Caro, La Fin du xviik siècle, t. II, p
3. Histoire de la Société française pendant la Révolution, par MM. de Goncourt, p. 270.
cratiques, ces honnêtes gens avaient accaparé le supplément du Journal, où ils payaient, au prix ordinaire des insertions, le droit de publier leurs articles.
C'était le moyen de conserver au Journal de Paris un semblant d'indépendance et de le sauver de la confiscation et de la suppre.-sion.
Avec ses huit articles tous signés, Roucher fut, après André Chénier, le principal rédacteur de ces suppléments1. Il y soutint contre la gironde, dominante aux jacobins, pendant cette année 1 792, la lutte qu'il avait commencée contre elle aux élections de 1791.
Par une délicatesse excessive, pour attirer sur eux seuls les foudres révolutionnaires, Roucher et Ghénierne perdaient pas une occasion d'affirmer leur indépendance. « Nous sommes des tirailleurs isolés, » ne cessaient-ils de répéter. « Il n'existe entre nous d'association que du genre de celles qui arment vingt villages contre une bande de voleurs, » disait André Ghénier2. Mais ce défaut de direction politique qui laissait cette armée de héros sans ordres et sans chefs, avait de graves inconvénients. Malgré tout, le premier semestre de 1792 restera l'éternel honneur du Journal de Paris.
Ces deux volumes, a dit Becq de Fouquières, « renferment
i. C'est par erreur que l'éditeur de 1840 des œuvres en prose d'Audré Chénier attribua a Roucher une lettre anonyme qui a été insérée le 7 avril 1192 dans le quarante-quatrième supplément. — Toutes les lettres de Roucher sont signées ; il y avait, d'ailleurs, beaucoup moins de courage dans cette lettre que dans la plupart de celles qui ont été signées par le poète.
2. 27 juillet 1792 : « Parmi les rédacteurs du supplément, il en est sans doute plusieurs, mais au moins un, dont les méchants heureux n'intimideront jamais ni le cœur, ni la bouche. » Cette précaution de séparer ainsi leur cause de celle de leurs collaborateurs ne donna pas le change aui jacobins, Lacretelle, comme Chénier et Roucher, fut incarcéré ; le 9 Thermidor le sauva; il allait être exécuté le lendemain.
une suite incomparable d'articles qui sont des chefs-d'œuvre d'éloquence, de style, d'esprit et presque tous des actes de courage ». C'en était assez pour signaler le journal aux colères de la populace et pour mêler désormais son nom à tous les épisodes de la lutte révolutionnaire *.
Après Collot d'Herbois, c'est Robespierre que Roucher va flétrir. Le 22 avril, le poète se plaint de l'abstention des bons citoyens qui, lors du renouvellement delà municipalité, ont laissé occuper toutes les positions par des gens sans propriété et sans existence régulière. Maintenant les honnêtes gens effrayés du désordre veulent se réunir ; qu'ils ne s'abstiennent donc pas aujourd'hui où ils sont convoqués pour élire un accusateur public près du tribunal criminel.
Roucher ignore « les motifs qui ont pu déterminer M. Robespierre, surnommé, je ne sais comment, l'incorruptible, par des gens qui ne le sont pas, à donner sa démission à l'instant où la patrie l'attendait pour savoir enlin s'il voulait la servir et non pas l'agiter». Il continue à railler :
Le bel emploi, en effet, pour un publiciste que la fonction de protéger l'innocence et de poursuivre le crime sur l'étroit territoire du département de Paris! Il faut à son incurable activité l'universalité de l'empire, de l'Europe et même du monde !
Et puis Robespierre aurait peut-être peur d'y perdre sa popularité; en outre, il faudrait y donner tout son temps et, « dès lors plus de club, plus de tribune, plus de présidence et partant plus de gloire! La patrie n'a pas le droit d'im-
1. « Du côté de la rue des Bons-Enfants, c'est le café de Valois où se rassemblent les feuillants, où les fédérés font irruption et déchirent le Journal de Paris. » Goncourt, toc. cit., p. 190.
LE POÈTE ROUCUER. 107
moler ainsi un grand citoyen qui porte pour devise écrite dans son cœur :
Jacobin,
Tout jacobin,
Rien que jacobiu. »
L'imprudent poète termine en se demandant avec une froide ironie « s'il est, du reste, de nécessité absolue pour être accusateur, de rester attaché à un tribunal? Une tribune aux jacobins suffit. Toute la différence entre les deux positions se réduit à bien peu de chose. Au tribunal, on accuserait officiellement ; à la tribune on accuse officieusement. »
C'est ainsi que Roucher irritait la colère du sombre démagogue, sans songer un instant à sa sécurité.
