it. nu \ nt LA 1 1 : i; ni: l:r
Comme hier en littérature, Roucher jouissait aujourd'hui do la confiance des économistes. On n'oubliait pas sa liaison avec Turgot. Les faiseurs de systèmes lui soumettaient leurs projets, et c'est ainsi que les programmes du chevalier de Prévereau, où les utopies, se mêlent aux idées les plus sages, ont été presque tous revus, modifiés, rendus pratiques. Le Plan sur les Finances de l Etat et les Réflexions mr les faux et forêts n'ont même été imprimés qu'après les corrections du poète.
En même temps, les assemblées où l'on préparait les états généraux lui accordaient une attention respectueuse et le forçaient même à se prononcer sur des sujets qui n'avaient aucun rapport avec ses précédentes éludes.
C'est ainsi qu'à l'assemblée du tiers du quartier Saint- Benoît, Roucher prit la parole pour condamner les erreurs et les fautes de ce régime qui s'effondrait.
Il signalait « d'une part, les prétentions de tant de compagnies aristocrates et, de l'autre, le despotisme de tant de ministres déprédateurs qui, dans une alternative continuelle de défaites et de triomphes, se faisaient comme un jeu de se disputer notre dépouille, s'en investissaient tour à I iur et punissaient ou d'arrêts ou de lettres closes quiconque dénonçait les crimes de l'usurpation ».
Puis, Roucher faisait le procès des compagnies de judieature qui, cassant le testament de Louis XIV, avaient donné la régence à Philippe d'Orléans; ce sont elles, disaitil, qui ont laissé aggraver les impôts du peuple; qui ont défendu de citer le nom de Montesquieu; qui se sont opposées « aux projets bienfaisants et populaires du vertueux Turgot »; qui ont condamné aux flammes l'ouvrage « et décrété d'ajournement la personne du président Uupaty, qui vivait alors pour la chose publique, hélas! et pour ses amis,.. Mais si les compagnies souveraines de
Le poète boucher. l-~
judicature bous laissaient pou d'espérance, combien plus avions-non- à craindre delà puissance ministérielle! Tels furent ses attentats dans le court espace de dix-huit mois qu'elle serait parvenue, si la chose était possible, à déshériter Louis XVI lui-même de notre amour. Cet auguste mandataire de la nation, elîravé, sitôt qu'il peut la connaître, de la dilapidation des tinances que lui cachait avec tant d'adresse un ministre, homme d'esprit et mauvais citoyen, appelle, pour lui donner sa contiance. le prélat que »ii intéressées lui désignent comme le futur restaurateur de la monarchie •>.
r.-' roi. cette fois encore, fut trompé et Itoucher montre combien étaient mauvaises, pour le pays. cette incertitude et cette faiblesse constantes du gouvernement.
Dans une autre réunion, et à propos de la rédaction des cahiers, Moucher réclamait, après tant d'autres, la distinction des deux pouvoirs; la périodicité des états généraux: le vote et le contrôle des impôts: mais il se signalait tout particulièrement en demandant aussi la responsabilité des ministres vis-à-vis du Corps législatif, sur leur honneur et sur leur oie.
11 y a d'autres points qui ont fait l'objet de ses méditations.
J'en olTre !<• tableau à la nation assemblé»'; nulle autre magistrature n'est compétente pour me juger, Je les recule toutes d'avance. Il est temps qu'elles cèdent de vouloir être à la fois et juges <'t partie.
Le premier de ces pjints. c'est d'abord de contenir le militaire. Déjà, il va progrès: « néanmoins, comme il serait passible qu'au ministre actuel, si recomraandable par ion respect et par son amour pour les vrais principes, lin-
\2H n:\iiA \t la ri: i!i!Ki:it.
trigue fit succéder de nouveaux fauteurs du despotisme ». il est indispensable que les états généraux déclarent coupable de lèse-majesté tout militaire qui porterait la main sur un représentant du peuple, soit à son domicile, soit au lieu ordinaire des séances.
La magistrature, elle aussi, paraît vouloir se renfermer dans son rôle judiciaire. Cependant les individus, et plus encore les corporations, renoncent difficilement à leur ambition. « L'héroïsme de leur sacrifice en a rendu la sincérité suspecte h la plus grande partie de la nation. » 11 faudrait priver de leur charge les magistrats qui voudraient s'immiscer dans les affaires publiques.
Enfin, Houcher insiste beaucoup pour que la date des réunions soit fixée par la loi constitutionnelle. Qu'on se rappelle ce qui se passait aux précédents états généraux. La royauté promettait bien la réunion pour la date désirée, mais les ministres apprenaient au roi « à se jouer impunément de sa parole royale, en sorte qu'en fait de promesses le Français semblerait autorisa à dire par manière de proverbe : Infidèle comme un roi. Ce manque de probité dans l'homme qui devrait être l'image vivante de l'honneur nous avertit aussitôt de ne plus compter sur des paroles toujours violées. Si Louis XVI et M. Necker n'étaient pas au nombre des mortels, il serait moins important de se défendre de l'avenir, car, aujourd'hui, sur le trône et sur les marches du trône, est assise la probité. Mais qui oserait assurer à nous et à nos descendants un tel roi et un tel ministre? »
Les états généraux sont réunis, et Roucher assiste aux événements en spectateur curieux ; parfois même il y joue un rôle. Dans ses lettres à sa femme et à sa tille, il se montre dans toute sa franchise honnête, effrayé, dès le premier jour, des éclats de la colère populaire.
LL l'O ETE K'M (Il LU. 1:2''
Le 28 juin, il parle de la réunion des trois ordres. L'enthousiasme du peuple était à son comble: le roi, la reine et le dauphin se sont montrés au balcon et ils ont été acclamés. La reine versait des larmes de joie. Quant à Bailly. il reste président de l'Assemblée.
Il parait «pion va travailler en commun. Si ce bonheur nous arrive, ce sera une belle, grande, magnifiqae et profitable chose que l'Assemblée de 1789. Souviens-toi qu'hier était le 2T.c'.-ià-dire le terme du deuxième mois depuis l'ouveiture. Rappelle donc à M. de Laigner1 ma prophétie : 11 vous faut deux mois pour faire votre lit. Il ne voulait pas me croire et ma prophétie >'est accomplie jour pour jour.
