand. C'a m'a assez amusé de voir de lui des vers pleins d'indignation contre la guerre et de mépris pour la gloire des conquérants.
Le bon pasteur, dit-il :
Son troupeau se repose et paît sous sa conduite. Et s'il trait ses brebis, s'il les tond à la suite,
Sa main, du moins, ne les égorge pas...
Ce n'est point de leur sang qu'il achète sa gloire.
Traire et tondre^ c'est déjà joli, et je pense, non comme pensait, mais comme disait Frédéric, qu'on pourrait s'en contenter.
Un esprit net, sain, vigoureux, franc, honnête, indépendant, a, dans le commerce de la vie, et surtout de la vie publique, encore plus pleine peut-être de mensonges, de compromis, de lâchetés, de palinodies, etc., le même désavantage que celui d'une femme douée par la nature de formes correctes, pleines, nettement accusées, rencontre à l'égard de la mode. Elle ne peut, comme tant de manches à balai qui usurpent le nom de jolies femmes, mettre tantôt la figure au milieu du corps, tantôt la gorge sous le menton, tantôt les hanches hautes, tantôt basses, tantôt absentes, tantôt énormes.
selon que l'ordonnent les caprices de la mode. Elle est condamnée à une beauté régulière, uniforme, inflexible, qui n'est à la mode et bien portée que de loin en loin et pour peu de temps.
Ainsi, aujourd'hui, avec ce luxe répugnant de cheveux morts qui font mourir pourris les vrais cheveux qu'ils recouvrent, — ce sont les femmes qui ont le plus de cheveux qui en montrent le moins.
Je disais tout à l'heure qu'on usurpait le nom de jolies fenmies.
Ajoutons et le nom, et l'empire, et les profits. Toute prétention finit par être admise et acceptée, pourvu qu'elle soit soutenue assez longtemps. Une laideron qui hardiment répète à tout propos pendant un temps suffisant : tt Nous autres jolies femmes », qui s'établit et s'installe résolument « jolie femme », finit par l'être en effet pour le vulgaire, c'est-à-dire pour le grand nombre qui ne pense pas, mais choisit au hasard entre les pensées toutes faites des autres et en change volontiers^
C'est d'après cette règle des prétentions fortement soutenues que M. de Girardin, le journaliste de France et du monde qui s'est trompé et contredit le plus souvent en s'obstinant à se proclamer logicien, a fini par s'en faire un sobriquet, et s'appelle et est appelé le grand logicien; et notez que, parmi ceux qui le désignent ainsi il y en a quelques-uns qui ne croient pas plaisanter, et n'ont pas l'intention de se moquer de lui.
Puisque nous parlions de la mode, constatons sans enthousiasme, mais sans blâme, certains détails des modes actuelles.
J'habite d'ordinaire des régions où il ne pleut pas assez, si bien que des robes longues et traînantes avec ou sans « balayeuses » je ne voyais guère que la grâce et la majesté. Mais depuis trois semaines que j'ai quitté Saint-Raphaël, à Milan, où il pleut assez, au lac Majeur où il pleut de trois à cinq fois par jour, à Venise où il pleut trop depuis quelques jours, j'ai été frappé de certains inconvénients de cette Btode, dont le tort principal est d'être univ^seUemeat adoptée, — ces traînes balayant les rues fangeuses, reportant les immondices sur les bas, — l'humidiié gagnant en remontant des bas en haut des vêtements, — tout me dit que, à part nos climats secs, cette mode ne devrait être adoptée que par les femmes qui. ont une voiture.
Autre point. Autrefois, les femmes honnêtes, nos mères, ne passaient dans la rue qu'avec des vêtements simples, de couleur sombre, — presque en domino; — elles laissaient alors la rue à la Yâaus du ruisseau qui n'a pas de salon pour étaler les parures conquises sur la bêtise humaine. Mais aujourd'hui, les femmes honnêtes ont accepté la bataiUe avec les filles et sont bravement descendues dans la rue pour les combattre, et faire assaut de toilette, — courage malheureux, car dans la me elles sont nécessairement battues, — une femme honnête ne peut guère ruiner qu'un mari et us ou deux amants, tandis que les filles lèvent leurs impôts sur la moitié du public et la totalité de la population.
Elles traînent conmie « les filles » la soie et le velours dans le ruisseau, mais elles n'osent pas ce s'habiller », c'est-à-dire se déshabiller jusqu'à un certain point dans la rue; ce n'est encore qu'au salon et aux théâtres
qu'elles étalent la première moitié de leur gorge quïi
est permis de montrer, sans manquer à la décence
tandis qu'il serait monstrueusement indécent — impossible — même de montrer l'autre moitié. — Obligées de cacher leur gorge, elles ont imaginé d'exhiber dans des conditions pires que la nudité tout le reste de leur corps — au moyen de vêtements serrés sur les hanches et... partout — qui leur rendent la marche difficile et fatigante, la démarche embarrassée et maladroite et les
obligent de s'asseoir décote, presque sur la hanche;
elles ne savent pas, les malheureuses, ce qu'elles perdent à cette révélation, — je ne parle que de celles qui ont de belles formes. — Les Grecs qui se connaissaient en beauté, les Spartiates qui voulaient soustraire leurs jeunes gens à l'empire de la beauté, — montraient les filles court-vêtues et même tout à fait nues dans les jeux du cirque.
Les Athéniens qui, au contraire, voyaient avec inquié^ tude leurs jeunes hommes négliger bêtement et odieusement les femmes, prescrivirent à celles-ci les vêtements longs et flottants pour rendre le mystère et la puissance à leur beauté.
Disons un mot de la laideur de ce ruban, de ce galon, de cette passementerie de cheveux coupés courts, devenus des crins, séparés des autres par une raie et
descendant sur le front.
Mais parlez-moi de nos jeunes gens, ils sont tout à fait jolis; ils se coiffent en bandeau, séparent au milieu de la tête leurs cheveux frisés par une raie qui va du front à la nuque.
Ils se décollètent — et oifrent aux yeux les trésors provocants de leur cou d'albâtre — par une chemise savamment entr'ouverte qui permet aux regards curieux
et indiscrets, presque libertins des femmes, d'espérer d'en voir un peu plus et de leur dérober la faveur d'apercevoir un peu de leur gorge.
Comme leurs cols de chemise, ils élargissent leurs manchettes, qui, au moyen de certaines attitudes, présentent aux regards charmés leurs bras de satin blancs comme le lait, roses, ronds et potelés. — Encore quelques efforts, quelques heureuses imaginations, et les hommes vont devenir à leur tour le « beau sexe », ils sont déjà' fort près de devenir le « petit sexe », grâce aux talons bruyants sur lesquels les femmes sont juchées, ce qui contredit cet axiome :
a Dans la vie comme à la promenade, une femme doit s'appuyer sur un homme plus grand qu'elle. »
ou l'on continue
Un de ces derniers dimanches, j'avais posé la plume 'îans achever une phrase commencée, il faut dire qu'elle était très peu commencée, et qu'elle avait été arrêtée u. • •
Je...
