‹ Pendant la terreurChapitre 12 sur 83 · I.i: l'Oi'.Tl". ROUCHER · texte numérisé non relu

I.i: l'Oi'.Tl". ROUCHER

fort intéressant de préciser, apparaît très nébuleuse, à peine arrêtée. Pourquoi trouver le stoïcisme ridicule1 quand on est presque un disciple de Lucrèce?

Mais ce qui apparaît beaucoup plus nettement, c'est l'esprit de progrès et de réforme. En 1780, rien n'était plus hardi (pie cette note sur le divorce qui n'est pas de Roucher, — il nous en prévient. — mais dont le poète se rend absolument solidaire, et responsable en lui accordant une aussi large hospitalité.

Les événements de l'époque, guerre d'Amérique, partage de la Pologne, trouvent un écho dans ces vers; Franklin, que Roucher a connu à Auteuil, voit sa découverte célébrée avec un enthousiasme bien naturel chez un ami de Turgot.

En dehors de ces actualités intéressantes, l'annonce d'une édition luxueuse, ornée de superbes gravures3, excitait encore l'attente générale; aussi, le poète, prôné dans tous les salons, voyait la liste de souscription se couvrir des noms les plus remarqués dans le monde et dans les lettres.

Une indiscrétion du Journal de Paris, qui venait d'être ronde par d'Essieux, Gorancez et Romilly, tous trois amis de Roucher, vint mettre le comble à la célébrité du poète et aiguiser la curiosité du public.

Dans les premiers jours de janvier 1777, une note annonçait, comme une bonne fortune pour les lecteurs du journal . la publication d'un extrait du Chant d'Octobre.

réflexion de Roucher sur le rôle du clergé dans cette affaire; — p. 2", sur l'âme des hètes, discussion des opinions de Desearta et de Louis Racine; — le rôle du poète, — les jeux dans Paris, — sur les Druide-, autant de sujets traités dans cette œuvre trop touffue et trop vaste.

t. Tome II, p. 10 1.

'. Les gravures r.e revenaient pal à moins de trente louis lettre de Roucher au graveur Ponce en ITÏ9 , et l'édition in-i" coûta vin/t quatre mille livres, somme énorme pour cette époque.

Rien ne s'anéantit; non, rien et la matière

Comme un fleuve éternel roule toujours entière, etc.

Le rédacteur présageait que ce poème donnerait à la langue française un caractère nouveau d'harmonie et de fierté. 11 espérait que Roucher pardonnerait cet éloge, ainsi que le « larcin et les taches dont une mémoire infidèle avait peut-être déparé les vers qu'on lut avait surpris ».

De M ont fort, Houcher répondit, le 20 janvier, qu'il pardonnait le larcin, niais non pas l'excès des éloges.

Le public, disait-il, esl prévenu contre les aveuglements de l'amitié. De plus, quelle idée quarante vers peuvent-ils donner d'un long poème? Est-ce que le sculpteur détache un pied ou une main de sa statue? Imprimez, je vous prie, cette lettre et pour réparer l'espèce de tort que j'ai pu souffrir de votre larcin et l'injure que vous avez faite au public en prévenant son jugement.

[loucher abordait ainsi le Journal de Paris où sa collaboration intermittente ne cessera qu'en 1702, après une campagne qui est assurément son plus beau titre de gloire

devant ta postérité.

Aujourd'hui, les communications sont purement littéraires, quelquefois même anecdotiques ou charitables. Toutefois, le 28 septembre 1778. un article important montre que Houcher prévoit déjà la Dévolution et que son parti est arrêté de se placer dans les rangs des vrais amis du peuple. Voici comment il s'exprime, trouvant moyen, en même temps qu'il fait une déclaration de principes, d'être agréable à son ami l'abbé de Besplas.

L'éloquence de la chaire, dit- il, n'émeut pas d'habitude parce que le prédicateur ne tire rien de son cœur. Il a composé froidement: il est écouté de même.

F. F POÈTE ROUCHER. i."i

Le sermon fait par l'abbé de Besplas à Mesdames de

France est bien différent. Comme il a raison d'annoncer que les afflictions peuvent pénétrer jusqu'au milieu du faste des cours !

Kst-ce. eu effet, <m peuple donl la vie est un»- longue souffrance qu'il faut en prêcher la nécessité? C'est aux grands, qui. sans la religion, oublieraient peut-être qu'ils sont hommes, qu'on doit faire entendre cette dure vérité, •

Rapprochant ces paroles de Montesquieu et de Voltaire : » La religion est le seul mors que les rois puissent encore blanchir », et :

Cette religion qui le* enchaîne tout

Lf-ur met un frein sacré qu'ils mordent à genoux.

