ECCO IL VERO PULCINBLLA
/ Vous placerez de ces billets autant que vous en vouçtrez faire.
(M resta sourd à cette proposition, on montra un attachement superstitieux à la piaffe et aux bibelots de la royauté proscrite. Je ne sais si les avocats héros du gouvernement provisoire rêvaient d'attacher le Régent ^t le Sancy à leur toque de combat, — ou si Régère, lourde et Pyat tes avaient promis à. leurs amantes.
On préféra l'emprunt et les impôts qui ne sont pas pour peu dans les grs^ves difficultés d'aujourd'hui, — peut^tre dans les impossibilités de demain.
Je comprendrais cet attachement aux pierreries, si on y attachait encore les idées d'autrefois. Elles avaient alors de grandes vertus. Suidas a négligé de nous dire quelle était la pierre précieuse qu'on attachait au col du roi d'Egypte, et dont la vertu le détournait de toute injustice : TO)v aSix7]fJLaT(ov.
Le diamant servait à vérifier la chasteté des femmes et chassait les démons. Le rubis mettait de belle humeur, excitait des songes agréables, et avertissait son possesseur» par les changements de nuances, des dangers qui pouvaient le menacer.
L'émeraude attirait les richesses, écartait les démons, augmentait la mémoire et la vue; elle était gardienne sévère de la chasteté, elle éclatait au doigt de la femme adultère au moment même du crime. Néron, quand il chantait en public, pensait avec beaucoup d'autres qu'une émeraude au doigt assurait son triomphe, — cela explique les bagues de certains pianistes. L'agathe rendait éloquent» et quand un avocat romain n'était pas assez riche pour ^n posséder une enchâssée dans un anneau, il la louait pour plaider une cause importante.
L'hyacinthe augmentait les vertus et les richesses.
La turquoise garantissait de toute chute de cheval, pourvu qu'elle n'eût pas été achetée, mais re^ie en présent.
Le saphyr guérissait de la iièvi'e et préservait de toute insulte; mais il trahissait, en devenant d'un bleu pâle et sale, les vices de celui qui le portait.
L'améthyste préservait de l'ivresse et conciliait la faveur des princes.
La topaze bannissait l'avarice et la luxure, détruisait ia sottise et la lâcheté (Cardan).
Le corail dissipait les craintes superstitieuses et disposait à la gaieté; il écartait la foudre, la tempête ' et la grêle (Zoroastre). Puis, à l'intérieur, il garantissait de la peste et de tout venin (Anselmus Bœtius).
Selon Pline, la pierre hématite faisait découvrir les embûches des barbares.
Les perles donnaient de la vigueur à l'esprit, sauvaient les pestiférés et les phtisiques.
L'opale réunissait les vertus de toutes les pierres, comme elle en réunit les couleurs. Je ne sais plus quel César fît tuer un Romain qui lui avait refusé une très belle opale, etc., etc.
Mais tout cela n'était peut-être pas vrai, ou du moins ne Test plus aujourd'hui, et pour ne parief que du diament et de l'émeraude, quand ces pierres autrefois si sévères gardiennes de la chasteté, se mêlent aujourd'hui de celle des femmes et des filles c*est pour leur jouer les plus mauvais tours.
Autrefois même la médecine réunissait toutes le3 vertus des pierres précieuses en une seule drogue ou poudre dite des « fragments précieux ». Ambroise Paré recommande dans un de ses chapitres les cmq fragments précieux auxquels il ajoute les perles,, et
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doute beaucoup de son efficacité dans un autre cha-* pitre; ^ on n'est pas toujours d'accord sur la composition de cette panacée, — dans Littré on lit : Saphyr, graiat, hyacinthe, émeraude, cornaline.
YalnKmt de Bamore cite rubis, saphyr, émeraude, topaze et hyacinthe.
Boiste et l'Académie ne savent pas ce que c'est — et n'en parlent pas.
— Ce n'aurait pas été la première fois qu'un gouvernement aurait trouvé des ressources dans ce genre de bibelots. La République de Gênes, en un besoin pressant, mit en gage chez les juifs son fameux plat d'une seule émeraude, fausse il est vrai; — mais ce mystère à sauver était une garantie de plus pour les prêteurs, — ainsi que certains usuriers font faire à leurs victimes des lettres de change signées d'un faux nom, — pour se réserver de les faire mettre aux galères s'ils ne payent pas à l'échéance.
Le comte Baudoin avait engagé aux Vénitiens des reliques enchâssées dans l'or et les pierreries rapportées de Jérusalem, que Louis IX dégagea en remboursant les sommes prêtées.
N'est-ce pas Catherine de Médicis qui fut accusée d'avoir vendu en Italie les reliques de la Sainte-Chapelle de Paris ?
On lit dans la Satyre Ménippée que le trésor et les reliques de Saint-Denis avaient été apportés à Paris par deux religieux chargés de les garder, mais qui les livraient à mesure que les chefs de la Ligue les envoyaient demander pour les recettes en gage, ou les faire fondre à la Monnaie. « Si les ennemis tiennent la ville de Sainct-Denis, où les vieux Roys sont enterrés, nous en tenons les joyaulx, reliques et ornements
i^ Pendant LÀ i»Lt}iB
royauK, qui sont fricassés pour eux, par la sainte dévotion de mon frère de Nemours qui a fiaict l'ôndre }a couronne. » (Harangue du duc de Mayenco.)
Aujourd'hui, on ne s'en fait pas faute; le gouvernement de Portugal, se trouvant gêné, en vertu d'une loi de 1876, vient de vendre ses diamants pour 38 raillions de réis.
L'ex-reine d'Espagne, Isabelle de Bourbon, a fait vendre ses pierreries à Paris à l'hôtel des eonmiissairespriseurs.
} Et nos « impures », cx)rame on disait au xviii* siècle, se les sont disputées.
* La France a donc mn.nqué une belle occasion d.' donner une fois l'exemple du bon sens.
Le plus souvent, ce n'est pas précisément en mauvaise part que je prends ce niot d'utopie, que je viens de tracer au haut de ce feuillet, pas plus que le mot paradoxe que j'ai vu, sans m'en chagriner beaucoup, être, appliqué plus d'une fois, à plusieurs des idées que j'ai émises, depuis que j'écris. — Quant aux utopies, ce qu'il y a de meilleur dans la vie est souvent ce qui n'y «st pas — ce qu'on rêve; quant aux paradoxes : émettre un paradoxe, c'est parler contre l'opinion du moment, c'est-à-dire fréquemment contre la folie régnante, et si j'ai eu rarement la fortune qu'on dise ou qu'on ait dit de moi : il a raison, j'ai eu bien des fois celle d'entendre dire : comme il avait raison à telle ou telle époque! On appelle souvent utopie et paradoxe une vérité je ne dirais pas qui n'est pas mûre, mais pour laquelle les auditeurs ne Sont pas mûrs; le vrai et le simple viennent trop' tôt quand les hommes n'ont pas encore, sur un sujet donné, épuisé, selon leur coutume, toutes les variétés, toutes los combinaisons du faux et du compliqué.
Le hasard des quais et des bouquinistes en plein vent a fait tomber entre mes mains un livre publié en 1823 par un prélat diplomate, un peu brouillon.
L'abbé de Pradt, envoyé comme royaliste aux états généraux, émigra, puis rentra et se dévoua à TEmpire qui le fit baron, évêque, archevêque, ambassadeur, etc. — D mécontenta le maître en ne suivant pas ses intententions et, disgracié, « désaima » Napoléon, redevint royaliste et ennemi de TEmpire. — Mais la Restauraticn Taccueillit mal; Alexandre de Russie ne Faccueillit pas du tout. — Alors, il « r'aima » Napoléon et prit place dans ce parti « libéral )> si étrangement comp(^de bonapartistes et de républicains qui finit par renverser la Restauration aux cris singulièrement contradictoires de : Vivent Napoléon et la liberté.
Ce volume de l'abbé de Pradt, ancien archevêque de Malines, dont je vais citer et analyser quelques passages, est curieux en ceci : qu'il donne avec les idées de cette époque sur une question flagrante aujourd'hui des documents d'une certaine valeur, des aperçus dont quelquesuns sont entachés de parti pris, mais d'autres méritent d'être pris en sérieuse considération; on y voit ce que le temps a contredit en réalité des idées et des choses d'alors ; ce qu'il a changé, modifié ou confirmé. EofiD l'abbé de Pradt indique plus qu'il n'émet, à la fin d'uD autre ouvrage que je me suis rappelé et que j'ai cherché, une solution de la question d'Orient, qui peut choquer les vues de la diplomatie, science en laquelle j'avoue que je ne suis que médiocrement versé, mais qui a un air de vérité et de bon sens qui pourrait ne pas frappe^
que moi seul. L'ouvrage est intitulé : Parallèle de la puissance anglaise et russe relativement à VEurope.