Continuons-la aujourd'hui. — Je. . .
Je. . . voudrais savoir si tout lé monde voit bien nettement ceci :
Le parti soi-disant conservateur que le suffrage dit universel, un moment éclairé par les incendies de la Commune, et dans un intervalle lucide, avait envoyé en grande majorité à l'Assemblée, n'a pas su accomplir la mission qui lui était donnée; il dépendait de lui de tout réparer; il s'est amusé à se diviser sous prétexte de couleurs et de nuances de drapeau. Aujourd'hui il joue, en France, le rôle que la France vient, selon les apparences et jusqu'à plus ample informé, de jouer à Berlin; — il assiste en spectateur à la lutte entre les
trois OU quatre républiques qui se disputent ou vont se disputer le pouvoir, — les uns voulant dater de 89, — les autres de 93, — sans que les seconds dissimulent 'eurs tendances, sans que les premiers nous montrent •îlairement ou voient eux-mêmes à quels buissons ils 5'accrocheront pour s'empêcher de glisser sur la pente jusqu'au fond du précipice béant.
D est évident que le ministère actuel n'est pas l'expression entière et exacte du parti qui en réalité tient le pouvoir ; il n'est pas moins évident que ce parti luimême n'est pas l'expression de la majorité qui vote pour lui — et qui conmience à lui adresser des injures et des menaces. Le parti soi-disant conservateur rappelle l'histoire que j'ai racontée autrefois d'un voyageur égaré dans les savanes du nouveau monde, et qui voit deux Peaux-Rouges jouer avec des cailloux à un jeu qu'il ne comprend pas, il s'intéresse au jeu cependant et prend intérieurement parti pour un des deux joueurs. Le jeu fini, il demande des explications : « C'est très simple, dit celui pour lequel il avait fait des vœux; visage pâle, mon ami, en te voyant venir nous avons joué à qui te mangerait, j'ai gagné et c'est moi qui aurai cet honneur et ce plaisir. »
Un ancien poUtique, très retors et très habile, disait : « Je ne m'occupe jamais des honunes qui sont actuellement au pouvoir ; mais de ceux qui doivent leur succéder, pas plus que je ne demande une place vacante; c'est trop tard, vacante elle est donnée ou au moins promise, c'est quand elle est occupée que je la sollicite. »
Il n'est pas impossible que les soi-disant conservateurs en arrivent, en soient arrivés même à faire des vœux pour le maintien au pouvoir. . . officiel des hommes qui
y sont aujourd'hui, — et qui sait la route que prendront ceux-ci : ou obéir aux soi-disant républicains d'abord, plus avancés, puis, un peu plus tard, aux socialistes, intransigeants, anarchistes, conomunards, etc. ;
Ou résister et essayer de se maintenir, dans la position prise, sans avancer, sans reculer ; dans le premier cas, Us seront remplacés tout doucement ; dans le second, lisseront brutalement renversés; ou, enfin, se faire accepter par les conservateurs en se livrant à eux, et se retourner nettement contre les autres républicains, ~ Ce parti a cet avantage qu'on ne sait pas ce qu'il en arriverait.
Nous sommes dans la situation d'une barre de fer qu'on présente rougie à blanc au laminoir pour la réduire à Tétat de tringle. On la fait passer successivement par des trous toujours plus étroits jusqu'à ce ^u'on soit arrivé au calibre voulu.
On sait l'histoire de cet athlète qui était parvenu à porter un bœuf sur ses épaules. Il avait commencé par le soulever et le porter étant encore jeune veau ; puis il avait continué régulièrement tous les jours sans en manquer un seul. D'un jour à l'autre, l'augmentation du poids était à peu près insensible, et cependant, au bout d'un certain nombre de jours, le veau était devenu bœuf.
On sait également cette autre histoire d'une mendiante qui, à l'âge de sept ans, vaguait par les rues en disant d'une voie dolente :
— Ayez pitié d'une pauvre petite orpheline!
Le lendemain du jour où elle avait imaginé et commencé cette mélopée, elle n'était pas moins que la veille ime pauvre petite orpheline. Le jour d'après n'avait rien changé à la situation, et ainsi de suite ; vingtrquatre heures après, elle était ce qu'elle avait été
vingt-quatre heures auparavant, si bien qii*à soixantedix ans qu'elle avait lorsque je l'ai entendue, elle criait encore :
— Ayez pitié d'une pauvre petite orpheline !
N'ayant jamais d'un jour à l'autre trouvé le point où il aurait fallu changer sa prière.
Laissons donc, au moins pour le moment , les hommes aujourd'hui au pouvoir — j'ajoute encore l'adjectif « officiel » — faire de leur mieux, et tenonsnous prêt à crier plus fort que personne : Vive la République I — si on réussit à l'installer ; — je voudrais seulement qu'on me montrât en France un autre républicain que moi.
Jasons un peu sur le compte des républiques graduées, éandidates, postulantes, menaçantes et imminentes — qui viennent derrière.
Il est à remarquer que, une fois en république, ce n'est pas chez les vrais républicains des temps antiques que les soi-disant républicains d'aujourd'hui vont chercher leurs modèles, — le dévouement, l'amour de la patrie, le désintéressement, la frugalité, etc.; non, je le dirai encore une fois, et ça doit être la centième fois que je le constate depuis quarante ans, « la république, en France, n'est pas un but, c'est une échelle ».
Ce qu'ils imitent une fois triomphants, ce ne sont pas les Aristide, les Phocion, les Ëpaminondas, les Fabius, les Cincinnatus, les Codés, les Décius, les Vinkelried, etc.
Ces gaillards qui se disent républicains, démocrates, socialistes, etc., etc., n'ont attaqué et n'attaquent pas
la tyraimie, les abus, les excès pour les détruire, mais pour les conquérir et s'en régaler à leur tour. Us ne les attaquent pas comme des ennemis, ils les assiègent comme une ville dont ils comptent bien réparer les brèches et augmenter les défenses et l'armement aussitôt qu'ils s'en seront emparés.
Revenons un moment à la haine des monuments et des statues, et mettons-nous, pour être juste, à la place des gens.