Le \6 juillet, au malin, Roucher rassure sa femme sur son sort. 11 ne lui est rien arrivé de fâcheux pendant U journée de la veille; mais, les communications étant interrompues, il ignore si sa lettre parviendra.
Nuit et jour, on entend vingt ou trente tocsins sonner à la fois. Encore un peu de temps et toute cette calamité publique cessera; je l'espère, du moins. 11 n'est pas possible qu'elle ne
finisse pas.
Le lendemain, nouvelle lettre :
Me voilà encore vivant, bieu portant et joyeux de la joie commune. Le roi e>t allé hier, sans suite, à pied et snn> cardes, se remettre à la sagesse de l'Assemblée nationale. M. Bailly est prévùt des marchands. Je suis président de notre district.
Le 25 juillet. Roucher est moins enthousiaste :
t. Le député de Montfort-î'Amaory.
130 TENDANT LA ÏERRE0R.
Vous êtes bien heureux à Mont fort de vous trouver loin des scènes horribles qui se sont passées ici. Ce peuple, irrité par rie longues années de malheur et d'injustices, est devenu terrible et même atroce. C'est presque une borde d'anthropophages. M. de La Fayette n'a pu obtenir de la multitude furieuse (pion réservât l'infâme Berthier à un jugement légal. Ils l'ont presque arraché de ses mains. Aussi a-l-il, à l'instant même, envoyé aux soixante districts sa démission de colonelgénéral des gardes parisiennes. Mon district ne l'a pas acceptée, Tous, par des députés envoyés jeudi soir à l'hôtel de ville, l'ont prié, supplié, conjuré de rester fidèle à la commune et on est venu à bout de le vaincre. Hier, à l'assemblée générale de Saint-Etienne, j'ai lu un petit discours qui a bien réussi et dont tous les auditeurs ont demandé presque au même instant l'impression aux frais du district. Soixante copies seront envoyées aux autres districts... ha maison de d'Aubanel à Montfort sera une sauvegarde pour vous durant ces troubles de la capitale. Ce n'est pas qu'il y ait à craindre encore, mais quand la populace se tourne vers le brigandage et la férocité il faut se tenir sur ses gardes. Du reste, sois tranquille sur mon compte; je ne vais mille part, qu'à Saint-Etienne.
Itouclier a été seulement trois fois en députation à l'hôtel de ville, et une fois chez La Favette, « mais quand on marche dans Paris comme député du tiers, on est en pleine et parfaite sécurité ».
Le père entretient aussi sa tille, qui n'a pas quinze ans. de cette politique qui fait l'objet de toutes les préoccupations. Les femmes suivent le mouvement ; Goncourt l'a très bien dit :
La femme, la Bastille prise, avait senti en elle une émotion et une fébrilité. File s'était engouée de la liberté, comme ou s'engoue d'une espérance, et elle s'était mise à aimer celte fée naissanle, pour l'avenir qu'elle lui promettait, pour les grâces
LK rotiE HuLCIlti;. (31
et les sourires futurs qu'elle lui rêvait. Dans lu liberté, la
femme caressait, enivrée et charmée, ses illusions en éveil...
Houeher voulait provoquer 1'éclosion de ces sentiiuents.
Je suis charmé, écrivait-il à Eulalie, d'avoir une- fille qui commence à sentir le mérite d'être citoyenne. Tu seras bien plus heureuse. Minette, que nous ne l'avons été sous le régime .Nous étious i -«laves et, au moment où tu peux penser, tu te verras membre d'un peuple libre qui se gouvernera par le seul empire des lois qu'il aura faites, car la liberté u'e-t autre chose, ne l'oublie jamais, que la soumission de tous aux lois que tous ont faites. On dit que les Anglais sont eu admiration devant nous, eux qui, tout à la fois, nous méprisaient et nous portaient envie. S'il faut en croire le bruit public, la cité de Londres a voté- une adresse d'hommages et de félicitations à uotre Assemblée nationale. Je voudrais que celte nouvelle ne fut pas fausse. Ce serait un grand et magnifique exemple de l'influence îles lumières du siècle : elles ne se bornent pas à agrandir l'esprit ; elles passent jusqu'au cœur en y développant les semences des vertus les plus noble- et les plus héroïque-. Tu verras toujours ou presque toujours que les hommes les plus éclairés sont aussi les plus vertueux. In sut. un ignorant ne conçoit presque rien d'élevé, de beau -.ami.
Bo sa qualité de président du district de Saint-Etiennedu-Mont'. Roucber joua le rôle principal dans la cérémonie qui fut célébrée à l'église de ce nom pour la remise de l'étendard. Ce drapeau qui portait, sur un fond rouge et bleu fleurdelisé, le navire de la Liberté voguant sur les flots, ave' cette devise : « 11 ne périra pas », était donné par le chapitre de l'abbaye royale de Sainte-iieneviève.
1. En 17'.'!. w 'listriet devint la section Saint>?-i;»MieTiève qui sajH . la section ilu Panthéon fran
Après la bénédiction, une quête fut faite par madame de La Fayette au profit des prisonniers « pour dettes de nourrice » ; puis, les jeunes tilles du district vinrent déclarer qu'elles affecteraient à la même œuvre le prix des pains bénits qu'elles offraient d'ordinaire à leur paroisse. Pour achever la cérémonie, Roucher et M. Etienne, commandant du bataillon de la garde nationale1, firent aux pauvres une distribution de six cents pains de quatre livres.
Mais Roucher avait des devoirs plus sérieux à remplir.
Dans une protestation qu'il devait faire trois ans après. lors de son incarcération à Sainte-Pélagie, il rappelait la matinée du 13 juillet 1789, où il avait formé l'assemblée Saint-Etienne-du-Mont, et où il avait développé, « avectoule la chaleur d'une âme haletante après la liberté », ce mol qu'il avait écrit en 1780 : « La révolte est le droit des peuples opprimés », en faisant appel à l'insurrection, « ce principe conservateur de la liberté des peuples». Ce jour-là, Roucher entraîna deux mille citoyens après lui.
