‹ Pendant la pluieChapitre 30 sur 32 · Montjoye · texte numérisé non relu

Montjoye

S. Prud'homme. Miroir de Paris, t. m.

Une révolution se fait au cri bizarre de : Vivent la République et Napoléon ! et mon nom redevient si puissant, qu'après un règne de dix-huit années où la France a joui de toutes les prospérités, il permet à nlon neveu, le fils de la reine Hortense, déjouer, couronné de laurier, la parodie de mon règne, — depuis im 18 brumaire jusqu'à rinvasion étrangère.

S'adressant au député qu'il avait amené :

— Et que se passe-t-il aujourd'hui en France? Le député, — Hélas ! il y a encore là-haut un folliculaire qui l'a dit : Plus ça change^ plus c'est la même chose.

Si je veux, à mon tour, parler de la rage dont on parle beaucoup en ce moment, c'est que je suis convaincu que j'ai quelque chose d'utile à dire sur ce sujet. Non que j'aie, hélas ! découvert un remède contre la maladie elle-même, mais j'en veux, du moins, indiquer un contre le charlatanisme, la crédulité et la sottise qui viennent depuis des siècles en aide au fléau avec une déplorable efficacité.

Je ne m'arrêterai pas à décrire la rage, — de beaucoup la plus épouvantable. des maladies; — je dirai seulement que si le bruit se répandait demain qu'un des tigres du Jardin des Plantes ou d'une ménagerie « privée ^ s'est échappé et rôde dans Paris, la terreur serait universelle, beaucoup de gens n'oseraient sortir, et on prendrait les mesures les plus énergiques et les plus promptes pour détruire l'animal; qu'est-ce cependant que le danger que peut faire courir un tigre en comparaison de celui auquel vous expose im chien enragé, dont une seule morsure vous rend enragé comme lui? Et je reste au-dessous de la vérité en disant qu'il y a à

Paris, dans les rues, dans les maisons, plus de vingt mille chiens susceptibles de devenir enragés.

L'autorité semble s'en préoccuper en ce moment. Il faut que quelque jour il n'existe plus dans la ville un seul chien errant, un seul chien sans un maître responsable. Mais je n'apprends pas que cette sollicitude s'étende hors de Paris. Pourquoi le ministère de Tintérieur n'envoie-tril pas, dans toutes les villes et dans tous les villages de France, l'ordre de suivre l'exemple de la police de Paris?

Les anciens semblent se préoccuper médiocrement de la rage. Virgile, dans ses Géologiques, tout en vantant la légèreté du limier de Sparte et la force du molosse d'Épire, ne fait même pas une allusion à cette maladie. Pline dit simplement que la rage des chiens se communique à l'homme, — rabies canum homini pestifera, — mais seulement pendant la canicule, — Sirio ardente. Puis il indique froidement quelques remèdes préservatifs: la fiente de coq mêlée à la nourriture des chiens, et de Tellébore, si la maladie est déclarée.

Quant à l'homme mordu par un chien enragé, il lui conseille de manger le foie du chien qui l'a mordu.

Mais, ailleurs, il déclare qu'il n'existe qu'un seul remède, et de celui-là il en répond, car il a été révélé par un oracle, oraculo repertum. Ce remède, c'est la racine de la rose sauvage, de l'églantier, radix silvestris rosœ ; je ne sais quel est l'oracle qui, il y a très peu d'années, révéla de nouveau cette recette à un de nos

ministres de l'intérieur, qui n'avait pas lu Pline, comme y eût été obligé celui de rinstruction publique; mais il fit publier ce 6 secret nouvellement découvert » par tous les journaux de France, ce qui a nécessairement foit mourir enragés un certain nombre de gens qui, se confiant au remède garanti par un ministre, n'ont pas eu recours à la cautérisation.

Columelle donne un autre préservatif : le quarantième jour après la naissance d'un chien, on lui coupe avec les dents le dernier nœud de la queue ; — mais il n'en répond pas, il Ta ouï dire par des bergers, pastores affirmant,

Catofiy qui donne dans son livre de Re rustica tant de recettes et même d'incantations contre toutes sortes de maladies des hommes et des animaux, ne parle pas de la rage des chiens.

Varron, qui parle assez longuement et avec intérêt des chiens, — qui donne un secret pour se faire suivre d'eux, et diverses recettes contre leurs maladies, — ne dit pas un mot de la rage. Seulement, mais pour qu'ils ne s'ennuient pas, il veut que le berger qui a deux chiens ait un mâle et une femelle : marem et fœminam.

Valladius^ qui a ramassé tant de recettes bonnes, mauvaises, douteuses et souvent absurdes et cocasses, n'en donne aucune contre la rage des chiens.

Aristote prétend que, seul, l'homme mprdu par un chien enragé, ne devient pas enragé pour cela.

Nous ne sommes plus, heureusement, au temps où la Sorbonne défendait sous peine de la vie (4 septembre 16S4), d'enseigner aucune maxime contraire à Aristote. Assez d'autres sottises ont remplacé celles-là.