J'avais autrefois, dans ma première jeunesse, un grand atelier ayant appartenu aux deux peintres célèbres les frères Tony et Alfred Johannot, qui me servait de logement; — un hamac presque au plafond, auquel j'arrivais au moyen d'une corde à nœuds, était la chambre à coucher ; — le reste était le cabinet et le salon. Outre des meubles antiques, des armes que Fatelier avait pour parure, quelques ébauches de mes amis les peintres; quelques statuettes de mes amis les sculpteurs, entre autres de charmantes et vivantes figures de fenmies de Pradier. — Un jour, une femme qui se trouvait chez moi me dit d'un ton tout à fait mélancolique: — On a tort, monsieur, d'habituer ses regards à ces figures et à ces formes exceptionnellement belles et correctes, on exige ensuite des pauvres femmes des perfections qui ne sont pas — ou ne sont que rarement dans la nature.
— J'ai oublié le nom. de ce joli médecin, membre du conseil municipal de Marseille, qui, à l'époque du choléra, chargé de soigner les malades, préféra prendre la fuite et se réfugier sous des cieux plus cléments, — croyez-vous qu'il soit agréable pour lui de rencontrer chaque jour sur une place publique la statue de Belzunce? L'évêque Belzunce, lors de la terrible peste de
Marseille, en 1720 et 1721, resta jusqu'à la fin du fléau, allant, à travers les cadavres qui encombraient les rues, porter aux mourants et aux malades les secours de l'âme et du corps.
Non seulement le médecin en question voit tous les jours la statue élevée à l'héroïque évêque, mais il sait que tous ceux qu'il rencontre ont passé devant cette statue et l'ont regardée.
C'est gênant. — Ceux-là seuls aiment le marbre, dit un ancien, qui se sentent dignes d'une statue.
C'est le cas de dire comme ma visiteuse : On habitue ses yeux et son esprit à la contemplation de vertus qui ne sont plus dans la nature, et ensuite on les exige de pauvres conseillers municipaux dont cette comparaison diminue nécessairement le prestige.
La statue de Napoléon surmontant la colonne avait le même inconvénient en 1870 pour les avocats guerriers et pour les héros à plumets, à écharpes et à bottes rouges ou vertes de la Commune.
n serait temps de renverser et de mettre au grenier ou de jeter à la fonte un tas de souvenirs d'époques qui doivent être considérées comme fabuleuses, où l'on donnait des exemples de dévouement, d'intrépidité, d'abnégation, de frugalité, de mépris des richesses, d'amour des lois, etc., — parce que ensuite on exige de ces pauvres soi-disant républicains des vertus surannées qui ne sont plus dans la nature.
Je soumettrai au docteur *** et aux autres iconoclastes un procédé inventé par l'empereur Caligula. — Jupiter le gênait. Il ne doit, disaitril, y avoir qu'un maître à Rome. La statue de Jupiter au Capitole était l'objet d'hommages et de sacrifices quotidiens. La statue était belle et vénérée, c'eût été dommage de la détruire.
et ça aurait fait crier. Caligula lui fit simplement enlever la tête, qu'il remplaça par sa propre tête à lui, et à ce titre s'attribua les respects, les adorations, les prières et les sacrifices. La tête du médecin marseillais sur le corps de Belzunce vaudrait mieux que la destruction de la statue ou sa relégation dans un musée, parmi les dynothériums et autres vestiges d'une génération antêdilurienne et presque fabuleuse.
Une toque d'avocat remplaçant le casque sur la statue de Duguesclin.
La face fardée de M. de Girardin sur les épaules de Cicéron ou de Mirabeau.
La tête de M. Cotte, le représentant du Var et de la fraude électorale, sur le corps d'Aristide, etc., etc.
Tout cela rajeunirait, rafraîchirait, exalterait le prestige un peu déteint, fané, amoindri, de nos grands hommes actuels.
D faut être juste. On ne pourrait condamner un peuple de Lilliputiens à demeurer entouré de statues représentant des hommes de haute taille. Ce serait demander aux très petits de trop grandes vertus.
A propos de statues, d'engouement suivi de dénigrement, d'apothéose et d'égout, rappelons un souvenir de notre première République :
Voici le décret rendu le 4 avril 1791 par l'AssemMée nationale.
Article premier. — Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à recevoir les « cendres » des grands hommes, à dater de l'époque de la liberté française.
Art. 2. — Le Corps législatif décidera seul à quels hommes ces homieurs seront décernés.
Art. 3. — Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.
Le S avril 1791, le corps de Mirabeau fut déposé au Panthéon; l'Assemblée nationale tout entière assista à ses obsèques qui furent de la plus grande magnificence. Tous les ordres civils, militaires et religieux, les ministres, le garde des sceaux, etc., se réunirent au cortège dont la marche dura près de huit heures.
Le 20 janvier 1793, veille de la mort de Louis XVI, décret de la Convention nationale qui décerne les honneurs du Panthéon à Michel Lepelletier, représentant du peuple, assassiné ce jour même par Paris, garde du corps de Louis XVI, chez un restaurateur du Palais- Royal. — Le garde du corps lui avait demandé : « Vous êtes M. Lepelletier de Saint-Far geau?
— Le citoyen Lepelletier.
— Vous avez voté la mort du roi?
— Oui.
Et il le tue d'un seul coup, et se brûle la cervelle au moment d'être arrêté.
Ce Lepelletier, avant la Révolution, avocat général et président à mortier au parlement de Paris, député envoyé à l'Assemblée par les royalistes, y défendit d'abord la cour; mais il eut peur, et se montra un des plus ardents contre la royauté.
Le 21 septembre 1793, un décret de la Convenlion ordonne que le corps de Marat sera transféré au Panthéon (temple de tous les dieux) et que le corps de Riquetti Mirabeau en sera retiré.
UNE PHRASE INTERROMPUE ^i
Par le même décret, « le jour de Fapothéose de Marat sera mie fête pour toute la République » .
Le 24 octobre 1794, décret de la Convention nationale qui décerne les honneurs du Panthéon aux restes de Chalier, décapité à Lyon.
Chalier, négociant à Lyon, s'était jeté dans les fureurs révolutionnaires avec frénésie; il se vantait hautement de prendre Marat pour modèle, et on lui devait déjà un certain nombre d'exécutions sanglantes lorsque Tindignation publique l'avait fait mettre en jugement, condamner et exécuter.
Un autre décret accorde une pension à la citoyenne Pie, concubine de Chalier, ainsi désignée : « compagne du vertueux Chalier ».
Le 28 juillet 1794, les restes de Marat sont retirés du Panthéon, et le dieu est jeté dans l'égout de la rue Montmartre.
Le 20 février 1806, un décret impérial :
« L'église Sainte-Geneviève doit être terminée et rendue au culte, conformément à l'intention de son fondateur, sous l'invocation de sainte Geneviève, patronne de Paris.