Dès le surlendemain, revenu de son enthousiasme, effrayé du sang versé, Roucher se prit à réfléchir, avec amertume, sur la férocité populaire. Mais les événements qui se pressaient effaçaient bientôt jusqu'au souvenir du chemin déjà parcouru.
Bailly, l'ami des anciens jours, vient d'être nommé maire de Paris. Sa destinée et celle du poète vont suivre désormais une marche parallèle. Roucher luttera par la parole et par la plume, sortant, pour défendre les grands principes, de cette modestie et de cette tranquillité intérieures qui lui étaient si chères, tandis que Bailly, candide et satisfait, s'avancera lentement et malgré les concessions les
1. Ce commandant se suicida à la prison «le Saint-Lazare quelques jours avant l'exécution de Roacber.
LE POÈTE KO Ut: 11 EH. 133
plus coupables. \ers une impopularité donl il ne comprendra ni la cause ni les effets et qui le laissera impuissant et désarmé.
Au mois de juillet 1789. Boucher, dont on connaissait les relations avec le nouveau maire, fut aussitôt désigné pour lui porter les hommages et les félicitations du district.
Accompagné de son ami Desherbiers, Roucher se rendit donc le 18 juillet, à sept heures du soir, à l'hôtel de ville. Aussitôt reçu, il prit la parole pour féliciter Bailly qui. après avoir illustré son nom dans les sciences et dans les lettres, se faisait remarquer encore par son patriotisme à l'époque la plus mémorable de notre histoire.
Et si, ajoutait-il, après l'intérêt public qui nous amène vers vous, monsieur, il m'est permis de vous parler dos sentiments
qui me sont particuliers, souffrez que je m'applaudisse de ne pas avoir attendu le moment actuel pour dire hautement que la France pouvait compter sur un homme de bien et sur un grand homme de plus.
Bailly remercia le district, et, s'adressant particulièrement à Houcher :
l'our vous, monsieur, je vois que vous avez une grande influence dans votre district, puisque vous lui avez fait passer vos sentiments pour moi1.
A ce moment-là même, le général de La Fayette, qui s'était vu impuissant à contenir les passions révolutionnaires, venait de donner sa démission de commandant général des gardes nationales parisiennes.
\. Toute cette scène a été racontée <ians le Journal de Paris n< 203, 22 juillet 1189.
Houcher, qui le connaissait depuis longtemps1, et qui ne pouvait deviner l'avenir prochain, regardait cette détermination comme un grand malheur. Le 24 juillet, à rassemblée générale du district, il s'écriait :
Qu'allons-nous devenir si, laissés à nous-mêmes, nous avons à nous défendre et sans guide el sans chef! 11 faut alors de deux choses l'une, ou que, chargés des débris de notre fortune, emportant avec nous, à la hâte, nos femmes el nos enfants, nous abandonnions celle ville au pillage des brigands et des malfaiteurs, ou que nous allions demander à genoux pour notre garde dix mille de ces soldats étrangers dont l'obéissance aveugle menaçait nos foyers et nos vies, il n'y a pas douze jours encore. Concevez-vous, messieurs, l'horreur de cette alternative : la fuite ou des soldats? Est-ce là ce que vous attendiez de vos généreux combats pour la liberté ? Nous fûmes assez vaillants pour la conquérir et nous ne serions pas assez sages pour la garder!...
Quand le général eut repris sa démission, Boucher l'annonça en ces ternies :
Son âme héroïque s'est laissé vaincre. Vos députés ont obtenu qifil resterait votre chef. Les gardes parisiennes auront encore à leur tête l'ami, le discipleet l'émule de Washington. Votez donc, messieurs, volez d'un commun accord à ce jeune héros une adresse d'actions de grâces.
Et il achevait en conseillant à ses concitoyens de « s'abandonner sans réserves et sans restrictions à la loyauté d'un
1. Lois de la guerre de l'Indépendance américaine, Roucher avait adressé une ode au général. Cette poésie, dont l'existence est certaine, n'a été retrouvée ni dans les papiers du poète, ni dans ceux de La Fayette;
LE l'OKïi: BOUCHER. 133
héros qui courut aux combats non pour asservir les bonnes, mais pour les rendre libres ».
Messieurs, il esl connu de la Liberté; la Liberté lui sera fidèle. Que partout, dit-il. les assistants prêchent, comme le premier devoir, l'obéissance à La Fayette. Point d'ordre, point de sûreté, point de paix sans obéissance. Nos ennemis nous épient encore, les malfaiteurs nous menacent : les malfaiteurs et nos ennemis seront réprimés, si M. de La Payer obéi.
Roucher ne laissait passer aucune discussion de l'Assemblée constituante sans éclairer ses concitoyens sur les vérités qu'il croyait utiles.
Dans la garde nationale, dont il faisait partie, il prêchait l'obéissance absolue, en même temps qu'il se prononçait, avec un véritable esprit démocratique, pour « l'incompatibilité des offices civils et des offices militaires jusqu'au grade de sergent ou de caporal exclusivement ■>.
La parole de Roucher atteint parfois à la véritable éloquence. 11 n'avait pas assez de mépris pour le despotisme dont il disait :
Faisons si bien, messieurs, (pie l'histoire poisse dire un jour : Le despotisme a passé au milieu des hommes, du moins n'yat-il laissé aucune trace de son passage;
Tandis qu'il donnait de l'anarchie cette belle définition :
Tant il est vrai que, dans les choses même où il est le jilu< puis-amment conseillé par son intérêt, l'homme n'évite souvent un écueil que pour aller se briser contre un autre plus funeste encore, et telle est l'anarcbie, le pire îles gouvernements, sans en excepter même le despotisme.
Dans une discussion sur le siège de l'Assemblée, il disait que ni Versailles ni la province ne peuvent fournir un lien
136 PENDANT LA r i: M n i: C !!.
convenable à l'Assemblée nationale », et rappelant l'exemple de Louis X11I enleva loin de sa capitale par Richelieu, il y opposait le souvenir « du bon Henri IV >>. « Qu'on n'oublie pas, ajoute-t-il, que les provinces sont privées de celte universalité de connaissances dont la discussion de la chose publique a besoin d'être environnée. » Et il terminait en disant « que la lumière morale, par une marche contraire à celle de la lumière physique, fuit des extrémités vers le centre ».