Au fond c'est un plaidoyer affectant des airs d'impartialité en faveur de l'alliance anglaise contre l'alliance russe, -* l'Angleterre, en 1833, était fort à la mode^ le parti libéral, l'opposition, la donnait comme l'exempled'un gouvernement libre et le type de la perfection. Alexandre, cependant, venait de se montrer à l'égard de la France ennemi aussi généreux que l'Angleterre s'était montrée ennemie acharnée.
L'abbé part de ce principe que, en 1823, « deux drapeaux s'élèvent aux deux extrémités de l'Europe, l'un sur terre, l'autre sur mer; le continent est placé entre ces deux bannières, et, quoi qu'en ressente l'orgueil, dans le fait il faut se ranger sous l'une ou sous l'autre; il ne reste aux peuples du continent de liberté que pour le choix du protecteur nécessaire. »
L'abbé reconnaît cependant que « deux États, puissants existent encore sur le continent, la France et TAutriche »; il ne nomme même pas la Prusse, qui, écrasée par Napoléon, se recueillait et soignait ses blessures; niais, cÛt-il, « la France et l'Autriche sont loin d'égaler rAngleterre et la Russie en puissance et en indépendance. — Voyez ce qui se passe, et lisez la situation du contiiimt dans l'anxiété avec laquelle dans toute affaire uu peu importante, on se demande dans cette contrée ce que l'on peut, ce que l'on fait, ce que l'on veut à LcHidres et à Pétersbourg ; en tout événement, on attend un visa signé dans une de ces deux métropdes de la politique».
« C'est ainsi, ajoute Tabbé, qui « r'aime Napoléon », que, du temps de Napoléon, l'Europe entière suivait d'un œil inquiet, écoutait d'une oreille attentive tous les pas et toutes les paroles de son dominateur, le théâtre est transporté de Paris à Londres et à Pétersbourg, le dictateur est changé, mais la dictature et son poids sont restés.
» La diplomatie, depuis Charles-Quint, avait laborieusement travaillé à fonder en Europe rindépendance par l'équilibre. Où se trouve aujourd'hui cette balance? D'un côté, en Russie,. dont, du temps de Richelieu, le nom n'était pas même alors fixé en Europe, derrière un rideau tissé et épaissi par la barbarie, se formait silencieusement le géant du Nord; d'un autre côté, l'Angleterre, enfantant péniblement sa réformatioD politique et religieuse, s'essayait sur l'Océan et ignorait les Inde^; aujourd'hui, elle enserre le monde dans ses bras aussi robustes que longs. »
L'archevêque de Malines ne semblait pas prévoir que cette France si vivace allait, en peu d'années, reprendre son rang parmi les nations, qu'elle n'en serait bientôt plus à chercher un protecteur ; mais qu'elle pourrait choisir ses alliés, rang que lui a follement fait reperdre pour un temps, espérons-le, la folie outrecuidante du second empire.
« S'il existe en Europe deux grands pouvoirs, pai cela même, il existe deux grandes rivalités. »
Ce qui donne à M. de Pradt la pensée de faire le parallèle des deux puissances, parlant très haut d'impartialité et de désintéressement, mais laissant passer très visiblement ses préférences.
L'anglomanie n'avait eu qu'une éclipse de trente ans. On revenait à l'époque où un gentilhonune, escortant à cheval le roi ie France à la portière de son carrosse, un jour de pluie, répondit au roi qui lui disait : « Monsieur ***, vous me crottez. — Oui, sire, je trotte à ['anglaise. Ou un autre : au roi qui lui demandait ce qu'il était allé faire en Angleterre? lui répondit : J'y suis allé apprendre à penser. — A panser les chevaux? 9 répondit le roi.
On se servait en France de l'Angleterre pour faire la satire de la France, et surtout de son gouvernement, comme Tacite s'était servi des Germains pour faire la satire des Romains, Thomas Morus du pays d'utopie, Fénelon de la ville de Salente.
Passons au « parallèle » établi par l'auteur et commençons, comme lui, par l'Angleterre. Acceptons ce qui est juste et vrai, et laissons le reste de côté.
a La population européenne des trois royaumes unis, Angleterrre, Ecosse et Irlande, qui était en 1792 de 18 millions d'habitants, s'est accrue d'un cinquième de 1792 à 1822, c'est-à-dire en trente années de guerre; cet accroissement s'explique par la constitution sociale de l'Angleterre; ce qui fait reculer ailleurs, fait avancer chez elle; ce qui ailleurs éclaircit les rangs, les épaissit chez elle. La guerre n'atteint que les coffres de l'Angleterre; ses cités et ses .champs restent intacts; les dévastations, compagnes ordinaires de la guerre, viennent expirer sur ses rivages.
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» Bien plus, — pendant cette guerre générale, tandis que presque toutes les capitales de l'Europe étaient occupées par Tennemi, tandis que vingt princes fuyaient — ou rentraient humiliés dans leurs États morcelés, l'Angleterre immobile, inébranlable au milieu des flots, attirait dans son sein toutes les marchandises et tout Tor de l'univers, — elle nourrissait, elle habillait, elle armait amis et ennemis. »
Dans ses alliés, dans ses ennemis, l'Angleterre ne cherche etnevoitquedesconsoomiateurs et des clients, des a pratiques ».
Il est curieux de voir l'archevêque de Malines s'efforcer de traduire ce soin d'étendre son commerce en unique et désintéressé souci de répandre la civilisation.
Selon lui, l'Angleterre se sacrifie pour les Indes. Les Indes exigent pour les garder intérieurement et ext^ rieurement une partie de la population déjà restreinte de l'Angleterre.
L'abbé fait ensuite un tableau magnifique et féerique de la puissance financière de l'Angleterre.
a Prononcer le nom des finances anglaises, c'est nommer l'immensité; elles ont réalisé les richesses que, dans ces fictions, libres enfants de leur imagination, les Orientaux se plaisent à créer. — ... Un des plus petits États de l'Europe, celui qui a reçu le moins de faveurs de la part de la nature, aujourd'hui les surpasse tous par la richesse, et les domine presque tous par la puissance... L'Angleterre tient la bourse du monde et dispute le sceptre. »
L'abbé s'emporte dans son enthousiasme dithyram-
ITTOPIK ifô
bique jusqu'à prétendre, que <' en 4814, de grands souverains visitant Londres, pressés par les flots de la multitude portant les livrées de Taisance, tous bien portants, gras, colorés, — ces souverains étonnés de ne pas voir Taspect de leurs propres sujets pauvres, hâves, déguenillés, demandèrent : Oijl donc est le peuple? »
La populace et la misère anglaises sont cependant faciles à découvrir, et nulle part la misère ne se présente sous une forme aussi cruelle, — Tabbé était bien décidé à ne pas les voir.
H. de Pradt se demande si les Indes et les autres colonies appartenant à TÀngleterre, qui a a sa tète en Europe et son corps aux Indes d partout, à force de recevoir d'elle, de gré ou de force, les bienfaits de la civilisation, c'est-à-dire les besoins nouveaux, les besoins, de tout ce que l'Angleterre récolte, fabrique et a à vendre, — ne finiront pas comme l'Amérique par réclamer et conquérir leur indépendance. Il déclare que ce sera une excellente affaire pour l'Angleterre, ce dont l'Angleterre ne parait pas précisément convaincue. L'enthousiasme qui a enflammé l'archevêque pour les finances de l'Angleterre s'accroît encore quand il parle de sa marine :
« Un Oriental disait que Ton compterait plutôt les grains de sable du désert que Ton ne compterait la marine anglaise. » Mais le prélat veut bien avouer que c'est de la poésie, peut-être même de l'exagération. Il réduira la chose à une grande vérité, c'est qu'il n'a jamais existé rien de pareil à la marine anglaise, et que toute la marine réunie de l'Europe ne peut et ne pourra
lui arracher ni même lui contester la supériorité; tout vaisseau construit contre elle finira par avoir été construit pour elle, et ne partira du Texel, de Brest ou de Cadix (jue pour aller prendre place à Portsmouth au milieu des vaisseaux pontés par des mains anglaises.
U faut savoir re(;onuaitre cette vérité, quelque dure qu'elle puisse être.
' Il est vrai qu'elle est dure, — mais est-il vrai qu'elle soit vraie?
L'abbé ne tarde pas à entrevoir' que son enthousiasme l'a entraîné un peu loin, — à force d'exalter la puisssance de l'Angleterre, on ne verrait plus quels dangers on aurait à craindre de la Russie, et l'Angleterre inexpugnable prendrait plutôt l'aspect d'un tyran invincible que d'un protecteur fidèle.
U s'agit de démontrer que l'Angleterre ne peut jamais faire courir le moindre danger au continent, — cette démonstration est fondée d'abord sur les vertus de celle qu'on a appelée souvent la Carthage moderne, et dans les journaux la perfide Albion, — et ensuite sur les « freins » qui modèrent sa puissance et l'empêchent de devenir excessive.