» Elle conserve la destination qui lui avait été donnée par l'Assemblée constituante, elle est consacrée à la sépulture des grands... dignitaires, des grands... officiers de l'empire et de la couronne, des sénateurs, des grands. . . officiers de la Légion d'honneur et, en vertu des décrets impériaux, des citoyens qui, dans la carrière des armes et dans celle dé l'administration et des lettres, auront rendu d'éminents services à la patrie ; leurs corps embaumés seront inhumés dans l'église. »
Plus ça change, plus c'est la même chose. — C'était
8i PENDANT LA PLUIE
rAssemblée nationale seule qui vous nommait grand homitie; c'est l'empereur seul aujourd'hui. — Grand homme est devenu un grade, donné par l'empereur seul et synonyme de <c sénateur » ou de « dignitaire de la couronne ». L'empereur ne permettait pas que, de son vivant, on fût plus « grand homme » que cela.
C'est à tort qu'on s'étonne, qu'on se scandalise du peu de capacité que montrent dans certaines places plus ou moins importantes, des hommes qui avaient manifesté quelques talents dans le combat qu'ils livraient pour les obtenir, — c'est que non seulement le tempérament de nos hommes politiques, mais aussi leurs études, je parle du très petit nombre de ceux qui font des études, créent chez nous beaucoup de sapeurs, de démolisseurs, — peu de maçons et point d'architectes ; ils ont des échelles, des cordes à nœuds, des haches, des torches, — mais point d'équerres ni de truelles.
Ils savent grimper avec une adresse de singes ; mais, une fois en haut de l'arbre, ils ne savent plus que faire des grimaces et montrer des fesses bleues ou rouges» selon l'espèce.
Voyez leur culte pour Voltaire, un courtisan, mais un démolisseur.
Louis Blanc et une petite église se disant « socialiste » pensent seuls à J.nl. Rousseau. — Un vrai républicain celui-là.
Nuremberg, le 9 juillet 1878.
Je ne pouvais, en conscience, traverser Nuremberg. Ja ville des joujoux, sans en emporter un souvenir pour mes petits-enfants.
Non qu'ils aiment beaucoup les joujoux qui font la joie des enfants renfermés. Ces petits sauvages qui passent leur vie libres sur les grèves de Saint-Raphaël, reçoivent, il est vrai, avec un certain plaisir, les offrandes du grand-père, mais ils ne tardent pas à les oublier sur la plage ou à les donner à d'autres enfants ; ce qui leur plaît, c'est de jeter des pierres dans la mer et d'y barbotter comme des canards ; c'est de pêcher des aropêdes, des oursins, des orties de mer; c'est de saisir quelques petits poissons, quelques gobies qui se laissent surprendre dans les algues.
La ville de Nuremberg, une des plus curieuses villes de l'Allemagne, une ville aujourd'hui protestante installée dans une multitude de monuments catholiques : statues d'empereurs, statues de saints, plein les rues. Deux magnifiques églises gothiques, où les protestants,
qui s'en sont emparés, n'ont rien détruit, rien changé, même les choses et les emblèmes au:s^quels ils ne croient pas, rare exemple de tolérance qu'on ne trouve d'ordinaire que chez les minorités. — Cette ville, très industrieuse sous d'autres rapports, ne m'a rien offert en fait de joujoux ,qui mérite sa réputation.
Cependant, je dois citer des images représentant, par de petites figures en demi-relief très bien dessinées et coloriées, les contes de fées de Perrault, et entre autres la fameuse histoire du Petit Chaperon Rouge, dont ces bons Allemands ont cru devoir modifier le dénouement» qui, parait-il, faisait trop de chagrin à ces petites têtes blondes, presque blanches, qui m'ont rappelé le petit nom que les frères de mon cher père lui donnaient encore, quoique sa chevelure fût devenue d'un blond foncé, — tête d'argent, silber kopf.
Dans le conte allemand, le commencement est le même : la mère de la petite fille au chaperon rouge l'envoie porter une galette et un petit pot de beurre à sa mère-grand, en lui recommandant de ne pas s'amusa en route, et de ne pas causer avec les passants.
Le loup la rencontre et n'ose la manger, parce qu'il y a des bûcherons sur la route et dans le bois, mais il la fait causer et apprend qu'elle va chez sa grând'mère qui demeure à tel endroit; ici une modification du conte qui présente le loup sous un aspect plus perfide encore que ne le fait le conte français selon Perrault; c'est d'elle-même que la petite fille s'amuse à cueillir des fleurs et à croquer des noisettes. — Le loup allemand, qui pense que la grând'mère sera dure et qu'il faut un peu de temps pour la manger, est assez... canaille pour conseiller au Chaperon Rouge de lui cueillir un bouquet. Puis, comme dans l'original, il va
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chez la grand'mère, la mange, se revêt de sa camisole et de son bonnet, et attend sa seconde victime dans le lit de la première. — La petite fille arrive et est mangée.
Là finit le conte français sur une moralité :
Les routes sont dangereuses pour les jeunes filles qui causent avec les passants;
11 ne faut se mettre dans le lit, même de la grand'mère, que quand il est bien vérifié que c'est sa graad mère qu'on y trouvera.
Autrement le loup vous mange.
Mais le conte allemand continue : — Le loup ayant mangé la grand'mère et la petite fille, s'endort à la suite de ce repas excessif, et ronfle au point d'attirer l'attention d'un chasseur qui passe.
Les chasseurs jouent un grand rôle dans les contes allemands et les légendes, — témoin Robin des Bois, le Freyschûtz, le Chasseur libre, l'immortel et charmant opéra de Weber.
Le chasseur entre dans la cabane, — devine ce qui se passe, — tire son couteau de chasse, et bien doucement ouvre le ventre du loup sans le réveiller, — les loups allemands ont le sommeil dur, — de plus, celuilà était heureusement si glouton qu'il avalait les gens sans les mâcher, si bien que, son ventre ouvert, le Petit Chaperon Rouge en sort, fait une belle révérence au chasseur, mais lui dit en pleurant qu'il y a encore la grand'mère; le chasseur, toujours sans réveiller le loup, lui ouvre le ventre un peu plus large, et la grand'mère, à son tour, en sort avec une révérence non moins belle. Le chasseur, qui est gai, met de grosses pierres dans le ventre du loup et y fait un point de couture. La digestion devient encore plus diflScile, le loup se réveille
et va boire à un ruisseau, mais le poids des pierres l'entraîne et il se noie.
Ce n'est pas tout; le chasseur prend le bras de la mère-grand, la main de la petite fille et les mène dans une belle auberge où, sous une tonnelle de vigne vierge, aux pampres rouges, il les régale de gâteaux et de « vin » .
Je comprends que ce dénouement est plus gai que celui de Perrault, mais est-il aussi moral? Ne tend-il pas à diminuer chez les jeunes filles et les petits chaperons rouges, les junge mœdchen Rothkappchen, la crainte salutaire du loup?