Boucher ajoute :

Ce mol me rappelle une réponse non moins sublime que lit

un homme de lettres à un souverain qui voulait tourner en ridicule ses sentiments religieux. Oui. Sire, j'aime à croire à un Être qui c<t au-dessus des rois. »

Un sent que Roucher est de la maison; ses amis aiment à la recommander au public toutes les fois que l'occasion s'en présente. Si l'on rend compte de VAlatanaeA //>'- Muses et des pièces qu'il contient, on insistera particulièrement sur les vers de Roucher. et, à propos par exemple de la traduction du Cantique il' hait, on n'hésitera pas à dire qu'elle suflit pour placer son auteur au premier rang des poètes lyriques.

On lui ouvre toutes grandes les colonnes du journal et l'on accueille ses articles avec plaisir.

Lorsque Bailh. refusant de suivre Voltaire dans cette

théorie qui regardait la dynastie des Brachmanes comme la nation primitive dépositaire des secrets de la science et de la civilisation, se prononce pour l'hypothèse plus indéterminée d'une nation préhistorique évoluant dans un âge d'or légendaire, Roucher est là pour prendre position dans la lutte et pour soutenir, dans des articles presque quotidiens, le système de son ami; quand le savant, dans son Atlantide, renouvela contre Voltaire mort la querelle des premiers jours, Roucher reprit pour son compte, exposa et soutint les théories de l'illustre astronome. Il répondit à tous les arguments de Pigeon de Saint-Paterne, le défenseur de Voltaire. La polémique durait depuis longtemps, elle menaçait de s'éterniser, quand Roucher la termina par cette déclaration :

Ces réponses me font perdre un temps précieux. Le temps qu'on perd à se défendre peut être mieux employé ù cultiver

et à étendre sa raison1.

Il est encore une autre grande question de l'époque, bien chère à l'école économiste, celle de la liberté des grains, qui ne laissa pas Roucher indifférent.

Pour s'être prononcé contre Voltaire dans ses démêlés scientifiques avec Buffon ou avec Bailly, Roucher n'en esi pas moins fasciné par l'universalité de ce génie ; ce n'est pas seulement l'écrivain qu'il admire, c'est encore et surtout le philosophe novateur, l'ami de l'humanité, et, il faut le dire aussi, le destructeur de tout un ordre de choses que son antiquité, n'y eût-il pas encore d'autres raisons meil" leures. aurait dû rendre respectable.

1. Voir lu collection du Journal de Paris, n" 365 de 1778, n0! iO, 64, 66 et 75 de 1779.

LE I OUCIIER.

Au mois de m - IT78, Roucher recevait a Mont fort, de m correspondant François de Xeufehàteau, comme un ffaibli du délire de la capitale :

ropos dte Voltaire, j'ai ni hier frêne. Le second et le

natrième actes -ont Lien beaux. Il y a plus do verve que dans

•s dernières pièces. Vous aimera le coloris de la plupart dw

Vous Irouverez <ie bimi beaux vers -ur le< rois par

Cette religion qui les enchaîne tous

Leur met un frein sacré qu'ils mordent à genoox,

Kt. en parlant de l'empereur Nieéphore :

Qu'il gouverne, s il peut, d - - res mains,

mpire, autrefois l'empire des Romains.

Qu'ans eampagues de Thrace, ans murs de TrélHZODde, Transporta Constantin pour le malheur du ma

Je pourrais vous m citer une foule; mais je crains que ma facilité à les retenir ne prouve encore plus pour ma mémoire que pour la pièce qui e>t, en général, fort mal jota

Il s'excuse d'écrire à Roucher en file prose, mais le

langage des dieu\ n'est pas tout à fait celui d'un homme

[ùre uniquement à faire des requêtes en vue d'arrêts.

ne mène pas au Parnasse : la route est même très

et il termine par ce rapprochement extraordi-

Mais il ne faut -'obstiner à sui\re celle de l*Hé-

licon que quand on est Voltaire ou Roucher... »

Roucher, à l'occasion du retour du Patriarche, le

17 Berner 1778. avait composé un chant de triomphe qu'il

tint lire, au lendemain de la représentation à*Irème, à la

if Sœurs.

fut un immense sucées pour le philosophe et pour le

tK ri: NU A NT LA TERREUR.

poète qui l'avait chanté. L'épigraphe, empruntée à Lucrèce, indiquait déjà à quelle hauteur d'adulation R nicher allait s'élever :

nonne docebit

Hune hominem numéro Dicûm dignorier esse ?