1® Sur terre. — L'Angleterre ne peut mettre à terre, hors de chez elle, qu'une armée de 50,000 hommes, défalcation faite de ses forces employées pour la défense de ses colonies, défense pour elles et contre elles. L'entretien d'une armée anglaise est beaucoup de fois
plus coûteux que Fentretien de toute autre armée. En eliety elle est composée d'hommes accoutumés à une subsistance large, certaine, réglée; à des soins, à des luxes, à des jouissances inconnues aux soldats d'une armée continentale. Cet entretien exige donc non seulement de grandes dépenses et une grande exportation de numéraire, mais encore des communications dont la di£BcuIté s'augmente, s'aggrave à proportion des distances.
2® Sur mer. — L'Angleterre vit des consommations, les besoins, des luxes, des vices du monde entier. Elle périrait si elle était atteinte par une interdiction combinée, par une fin de nôn-recevoir générale, par un blocus continental, idée conçue par Napoléon, pensée vaste, dit Tabbé, rédevenu bonapartiste, qui a survécu à son auteur, qui ne pourra jamais être tout à fait éteinte, et place son Napoléon bien au-dessus de tous ceux qui ont cherché le côté faible de l'Angleterre.
Les deux pivots de la puissance anglaise sont sa marine et son commerce : la marine étend, défend, protège le commerce. Le commerce alimente la marine. Hais quand un pays a presque tous ses intérêts hors de luimême, ces intérêts peuvent être atteints plus facilement. Que peut donc faire l'Angleterre, quel mal peut-elle faire à une autre nation?
« Elle peut agir contre le commerce de ses ennemis et sur leurs richesses confiées à la mer, — mais la multiplicité des pavillons, les privilèges légaux de la neutralité, l'invention des assurances ont émoussé l'in^ strument terrible dont elle dispose.
Bombarder quelques cités maritimes? Mais le profit ne vaut pas les frais. Un dey d'Alger disait à un envoyé de France sous Louis XIV, après le bombardement de
ia ville : a Vraiment! ça vous a coûté si cher que ça? Ce que c'est que de ne pas s'entendre! Je yous aurais délivré ma ville moi-même pour la moitié de ce que vous avez dépensé; » et Famiral anglais Rodney, qui avait \ bombardé le Havre du temps de Napoléon, résumait l'ainsi l'opération : a C'est casser des vitres avec des iguinées d.
Sur terre, que fera l'Âiigleterre de ses S0,000 hommes? Les jettera-t-elle en Russie ? autant de morts et de prisoimiers. Elle achètera des soldats? il n'y a plus de soldats à vendre ni à louer. Cela s'est vu en 1756 et dans les gu^res contre Louis XIV et contre Napoléon. Cela ne peut plus se faire aujourd'hui; la Suède, le Danemark, la Prusse accepteraient-elles des subsides pour combattre la Russie? ce serait mettre en jeu leur existence. Les princes qui, au temps de Napoléon, ont accepté les subsides de l'Angleterre, y ont perdu leurs États.
Voici à peu près ce que dit dé l'Angleterre le prélat diplomate; puis il passe à la Russie. Passons à la Russie.
« Le territoire occupé par la Russie correspond à la septième partie du globe. »
Les conquêtes de laRussie, la Pologne surtout, l'avaient fait entrer dans le corps même de l'Europe — auparavant elle devait tirer les approvisionnements militaires du cceur de ses États; aujourd'hui elle a ses arsenaux aux portes de l'Allemagne; elle n'a qu'un mouvement à faire pour séparer un tiers de la Prusse du corps de la monarchie prussienne ; elle peut ouvrir la guerre i cinquante lieues de Vienne.
Chez elle, la Russie comme rAngleterre par son état d'ile, et au moins autant qu'elle, est défendue par son dimat qui a vaincu les Français vainqueurs de ses soldats. Elle est défendue par son éloignement du reste du monde; elle a pour elle l'espace et le temps ; elle est comme à Tescrime, un homme de grande taille qui tient à son gré son adversaire plus près ou plus loin de lui que ne le peuvent faire ses adversaires à son égard.
Chez elle on arrive fatigué au pied d'un rempart de glaces. Une petite armée ne peut rien contre la Russie, une grande n'y peut pas subsister. Un printemps tardif touche à un hiver précoce ; — le peu de mois propres à l'action se consume à arriver; — arrivé, l'ennemi trouve le froid et un tombeau ouvert ; — les ombres de Charles XII et de Napoléon errent à ses frontières comme des spectres chargés d'avertir les téméraires.
La Russie peut mettre sur pied une armée d'un million de soldats recrutés à la volonté de l'empereur dans une population de plus de cinquante millions d'hommes. Le pays abonde en chevaux et en métaux propres au matériel de guerre. Les Russes vont apprendre au dehors, et savent attirer chez eux les étrangers dont ils ontbesoin. Le soldat russe est robuste, brave, obéissant, dévoué et accoutumé à vivre de peu. La Russie s'est étendue comme une tache d'huile, elle est encore chez elle et peut ouvrir la guerre à quarante lieues de Berlin, à cinquante lieue» de Vienne (c'est toujours l'abbé qui parle ou à peu près, ce qui suit est déjà changé depuis, à on certain point), elle n'a ni commerce maritime^ ni
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colonies, ni aucun objet saisissable qui puisse servir de compensation ou de rançon à ce qu'elle peut s'approprier aux dépens d'autrui. Chez elle elle est inattaquable.
» Depuis Pierre le Grand, la politique de la Russie n'a pas cessé d'être conquérante, elle n'a eu qu'une seule pensée, l'agrandissement méthodique. Cette persévérance a conduit la Russie au fond de ses déserts, à la racine des grands États de l'Europe. Dans ses conflits comme dans ses épanchements avec NapoléoQ, 1 éclat était pour celui-ci, le solide pour la Russie, car il a tout perdu et elle a tout gagné. — Ces envahissements successifs ont amené la Russie à la porte des grands États, au milieu de l'Europe. — Elle ne peut plus faire un pas en avant sans dérsmger l'ordre général de l'Europe. — L'Europe ne peut, dans aucun cas, (olérer qu'elle fasse un pas, un seul pas au delà du Danube.
» La Russie a de nombreuses aUiances de famille dans les cours d'Allemagne, et y exerce de l'influence. Partie principale dans la fédération qui avait abattu Napoléon, elle ne pouvait être exclue de la décision des intérêts que sa chute rendait indécis. Mais cela fait, l'Europe devait se resserrer, se renfermer et se concerter pour interdire toute participation dans les afihires à une puissance qui n'y a pas un intérêt direct et qui a la force de faire pencher la balance au gré de tous les intérêts. On doit reprocher à la Sam^e-il//iance l'imprudence d'avoir introduit la Russie dans la décision des afl^ires du midi de l'Europe, de faire juge de paix de l'Europe le maître d'un million de soldats, pour qui le séjour du midi de l'Europe, la jouissance de fruits inconnus dans leurs* climats, est la plus douce des
UTOPIB lOd
récompenses, le plus puissant attrait. Que peut promettre de mieux un empereur de Russie à ses serviteurs de NoYOgorod, comme Mahomet à ses croyants, que de leur promettre le soleil et les fruits de la France, de l'Autriche ou de FËspagne? Ceux qui ont appelé la Russie à la signature de tous ces actes ont signé l'acte de tutelle de l'Europe, o
« « On objectera que la Russie est loin, qu'elle n'a pas
d'argent, dit H. de Pradt, que la modération réglera l'exercioe de son pouvoir, etc. La Russie n'est plus loin depuis qu'elle .occupe le duché de Varsovie. La Rus»e n'eât pas riche d'argent, mais elle est riche de tout ce que les autres n'ont qu'avec de l'argent, de tout le matériel de guerre qui coûte si cher aux autres ; d'ailleurs, quand on est plus fort que les autres, on n'est pas loin d'être 1er maître de leur arguait. La modération, dans le pouvoir, est une chose fort rare, que la politique admet peu, et dont il serait fort honorable pour la Russie de montrer le modèle. La fcMrce, dans sa brutale nudité, se ferait honte à elle-même, elle se revêt de nobles apparences, eUe est subtile, capricieuse, et un million de soldats couvrent beaucoup de fautes de logique ou de sincérité. »
7( L'Europe (en 1839) a pour garantie un homme rare et modéré, mais qui garantit que son âme magnanime passera à ses successeurs avec son sceptre? Cet empereur Alexandre lui-même ne répondit-il pas aux félicitations que lui adressait madame de Staël sur sa modération, et sur le bien que son pays en attendait : je ne suis qu'un accident heureux. Dire que ce pouvoir sera tou-
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jours immense et toujours modéré, c'est dire qu'il ne sera plus le pouvoir ou qu'il ne sera plus exercé par des hommes. »
Voici enfin la résumé de l'archevêque de Malines
L'Angleterre et la Russie sont les deux puissances prépondérantes de TEurope; elles exercent sur cette contrée un protectorat ou une menace qu'aucun ne peut décliner.
Toutes deux sont inattaquables sur leur propre sol.