Cette crainte imprudemment diminuée ne peut-elle ajouter à ce premier danger celui que peuvent faire courir les beaux chasseurs qui offrent des gâteaux et du vin? Et plus d'une Marguerite n'est-elle pas tombée dans les pièges de Faust par suite de la sécurité que lui aura donnée ce dénouement imprudemment changé? Le loup vous mange, il est vrai, mais on en revient, et un beau chasseur vous mène en tonnelle particulière, sous des rideaux de pampres rouges, manger des gâteaux et « boire du vin ». Je laisse la chose sur la conscience de l'imagier allemand.
J'ai coutume, en voyage, quand je m'arrête dans une ville, de faire une visite matinale aux marchés. J'y vois les productions de la terre et du travail agricole; j'y vois le progrès ou l'infériorité des procédés de culture, la bonté, la variété ou la mauvaise qualité des légumes. J'y vois si « la vie » est abondante, facile et à bas prix. Un marché bien fourni le matin est un trésor de vraie» richesses. J'aime à y voir beaucoup de fleurs, c'est un
signe de luxe peu dispendieux, mais heureux et riant. J'aime à voir la ménagère mettre dans son panier, par-* dessus les choux, les pois, les haricots, etc., un paquet de roses ou d'oeillets qui vous portent un air de gaieté et de fête dans le logement de la famille.
Je n'ai pas besoin de demander où est le marché, -— ce qui me serait difiScile en Allemagne, où l'ignorance de la langue, dans laquelle je prononce si mal les quelques mots que je sais, me rend tristement sourd et muet ; — je vois les servantes et les petites bourgeoises qui portent des paniers vides, et je n'ai plus aucune hésitation lorsque nous rencontrons, marchant en sens inverse, d'autres femmes chargées de paniers pleins.
Ahl quels paniers portent les servantes de Nuremberg! C'est, pour la dimension, un des deux paniers qu'on met sur le dos d'un âne. Je voudrais faire voir ces vaillantes et fortes filles à nos servantes petites mai* tresses de nos grandes villes de France, et à celles de plusieurs villes d'Italie qui ne portent jamais rien et ajoutent à la note du marché cinq ou six 'palanques pour il facckino auquel elles confient leur panier.
Quant aux bourgeoises, quelques-unes accompa^ gnent leur « bonne », et pour ce sacerdoce de la visite au marché, se mettent sur un certain pied de toilette. Quelques autres qui n'ont pas de servante « font leur marché » elles-mêmes, — mais la dignité du rang s'oppose à ce qu'elles portent un panier. C'est dans un filet de corde qu'elles mettent et emportent leurs achats.
J'en ai vu une qui avait attelé ses deux enfants, un garçon et une fille, très proprement vêtus, à une petito charrette sur laquelle elle mettait les denrées, et qu'ils traînaient derrière elle.
On ne devinerait jamais quelles montagnes de cerises
on apporte tous les matins sur les marchés allemands. A Nuremberg, les légumes sont médiocres, les carottes surtout m'ont rappelé les morceaux de bois oranges que j'avais trouvés il y a vingWîinq ans à Nice, où j'ai eu l'honneur d'introduire, outre les fleurs, plusieurs espèces et variétés de légumes.
Mes promenades sont souvent prolongées par la difficulté de retrouver mon chemin quand j'ai négligé de prendre des amers et l'impossibilité de le demander. À Nuremberg, cela m'arrive, parce que de tous les points de la ville on découvre les deux hauts clochers de la magnifique église gothique de .Saint-Laurent, et que mon hôtel, Deutscher-Hoff , est près de l'église.
Près de cette église est une fontaine en bronze ; ud groupe d'assez belles figures : les Vertus cardinales, trois femmes qui jettent Feau par leurs mamelles.
Une idée plus décente, mais qui rappelle cependant celle qui a fait imaginer à Bruxelles l'enfant nu chargé de fournir l'eau à une autre fontaine.
Dans une de mes promenades, dans la rue des Raisins, Weintraubengasse, je vois sur une maison une plaque en marbre blanc, et sur cette plaque ime inscription ; on me dit qu'elle a été composée par le roi Louis !•', — celui que nous avons vu vieux, mais bien portant et allègre, passer à Nice ses derniers hivers, et qui est venu plus d'une fois manger des fraises dans mon jardin.
Je me fais traduire l'inscription :
c Dans cette maison demeurait le libraire Palm, mort victime de la tyrannie de Napoléon 1*'. »
Palm était un libraire qui, ayant épousé k fille du libraire Stein, lui avait succédé ; il faisait honnêtement son commerce et était aimé et estimé dans la ville. En 1806, à l'époque où les Français occupaient la Bavière
et la plus grande partie de rAlIemagne, il reçut d'un de ses correspondants — en paquets fermés — un certain nombre d'exemplaires d'une brochure où Fauteur se plaignait de certains excès et gémissait du triste sort de sa patrie.
L'Allemagne dans la plus profonde humiliation.
oc Deutschland in seiner tiesten Emiedrigung. »
L'empereur y était très peu flatté.
envoya un de ces paquets à un autre correspondant qu'il avait à Augsbourg. Un exemplaire tomba sous les yeux d'un Français, on saisit le ballot, et on miUPalm en prison.
Palm soutint qu'il n'avait pas lu cette brochure et en ignorait le contenu; il l'avait envoyée comme il l'avait reçue, mais il refusa opiniâtrement de nommer celui qui la lui avait envoyée.
On le fit comparaître devant un tribunal militaire improvisé, et, sans lui accorder ni un défenseur, ni une enquête qu'il demandait, on le condamna à mort.
Les femmes d'Ansbach, où le jugement avait lieu, allèrent en foule demander un sursis au général Saint- Hilaire pour qu'on eût le temps d'agir pour la grâce. — Le générar réppndit que l'empereur avait ordonné l'exécution immédiate , et, quelques heures après le jugement, Palm fut fusillé.
On lui a élevé un monument et on a joué dans le temps une tragédie allemande dont sa vie et sa mort sont le sujet.
Je suis allé rendre visite au <r vieux tilleul » planté par l'impératrice Kunegonde, femme de Henry II, dans la cour principale du château.
A propos de tilleul, les attentats contre rempereur d'Allemagne ont fait pendant quinze jours imprimer tous les jours dans tous les journaux le nom de la promenade où ces attentats furent commis, Sous les Tilleuls — « Unter den Linden ». — Ces mots, qui frappaient obstinément mes yeux, m'ont rappelé une avanie qui accueillit mes débuts littéraires. Vers 1830 ou 1831, je venais de publier mon premier roman; un critique du Journal des Débats m'accusa d'avoir tout simplement traduit et volé un roman allemand portant le même titre : Unter den Linden (Sous les Tilleuls) ; je lui fis observer que je n'avais pu traduire ce roman allemand pour deux raisons :
La première, que je ne savais pas l'allemand ;
La seconde, que ce roman n'existait pas.
