‹ Pendant la terreurChapitre 28 sur 83 · J"accepte la députation, mais à la condition, etc · texte numérisé non relu

J"accepte la députation, mais à la condition, etc

LE POÈTE ROUCIIER. 155

ciaire, je crois devoir lui en fournir un moyen plus étendu, le voici, messieurs, dans tous ses développements.

Mon opinion sir la grande fête civique.

Les vrais amis de la liberté et de la constitution se demandent, avec effroi, quel peut être le but politique ou moral de la fête qui se prépare.

En morale, on doit vouloir, surtout à l'époque d'une régénération, que l'amour de l'argent ne prenne point la place de l'amour du devoir ; que le peuple ne se familiarise pas avec l'espoir du pillage; que l'idée de la vertu et de l'héroïsme ne se dénature pas dans l'opinion populaire, et que, même en honorant des actions vertueuses, les honneurs ne soient pas hors de toute proportion avec le mérite.

Or, comment se promettre que ce vil amour de l'argent disparaisse, lorsqu'on va couronner des hommes, malheureusement fameux par ces mots consacrés dans l'histoire de la Révolution : « Nous ne sommes |ms Français, nous sommes Suisses, il nous faut de l'argent. »

Que cet horrible espoir du pillage cesse d'agiter les brigaods, dont les troubles de la Révolution ont soulevé la foule, comme en un temps orageux on voit monter la vase à la surface des eaux ; lorsque cette même foule, qui, de toutes les parties du royaume, est accourue dans Paris et s'y presse, entendra chanter des hymnes de reconnaissance à la louange de ceux qui ont pillé soixante mille livres clans la caisse d'un régiment.

Que celte noble idée de la vertu conserve son caractère pur dans des esprits pour lesquels la réflexion existe peu, parce que des travaux pénibles et journaliers les livrent sans défense à l'empire des objets extérieurs, lorsqu'on aura décerné au vol et au meurtre les couronnes dues à la seule vertu.

Que cette juste proportion entre les honneurs et le mérite commence enfin à régner parmi nous, lorsque, même en supposant des services de la part des soldats de Chàteauvieux, ils auront obtenu une récompense supérieure, peut-être, à

celle que devrait la patrie à Turerme, à Catinat, à Maurice, si tous les trois, rappelés à la vie, avaieut sur nos frontières foudroyé la ligue de nos ennemis.

En politique, on doit vouloir que la discipline militaire se rétablisse; que l'union fraternelle des gardes nationales et des troupes de ligne se consolide, que la 6onne intelligence entre la nation française et le corps helvétique se perpétue, et que Vobéissance à la loi s'étende et se fortifie.

Or, comment espérer cette discipline, quand l'armée saura que des rebelles ont été transformés en triomphateurs ; cette union, quand on verra honorer, comme des héros patriotes, les soldats de ligne qui ont l'ait couler le sang du frère de notre brave Gouvion, le sang de ce jeune Desilles que la France entière a pleuré, le sang de tant d'intrépides gardes nationales de Metz? cette bonne intelligence, quand la nation helvétique pourra nous reprocher, non pas d'avoir couvert de la grâce de l'amnistie ceux que ses lois militaires avaient condamnés, mais d'avoir, au mépris de sa souveraineté, fait passer le crime des gémonies au Capitole? enfin cette obéissance, quand on se rappellera (et quel bon citoyen n'en garde pas le douloureux souvenir?) que la lecture de deux lois devint un signai aux excès de la rébellion, de la part de ceux qui, flétris, par les représentants de la nation, en 1790, du nom de traîtres au premier chef, seraient, en 1792, et pour les mêmes faits, proclamés martyrs de la liberté?

Voilà des considérations qui intéressent l'universalité des citoyens, mais on peut en présenter d'autre; qui sont particulières à tous les individus inscrits, au mois de juillet dernier, dans la garde nationale parisienne.

Cette armée, gardienne infatigable de la liberté publique et de la liberté individuelle ; cette armée, que les magistrats ont trouvée toujours à son poste, toutes les fois qu'ils ont dû marcher à la défense des propriétés, au rétablissement de Tordre, au maintien de la paix, eh bien! cette armée, on voulait la déshonorer !