La population de l'Angleterre ne peut pas croître de manière à peser sur l'Europe.
Celle de la Russie peut l'écraser.
L'Angleterre peut enlever à ses ennemis quelques parties de leur richesse.
La Russie peut enlever l'existence même.
L'Angleterre est vulnérable dans son commerce, et rétendue de celui-ci la force à des ménagements et i une certaine modération.
La Russie n'a point de conmierce extérieur qui l'expose à de grandes pertes.
L'Angleterre est régulièrement constituée.
La Russie l'est despotiquement et asiatiquement; elle est gouvernée par une volonté unique, versatile, passagère, hors de toute remontrance et de toute répression.
L'Angleterre possède des institutionspropres àramener son gouvernement quand il erre.
Et il finit a par adjurer les Européens de ne pas permettre que le centre de l'Europe devienne le grand chemin des armées du Nord vers le midi de l'Europe. Abstenez-vous de haine, mais ne soyez pas un inoment sans vigilance et sans prévoyance. »
UTOPIE Ht
J'ai trouvé cet écrit de l'abbé de Pradt, curieux dans la situation actuelle de TEurope, — tout en tenant compte de certaines exagérations de parti pris dans les deux sens; de certains changements ou certaines modifications apportées par le temps et par les événements; d'ailleurs, c'est un avocat qui plaide, — libre aux juges d'accepter de la plaidoirie ce qu'ils jugent utile à former leur opinion.
Quant à la solution de la question d'Orient, que l'archevêque de Malines, tout en se trompant sur un fait accompli en 1822, laisse entrevoir, et qui mérite d'être étudiée, — j'en remets l'analyse à un autre jour.
En attendant, félicitons-nous des chances qui se présentent en ce moment d'éviter ce spectacle étrange mais cruel, et dangereux même pour les spectateurs, de la lutte entre deux puissances qui, s'égalant et inattaqua-, blés chez elles, ne peuvent se battre que chez les autres et à leur détriment — de ce duel terrible et bizarre entre Téléphant et la baleine.
Soldat assez déterminé à l'occasion, je laisse quelque peu à désirer sous le rapport de la discipline — je u'ai (amais combattu qu'en volontaire, et ne suis guère propre à faire la guerre autrement; ce n'est donc qu'à moi seul que peuvent s'en prendre ceux qui ne partagent pas mes idées. — Mais s'agitril d'idées aujourd'hui? .
Je viens de passer quelques jours à Milan, — je suis depuis ime semaine à Venise. — Dans ces deux villes, les journaux ont bien voulu dénoncer ma présence avec une bienveillance sympathique dont je suis reconnaissant, mais qui, je le crains, a quelque peu surexcité et enflé ma vanité, et m'a fait faire le rêve que voici : Je viens d'aller jeter quelques poignées de maïs aux pigeons de Saint-Marc, qui viennent manger dans la main, je rentre et je vais vous raconter mon rêve.
J'ai rêvé que j'étais appelé à faire partie du congrès de Berlin; à quel titre? je ne le sais absolument pas, — mais je n'en paraissais pas étonné, — et les autres
RÉVE^ PARADOXE, UTOPIE 173
semblaient trouver de leur côté la chose toute naturelle. Il est vrai que j'y jouais le rôle modeste d'auditeur et de personnage muet. Personne ne paraissait surpris non plus de la présence de quelques personnages qu'on ne pouvait cependant guère s'attendre à y rencontrer.
Henry IV de France demande la parole :
« Ne serait-il pas temps, mes chers frères et beaux cousins, d'en revenir un peu à un projet que j'avais roulé dans ma tête avec mon compère Sully, de chercher les moyens d'établir entre les différents peuples une paix perpétuelle? Les raisons qu'on en pouvait donner se sont accrues depuis mon temps d'autres raisons si puissantes, qu'il me semble évident que ce projet, alors et depuis considéré comme un rêve, est aujourd'hui une nécessité et une condition d'existence.
» La guerre est devenue non seulement plus meurtrière, Hiâis aussi beaucoup plus chère, beaucoup plus ruineuse qu'autrefois, et disons aussi, beaucoup moins jolie. I^ force du corps, l'adresse, l'audace n'y comptent plus guère pour rien pas plus que les belles armes, les riches uniformes et lés beaux plumets. On tue et on est tué à la mécanique ; ça se passe entre gens qui ne se voient pas, la bravoure ne consiste plus qu'en résignation et en fatalisme.
9 Ces armées immenses qui ont succédé à nos petites armées de 15, 20, 30,000 hommes, coûtent si cher que levainquôur ne fait pas ses frais ; si bien que la guerre est devenue un malheur et un fléau aussi bien pour les vainqueurs que pour les vaincus. Les impôts ne peu-
vent suffire aui frais de la guerre, telle qu'elle Be fait aujourd'hui; les gouvernements sont obligés à des emprunts qui nécessitent, pour payer les intérêts, Ta^ gravation des impôts.
«Cette idée immorale et sauvage, pratiquée, hélas! de tout temps, mais qu'on n'avait pas encore osé formuler en maxime : « La force prime le droit », tient les peuples et leurs gouvernements vis-à-vis les uns des autres, dans un état de défiance réciproque qui nécessite l'entretien de grosses armées pennanentes, rend les peuplés pauvres, et à une époque où on parle tant de libertés, laisse en arrière et en qualité d'exception la liberté de boire, de manger, de respirer et de dormir que les gouvernements sont obligés de vendre tous le» jours plus cher à leurs sujets, qui sont régulièrement plumés au lieu de la poule que j'avais iwromise au pot des miens, et que je leur aurais donnée si on ne m'avait assaissiné. y>
Le comte Schouwaloff. — La guerre entreprise par la Russie doit être envisagée avec plus d'indulgence, il s'agissait uniquement de protéger les sujets chrétiens du sultan.
Henri IV. — Vous vous y entendez à protéger les gensl Et ces cent mille soldats russes que vous avez menés mourir par la mitraille et la maladie, n'étaient-* ils pas chrétiens? Il aurait fallu bien du temps à la tyrannie turque, même en ne la supposant pas exagérée par vos récits, pour faire périr cent mille chréti^[is; et croyez-vous que cette guerre ait beaucoup adouci les Turcs à l'égard des chrétiens établis parmi eux?Croye^ TOUS que, attaqués par vous, ils se soient occupés sur-
tout à leur ofirir des sorbets et des pipes? Mais nous y reviendrons tout à Theure.
Je ne veux parler de la nécessité où sont tous les peuples et leurs « pasteurs » de vivre en paix entre eux; chacun a chez soi une besogne dont on n'a pas le moyen de se distraire. La secte antisociale appelée a socialisme » par antiphrase, comme des tarets souvent invisibles, perce et ronge les digues élevées par la civilisation, et menace FEurope d'une rechute en sauvagerie; au lieu de vous battre entre vous, réunissez vos efforts contre Tennemi commun, et songez que, pour le vaincre, il ne suffit pas de compression; il est urgent surtout, en rendant le sort des peuples, de ceux qui vivent en travaillant, plus heureux, plus facile, de ne pas les livrer, recrues faciles et dupes inconscientes^ à l'armée de Tlnternationale. Pour cela, il faut diminuer les impôts, pour faire rendre à la terre les seules vraies» richesses qu'elle contient et les lui faire rendre toutes, comme mon compère Sully et moi nous nous efforcions de le faire. Pour cela il faut supprimer la guerre.
Mirabeau. — Je l'écrivais, étant prisonnier à Vincennes : Il y a toujours en Europe, à tour de rôle et pour un temps, une puissance dominante, inquiétante et envahissante; c'a été plus d'une fois la situation et le rôle de la France; elle aurait pu alors amener le désarmement universel en désarmant la première.
Vempereur Guillaume de Prusse. — C'est vrai et disons aussi que le sort des armes est changeant; parmi ceux qui faisaient dernièrement le siège de Paris, il en était encore quelques-uns qui, comme moi, avaient vu les Français à Berlin. Je vais rendre à la France l'Alsace
17b PENDANT LA PLUIE
et la Lorraine en échange d'un bon et loyal traité de paix et d'amitié; en même temps je réforme de mes armées tout ce qui n'est pas indispensable à la sécurité intérieure. La France qui n'a rien à craindre que de nous désarmera également. Ainsi feront l'Italie, l'Autriche et l'Angleterre, après que nous aurons amené la liussie à en faire autant dans ses intérêts les plus impérieux.
Henri IV. — Bravo! c'est un tort d'assassiner les bons rois, les rois qui aiment leur peuple comme vous et moi; ça n'encourage pas les autres. Votre projet accompli, les gouvernements de l'Europe, comprenant qu'on ne grandit qu'en hauteur, tandis qu'en largeur on ne fait que grossir et s'enfler, n'auront plus de lutte que pour se devancer dans les vrais progrès, les véritables améliorations.