Et que, semblable au singe de La Fontaine qui prenait un nom de port pour un nom d'homme,
Il avait pris, lui, le nom d'une promenade de Berlin pour un titre de livre.
Il ne trouva pas mes raisons suffisantes, son article était fait, il le maintint.
Mes Guêpes ont un essaim en Allemagne ; on publie depuis longtemps à Berlin un journal sous ce titre : « Wespen ».
Quinze jours après que, dans le Moniteur universel (16 juin), j'avais parlé des chances heureuses qui se présentaient d'éviter une bataille singulière et cruelle entre « l'éléphant et la baleine », un petit journal satirique allemand, le a Kladderadatsch », publiait (30 juin) une image où le Congrès sépare un éléphant et une baleine.
CONTES ET JOUJOUX 9i
Est-ce une rencontre, comme il en peut arriver, quand certaines idées éclosent naturellement et sont en Fair? Est-ce que le Kladderadatsch lit le Moniteur comme je lis le Kladderadatsch ?
Une des questions sur lesquelles les gouvernements auraient intérêt à s'entendre, au lieu de se faire si bêtement la guerre, ce serait l'unité de la valeur respective des monnaies. — A chaque passage d'une frontière votre argent ne vaut plus rien. Ce qui vous conciliait le respect, les égards, les soins, les platitudes de Tautrô côté de cette touffe d'herbes dont la moitié appartient à l'Italie, — vous fait traiter et maltraiter comme un misérable, un pleutre, un pauvre, un mendiant de l'autre côté de la même touffe d'herbes dont la moitié appartient à l'Autriche. — Qu'est-ce que c'est que ça? « una lira », un c^ffon de papier sale. C'est à peine bon à allumer un cigare'. Vous n'aurez pas un morceau de pain pour mille francs de ce papier. Il faut ici, pour retrouver la nourriture, le respect et les platitudes, d'autres morceaux de papier, des florins — gulden — en général plus propres, parce qu'ils ne représentent pas de si petites sommes et changent moins souvent de mains et de poches. — Procurez-vous des gulden, si vous voulez vivre.
Mais quand vous avez franchi une autre certaine touffe d'herbes, les gulden à leur tour ne valent plus rien; — il faut des marks.
n est impossible de ne pas conserver, sans le faire exprès, de ne pas emporter au fond de quelque poche quelques-uns de ces papiers si puissants chez eux et
tout à fait nuls ailleurs. Les marks cependant, — je parle de ceux qui sont en argent et non de ceux en papier, — ont une valeur réelle.
Quant à notre louis ou napoléon d'or français, non seulement il est bon partout, et reçu avec respect, mais il fait prime partout; — en Saxe même, où cependant le mark a sa valeur intrinsèque, la pièce française se change avec un certain bénéfice, plus fort en ce moment que de coutume, m'a dit un marchand, parce que l'or français est- très recherché par toutes les personnes qui se préparent à aller à Paris voir l'Exposition.
* lit #
Je rentre à Saint-Raphaël.
Conclusion et moî^alilé :
Le complément de l'éducation de tout jeune Français devrait être d'aller passer un an à parcourir les pays étrangers; après quoi, tout en rapportant ce qu'il y aurait trouvé de bon et de beau pour l'adopter, — s'étant dépouillé des préjugés injustes contre les autres peuples, — rendant justice à tout et à tous^ — ayant senti augmenter sa bienveillanôe générale, — nettoyant son patriotisme de la haine bête, èontre les autres peupies, — sottise cruelle semée et cultivée par les despotes, les héros, les conquérants, les cueilleurs de palmes, les moissonneurs de lauriers et autre détestable engeance, — il rentrerait néanmoins chez eux, — enchanté de rentrer en France, très heureux tout haut, et . . . un peu fier tout bas d'être Français.
Après un séjour de deux semaines, j'ai quitté la charmante Venise, cette ville sans autre bruit que la musique, sans poussière, sans boue et sans voitures, cette ville de marbres et de palais dont la plupart, chefsd'œuvre eux-mêmes, sont remplis de chefsni'œuvre de la peinture- et de la sculpture.
Eh bien, je Tavouerai, après avoir passé Mestre, sur la route de Viçence, je me suis senti comme soulagé, et j*ai respiré à grande haleine en retrouvant les arbres, les champs, les prairies, en revoyant la luzerne, le sainfoin rose, les sauges bleues, les marguerites blanches, le caille-lait jaune; un grand papillon machaon posé sur la large ombrelle blanche d'un daucus; un autre, le citron aux ailes jaunes, avec deux points orange, voltigeant au-dessus du grand liseron blanc des haies, et surtout en voyant ces longues rangées de vignes s'étendant d'un arbre à l'autre en joyeuses guirlandes avec un air de fête.
Asseas de colonnes, assez de tableaux, assez de statues,
assez des œuvres même les plus belles des hommes. Revenons à Tœuvre de Dieu, revenons aux arbres et à ('herbe. J'ai la sensation d'un prisonnier évadé, fut-ce d'un palais, ou d'un plongeur qui quitte les profondeurs et les abîmes, les grottes de corail, de nacre et d'huîtres à perles, et qui vient respirer à la surface de la mer.
Aussi, quoique Vicencey la patrie de Palladio, renferme des chefs-d'œuvre qui ne le cèdent pas à ceux dont s'enorgueillissent les villes les plus riches, la Casin capra, la rotonde et la Basilica, etc., je n'y accorde qu'une attention distraite. Voici des nénuphars étalant leurs robes blanches sur l'eau d'un ruisseau et des vergiss-mein-nicht avec leiKS petites fleurs bleues et
— les boutons d'or vernissés.
Voici le seigle déjà jaunissant, la vigne et le maïs, le vin et le pain en fleur. Une remarque, cependant, à propos de la cathédrale de Vicence : une grande église assez nue et assez majestueuse; l'autel, au fond de la nef, est sur une plate forme très élevée, vingt marches de marbre au-dessus du sol de l'église. C'est d'un effet saisissant, et je le recommande, s'il arrive qu'on fasse encore des églises.
Ici, ces noms de Vicence, Otrante, Montebello, Rivoli;
— ailleurs, d'Abrantès, la Moskova, Magenta, MaJakoff, Palikao et vingt autres qui ont été donnés à d'intré- (»des soldats ne rappellent pas seulement la gloire militaire de la France, mais rappellent aussi que ces riches campagnes, ces blés, ces vignes ont été foulées aux pieds des chevaux et sous les roues des canons et des caissons, ravagées, détruites, et bêtement arrosées de sang par des hommes qui, ne se connaissant pas, n'avaient aucune raison de se haïr, — mais pour que leurs rois et empereurs fissent mettre une couronne à
îeur profil sur les louis, les napoléons ou les florins. Ces noms, tout glorieux qu'ils sont, tout portés qu'ils sont par d'illustres guerriers ou leurs descendants, sont une malheureuse invention; ils rappellent et perpétuent (es guerres et en même temps que les victoires des uns, les défaites des autres, c'est-à-dire des ferments de haine entre les nations. Je préfère les titres espagnols : prince de la Paix, duc de la Victoire, comte de la Loyauté, etc.; et, à la rigueur, ceux d'Otaïti : prince de la Canne à Sucre, duc de la Cassonade, marquis de (a Banane, comte de la Vanille ou du Cacao, etc., qui rappellent les richesses de la terre et les dons de la Providence.