Par l'honnêteté de ses principes et de sa vie. Boucher était arrivé dans son district à jouir de l'estime et de la considération publiques ; sa réputation avait même franchi les limites de son quartier, et il n'avait pas tardé à être nommé l'un des notables-adjoints à l'Assemblée nationale. Ces fonctions, tout honorifiques, consistaient à représenter le public dans tous les actes secrets de la procédure criminelle; le notable-adjoint n'était pas le défenseur des accusés, mais il veillait à la véracité des preuves; surveillant du juge instructeur, il était chargé, comme le disait Boucher, de cette double fonction « de protéger l'innocence et de s'opposera l'indulgence qui épargnerait le coupable».
Il se montra ici, comme toujours, entièrement dévoué à ses nouveaux devoirs; les scrupules qu'il apportait à les bien remplir ne tardèrent pas à lui être reprochés et à lui créer des inimitiés redoutables.
Roucher fit naturellement partie de la Société de S 9 avec Malouet, de Pange, Grouville, Dupont de Nemours, Kersaint, Pastoret et André Ghénier. Condorcet en était l'âme. Cette réunion d'hommes intelligents et libéraux avait pour but de s'opposer à l'invasion des théories anarchiques et de repousser les empiétements dangereux de la licence populaire. L'Avis aux Français sur leurs véritables ennemis, bien que sorti de la plume d'André Ghénier,
LE POÈTE ROUCnER. 137
pour être la profession de foi de b société tout entière.
A la tribune des Feuillants, André Chenier et Roucher
prirent plusieurs fois la parole ; mais, bientôt, les deux
amis abandonnèrent ce club où la majorité ultra royaliste
\oulait suivre une voie de réaction qui ne s'accordait pas
urs principes.
Malgré cette vie d'agitation fiévreuse, le poète n'abandonnait pas la loge des Neuf Sœurs, qui s'était transformée en société nationale. Dans les instants que Roucher pouvait dérober aux devoirs de la vie publique, il aimait à venir se reposer parmi ses anciens amis: on y parlait politique, comme partout: mais, cependant, la littérature n'avait pas perdu tous ses droits et. un jour, il put entendre ce tribut qui lui était dédié :
Quand il p?int les saisons l'une à l'autre enchain Sa muse du printemps emprunte le3 couleurs. Dé l'automne les fruits, de l'été les chaleurs; Il a chanté les Mat* pour vivre des aDn
Cependant, toutes ces occupations ne suffisaient pas encore à sa verte et à son activité. Roucher avait entrepris li traduction de l'ouvrage de Smith sur /" Richesse des /Valions et, dans la préface, il faisait connaître les motifs patriotiques de son travail :
Aujourd'hui, la sphère de nos espérances s'est agrandie et, avec elle, le cercle de nos idées... ]| faut que- la lum:répande dans tontes les classas qui. désormais, pourront fournir des membres aux prochaines législatures. C'est dans cette vue que, renonçant à des occupations moins austères, je me suis voué à un travail qui aurait cent l'ois rebuté mon courage, si je n'eusse vu devant moi le grand objet de l'utilité publique. Puisque le Français prétend au titre d'homme libre, il faut qu'il commence j>ar s'occuper en homme fait. Nous
habitons uuo maison délabrée et tombant de vétusté ; des circonstances impérieuses l'ont renversée. Le moment présent doit être employé tout entier à la reconstruire sur un nouveau plan, (l'est l'œuvre de la philosophie. Quand elle aura achevé sa tâche, nous pourrons appeler les arts et leur confier le soin d'ajouter l'agrément à la solidité.
Cette dernière phrase, tout en expliquant le silence poétique de Boucher, était pleine d'espérance dans un avenir qui, hélas ! n'a pas été réalisé.
Les quatre volumes parurent à quelques mois d'intervalle. Sur le premier, en 1790, on annonçait que l'ouvrage serait prochainement suivi d'un cinquième volume de notes par le marquis de Condorcet ; en 1791, on ne dit plus que M. de Condorcet, et, en 1792, celui-ci est devenu un simple roturier. Ces notes, d'ailleurs, n'ont jamais paru, bien que leur publication ait été annoncée comme très prochaine dans le Journal de Paris, au mois de juin 1791 ',
Veut-on savoir quelles sont, vers cette époque, en pleine Assemblée constituante, les autres occupations de Roucher. Lue lettre qu'il écrivait à sa fille, le 21 mai 1790. va nous satisfaire :
Qu'ils sont heureux ces gens de province ! A Paris, nous n'avons pas le temps de nous amuser. Toujours occupés de la grande affaire, passant sans cesse d'une émotion à une autre, jamais on n'a vieilli plus rapidement. Il est très vrai qu'on n'a pas le temps de goûter la vie. Les journées s'entassent et s'empilent les unes sur les autres avec une vitesse qui tient de la magie.
t. Quant aux notes qui se trouvent au bas du texte, et qui sont si remarquables par l'érudition, elles sont de Roucher. Le Journal d? Pari», du 4 juin 1790, a célébré « la fidélité et l'élégance, le Style clair et précis >< de la traduction.
LK rOKTE ROI' CHER. 139
Le citoyen n'oublie pas cependant se? devoirs paternels:
El pour nos travaux, comment les menous-nous ? Cet italien, cet anglais, y faisons-nous des progrès?... Tu sais bien quelles sont mes vues quand je t'occupe ainsi. Vois dans l'avenir, ma chère Minette, el songe que. si je n'y étais plus, ton éducation te ferait une ressource util»1 et honorable. Ne perds jamais de vue cette pensée. Qu'elle te préserve de l'inapplication quand la paresse viendra te saisir au collet. Laisse dire les sots ou les envieux lorsqu'ils blâment l'instruction, la science et l'amour de l'étude. Tu dois prendre pitié de leurs dires et aller toujours vers ton but.