J.-J- Rousseau. — Au lieu d'entendre les rois se dire entre eux : Mon cousin, vous ne m'avez tué que dix-sept mille hommes; je vous en ai couché par terre dix-huit mille : j'ai gagné. Donnez-moi trois villes et soupons ensemble. — Votre revanche qu^nd vous voudrez . . .
Un poète. —
Sur votre piédestal tout formé de ses os,
Le peuple applaudira, — pour quelques tabatières;
Les rimeurs vous mettront au nombre des héros.
J.-J. Rousseau. — On entendra les rois se dire: Mon cousin, vous savez, j'ai encore supprimé ou réduit les impôts; yene'i voir comme le peuple est heureux, comme il travaille en chantant.
RÉYE, PARADOXE, UTOPIE 177
— Et moi, mon cousin, je vous engage à chercher un pauvre chez nous, vous ne le trouverez pas.
— Et moi je puis vous dire ceci, c'est que les soidisant socialistes ne font plus de recrues ; l'autre jour un de ces gaillards était venu prêcher le désordre, les grèves, l'anarchie, etc., dans un' atelier, on l'a jeté dans un bassin peu profond, dont il s'est retiré ruisselant et s'est enfui poursuivi par les huées.
Hontesquieu. — D faut prendre garde que tout ce qui arrive de mauvais, fléaux quelconques, épidémie,' guerre, disette, sécheresse prolongée, pluie intempestive, tout cela fait dt^s atouts dans le jeu des socialistes, m'hih'stes, etc.
L'empereur Guillaume. — Or, mon beau neveu Alexandre Nicolaiewitch, vous avez aussi vos tàrets, vos oihilistes, ils n'ont pas encore tiré sur vous, parce que vous avez obéi en faisant cette guerre que vous ne vouliez pas faire; — beau rôle pour un despote! Mais vous aurez votre tour. Quant à la guerre et à la question d'Orient, pour laquelle nous sommes réunis, vous n'avez pas compris que mon compère Bismarck voyait en vous la seule puissance pour le moment rivale possible de FÂUemagne. Mirabeau disait tout à l'heure avec raison qu'il y a toujours et à tour de rôle une puissance momentanée prépondérante; il faut ajouter qu'il s'élève en face d'elle une puissance rivale dont les forces se grossissent de tous ceux que les excès presque inévitables de la puissance prépondérante ont mécontentés; il n'a pas été fâché de voir la Russie dépenser son argent et ses hommes dans une guerre, que, en cas de
118 PBWDAHT LA PLUIE
victoire, on saurait bien limiter, et se ruiner pour dix ou vingt ans*
Vous n'avez pas compris non plus que, grâce au commerce, aux emprunts, aux chemins de fer, les intérêts de tous les peuples sont devenus solidaires; que celui d'entre nous qui déclare la guerre à un autre ne la déclare qu'à un seul, mais la fait à tous. Voyez comme votre guerre d'Orient a entravé, suspendu les relations de commerce et d'affaires dans le monde entier, comme la crainte des complications et d'une conflagration générale a obligé tous les pays à se ruiner en armements et en entretien d'armées sur le pied de guerre, et conséquemment les a forcés à multiplier et les ion pots et les emprunts, pères de nouveaux impôts, et à fournir des arguments à l'anarchie.
Comte Gortschakoff, — Si l'Angleterre n'avait pas soutenu les Turcs, la guerre eût été moins longue, les Turcs auraient cédé tout de suite.
Lord Beaconsfield, -— La politique de l'Angleterre a été ce qu'elle à été de tout temps; n'est-ce pas l'Angleterre qui, en 1790, a fait lâcher prise sur la Turquie à la puissante et superbe Catherine? L'Angleterre a besoin de l'équilibre et de la paix — elle obtiendra la paix môme au besoin par la guerre. — En présence de la politique d'envahissement de la Russie^ eue reçoit de la nature des choses une politique obligée; la surveillance et, le cas donné, l'opposition. — Quand il s'agit de ses intérêts nationaux, l'Angleterre obéit infatigaplement à ses instincts de conversation; elle n'a reculé devant aucuns sacrifices contre Napoléon — et cependant
Napoléon, un homme, n'était qu'un accident, et les dangers qu'il faisait courir finissaient avec lui, «^ il n'en est pas de même d'une nature qui est étemelle. L'Angleterre n'est pas conquérante — ou du moins elle ne tend à conquérir que des consommateurs, des clients pour des produits; — sa politique est donc simple : le maintien de la paix sur le continent — l'opposition constante à tout pouvoir susceptible d'opprimer le continent.
L* empereur Guillaume. -^ Ou de Jui chipper des clients et des pratiques.
Les intérêts de tous les peuples étant aujourd'hui, par les progrès de la civilisation, devenus solidaires, celui qui leur nuit ou qui les menace devient pour tous un ennemi commun. Une guerre d'un peuple contre un autre ne peut plus être entreprise qu'avec l'approbation et l'assentiment de tous les autres. Sans les idées que je vous dénonçais tout à l'heure de mon compère Bismarck, c'est au commencement de cette guerre d'Orient et non à la fin que ce congrès eût dû avoir lieu, et qu'on vous eût dit, mon beau neveu, ce que je vous dis aujourd'hui. Le czar de Russie voudra bien se contenter de régner sur la septième partie du globe qu'il possède aujourd'hui et renoncera à s'étendre sous aucun prétexte jusqu'à ce qu'il soit prouvé : 1° que ses États sont trop peuplés; ^ que toute la superficie de ses terres est cultivée et rend tout ce qu'elle peut rendre; 3^ que toutes les industries qui lui sont propres sont en pleine prospérité; 4^ que la diminution des impôts et leur répartition ont donné à ses peuples la vie facile et réduit les nihilistes à l'impuissance de faire des recrues, delà nous laisse de la marge.
Si les Français avaient appliqué à l'agriculture^ à l'io-
dustrie, au dégrèvement des impôts les dix milliards et les hommes que la guerre nous a coûté; si nous avions .&it de même et de nos tués et de ce que nous avons dépensé de plus que les cinq milliards de la France qui nous ont laissés plus pauvres qu'auparavant; si vous et l'Angleterre et la Turquie avaient agi ainsi, la face du monde serait changée aujourd'hui.
V empereur Alexandre. — Mais, mon bel oncle, les vainqueurs ne peuvent cependant pas être traités comme des vaincus; il est impossible que tant d'hommes et d'argent aient été dépensés en pure perte. U faut au moins nous laisser quelques bribes de ce que nous avons conquis. Les slavôphiles ne me pardonnerai^t pas d'avoir cédé.
L'abbé de Pradt. — Je demande la parole.
Madame de Gasparin. — Je la demande aussi, après M^'' l'archevêque de Malines.
L'abbé de Pradt, — Prenez-la d'abord, madame.
Madame de Gasparin. — Âh ! monseigneur.
Vabbé. — Je vous en prie!
Madame de Gasparin. — Je suis allée à Ck>nstantinople. Ces Turcs sont-ils donc aussi méchants et aussi dangereux qu'on le dit? Ne pourrait-on les laisser tranquilles chez eux? Nous ne sonmies plus au temps où les Turcs assiégeaient Vienne, enlevaient des femmes sur la plage de Marseille, — où Pierre le Grand ne devait qu'à l'adresse et au dévouement de sa femme et à la corruption d'un général turc de ne pas être prisonnier avec toute son armée. La guerre contre les Turcs conservant une vieille tradition qui devrait être morte, fait encore semblant d'être défensive; — elle n'est qu'agressive et vorace. La Ru^ sie, (\\n s'est faite la garde-malade de la Turquie, et qui
annonce de temps en temps qu'elle est mourante, qu'elle sent déjà mauvais, qu'il est temps de Tenterrer, et qui se prépare à s'en porter héritière, d'après un prétendu testament de Pierre qui la lui aurait léguée assez incorrectement, la Russie a vu qu'elle s'était trompée sur l'état de la malade, et qu'elle est encore vigoureuse et brave, et elle a vu ainsi qu'elle demande à l'Occident, ce qui lui manque, comme a su faire la Russie, en attirant chez elle les étrangers dont eUe avait besoin, et en allant apprendre chez eux ce qu'elle ignorait. La plupart des hommes d'État turcs ont étudié en France, ont habité la France; la plupart des oflSciers supérieurs appartiennent à des pays plus avancés en civilisation. N'est-ce pas la marche du czar Pierre qui eut toute sa vie à la tête de ses armées un tiers d'officiers étrangers? Et puis le costume des femmes turques est tout à fait
Pierre le Grand. — Vous venez, madame, de me rappeler un doux souvenir; — l'histoire a-t-elle enregistré la lettre que j'écrivis du camp de Pruth en 1711 à mon sénat?
Dans cette situation désespérée, je cherchais un officier qui osât se charger de la porter à travers l'armée ottomane qui nous entourait; — il s'en présenta un qui m'inspira confiance par son air résolu; — je le baisai au front, lui donnai la lettre, en lui disant : Pars avec la grâce de Dieu. — U arriva dans la capitale après neuf jours de marche. Voici ma lettre; l'original en est conservé dans le trésor de Saint-Pétersbourg.