Je ils dans un journal que, à propos du congrès de Berlin, on s'inquiète de savoir si la Russie, l'Angleterre, l'Autriche, la Roumanie, accepteront les décisions du congrès. Il m'est arrivé quelquefois de consentir à être ( témoin d dans ce qu'on appelle une a affaire d'honœur », un duel. J'ai toujom*s mis une condition rigoureuse à l'acceptation de ces fonctions, c'est que, de part et d'autre, les adversaires s'engageassent préaia-^ blement à se soumettre sans restrictions à ce que les quatre témoins auraient décidé. La guerre d'Orient a troublé la paix de l'Europe, les puissances représentées au congrès joueraient un jeu majestueusement puéril s'il était possible qu'après les conférences les choses restassent ce qu'elles étaient auparavant, et si le congrès pour la paix n'avait pour résultat que de donner aux adversaires le temps d'achever leurs préparatifs pour 2a guerre.
Quoique les grosses pluies aient un peu couché le blé dans certaines parties, tout annonce une riche récolte. Il en est de même en France, et un journal disait radicalement et ridiculement ces jours derniers, en annonçant cette bonne nouvelle, que « les députés républicains reçoivent de tous les points de la France les meUleurs renseignements au sujet de la récolte future ».
D parait que ça ne regarde, que ça n'intéresse que les 363 députés soi-disant républicains; les autres, les conservateurs, ne se soucient en aucune façon de ces questions; il est même probable que ce qui leur ferait plaisir, ce serait la grêle, les sauterelles et tous les fléaux amenant à leur suite la famine. Peut-être aussi est-ce que ces députés sont tellement discrédités, tellement dédaignés, tellement considérés comme n'existant pas, que personne ne veut leur écrire, ni entretenir avec eux aucunes relations. Ce sont des excommuniés, des pestiférés, des lépreux. U ne serait-pas étonnant que la majorité qui les traite comme tels en les « invalidant», allât un peu plus loin en exigeant qu'ils portent, comme autrefois les juifs en certains pays, une sandale jaune sur le dos, — ou comme les lépreux, une claquette qui avertisse de leur présence, et permette à temps aux passants d'éviter leur contact contagieux et même leur rencontre. Ce ne serait pas beaucoup plus injuste, beaucoup plus monstrueux, beaucoup plus insolemment bête que ce qui se passe pour la révision des pouvoirs.
Quand on voit la majorité soi-disant républicaine vanner, écosser, éplucher les suffrages obtenus par ses
adversaires et crier aux influences et à la corruption, on se demande si leurs collègues validés sans opposition se sont contentés de dénoncer simplement aux électeurs leur consentement à les représenter. — Exemple : Je crois que M. de Girardin a été récemment élu représentaat; je dis je crois, parce que ça m'intéresse médiocrement de voir de plus ou de moins un député muet à la Chambre, — un de ces matamores de baudruche qui ont rage dans leur cabinet, quand ils sont seuls, frappent Fair de leur grand sabre, de leur massacroire, et, ensuite, n'osent plus affronter la tribune et la contradiction en face.
Eh bien, M. de Girardin s'est-il préoccupé des électeurs qui devaient voter sur son élection? Pas si béjaune; il s'est entendu avec une douzaine de meneurs menés euxmêmes par deux ou trois autres, qui ont transmis et promulgué rordre de voter pour lui à des naïfs qui croient en obéissant aussi servilement à un mot d'ordre faire acte de liberté et d'indépendance. N'avons-nou? pas vu ces meneurs envoyer l'ordre aux Lyonnais de Qommer chez eux le Parisien Ranc, qu'ils ne connaissaient absolument pas, et aux Parisiens de voter pour le Lyonnais Barodet, qu'ils connaissaient encore moins?
Aussi, quand j'entends les soi-disant républicains s'indigner, crier aux candidatures officielles, à l'abus des influences, etc., je ne puis m'empêchcr de me rappeler Robert Macaire, dans Y Auberge des Adrets^ qui, arrêté par les gendarmes, crie à tue-tôte : « A la garde! »
Afloveredo, je suis descendu à V hôtel de la Couronne. fe villes-frontières exposées à changer de maître, à
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être tantôt italiennes, tantôt autrichiennes, subissent rinfluence de cette situation jusque dans leur nom. Celle-ci appelée Roveredo par les Italiens et Rovereith par les Autrichiens, a fini par une transaction et s'appelle aujourd'hui Rovereto. U en est de même de Botzen qm les Italiens appellent Bolzano ; les deux langues se parlent à la fois, et finissent par se confondre en un patois bizarre.
A RoveredOj à Thôtel de la Couronne, les regards sont frappés par une rangée de cadres dorés. Ces cadres contiennent des écussons, des armoiries, et perpétuent la mémoire de l'hospitalité acceptée par diverses « têtes couronnées », princes héréditaires et autres, et qui ont, sinon séjourné, du moins couché et, probablement, dormi dans l'hôtel de la Couronne, albergo délia Corom, Gasthof K. K. den Coronen.
Ces deux lettres K. K., qui se trouvent inexorablement reproduites en Autriche, sur la poste, sur les bureaux de tabac et sur tous les édifices dépendant du gouvernement, signifient Kaiserlich et Koniglich, impérial et royal.
Je vois donc les armes de Russie, et je lis qu'Alexan^ dre P% empereur de Russie, a logé dans l'hôtel au mois d'octobre 1822. Suivent quelques plirases qui montrent l'estime particulière de Taubergisle pour son hôte illustre.
Un autre cadre, autres armoiries, autre blason: Léopold, prince de Salerne, a honoré de sa préseacfi qyesto albergo délia Corona, le 21 juin 1836.
Un autre cadre, S. A. R. Clémentine, archiduchesse d'Autriche, le 16 juin de la même année.
Autre cadre, autres armoiries; le prince héréditiure de Danemark, juin 1828.
L'empereur d'Autriche François et son épouse Char-r lotte, 1822.
Francesco, archiduc^ Erzherzog, d'Autriche, 1833.
Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse de Parme et de Plaisance, la veuve de Napoléon P^.