Puis le poète commençai! :

Sur un char lumineux, quand Cérès triomphante

Du temple d'Éleusi- visitait les autel- : « Profanes, loin d'ici, » criait l'hiérophante. « Loin d'ici, profanes mortels ! »

Le tonnerre, à ces mots, brisant la voûte sainte. L'homicide, l'impie et l'ingrat pâlissaient ; Tous, en foule, du temple abandonnaient l'enceinte Et les mystères commençaient.

Repoussez l'envieux ; chassez le fanatique ; Que tout soit digne ici de la divinité ! Moi. je vais entonner sous ce sacré portique Le chant de l'Immortalité.

Quand Roucher arrive au philosophe, il l'oppose aux conquérant* et il s'écrie :

Mais arrive le temps qui juge la victoire, Le temps qui dans leurs noms les couilamne à mourir. Le sien, contre la mort retranché dans l'histoire, Chaque jour s'en va refleurir.

Passant en revue le poète épique et l'historien, Roucher nous montre maintenant le physicien et l'auteur des poésies légères :

Le compas à la uiaio, vainement Uranie Fuyait, avec Newton, par delà tous les cieux :

LE POÈTE ROUCHER. 4fl

Voltaire la poursuit ; soumise à son génie, 11 la ramène sous nos yeux.

Toi qu'un essaim d'amours et de jeux environne Toi, dont Anacréon a porté les couleur?, Dis-nous, Muse légère, à qui de ta coaronne Tu dois les plus brillantes fleurs.

ou un effronté Zuï'ie eu rimes frénéti pus De ce jour de victoire insulte la splendeur : ou plutôt que, vendue à l'or du fanatique, Sa bouche mente sans pudeur!

Voltaire est loin île lui : les clameurs de l'impie N'atteindront pas Voltaire en ce jour solennel, Et par de longs respects un peuple entier expie L'attentat d'un seul criminel.

Modérons toutefois nos transports d'allégress.- : épargnons un vieillard, hélas ! prêt à périr : Il - écrie, affaibli par un excès d'ivresse : 11- veulent me faire mourir! -

Mais non. non! Radieux, il sort du Capitole, Et d'un plus doux triomphe il obtient la faveur, Au-devant de son char tout un peuple qui vole Des Calas chante le sauveur.

Maintenant, que Voltaire après cette victoire Aille enfin dépouiller la frêle humanité ! Le deslin s'essayait, par ce grand jour de gloire Au grand jour de l'Éternité.

Voltaire mort, on supprime ses restes. On les transporte mystérieusement à l'abbaye de Sellières, en Champagne, tant on craint à Paris les hommages posthumes. Boucher est outré de cette insulte. De toutes parts on s'adresse ù lut. on lui envoie des relations secrètes sur la façon dont les choses se sont passées. L'indignation l'emporte et dans le

•"il) n:\H.WT LA TERREUIl.

chant de Janvië? alors en préparation, il intercale de? paroles vengeresses sur ce refus de sépulture. La Censure en interdira la publication; mais il est libre de sa parole et, dans la cérémonie funèbre qui eut lieu le 21) novembre 1778, à la loge des Neuf Sœurs, au moment où la pyramide sépulcrale disparaissait frappée par le tonnerre, et où la clarté succédait à l'horreur des ténèbres, le poète se leva pour déclamer ce morceau. Bachaumont rend compte en ces termes de l'impression de l'assemblée :

Ou sait, dit-il. que la persécution s'est déjà acharnée contre cet ouvrage bien qu'il ne soit pas encore imprimé. Le zèle de Roucher contre le fanatisme s'est animé et lui a fait enfanter la tirade en question relative à la mort de Voltaire et au refus de l'enterrer. Il a comparé cette injustice avec les honneurs accordés aux cendres d'un prélat hypocrite, d'un ministre concussionnaire. I "n enthousiasme général a saisi tous les spectateurs transport es, ou a crié bis et il a fallu qu'il recommençât; On ne sait comment le clergé et le gouvernement prendront ce morceau; ou craint qu'il ne mérite à l'auteur l'auimadversion de l'un et la vengeance implacable de l'autre1.