« Je vous donne avis par ces présentes que, sans avoir commis aucune faute, ni négligé aucune des précau^
tioQS nécessaires, mais sur de faux avis qui nous ont égarés, je me trouve, avec toute mon armée, ^itouré par une armée turque quatre fois plus forte que la mîeone, privé de vivres et de provisions de toute espèce de sorte que, sans un secours siurnaturel, je ne puis éviter une entière défaite ou la captivité chez nos ennemis. Dans oe dernier cas, vous ne devez plus me regarda comme votre czar et votre maître, gardez-vous d'c^ir à aucun ordre qui vous viendrait de ma part, fût-il signé de ma propre main, jusqu'à ce que vous m'ayez vu en pers(Hine. Si je péris, il ne vous reste qu'une chose à faire après que ma mort vous aura été coofir* mée : choisissez pour me succéder celui que vous en jugerez le plus digne. »
Napoléon lll. — La lettne est belle.
Pierre, — Le secours surnaturel qui nous sauva ce fut ma bonne Catherine. Je n'ai pas voulu savoir toui ce qu'elle fit pour notre salut, mais c'était une brave et solide femme, et, comme on dit aujourd'hui, tout à fait pratique.
Vabhé de Pradt. — La gracieuse interruption de madame de Gasparin ne m'a pas été désagréable. ïai achevé de mettre de l'ordre dans mes idées un peu confuses de mon vivant, et troublées surtout par certaines espérances, certains désappointements et certaines rancunes. Grâce à la mort, je ne me soucie plus aujourd'hui ni de mitre, ni d'ambassades, ni de baronnies; j« puis donc vous faire profiter des études sérieuses que j'avais faites sur le sujet qui nous rassemble.
A voir les dispositions que les représentants de chaque puissance apportent au congrès, il est évident qu'on va marchander, chicaner sur les détails, et à force de prétentions, de concessions, d'arguties, finir par une v coUf
mal taillée » qui ne tranchera nullement la question, qui ne donnera qu'un sursis, un ajournement.
n importerait à la sécurité de l'Europe, à sa prospérité, à son salut, menacée qu'elle est, chaque nation chez elle, de la «c rechute en sauTagerie » dont parlait tout à l'heure Henri IV. Il importerait de trancher xme fois pour toutes cette ennuyeuse question d'Orient qui l'inquiète et l'acte depuis si longtemps.
D s'est présenté en 1822 et 1823 une occasion et un moyen de la trancher et de la fixer définitivement. C'est la révolution de Grèce.
Kanaris. — Ah! si on nous eût seulement laissés faire! nous étions maîtres de nos célèbres défilés historiques, nous avions pris aux Turcs G)ron, Modon, Fatras, Lépante et ht citadeDe de Corinthe. — Les Turcs avaient tenté en vain de rentrer dans le Péloponèse, nous avions occupé Missolonghi par des actes dignes de l'ancienne Grèce ; de proche en proche, nous aurions étendu notre reconquête jusqu'à l'extrémité des possessions des Turcs en Europe.
Uabbé de Pradt. — En effet, danslaTurcpiied'Europe, la population grecque respecte la population turque. Pierre le Grand avait porté ses regards sur la Grèce comme sur l'ennemi intérieur de l'empire turc et le plus propre à l'affaiblir. Catherine 11 reprit ses projets. On l'a vue inviter les Grecs à se soulever, les aider de ses armées, de ses vaisseaux, de son or, et remplir la Grèce de ses agents; elle donnait des noms grecs à ses petits-fils, pour les faire accepter aux Grecs pour leurs futurs messies. La révolution de Grèce fut très populaire, très sympathique aux peuples de l'Europe; on se rappelle les souscriptions, les envois d'armes, les volontaires entre lesquels lord Byron, ce vrai poète qui, de même que
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Lamartine, ne se contentait pas de parler, et si les gour vemements ne profitèrent pas de l'occasion, c'est qu'ils se défiaient les uns des autres. L'Angleterre, surtout, fidèle à ses pratiques utilitaires, redouta de voir la Grèce n'être qu'un prête-nom de la Russie, — craignant que cette révolution fût faite non à la grecque, mais à la russe; elle vit une assistance russe amenant des plans russes, des troupes russes, on aurait agi d'après les horloges russes et on aurait obtenu un résultat russe au lieu d'un résultat grec, c'est-à-dire européen.
Alors elle prit parti pour les Turcs contre les Grecs, et fournit aux Turcs des armes et de l'argent. La Russie , qui n'avait voulu que « protéger » les Grecs et leur faire tirer les marrons du feu, les abandonna à eux-mêmes. Le reste de l'Europe laissa faire, et la Grèce devint ce qu'elle est, à peu près inutile à elle-même et à l'Europe. — Mais je maintiens que la seule chance d'en finir avec la question d'Orient qui a déjà coûté si cher à l'Europe, j'entends en finir d'une façon sérieuse et définitive, si l'on veut absolument se défaire de la Turquie en Europe, est la création d'un grand empire grec, du Danube au Bosphore, non sous le protectorat de la Russie ou de l'Angleterre, mais sous la sauvegarde de l'Europe, maintenir ainsi une digue à deux faces qui sépare à jamais (si ce mot est permis aux hommes comme « à toujours » ) les Turcs et les Russes, et rejeter les Turcs dans leurs possessions d'Asie.
Toute autre combinaison n'est qu'un sursis, un atermoiement à plus ou moins courte échéance.
L'abbé avait l'air très convaincu. J'attendais avec anxiété les objections, réponses, réfutations de la Russie, de l'Angleterre et des autres nations.
Mais je fus éveillé par les voies éclatantes des gondoliers se disputant sous mes fenêtres, ce qu'ils font toute la journée, sans haine, sans colère, sans mauvaise hu> meur, histoire de se distraire et de tuer le temps, en. attendant les passagers pour le Lido, le grand Canal ou la /udeca.
Réveillé, j'écrivis ce rêve, « sous toutes réserves », n^ayant pas eu moi-même le temps de me fÎEiire une opinion définitive.
MISGELLANEES
LA RÉVOLUTION — LA POLITIQUE — UNE BALEINE — lA TOUR DE BABEL -^ UN AMATEUR DE JARDINS — LIS ASSIGNATS.
La révolution dure depuis bientôt un siècle en France, avec quelques trêves qui ne sont jamais le commencement d'une paix, mais tin temps pendant lequel chacun répare, fourbit et perfectionne ses armes.
Conmie guerre, la révolution pouvait s'arrêter en 89, — il n'y avait pas besoin de tuer Louis XVI ; — comme problème rien n'est résolu, — et on recommence toujours la guerre, parce que l'homme a deux bras et deux pieds et n'a qu'une tête, parce que le plus grand nombre n'a que des bras et des pieds, et qu'il lui est plus facile de se battre que de penser. Un charlatan avoue que, pour lui, il n'y a pas de question sociale. Un autre demande un quart d'heure pour la résoudre. Ils n'y ont jamais pensé cinq minutes ni l'un ni l'autre.
La guerre continue parce que de temps en temps vient un intrigant ou charlatan audacieux qui annonce qu'il a deviné l'énigme, et qu'il va dire le mot du
MISGELLANÉKS 187
Sphinx qui nous déyore, comme il dévorait les Thébams vin temps d'GEdipe. Le peuple se croit sauré, acclame le charlatan, le revêt de pourpre, lui sert un festin fpkndide, et l'accompagne en chantant devant le sphinx, aaqael il ne dit rien ou dit une injure ou une bêtise, et qui le dévore en même temps que ceux qui Tentourent, et toujours cc»nme ça.
La guerre continue aussi, parce que notre société, comme les architectes et les maçons de la tour de Babel, est en proie à la confusion des langues. — Les mêmes mots ont un sens pour les uns, et un sens autre ou souvent contraire pour les autres. -*- On a quelquefois l'air de tomber d'accord sur une chose, et on n'est tombé d'accord que sur un mot, — qui signifie une chose opposée pour chacun des contractants, si brec <iue, la chose expliquée, on en revient aux coups.
Ainsi la politique, en bonne étymcJogie et en bonne Jogique, devrait être pour tout le monde Fart de gouverner la multitude et les villes, — itoAuç et iroAtç ayant la même racine.
L'art (te gouverner les villes et les peuples devrait <ionsister en ceci :
Réunir les hommes dans des villages et leur faire ^opter des lois communales, égales pour tous, chacun contribuant à la sécurité et à la prospérité de tous par l'apport d'une partie de ses gains au profit des besoins communs, — par le sacrifice d'une partie de sa liberté «u bénéfice de la liberté des autres. Celaétabli, la politique continuant son œuvre, étudiant, écoutant l'expérience, devrait consister à augmenter progressivement
la sécurité et la prospérité de tous, et en même temps à diminuer l'apport de chacun : apport d'argent, apport de liberté ;
A donner la même somme et même une somme supérieure de sécurité et de prospérité à meilleur marché, c'est-à-dire arriver à donner à tous la plus grande somme possible de sécurité, de bonheur, en échange d'un apport, d'un sacrifice, le plus petit possible, d'argeat et de liberté.