Léopold) prince héréditaire de Saxe-Cobourg-Gotha,
Le prince héréditaire de Prusse et la princesse sa femme, novembre 1828.
Ferdinand-Philippe, duc d'Orléans, prince héréditaire de France, a logé à l'hôtel de la Couronne du 18 au 22 juin 1836.
Héritier qui ne devait pas hériter; héritage qui devait subir de cruelles vicissitudes.
Avec lui, Louis-Charles, duc de Nemours, du 18 au âl juin 1836.
Le seul des fils de Louis-Philippe qui n'était pas populaire, parce qu'il était blond, et parce qu'une gênante timidité lui donnait l'apparence de la roideur et de la froideur.
Parce qu'il était blondi Pour s'étonner, il faudrait oublier qu'une des causes de la chute de la royauté de Juillet a été le reproche que l'opposition répétait à satiété contre le roi Louis-Philippe, de mettre trop de que dans ses discours. Ce mot nécessairement fréguemment répété dans tout discours, était imprimé en italiques dans les reproductions des allocutions que le roi aimait assez à faire, — avec une grotesgtte mauvaise foi dont peut donner quelque idée la façon dont la présente phrase est soulignée.
Les lecteurs de journaux répétaient dans les cafés et ailleurs cette accusation, — on en vint à décider que la France ne pouvait pas supporter plus longtemps
un gouvernement dont le chef employait le q%te aussi souvent.
Une accusation de la même force a beaucoup contribué à la chute de la Restauration.
On avait répandu le bruit et on croyait fermement dans la population parisienne que Louis XVIII avait fait lâchement a assassiner les huit chevaux café-aulait de Tempereur » .
Revenons à Thôtel de la Couronne.
Quelle raison a pu décider tous ces illustres ou hauts personnages à choisir précisément Thôtel de la Couronne, -^albergo délia Corona. -^Gasthof K, K. den Kronen? Les lits sont assez bons , la nourriture passable, les chambres propres; mais les canapés sont rembourrés de noyaux de cerises, résidu de la fabrique de Kirchenwasser, et le café est le plus mauvais que j'aie jamais
n y a, il est vrai, un certain vin blanc, — célèbre dans le pays comme un des meilleurs du Tyrol ; — on le récolte sur la rive droite de l'Adige. De tous les vins que j'aie bus et vus, c'est celui qui mérite le plus, par sa couleur, d'être comparé à l'or liquide. — Visera est un vin sec que je n'ai trouvé ni bon ni mauvais, mais je me défie moi-même de mon jugement en cette matière, depuis surtout que ma fille et mon gendre m'ont destitué de toute participation à l'administration de la cave, à cause de ma tendance, qu'ils déclarent dangereuse, à me laisser séduire et entraîner par la couleur
Il est un sentiment naturel à l'homme, c'est un sentiment de révolte plus ou moins hautement professé contre la force ; je n'ai rien à dire contre ce sentiment quand il s'arrête là; mais souvent il dégénère en révolte contre la puissance, contre la grandeur, contre
la richesse; puis il descend à la révolte contre la beauté, contre le génie, contre Tesprit, contre le succès, contre le bonheur.
C'est ce sentiment, qui devient si mauvais en descendant, que j'ai vu avec inquiétude se glisser en moi, et qui a succédé, pour m'en venger, au moment d'embarras que j'avais ressenti en me trouvant au miheu de cette aristocratique compagnie.
Archiducs, rois, princesses, empereurs, etc., vous n'avez pas vu de vin plus jaune, plus en or que celui que j'ai bu; vous n'avez pas entendu une aussi charmante voix s'accompagner du piano, œuvre un peu aigre du facteur R. R. Conrad Gray, de Wien (Vienne), vous n'avez pas pu plus que moi empêcher les nuages de se promener dans les rues sur les pavés, et la pluie de tomber pendant quarante-huit heures; vous avez bu d'aussi mauvais café que moi, et vous vous êtes assis eomme moi, c'est-à-dire comme on s'assied, sur le canapé garni de noyaux de cerises; cette pluie, ce «anapé, ce café vous ont rappelés aux dures conditions •de l'humanité, et vous n'avez pas eu besoin d'attendre la mort, comme on le croit et comme on le dit vulgairement, pour passer sous le niveau de l'égalité.
Je dois dire, pour être juste, que le maître d'hôtel n'abuse pas de sa haute clientèle pour exagérer ses prix, qui ne sont ni plus ni moins élevés, tout en l'étant du moins assez, que ceux des autres auberges du même ordre, — et qu'une vague inquiétude à ce sujet a été dissipée à mon départ.
Mais il est gênant, intimidant de se trouver dans un pareil établissement. Avisez-vous d'appeler la femme de chambre, la camariera, la zimmermaedchen, et de vous plaindre que l'eau n'est pas assez chaude; ou bien
lOS PENDANT hA FLUtE
appelez le garçon, le cameriere ou le kellner, et reprochez-lui de vous avoir fait sonner trois fois ; ces personnages qui ont vidé d'augustes... cuvettes, voua répondront :
« L'empereur de Russie et l'archiduchesse d'Autriche n'étaient pas si difficiles que vous. »
Osez vous plaindre de la limpidité excessive du café ou de la dureté du canapé âui noyaux de cerises, on vous dira avec un juste dédain :
« La veuve du grand empereur Napoléon n'a pas trouvé le café si mauvais. »
Ou:
« Deux empereurs, une impératrice, trois archiduchesses ont posé et reposé sur ce canapé leurs... têtes couronnées, et ne s'en sont pas plaints. »
Le mieux est de ne rien dire et de s'efiforcer de passer inaperçu. Cependant j'ai fini par découvrir pourquoi tous ces grands personnages sont descendus précisément à l'hôtel de la Couronne, — albergo délia Cowna, Gasthof K. K. . den Coronen : — c'est que, si les Guides annoncent à Roveredo, Rovereicht, Rovereto, l'hôtel du Cheval Blanc et l'hôtel de la Couronne; ces deux hôtels sont un seul et même hôtel du Cheval et de la Couronne, et qu'il n'y en a pas d'autre.
A Botzen, à l'hôtel Victoria, où le café est beaucoup meilleur, je vois le matin en me réveillant, une inscription sur une plaque de marbre, et cette fois en latin, qui m'apprend que S. M. Guillaume, roi de Prusse et empereur d'Allemagne, dans la nuit du Î3 au 24 octobre 1875, a dofmt dans cette même chambre, dans ce même lilj où Je viens de dormir moi-même.
C'est cet empereur Guillaume que son caractère particulier et au moins autant peut-être ses lâches et
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imbéciles assassins rendent en ce moment très populaire en France et font aimer aux Français. — Retrouvera** t-il maintenant dans son palais impérial le bon sommeil qu'il a goûté dans cette chambre d'auberge, comme raffirme l'inscription latine?