La prédiction ne tardait pas à s'accomplir. Dès la lin de cette année 1778, l'archevêque de Paris, Christophe de lieaumont, aussi remarquable par ses bonnes mœurs et sa charité qu'il était connu par son intolérance-, écrivait au garde des sceaux pour lui signaler le poème des Mois.

1. Grimm, t. X, p. 133 et suiv. de l'édition de 1830 rend, lui aussi, hommage au triomphe de Roucher ce jour-là .

2. Il est permis d'employer ce mot, quand on se rappelle les querelles de monseigneur de Reaumont avec tous les philosophes et notamment avec Rousseau. — Ici, la majorité du clergé ne pensait pas comme l'archevêque de Paris puisque, sur la liste des souscripteurs au poème des Moi», on trouve les noms de presque tous les archevêques et évèques de France.

i.i: roiVn-: R0UC1IER. .'il

J'ai eu l'honneur, monsieur, disait-il au chancelier, de vous écrire au sujet de ce poème qu'où préconise dans les sociétés prétendues philosophiques et dont on a annoncé l'impression prochaine. Je vous ai prié d'en conlier l'examen à un censeur dont les principes fussent biens sûrs; j'ai reçu, depuis, des observations qui m'ont été adressées par une personne qui paraît bien instruite de ce qui concerne cet ouvrage. Permettez-moi, monsieur, de vous les faire passer; elles vous convaincront de la nécessité de prendre de justes mesures pour que la religion ne reçoive pas de nouvelles attaques. Le poème des Douze Moi* ne parait devoir être examiné que par un censeur qui joigne au mérite, de littérateur celui de théologien. Au leste, monsieur, je vous ai fait connaître le nouveau danger dont la religion est menacée; c'en esl assez pour me tranquilliser.

Dans les notes jointes à cette lettre, on disait qu'en voulant « allégoriser » les fêtes de l'antiquité qui répondaient aux révolutions périodiques du soleil, il était à craindre que Roucher ne se fût proposé d'en faire autant de fêtes chrétiennes.

Par exemple, il soutien! que les cérémonies observées par l'Église à l'office (U'> ténèbres, dans la semaine sainte, sonl empruntées de celles que les païens observaient à la morl d'un de leurs dieux. De même pour saint Rochqui serait une constellation. Les Égyptiens disaient que, quand Bach paraissait, la peste cessait, et Bouclier dit que cette observation avait, dans la suite, fait faire un saint d'une constellation.

L'épigraphe divinise le soleil: et Roucher, en le montrant

absent en décembre, reparaissant avec Noël, voyait dans cette fête le renouvellement de l'année et non pas l'apparition du Messie.

Tout cela est bien puéril, n'est-ce pas? Cependant, il faut continuer:

32 l' END A NT LA TERREUR.

D'après les observations qui lui avaient été faites à l'occasion de ces impiétés, il se proposait de réformer ce chant. Mais il s'est, depuis, déterminé à le laisser tel qu'il est. Il espère qu'à la faveur d'une préface et de quelques notes il pourra en imposer à son censeur, qui, comme il s'en flatte, sera un de ses amis.

Dans un autre chant, il contredit le récit de Moïse sur le déluge; il substitue ses imaginations aux circonstances rapportées dans le texte sacré. Ailleurs, il attaque la Providence au sujet du mal physique. Kn un mot, l'auteur du poème des Douze Moiscsi un prédicant de l'impiété et l'impression de son ouvrage, s'il n'est réformé, fera certainement beaucoup de mal.

L'archevêque de Paris était une puissance avec laquelle il fallait compter. Pidansat de Mairobert, esprit élevé et philosophique, fut nommé censeur. 11 lit la seule réponse qu'il y avait à faire. Il répondit à M. Le Camus de Neville, qui lui avait écrit de la part du garde des sceaux, en montrant que « le poème n'était pas irréligieux, que certaines inductions étaient forcées, ridicules et surtout calomnieuses et de mauvaise foi ». « On assure que cette défense de M. Moucher est un petit chef-d'œuvre de logique, » ajoute Bachaumont '.

Quoi qu'il en soit, et pour satisfaire aux inimitiés politiques et religieuses, la censure exigea la suppression de deux passages -.

Dans le chant de Novembre, les vers sur le président Dupaly étaient précédés d'un éloge de la magistrature intègre qui a été conservé et d'une satire qui clouait au pilori de l'histoire, la mémoire de l'avocat général Séguier.

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