Les leçons civiques du père avaient, du reste, produit leur résultat. Au mois de juin 1790, Eulalie ne songeait, ne îvvait qu'à la Fédération. Le 1er juin, elle écrivait à sa mère qu'elle voudrait contempler « ce beau spectacle, le plus beau qu'on aura jamais vu et qu'on verra peut-être jamai-
Le 7 juillet, elle y revenait encore:
Ma tante me charge de dire à papa qu'elle a fait une pétition à M. le maire pour que les femmes, ici à Montfort , fassent le serment civique et lèvent la main comme les hommes : car elle compte bien aller à celle d'ici et faire le serment. Dernièrement, nous avons eu une querelle très vive au sujet de la Fédération, et c'est toujours là le sujet de disputes. Moi, je prétendais que le moment du serment devait être une chose magnifique et qu'on ne pounait sûrement pas s'empêcher de pleurer ou du moins d'être ému à la vue de tous ces hommes rassemblés, jurant tous ensemble de soutenir la liberté et de maintenir la constitution, le roi sur un trône au milieu de son peuple, enfin que ce serait un spectacle des plus beaux. Comme je n'ai pas voulu démordre de mon avis, elle a fini par me dire que jetai- bien une tète languedocienne de la famille
140 PENDANT LA TERREITR,
dos Rouchcr. Pour cela, nous u'on sommes pas moins bonnes amies, et hors cola je tâche do faire tout ce qui lui est agréable. Lors du décret pour la destruction des titres, je lui ai montré que j'en étais bien contente. « Mais, voyez donc, à quinze ans, ça est bien aise de voir la noblesse détruite. — Oui, lui ai-je répondu, je suis bien aise de voir que le peuple ne sera pas vexé comme il l'était, et le riebe n'osera plus le faire autant, parce qu'un cordonnier honnête homme a les mêmes droits que lui à telle ou telle place. »
Cne semblable précocité étonnerait à toute autre époque: pour la comprendre, il faut se souvenir de l'enthousiasme public et de la liè\re générale au mois de juillet 171)0.
Les Concourt, revenant encore sur la femme et la jeune tille au moment de la Révolution, en ont fait ce tableau, dont nous connaissons maintenant toute la justesse :
L'uniforme galant des miliciens nationaux manqua la distraire: les revues aux Champs-Elysées, les l'êtes au Champ de Mars lui donnèrent cet etourdissement qui lui est un plaisir...
Cependant, Eulalie avait d'autres occupations :
Sterne, disait-elle, va être bientôt fini. J'en suis tout à la fois et bien aise et fâchée : j'avoue que son ton original et gai me plaisait fort ; aussi, lie l'ai-je pas trop négligé.
Elle a aussi une qualité supérieure aux dons de l'esprit : c'est une grande sensibilité qui montre que l'éducation virile n'avait pas effacé chez elle les tendresses du cœur. Elle voudrait que son père vînt se reposer à Mont fort.
Le temps est superbe. La campagne est belle. Il a besoin, j'en suis sûre, d'un peu de repos et pour sa santé et pour son esprit. L'inquiétude et l'agitation où l'on vit n'étant point un état naturel, il est impossible qu'on soit à l'aise d'aucune manière et Smith qui vient brocher sur le tout !
LE POÈTE ROUCIIER. I 'i I
Roucher, malgré tout le temps qu'il consacrait à la politique ou à sa traduction, appartenait encore au monde des lettres. Il y avait des gens qui, au milieu de cette atmosphère brûlante, avaient conservé le culte de la poésie. Mahérault, du Collège de France, était de ceux-là et, en 171)1, se recommandant de Jean-Jacques, il réclamait à Roncher les fameuses lacunes :
Ce morceau, lui disait-il, ne peut manquer d'être intéressant. Car c'était aux plus beaux fruits que s'attachaient de préféience ces sortes de chenilles. Maintenant qu'elles sont écrasouflrez que je réclame ce qu'elles avaient cru dévorer.
...Sous la faulx du t^mps, tout succombe, tout B'use ; Roucher, le monument élevé par ta muse Doit seul aller à l'immortalité!
Et le poète répond :
Le jour même, monsieur, où je reçus et la lettre et les vers flatteurs dont vous m'avez honoré, je venais d'être appelé à la correspondance du département. Tout neuf encore pour les affaires d autrui, j'ai dû négliger les miennes...
Vous m'avez rendu justice, monsieur, eu ne me croyant pas capable d'un sentiment que je n'eus et que je n'aurai jamais pour aucun de mes semblables, et encore moins pour les hommes qui aiment et cultivent les lettres. J'ai toujours respecté en eux le caractère de précepteurs du genre humain. Vous mériterez sans doute un jour ce beau titre puisque votre cœur s'enflamme d'amour au nom de Jean-Jacques Rousseau.
Les vers que vous me demandez ne regardent pas ce grand homme et cet homme de bien. Ils sont relatifs au refus de sépulture fait aux cendres de Voltaire...
Puisse cette lacune faire plaisir à son correspondant dont
142 PENDANT LA TKHIiEl'H.
il s'abstient de louer les vers pour ne pas ressembler aux médecins de Molière.
Nous nous louerions mutuellement; ce u'est pas d'éloges qu'on est altéré quand on est vraiment digne de cultiver les lettres. J'ai beaucoup fréquenté Jean-Jacques Rousseau dans les dernières années de sa vie et, quoi qu'aient pu dire de lui des hommes qui le haïssaient parce qu'ils étaient écrasés de son génie, il m'a répété plusieurs fois qu'il fallait s'accoutumer de bonne heure dans la carrière des arts et des lettres à vivre sans orgueil et sans modestie.
J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec tout le dévouement que se doivent les uns aux autres les hommes qui pensent, votre, etc.
C'était le moment où la Constituante, hâtant ses formidables travaux, venait d'achever la constitution qui était soumise à la ratification du peuple.
Dans un document où il s'est plu à outrer ses sentiments politiques, Iloucher a fait le récit de sa conduite pendant ces journées de juin 1791 :
Le jour où le gouvernement monarchique fut déclaré celui de la France, je nie levai seul, dit-il, pour déclarer solennellement que j'étais pour le régime républicain, parce que je ne \oyais que là seulement l'homme naturel et social mis en jouissance de la plénitude de ses droits.
Houcher néanmoins se soumit à la loi adoptée par la majorité, mais il entraîna l'assemblée à voter le veto suspensif et non le veto absolu et « pour me récompenser de cette victoire remportée sur les loquaces amis de la royauté, Saint-Étienne me nomma avec trois autres citoyens pour aller porter son vœu cà l'Assemblée nationale ».
Au lendemain de la fuite de Yarennes. le 2-2 juin 1791.