Loin d'arriver à ce but, loin d'en approcher, on ne s'y dirige même pas, et si l'on marche, tantôt c'est en sens contraire, tantôt c'est en rond.
Parce que pour presque tous — presque est une concession polie, — la politique est l'art de prendre la place des autres et d'empêcher les autres de prendre ou de reprendre votre place.
On ne s'entend pas davantage sur la liberté; — la liberté, pour le plus grand nombre, n'est qu'un nom honnête du despotisme. — Personne ne comprend que la liberté de chacun a pour limite la liberté des autres. — Les apôtres bruyants et vociférants de la liberté — veulent conquérir et conserver toute la liberté, leur part et celle des autres.
Au bon plaisir des rois qui puisaient à même sans compter, a succédé le règne des économistes, qui nous ont fait faire des expériences ruineuses de leurs systèmes variés et contradictoires.
Plaise à Dieu qu'après les économistes viennent les économes.
Et ici, il faut encore s'étendre sur le sens du mot : l'économie n'est pas l'art de ne pas dépenser l'argent, mais l'art de le bien dépenser. — Économie, c'est le gouvernement de la maison.
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Vers c& but non plus nous ne sommes pas en route, et nous semblons plutôt y tourner le dos.
Les économistes se sont livrés des combats sur deux systèmes pour l'accroissement des ressources, l'impôt et l'emprunt, — c'est aujourd'hui l'emprunt qui est en faveur ; — c'est logiquement le plus mauvais, car pour payer les intérêts de l'emprunt, il faut créer ou augmenter des impôts, et de préférence l'emprunt, on a les deux, et l'emprunt et l'impôt; — mais l'emprunt offre une proie à l'agiotage, et quand M. de Freycinet, en défendant ses projets, parle de donner de la besogne aux ouvriers, soyez certains qu'il compte, pour les faire accepter, surtout sur l'appât offert aux agioteurs.
n n'est pas vrai que les frais et la rançon de la guerre de 1870 soient payés; on n'a fait que changer de créancier, et en augmentant la dette, cet emprunt a amené et de nouveaux impôts et l'aggravation des anciens, rend la vie plus difficile pour tous et impossible pour beaucoup; le but de vrais politiques devrait être, par une sage économie, de diminuer la dette et de nous dégrever d'impôts; c'est le contraire qu'on semble vouloir faire.
Si la république est le gouvernement des meilleurs, choisis par tous, dans l'intérêt de tous, il est évident que la situation actuelle où nous voyons un parti, une coterie vouloir tout prendre et tout garder, n'est pas la république.
On nous dit : Nous sommes depuis assez et trop longtemps les jouets des vagues et des vents ; voici une terre, la république, accostons la terre et débarquons.
liais, en comparant ce qu'on dit et ce qu'on fait, il me revient à l'esprit cette histoire de naufragés qui prirent pour une île une baleine qui flottait endormie, débar-
quèrent sur la baleine et s^y installèrent, puis la baleine se réveilla et plongea.
Parkms d'autre chose.
Il y a quelques jours, je rencontrai, chez un jardnûef de mes amis, un homme qui achetait des plantes. Nous échangeâmes quelques paroles, et ma vanité tut assez flattée en voyant que ma renommée de jardinier était parvenue jusqu'à lui, et qu'à ce titre il me témoignait une certaine déférence.
— Je serais bien honoré, me dib-il, si vous vouliez, <|uelque matin, visiter mon jardin; peut-être y verriez vous quelques plantes dignes de votre attention.
£n général, je ne suis pas curieux et ne me dérange guère pour voir les hommes, — j'en exceple, bien entendu, mes amis.
Si je me dérange peu pour voir les hommes, je me dérange difficilement pour voir les monuments; — lûais pour voir la mer, une rivière, un rudâseau, une montagne, une forêt, un arbre, une âemr, un brin d'herbe, — c'est une autre affaire.
Je regardai d'un air interrogatif mon amile jardioier, qui me fit de l'œil et du sourcil un signe qui me parut signifier que le jardin de l'étranger méritait d'être vu, ei ve promis d'aller quelques jours après voir ce jardin.
Au jour dit, à l'heure convenue, j'arrivai chez lui; il me reçut poliment et parut enchanté de ma présence, puis il commença à me faire voir et admirer, en suivant un itinéraire inflexible, toutes ses richesses ; je ne tardai pas à voir que mon homme n'était ni un jardinier,
UISCELLANÉEft i9fl
ci un amateur de fleurs, ni un amant de la nature : c'était un simple collectionneur, et un collectionneur de h mauvaise espèce, c'est-à-dire de ceux qui jouissent très peu de voir une belle rose, qui jouissent un peu de la posséder, mais pour qui le suprême plaisir serait de la posséder seul, et de savoir que les autres ne Toat pas, s'il n'y avait encore une sensualité plus grande, plus délicate, plus exquise à attirer les autres chea eux, à leur faire voir, admirer et surtout envier et à les renvoyer tristes ; j'étais une victime, j'étais une proie, je me sentais dans la toile de l'araignée, et je m'aperçus seulement alors que mon hôte, dont la physionomie ne m'avait pas frappé d'abord, en effet, avait par sa forme, ses gestes, ses attitudes, une certaine ressemblance avec Tarai gnée.
Cependant, s'il est d'une morale vulgaire et généralement admise et professée, sinon pratiquée, de respecter l'infortune, je me sens peut-être encore plus saisi de respect, de soins, de précautions à l'égard d'un bonheur — tant j'ai le sentiment que tout bonheur est chose fragile et ne doit être touchée qu'avec la plus .grande attention, la plus scrupuleuse attention. Je traverse une route pour ne pas effaroucher et déranger ud oiseau qui becqueté quelques graine.
Au lieu de me débattre dans la toile, je m'armai de résignation et me dis : Je ne gâterai pas le plaisir qu'il ressent de m'avoir fait tomber dans son piège ; — il a compté sur moi pour un plaisir, je lui dois un plaisir : il aura son plaisir.
Quand je me promène libre dans un jardin, j'aime à en voir d'abord l'ensemble, les masses, les divers aspects, les groupes, puis à revenir sur les détails, sur les arbres, sur les plantes; ce n'était pas le cas où je me
trouvais; mon homme a son programme, son itinéraire, auquel il n'est pas permis d'échapper.
— Monsieur, me dit-il, n'allons pas si vite, nous laisserions échapper quelques végétaux qui, j'ose le dire, ne sont pas indignes de l'attention d*un amateur : Voici un datylirion que je vous recommande; je ne crois pas que vous l'ayez vu ailleurs. U ressemble au datylirion gracilis, peut-être un peu aussi au datylirion glauca; mais c'est une nouveUe plante, c'est le datylirion glaucescens, que je vous prie de ne pas confondre.
— Je m'en garderai bien, repris-je avec ce profond respect pour le bonheur que je professais tout à l'heure.
— Voici un coœs campestris, il a un demi-mètre de plus que celui que possède M. Mazel au golfe Juan, et dont il se montre, peut-être, un peu trop fier; et que dites-vous de cette liliacée, le xeronema Mooret. C'est M. Moore de Sydney qui l'a découvert à la Nouvelle- Calédonie, et M. Linden qui en a doté l'Europe. J'ai payé un oignon 200 francs ; il ne fleurira que dans ud an ou deux; mais j'ai vu le portrait, c'est une sorte d'iris à fleurs rouges.
Et ce palmier, il est encore tout petit,, mais il est rare et nouveau, c'est le cyphokentia. Vous savez que le vicomte Vigier est orgueiUeux de ses magnifiques palmiers qu'il s'obstine à appeler phœnix reclinata, tandis qu'ils appartiennent au phœnix tenuis. J'avoue que le tenuis est plus beau que le reclijiata; mais enfin le tenuis n'est pas le reclinata. Voici le reclinata : ça n'a pas les dimensions colossales des . . . tenuis du vicomte, mais il les indigère d'engrais et les noie d'arrosements; ils sont obèses, apoplectiques. C'est égal, il a fait une drôle de figure quand je lui ai fait voir MON cyphokentia.
MISCELLÀNÉES 193^
Ici, il faut monter, c'est un peu escarpé, mais votre peine sera payée. Vous allez voir un bel araucaria. Ici, je m'insurgeai avec modération, mais je m'insurgeai.
— Je n'aime pas passionnément les araucaria, dis-je.
— Vous avez tort. D est vrai que, pour les apprécier, il faut les voir dans leur beauté, dans leur développement, comme celui que vous allez admirer.
— Et des roses? dis-je timidement.
— Des roses? il y en a dans des coins, peut-être passerons-nous devant. Mais les roses. . . qu'est-ce que c'est que ça? Tout le monde en a, des roses ; c'est des fleurs de pauvre.