Des ho. u mes qui peut-être furent les premiers moteurs

d'une insurrection contre la monarchie constitutionnelle en faveur de la république; des hommes qui, le io juillet dernier, attroupés en fureur autour du sanctuaire des lois, menacèrent de dissoudre le corps constituant; des hommes qui, le matin du 17 suivant, pour donner le signal d'une nouvelle révolution, avaient fait égorger deux citoyens au pied de ce mémo autel où la France entière s'était liée par la religion du serment à la défense de la constitution; des hommes enfin, qui, le soir de ce même jour, provoquèrent les soldats de la patrie, marchant pour la sauver, sous l'étendard de la loi ; ces mêmes hommes veulent une espèce de sacrifice qui expie l'effusion d'un sang coupable que demandait le salut de l'empire.

La garde nationale arrivait avec des sentiments de paix, et des furieux lui déclarent la guerre en la faisant à la constitution ! Il fallait bien que force demeurât à la loi. Si du sang a été versé, ce n'est point le crime de la garde nationale : le crime tout entier est celui des factieux effrénés qui provoquèrent la vindicte publique.

Et pour cet acte, rigoureux sans doute, mais juste, mais nécessaire, on verserait l'opprobre sur les fidèles gardes nationaux de Paris, tandis que des rebelles, infracteurs de toutes les lois, seraient portés aux honneurs du triomphe ! Quel contraste! le génie de la guerre civile l'a-t-il imaginé?

Maintenant, voilà Collot d'Herbois mieux armé contre moi par moi-même; il a dit qu'il Voulait me poursuivre en justice, et moi aussi je réponds : Collot d'Herbois a venu1. Je soutiens qu'il ne le veut pas, et quand mftme il réaliserait aujourd'hui sa menace, il n'en serait pas moins vrai qu'à l'instant où il la faisait Collot d'Herbois mentait.

Toutefois, je lui fais observer que tant de démentis à lui donnés publiquement ne doivent pas lempêcher de conduire son char, c'est-à-dire de mener son fiacre.

1. Le 10 avril, deux jours avant, Chénier avait déjà dit dans le Journal dp Pari* : M. Collot d'Herbois en a menti. » C'est, sans doute, à cette parole de son ami que Roucher fait allusion.

lo8 TENDANT LA TERREUR.

Une pareille lettre était faite pour porter à son paroxysme la colère du farouche jacobin. Il se promit d'en tirer vengeance.

André Chénier ne voulut pas laisser son courageux ami seul sur la brèche, et il revint à la charge contre celui qui venait d'être si bien ridiculisé. Roucher avait traité son adversaire d'« histrion », de « personnage de roman comique », André l'appellera « un farceur, un bouffon qui n'aura fait que changer de tréteaux pour nous proposer de décerner le triomphe à ces fuyards meurtriers1 ».

Maintenant qu'il en a lini avec Collot d'Herbois, Roucher se retourne contre le calomniateur des Annales patriotiques. Il oblige Méhée de la Touche à se rétracter deux fois de suite, et, le 8 avril, il fait connaître aux lecteurs du Journal de Paris les plates excuses de son adversaire :

Messieurs, il y a longtemps que je ne demande aux bous citoyens que d'avoir le courage de leur vertu. Ces factieux, ces calomniateurs, ces brigands qui nous agitent, nous diffament et nous égorgent, ne sont forts que de notre faiblesse ; mais essayons de leur faire tète, et l'audace à l'instant ne sera plus que de la lâcheté.

Je vous envoie une double rétractation que les auteurs des Annales patriotiques se sout empressés de publier à mon sujet ; rien n'égale leur légèreté à diffamer que leur promptitude à se démentir.

Rétractation insérée dans les Annales patriotiques, n° 98, page 4, colonne 2e.

Ce n'est pas sans la plus grande surprise que dans le numéro d'hier (97), page 432, au bas de la note qui termine la première colonne, nous avons aperçu une faute typographique qui

Page 1