Le Poète itou oh eu. 1 13
arriva vers huit heures du matin la nouvelle du départ du lui et de su famille.
Une profonde consternation glaça d'abord tous les esprits; le trouble succédant à la terreur, l'assemblée allait se dissoudra. Seul, je m'opposai à ce mouvement désastreux et je prononçai ces paroles dont je conserve le souvenir avec quelque orgueil : « Un roi parjure abandonne son poste. Gardons le nôtre. Nous n'avons rien perdu. L'Assemblée nationale nous reste. Faisons notre devoir; qu'elle fasse le sien! » et plusieurs fois, pendant ce jour et les deux suivants, je maintins l'assemblée dans un calme qui favorisa la sagesse des démarches et des délibérations.
Au lendemain de la funeste journée du Champ de Mars, Bailly, qui avait perdu la confiance populaire, dut se démettre de ses fonctions. Deux candidats étaient en présence. La Fayette, détesté par la reine, et Pétion qui, beaucoup plus révolutionnaire, était cependant le candidat de la cour. Pétion l'emporta. Ce fut un grand chagrin pour Roucher. qui avait soutenu le général avec toute l'énergie dont il était capable.
C'est ainsi que la Révolution, avançant dans sa inarche, faisait chaque jour de nouveaux vides dans le parti modéré. Condorcet. accentuant ses doctrines, quittait la Société de 89 pour passer au club des Jacobins, tandis qu'au Journal de Paris, les directeurs lui retiraient la rédaction des comptes rendus de l'Assemblée pour la confier à Regnault de Saint- Jean-d'Angely.
Cabanis, qui venait de recevoir le dernier soupir de Mirabeau et qui avait déjà préparé à tout événement le poison de Condorcet, suivait celui-ci dans sa retraite et il organisait, avec ses amis d'Auteuil, une succursale des Jacobins où il se signalait par des doctrines ultra-révolutionn aires.
lîl PENDANT LA TERREUR.
André Chénier et Roucher, plus clairvoyants que leurs
amis, s'étaient arrêtés sans hésiter. La Société de 89 était dissoute; mais il leur restait la tribune des assemblées et le Journal de Paris, pour lutter jusqu'à la (in contre les excès de cette multitude aveugle et barbare qui sacrifiait la vertu et le mérite partout où elle les rencontrait.
Avant de se séparer, l'Assemblée nationale, dans sa séance du 2 juillet 1791, voulut désigner à Louis XVI un certain nombre d'hommes parmi lesquels il aurait à choisir le précepteur du dauphin. Sur cette liste, « véritable image de l'amalgame et de la confusion des idées du siècle », on trouve le nom de Roucher, à coté de ceux de Gondorcet, Bernardin de Saint-Pierre, Berquin, Saint-Martin le philosophe inconnu, Sieyès, Ducis, Bigot de Préameneu, François de Neufchàteau, Hérault de Séchelles, Lacépède, Lacretelle, Malesherbes, Necker, d'Ormesson, Pastoret, Ségur, Quatremère de Quincy et Robespierre lui-même, qui avait intéressé à sa cause madame de Laraballe1 sans pouvoir emporter la place, qui fut donnée, le 18 avril 1792, à M. de Fleurieu. Dans la voie d'opposition où il vient d'entrer, Roucher, dès le premier jour, ne rencontra que des déboires. Sans doute, il comptait encore sur la sagesse de l'Assemblée ; mais il sent que ses espérances ne sont déjà plus que des illusions.
Le 28 août 1791, il écrivait :
A ma fille qui est loin de moi et que je voudrais bien aller rejoindre : Tu veux des nouvelles de la chose publique, mais tu
1. M. Georges Bertin, dans son ouvrage si intéressant sur Madame de Lamballe, p. 368, a fort bien exposé toutes les démarches qui furent faites par le terrible révolutionnaire, et il n'est pas éloigné de penser qu'en organisant les massacres de Septembre, Robespierre avait principalement en vue de faire disparaître un intermédiaire, témoin dangereux de son ambition.
sais bien qu'il n'y a d'intéressant pour moi que les travaux de nblée. Or, les papiers publics sont pleins de ces travaux. Vous lisez sans doute quelques feuilles, et ce que je dirais n'ajouterait rien aux connaissances qu'elles vous donnent. Quant à l'état de Paris, il est satisfaisant. Les secousses qu'on nous avait promises étaient des chimères. On y veille de trop près. Nos ennemis sont furieux de voir l'Assemblée tromper leurs espérances et démentir leurs calomnies en donnant au pouvoir exécutif l'action qu'elle devait suspendre et qu'ils disaient anéantie. L'Assemblée agit comme elle le devait. Elle a fait mourir pour ressusciter, c'est-à dire pour changer une mauvaise existence en une vie parfaite.
Puis, le père reprenant le dessus :
Je ne veux pas de- contrainte dans notre correspondance épistolaire: ainsi, point de brouillon, je t'en prie. Mais, en laissant courir la plume pour laisser mieux aller tes sentiments et tes pensées, il faut t'accoutumer à surveiller machinalement ton expression. C'est avec cette légère attention que tu viendras à bout de mettre à profit tes études antérieures.
Qu'Eulalie veille à ses amitiés de jeune fille.
Il y en a dont les conseils détruisent pour la vie et la beauté corporelle et la beauté morale.
11 frémit en pensant aux dangers qu'on court à l'âge de sa fille :
Si mon malheureux sort le faisait un jour ce mal, jamais je ne m'en consolerais. Bonjour, ma fille, ma chère Minette. Tu ne devineras jamais tout ce qu'il y a de tendresse pour toi dans le fond de mon cœur.
La Constituante avait terminé sa tâche. Roucher était tout
désigné pour jouer un rôle important aux élections à la Législative. Il ne voulut pas s'y soustraire et sans se faire d'illusion sur les haines qu'il allait attirer sur lui, il se lança courageusement dans la mêlée, tenant haut et ferme le drapeau des modérés constitutionnels.
Dans les assemblées et dans les clubs, « où il parlait toujours le langage de la raison, de la justice et de l'humanité », le poète cherchait à maintenir les conquêtes de la Constituante, « tout en signalant à l'indignation publique les atrocités qui se préparaient1 ».