Ce silence, cette indifférence semblerait, avec une observation très simple, confirmer ce que la science

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professe aujourd'hui sur les causes de la rage. — Cette observation très simple, la voici :

C'est que Ton n'avait alors que trois espèces de chiens: les chiens de garde pour la ferme, les chiens de bergers et les chiens de chasse; — qu'on les tenait libres à la campagne, où rien ne les empêchait d'obéir à tous leurs instincts. — Il n'est, à moins que ma mémoire ne me trompe fort, nulle part question de chiens de luxe, de chiens d'appartement. — On sait que, en Egypte, des troupeaux de chiens libres et abandonnés à euxmêmes n'ont jamais manifesté aucuns symptômes de rage.

La mode des chiens d'appartement, de voiture, des chiens de cour, semble remonter au temps de Henri lil. Le Journal de Henri III (1S7S) raconte que, a nonobstant toutes les affaires de la guerre et de la rébellion que le roi avoit sur les bras, il alloit ordinairement en coche, avec la reine son épouse, parles rues et maisons de Paris, prendre les petits chiens qui leur plaisoient; alloient aussi par tous les monastères des femmes au\ environs de Paris, faire pareille quête de petits chieûs, aux grands regrets des dames qui les avoient. »

C'est dans ces temps relativement modernes que les livres de médecine parlent de la rage — rabies canum — communiquée à l'homme, et que médecins, empiriques, charlatans et faiseurs et vendeurs de miracles, publient recettes sur recettes toutes infaillibles contre la rage.

Mais, dans ce temps-là, il suffisait pour en être guéri

de se plonger trois fois a tout nu ou toute nue dans la mer ».

Voici ce que raconte madame de Sévigné dans une lettre à sa fille*:

a Si VOUS croyez les iilles de la reine enragées, vous croyez bien : il y a huit jours que mesdames de Ludre, Coëllogon et la petite de Rouvray furent mordues d'une petite chienne qui était à Théobon. Cette petite chienne est morte enragée ; de sorte que Ludrc, Coëtiogon et Rouvray sont parties ce matin pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste; Benserade en était au désespoir. Théobon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mordillée. La reine ne veut pas qu'elle la serve, qu'on ne sache ce qui arrivera de cette aventure. )>

Il parait, comme je le disais tout à l'heure, que les trois immersions « toutes nues » guérissaient alors. — « Ah ! madame, l'étrange soze d'être jetée tout« nue dans la mer », disait madame de Ludre — et que mêmQ on guérissait sans immersion; car nous trouvons, quelques années après, dans la même correspondance, mademoiselle Théobon mariée et madame de Ludre affublée de quelques préférences compromettantes aflSchécs par Jupiter. Il parait aussi qu'elle ne s'assurait pas toujours suffisamment de l'état des chiens suspects d'hydrophobie.

Depuis, la multitude des recettes a infaillibles » est venue ne prouver qu'une chose, c'est qu'il n'y en a pas

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une seule certaine, absolunient comme le nombre des médecines politiques.

Gallien avait préconisé la cendre d'écrevisse mais «ans en garantir Tefficacité.

Ambroise Paré rapporte une opinion d'Avieenne. On peut espérer guérir un honmie auquel la morsure d'un chien a inoculé la rage, « tant qu'il se reconnaît dans un miroir qu'on lui présente au lieu d'y voir un chien ». Voici quelques-unes des recettes données par Paré, lequel on ne peut cependant pas dter parmi les plus crédules :

Appliquer une volaille ouverte sur la plaie.

Oseille pilée est de grande vertu.

Frotter avec de l'urine.

La moutarde et le vinaigre.

Farine d'orobe, miel, sel et vinaigre.

Fiente de chèvre.

Soufre délayé de salive d'homme.

Le poil du chien enragé, tout seul,' appliqué sur la plaie, a vertu d'attirer le venin, ce qu'on a plusieurs fois expérimenté.

Le poil du chien pulvérisé et bu avec du vin.

Des fèves cuites et chaudes.

Bétoine, feuilles d'orties et sel.

Un oignon commun.

La thériaque. — « J'ai guéri par la thériaque, dit Ambroise Paré, une des filles de mademoiselle de Grou, mordue profondément d*un chien enragé à la jambe droite. »

Manger une gousse d'ail et boire du vin.

Autres commandent de manger un foie de bouc; mais préférablement le foie du chien qui a mordu, a ce qu^ je n'ai éprouvé ».

Poudre d'écrevisses brûlées.

Se plonger dans la mer ; mais d'aucuns n'ont pas été sauvés par ce remède, — partant, ne faut s'y fier.

L'antimoine.

Épiceries, jambon de Mayence, ail et oignons.

Plus près de nous, Valmont de Bomare, dans son Dicticmnaire d'histoire naturelle^ cite plusieurs autres recettes, outre les bains de mer.