Je me sentis irrité de ce manque de respect aux roses et aux pauvres. Des fleurs de pauvre ! La Providence en a fait exprès pour les pauvres, des fleurs, et de belles fleurs, et des fleurs bien riches; — et je pensais à toutes les fleurs de pauvre auxquelles j'ai dû tant de jouissances dans ma vie et dont j'ai pris plus que ma part : la giroflée des murailles, l'iris des toits de chaume, l'églantier et l'aubépine des haies, le muguet des bois, etc. Par une munificence particulière, c'est aux fleurs de pauvre, aux fleurs sauvages que Dieu semble avoir presque exclusivement réservé la couleur du ciel, le bleu! — Les bleuets (au nom du ciel, messieurs les compositeurs, n'écrivez pas bluets) et les vergiss-mein-nicht, et les bourraches, et les buglosses, et la chicorée, et certains delphiniums, et la nigelle de Damas, etc.
Ainsi je n'accordai qu'un regard discret à un croton elongatuniy — quoiqu'il soit d'introduction nouvelle, — et que mon cicérone appelât sur lui mon admiration.
Nous allons maintenant, me dit-il, descendre par ici,
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et nous remonterons par un autre côté; je vais vous faire voir lin bananier, un nmsa
— Le mum ensete^ lui dis-je, avec les belles côtes rouges de ses feuilles?
— Non pas Yensete, j'en ai eu un que j'ai perdu; il faut dire que c'était le plus beau qu'on eût jamais tu. Linden et André, les savants horticulteurs belges, en étaient humiliés; celui que jevaisvousmontrerestsimplement lesinensis, mais pas le sinensis de tout le monde; celui-là me donne des bananes parfaitement mûres. C'est Huber de Nice qui était vexé quand je lui ai liait voir un régime !
Or il faisait chaud — il faisait... soif, — j'avais depuis plus d'une heure parcouru un jardin étendn et accidenté, montant, descendant, remontant; mon homme, grâce à un parasol gris doublé de bleu, était, lui, à l'abri du soleil; trois fois nous avions passé devant sa maison, sans qu'il m'oifrît ni de m'asseoir ni de me rafraîchir. Un moment il s'était arrêté devant la porte, mais pour me faire voir un aloës assez beau.
— n y a des gens , me dit-il, qui préfèrent Yakës ferox du jardin Thurel à Antibes, mais je ne suis pas de cet avis.
— J'ai vu, lui dis-je, chez M. Thurel, cet aloës ferox : il est beau, vous l'avez?
— Non, je n'en veux pas, on m'en a trop ennuyé en m'en parlant, je ne veux même pas le voir.
— Je vous prie de me pardonner le peu que f en ai dit.
Et nous reconunençons notre course au soleil. Je manifeste l'intention de borner là ma visite : — Non, me dit-il, au nom du ciel, ne partez pas encore, vous le regretterez; j'ai encore de belles choses à vous faire voir.
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Un moment je me laissai aller regarder de plus près une jolie ficoïde — la fleur est une sorte de marguerite rose glacée d'argent. — Ah! me dit-il, vous regardez ma ficoïde, tous ne la verrez qu'ici.
— Mais, repris-je, vous en avez un grand tapis.
— En effet, rien ne se multiplie aussi facilement ni aussi vite que cette plante — ficoïde ou mesembrianihemum, — tout fragment mis en terïre prend racine en quelques jours.
— C'est la ficoïde deltoïdes, me dit-il ; j'ai un voisin qui prétend l'avoir, mais la sienne n'est que le mesembrianthemum caulescens. Vous ne l'avez sans doute pas.
Ici, mon hôte rougit légèrement, il n'avait pu s'empêcher de constater que je a n'avais pas i>. Mais il devenait dilBcile de ne pas m'offrir une plante dont il possédait six mille touffes, avec lesquelles on pouvait faire deux millions de pieds. D ne trouva de ressources qu'en essayant d'attirer mon attention sur un autre point.
— Nous allons maintenant, me dit-il, grimper là-haut; c'est un peu raide, mais, dame ! vous pourrez vous vanter d'avoir vu un pritchardijn filifera.
— Je ne manquerai pas de m'en vanter, répondis-jc, mais permettez-moi de regarder encore cette charmante ficoïde, si éclatante dans sa couleur tendre; on dirait de l'or rose et presque du feu rose.
— Nous trouverons encore làrhaut un spathiphyllum pictum.
C'est encore une de ces plantes qu'on ne trouve qu'ici. Décidément, mon homme n'est pas bon, il serait immoral de lui laisser un petit chagrin.
— Charmante, cette ficoïde, tout à fait ravissante ; je crois vraiment qu'elle est aussi jolie que la bleue.
— Vous dites?
— Je dis que la ficoïde bleue est délicieiise, mais que cette ficoïde rose la vaut bien.
— Une ficoïde bleue! il n'y a pas de ficoïde bleue. .
— Pardon ; il n'y en a pas ici, mais il y en a ailleurs.
— Où?
— Chez moi, par exemple.
— Je serais curieux de voir cela.
— Rien de plus facile, je vous en ferai voir une large bordure quand vous viendrez me rendre visite. — Seulement, je pars après-demain pour un voyage, — et à mon retour les ficoïdes seront défleuries, — ce sera pour Tannée prochaine, ou pour plus tard.
— Et d'où avez-vous tiré cette ficoïde. . . bleue?
— Je ne me rappelle pas, il y a longtemps que je l'ai.
— Je ne l'ai jamais vue,
— Vous la verrez.
— Elle est très rare?
— Ah dame ! vous comprenez que je n'en ai donné à personne.
— Vous l'appelez?
•> Mesembnanthemum o^iureum.
— Allons voir le Pritchardia.
— Allons.
— Et votre ficoïde est d'un*^vrai bleu? Pas de ce que vous avez appelé le a bleu de jardinier », une couleur qui va de l'amaranthe au violet?
— Non, bleue comme le salvia patens^comme le vergissmeifir^icht, conmie le bleuet des blés, comme la hourroche et la buglosse^ comme le delphinium formosum-
— Et vous ne pouvez pas vous rappeler d'où vous l'avez tirée?
— Non.
— C'est étonnant.
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— Pourquoi? — J'ai la plante, je n'ai plus besoin de savoir où la trouver. — Voyons le Prilchardia.
Après le Ihritchardia^je pris décidément congé, mais je laissais l'araignée préoccupée, soucieuse, triste; il y avait quelque chose que j'avais et qu'il n'avait pas, cela lui gâtait son jardin; dès le soir il a écrit de tous cdtés pour qu'on lui envoie la ficoïde bleue. 11 attend, mais i) ne l'aura pas, pour une raison péremptoire, c'est qu'elle n'existe pas et que je l'avais inventée pour lui infliger un juste supplice.
Ce qui n'est pas très rassurant quand on lit les discus^ons entre soi-disant républicains, c'est que ce parti nombreux, qui s*est montré quelque temps discipliné, se divise en deux partis bien tranchés.
Les uns veulent la République à la date de 93, — les autres veulent la reprendre à 89 ; — mais on ne nous fait pas voir clairement comment ils s'y prendront pour éluder de passer par 93.
Après quoi, — que nous commencions à 89, pour arriver à 90, 91, 92, et 93, — ou que nous débutions par 93, où sont lefs raisons pour que nous ne revoyions pas ensuite le Directoire, le Consulat, l'Empire, etc.
Car les bonapartistes ont raison; la République et l'Empire sont les deux faces de la démocratie telle qu'on la pratique en France ; la République, ses folies, ses excès, ses crimes amènent le despotisme de l'Empire, et le despotisme de l'Empire, ses folies, ses excès ramènent la République, qui ramène l'Empire, et toujours comme cela. Il semblerait que deux funestes exemples l'ont suffisamment démontré : la République mère et fille de
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l'Empire, TËmpire fils et père de k République, énigme incestueuse.
Quelques journaux — de ceui qui veulent continuer 93, — ont remplacé la frugalité, te âésîntâressement, Tamour de la patrie, de la justice et de la loi par des puérilités moins austères : — ils ont repris le calendrier républicain, — et datent en ce moment de floréal, prairial, etc., — pourquoi pas éphébolk» — qui était chez les Grecs le mois correspondant?
Cette prétention de continuer la première République rappelle la prétention qu'on a tant et si gaiement reprochée à Louis XVIIl, qui, ne tenant pas compte de la République et de FEmpire, datait le commencement de âon règne de la mort de son frère. Comme tout est pos^ sible aujourd'hui, pour le cas où la République radicale prendrait la suite de ses affidres interrompues, je tire d'un vieux livre ayant appartenu à ma famille une certaine quantité d'assignats, qui reprendront sans doute leur valeur. Seulement, je suis un peu inquiet de la Tariété qui règne dans la rédaction de ces papiers.
Voici, par exemple, un assignat de cinquante livres :