Roucher n'était étranger à aucun des sujets de discussion et, avant de s'attaquer aux hommes, il cherchait à renverser les fausses doctrines. Rappelant le mot de Sénèque qui avait dit : « L'empire à la république et la propriété aux citoyens, » il s'élevait contre la théorie de l'Etat propriétaire. « Cela, disait-il, nous mènerait bientôt à la désastreuse communauté des biens. » Parmi les républiques, Athènes, Sparte, la Pologne avaient rejeté ce système dangereux. Moïse, lui aussi, se garda bien de créer des propriétés nationales, même en faveur de son clergé, et le poète rappelait encore les récentes discussions de l'Assemblée « et surtout le décret qui, pour ôter la , vie politique à l'ordre indomptable du clergé, le détacha de la terre, comme avait fait Hercule lorsqu'il étouffa le géant ». En passant, Roucher donne son opinion sur l'abbé Sieyès et sur Mirabeau ; le premier « était l'Achille de son parti et l'on pouvait craindre que celui de la vérité n'eût à lui opposer qu'un Hector, » l'autre « était ce grand homme dont les pensées étaient si souvent de soudaines illuminations ».
1. Biot, dans son discours de réception à l'Académie française, le 5 février 1857. — L'illustre savant remplaçait Lacretelle, et c'est ainsi qu'il eut à parler incidemment de Roucher et de Chénier.
LE POÈTE ROUCUER. 147
Danton et Condorcet. tout-puissants au club de l'Evêché. demandaient les voix des électeurs de Paris. Plusieurs historiens ont dit que, pour combattre l'influence des révolutionnaires exaltés, [loucher avait fondé à la Sainte-Chapelle un club où il avait réuni tous les modérés, épaves des feuillants et de la Société de 89. Or, pendant sa captivité, le 13 frimaire an II, le poète écrivait à sa femme qu'« il n'était pas le fondateur du club de la Sainte-Chapelle, et qu'il autorisait tous ses amis à donner à ce sujet les démentis les plus formels ». La parole de Roucher, qui ne recule jamais devant les responsabilités, ne saurait être suspectée ; mais s'il ne fonda pas ce club, il le présida pendant quelque temps et en fut toujours un des membres les plus influents.
C'est dans la salle de cette assemblée que, un soir, au début de la séance, il y eut entre Roucher et Danton une telle altercation que l'on dut intervenir et séparer les deux adversaires, au moment où le fougueux tribun allait étrangler le poète.
Ce fut aussi vers cette époque qu'un jour Roucher rentra chez lui tout bouleversé, les larmes aux yeux, plus affligé encore qu'irrité. Comme sa femme et sa tille lui en demandaient la cause : « Qui vient, leur dit-il, de lever la canne sur moi et qui a menacé de me jeter dans le bassin des Tuileries? Le croiriez- vous? C'est Cabanis. » Et il pleura amèrement. Une discussion politique, effaçant vingt années dune solide amitié, avait suffi pour faire oublier au médecin philosophe le respect et la reconnaissance qu'il devait à son bienfaiteur.
Quand, à quelques jours de là, Cabanis témoigna un repentir touchant de cette malheureuse et triste scène, Roucher voulut bien lui pardonner. Mais le coup était porté et la divergence des opinions, qui allait s'accentuer de plus en
plus, devait détruire à jamais la confiance des jours anciens. La constitution de 1791 distinguait les citoyens actifs et les électeurs. Tout Français âgé de vingt-cinq ans, domicilié dans la ville ou dans le canton et payant une contribution de trois journées de travail, était citoyen actif. Les électeurs étaient soumis à des conditions de cens plus élevées; ils devaient être nommés par les citoyens actifs réunis en assemblée primaire.
Roucher fut désigné comme un des électeurs de sa section. Les procès-verbaux de l'assemblée électorale du département de Paris, conservés aux archives nationales1, témoignent de la haute estime que le poète avait su inspirer à ses concitoyens. Au scrutin pour la nomination du secrétaire général de l'assemblée électorale, Roucher avait obtenu dix voix, tandis que Marie-Joseph Chénier n'en avait recueilli que cinq. Le 20 septembre 1791, Roucher était élu scrutateur du quatrième bureau, tandis que David n'arrivait que comme scrutateur suppléant. Le surlendemain, au vote pour la nomination d'un député, Roucher battant David, Danton, et ses deux amis Lacretelleet Trudaine, disputait jusqu'au dernier moment la place à Condorcet.
Dans toutes les autres réunions, qui durèrent jusqu'en avril 1792, Roucher obtint toujours un nombre honorable de voix. Il l'emporta sur les révolutionnaires exaltés et sur Camille Desmoulins. A plusieurs reprises, il fut élu secrétaire ou scrutateur; à la séance du 26 avril, il était président de l'assemblée. S'il avait voulu intriguer, s'il avait consenti à renier un seul de ses principes, il aurait été élu député de Paris à une immense majorité. Il n'y tenait pas ; mais il voulait que le parti modéré
1. Archives nationales, C. 46, 60, 3. (C. 137.) Élections à la Législative (septembre 1791-avril 1792).
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donnât signe de vie dans le corps électoral de Paris en 1791, et il réussit.
C'est à ce moment que se place un événement qui honore à jamais la mémoire de Roucher.
Au mois d'août 1790, le régiment suisse de Château vieux, en garnison à Nancy, s'était révolté contre ses officiers. Sur l'ordre de l'Assemblée. Bouille, à la léte des gardes nationales du pays et des troupes restées fidèles au roi et à la constitution, se mit en marche sur la ville pour châtier les rebelles, dont la première action avait été de piller les caisses.
Le 31 août, arrivé devant Nancy, Bouille somme les insurgés de rendre les portes qu'ils occupent. Les Suisses refusent d'obéir et se préparent à la résistance. L'n canon chargé à mitraille est dirigé sur les troupes de Bouille; la mèche est allumée. C'est alors que Déciles, officier des Suisses, se jette à la gueule du canon en s'écriant : « Ce sont nos amis et nos frères. Voulez- vous déshonorer vos drapeaux en tirant sur eux? » A ces mots, il tombe frappé de plusieurs coups de feu. Les troupes royales, arrêtées et décimées par une première décharge de mitraille, reprennent rapidement l'offensive et pénètrent dans la ville. La révolte était vaincue. Vingt-trois soldats suisses furent condamnés à mort ; quarante et un aux galères et soixante-douze renvoyés à la justice de leur régiment.