La pommade mercurielle.

L'opium.

Lichen cinereus et poivre, — conseillé par un docteur

Mead.

Tissot, dans ses « Avis au peuple », après avoir nié l'efficacité des « coquilles d'œufs », préconisées de son temps, et le mouron à fleurs rouges (anagallis flore purpureo), présente comme certaine la cure par le mercure, — donnant encore cependant la préférence au seul procédé admis aujourd'hui par la science, la brûlure par le

fer rouge.

Il s'élève avec indignation contre la coutume barbare, qui n'était pas tout à fait abolie de son temps (4760), d'étouffer les malades entre des matelas.

Tous ces remèdes, préconisés par l'avidité du charlatanisme, acceptés par la crédulité, ont fait une multitude de victimes en les empêchant de recourir à la médication énergique du fer rouge.

Mais aucun préjugé, aucune superstition, aucune folie n'a fait périr autant de malheureux, mordus par des chiens enragés, que les pratiques miraculeuses faites au nom de saint Hubert.

J'ai encore vu, dans les foires, vendre des anneaux ayant touché la sainte ËtoJe envoyée par un ange à saint Hubert, comme mettant ceux qui les portent à l'abri de la rage.

On lit daxisY Histoire de saint Hubert^ publiée à Liège en 1697 :

« Un ange ordonna au saint pape Serge, de la part de Dieu, de sacrer évèque le moine Hubert; pendant l'ordination, un ange apparut dans l'église apportant mie très belle étole et disant : a Hubert? la Vierge vous envoie cette étole. » En même temps, saint Pierre lui apporta une clef d'or pendant qu'il célébrait la messe de son sacre. »

L'auteur de l'abrégé de la vie et des miracles de saint Hubert dit... Hais il faut, avant de faire cette citation, que j'explique comment on procède au miracle.

La guérison ne peut être radicalement opérée qu'au monastère de Saint-Hubert-des-Ârdennes.

Après une neuvaine pendant laquelle le malade doit se livrer à une foule de pratiques plus ou moins bizarres, telles que neuf confessions et neuf communions, — boire sans baisser la tête, — ne se point peigner p^H dant quarante jours, etc.*, — le prêtre fait au front du patient une incision dans laquelle il glisse, sous la peau, une parcelle de l'étole du saint; au bout de dix. jours, on fait lever par un prêtre le bandeau attaché snr l'incision et on le brûle. — Quant à l'étole,... revenons à la citation interrompue.

« Depuis Fan 825, dit-il, page 24 de son livre,

on a coupé chaque année de l'étole une parcelle notable

dont on a tiré les petites que Ton a insérées dans le front d'un nombre incroyable de personnes; — ces parcelles rejointes suffiraient sans difficulté poiu* faire plusieurs très grandes étoles. Cependant celle-ci subsiste toujours entière pour la consolation des fidèles, selon la promesse de range qui l'apporta du ciel; et elle continue dans son lustre sans corruption, quoique tous les ornements de Féglise où elle repose se corrompent très facilement à cause de l'humidité qui y règne. »

Mais il ne suffit pas aux pèlerins qui vont se faire « tailler » au monastère des Ardennes d'être préservés ou guéris de la rage, la « taille » et la parcelle d'étole insérée dans leur front leur donnent un grand et heureux pouvoir.

Si vous êtes mordu par un chien enragé et que vous n'ayez pas le temps d'aller au monastère des Ardennes, nous allez simplement trouver ou vous faites venir chez vous une personne qui ait fait précédemment ce pèlerinage, qui ait été guérie par la sainte Ëtole, et en conserve une parcelle sous la peau du front, — et sur votre demande, le pèlerin fait le signe de la croix et vous dit: c Je vous donne répit de quarante jours au nom de la sainte Vierge et du bienheureux saint Hubert. »

Si, au bout de quarante jours, vous ne pouvez pas encore vous mettre en route, vous obtenez un nouveau répit de quarante jours par le même procédé. — Voici une pièce authentique à l'appui :

« Le soussigné religieux certifie avoir taillé Jacques Lypos, de Frêne, proche Pérousse, évêché de Noyon, ce qui lui donne pouvoir de donner répit à toutes personnes mordues jusqu'au sang, de quelque bête enragée, de quarante jours à quarante jours. 23 janvier 1671, D. Alexis Colart. »

Oa ne croit plus beaucoup à ce miracle, quoiqu'on ne puisse dire qu'on n'y croit plus du tout ; mais, en général, nous avons remplacé cette sottise par plusieurs autres. On ne croit plus guère (ce que je ne garantis pas tout à fait) à la dent de saint Amable, qui guérit le venin des serpents; mais on croit à la langue des avocats qui ne guérit de rien, au contraire. Quel est Tange qui apportera le remède?

L'efficacité de la sainte Étde fut, du reste, solennellement reconnue par un écrit en date du 17 juin 1691, signé des docteurs :

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