L'Assemblée déclara que le généreux officier avait bien mérité de la patrie; mais, tandis que le dévouement de Desilles devenait pour les constitutionnels l'objet d'un culte patriotique, les jacobins se prononcèrent pour les révoltés.
Au mois de mars 1792, l'Assemblée législative ayant voté une amnistie politique, les jacobins annoncèrent à grand bruit le retour des quarante et un soldats de Chàteauvieux
qui se trouvaient aux galères de Brest. Une ovation leur fut préparée. Le bonnet des forçats devint le signe emblématique de la plus honorable liberté et on décida qu'une fête politique aurait lieu à cette occasion.
David, Collot d'Herbois, Marie-Joseph Chénier, Théroigne de Méricourt pétitionnèrent, dans ce but, auprès du conseil général de la Commune de Paris. David se chargeait des fonctions d'ordonnateur de la fête, tandis que Marie- Joseph en serait le coryphée.
Aussitôt, les jacobins demandèrent qu'une députation de chacune des sections de Paris fût invitée à assister à la fête. C'est alors que Roucher fut désigné pour y représenter ses concitoyens et qu'il lit cette belle réponse : « J'accepte la députation, mais à lacondition que le buste du généreux Desilles sera porté en triomphe par les soldats de Châteauvieux, afin que tout Paris étonné contemple l'assassiné au milieu de ses assassins. »
La parole de Roucher, qui trouva des admirateurs dans le Journal de Paris et jusqu'à la tribune de l'Assemblée législative ', souleva, de la part des jacobins, une colère indescriptible. Une lettre de Roucher au Journal de Pains
1. Cliéron, député de Seine et-Oise, écrivait, le 9 avril, au Journal de Paris pour vanter la belle parole du poète; le journal y ajoutait ces réflexions : « Si nos représentants devaient consentir à recevoir dans leur sein des rebelles à qui ils ont fait grâce, que, du moins, le vœu du patriote Roucher soit rempli et qu'une voix s'élève pour faire placer sur le bureau le buste de Desilles, en face de ses meurtriers. » A la séance du 9 avril, présidée par Dorizy, avant le vote pour l'admission à la barre des Suisses révoltés, un membre, Robecour, reprenant l'idée de Roucher, demanda « par amendement à la motion d'admettre les Suisses, que le buste de Desilles soit descendu des Archives et placé sur le bureau vis-à-vis d'eux ».
L'admission et les honneurs furent votés, est-il besoin de le dire, sans que l'Assemblée législative eût le courage de se rallier à l'idée de Roucher.
LErOÈTKROUCnER. tSI
devait l'augmenter encore ; le lendemain il écrivait à cette feuille :
Cttte réponse méritait peu d*ètre répétée. Elle appartient à tous les gens de bien. Ils peuvent la revendiquer, car il n'en est pas un seul qui ne l'ait dans le cœur.
Les jacobins, piqués au vif, se servirent de la plume d'un certain Méhée de la Touche pour attaquer Roucher jusque dans son honorabilité.
Le triste adversaire qu'on opposait au poète ' adressa aux auteurs des Annales patriotiques la lettre suivante :
Quiconque connaît M. Roucher a dû sentir que la fête que nous préparons aux soldats de Chàteauvieux lui déplairait à raison du bien public qu'elle peut produire. Quiconque connaît le patriotisme de la section de Sainte-Geneviève a bien présumé qu'il n'était pas possible qu'elle eût choisi pour la représenter dans une fête civique un homme qui pue d'arbtocratie et qui bâille depuis deux ans après une contre-révolution. Il faut, pour comprendre quelque chose au bruit que le sieur Roucher a fait pour cette affaire, savoir que, dans le nombre des commissaires à choisir, un plaisant proposa de le nommer,ce qui fit beaucoup rire tous les autres. C'est eu faveur de la plaisanterie qu'on s'était permise à son égard que l'assemblée lui a pardonné le propos qu'il a tenu, propos trop bête pour être insolent, mais qui, dans une autre occasion, lui aurait vraisemblablement attiré quelque désagrément.
Signé : Méhée de la Touche.
L'un des commissaires pour la fête de Chàteauvieux.
1. Il fut convaincu plus tard de fabrication de fausses pièces et de vol au moment des massacres de Septembre. {Mémoires de Sénart.)
L'auteur de cette lettre ajoutait un post-scriptura que Roucher lui-même \a nous donner tout à l'heure. Roucher fit aussitôt cette énergique réponse ' :
Messieurs, uu quidam qui signe Méhée de la Touche, vient, dans les Annales patriotiques et littéraires, n° 97, page 4, colonne Ire, d'insérer contre moi, au sujet de la grande fête civique, une lettre que tous ceux qui se connaissent en décence pourraient bien avoir trouvée écrite en style de laquais.
Mais je ne me plains pas de ce style ; c'est sans doute la propriété du quidam, et il ne faut troubler personne dans sa propriété.
Je ne me plains pas davantage du fond des choses. On me dénonce comme un homme sans patriotisme, comme un homme qui, depuis deux ans, bâille après la contre-révolution ; en un mot, comme un aristocrate. Permis à tous les Méhée des jacobins, du club central, des sociétés fraternelles, de s'élever, à force rie génie, jusqu'à l'invention de cette injure; d ailleurs, le ciel n'a pas mis pour rien au cœur de l'homme sensé et de l'honnête homme la pitié puur les sots et le mépris pour les fripons. Mais, au bas de cette lettre, on lit la note suivante, dont je suis encore le sujet:
« Cet ex-président du club de la Sainte-Chapelle - dit à l'assemblée qui venait d'approuver la fête et de nommer vingt-quatre commissaires, qu'il se croirait déshonoré s'il se joignait à eux. Désbonoré! et où en sommes-nous donc, M. l'ex -président?.., Nous savons qu'il y a, de par le monde, une madame de Bussy et une certaine caisse financière qui, de pleine, un jour, se trouva vide... »
Voilà, messieurs la calomnie, avec ses caractères les plus