Le lendemain, — car dans cette lutte il n'y a pas de repos, — c'est Pétion qui est mis sur la sellette. Roucher démontre jusqu'à l'évidence, que le maire de Paris a été « un menteur, un imprudent et un niais », dans l'affaire de «< ses bien-aimés Châteauvieux », et qu'il ne s'entoure à la municipalité que de gens tarés comme Manuel ou de repris de justice comme l'officier municipal du cinquième arrondissement.
Passant des individualités au club même des jacobins, Roucher le criblait de ses sarcasmes. Le 6 mai, il s'élevait avec violence contre un placard affiché la nuit précédente sous ce titre: Dix millions de Français à l'Assemblée nationale. Il voyait, dans cette œuvre des jacobins, un appel à la révolte de ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont quelque chose ; c'est, dit-il, « l'intention de porter un premier coup à la constitution pour préparer les esprits à un attentat bien plus grave ».
Comme on avait avancé dans ce factura que Rousseau,
lui-même, à cause de sa pauvreté, n'aurait pas été éligible d'après la constitution de 1791, Roucher apporte ici ses souvenirs personnels ; son éloquence s'émeut quand il parle de son ami :
Rousseau que j'ai connu personnellement, dit-il, et qui m'honorait d'une amité presque paternelle; Rousseau, quoique pauvre, nétait pas indigent, aussi payait-il à l'État bien au delà de trois journées de travail... Et que ne vit-il encore, ce philosophe qu'on méconnaît tout en le louant ! D'un mot, il confondrait cette fausse pitié qu'on affiche pour lui : « Laissez-moi, dirait-il, dans la pauvreté que je me suis imposée par vertu et ne la confondez pas avec ce dénuement de toutes les choses, fruit de la paresse et de l'inconduite. Elle est sage, la loi qui veut trouver, non dans l'opulence, niais hors de la mendicité, un gage de quelque moralité dans les principes et dans le caractère. D'ailleurs, ne vous ai-je pas dit que je regarde avec Locke le travail comme la hase de la propriété, et la propriété comme le fondement de la société. » Concluons, ajoute Roucher ; les Jacobins aiment le peuple ; oui, pour s'en l'aire un instrument de tyrannie. Ils l'aiment, comme les brigands quelquefois invoquent la loi pour défendre ce qu'ils ont volé... Mais, que les honnêtes gens aient confiance! Qu'ils espèrent! Encore quelques jours et l'opinion publique qui grossit et se forme en orage contre eux éclatera dans toute sa puissance. Elle fera paisiblement une justice exemplaire de ces usurpateurs de la souveraineté nationale ou, si son action ne suffisait pas, la déclaration des droits ferait retentir le même jour, au même instant, dans toute l'étendue de l'empire, ces mots sacrés : La résistance à l'oppression.
Ces lignes enflammées, adressées aux jacobins tout-puissants, sont une des pages les plus éloquentes que le courage civil ait jamais inspirées !
Les efforts de Roucher pour empêcher une fête que les exaltés regardaient comme la leur ; la défense d'une consti-
tution, dernier rempart des honnêtes gens : toute cette admirable campagne au Journal de Paris firent au poète des ennemis irréconciliables. Di\id, que l'art ne sauvait pas des passions démagogiques : Grégoire, qui ne pouvait pardonner à Roucher d'être resté fidèle aux idées sagement libérales de 89 sans avoir versé comme lui dans les excès révolutionnaires ; Collot d'Herbois, qui se sentait marqué au front par les paroles vengeresses de Roucher et de Chénier ' ; Robespierre. Manuel, bien d'autres encore, n'oublièrent jamais l'intrépidité du polémiste.
Roucher et Chénier avaient, comme à plaisir, attiré sur eux la tempête qui devait les engloutir. L'estime des honnêtes gens ne pouvait suffire à la conjurer-.
1. Lacretelle, Histoire de r Assemblée législative, p. 105. « Collot d'Herbois, pendant la Terreur, se souvint de l'opprobre dont Roucher et Chénier avaient flétri sa fête. »
2. Lacretelle, Histoire de la Convention : « Roucher, à l'époque de l'Assemblée législative, s'était attiré le ressentiment de Robespierre et de Collot d'Herbois par des écrits courageux. Une imagination brillante, audacieuse, l'avait distingué parmi les hommes de lettres: une âme sensible et forte le rendait cher à tous les gens de bien. •» — Le nom de Roucher resta, pendant quelque temps, dans l'histoire politique de Paris, un drapeau pour les honnêtes gras. Dans nn discours, prononcé le 27 fructidor an III, à la teetioa de la fontaine Grenelle, un membre, en invitant, comme autrefois, Roucher, tous les honnêtes gens a se grouper, rappelait en ces termes la mémoire du poète: mable et franc Roucher, toi qui, par tes écrits énergiques, annonçais, du milieu des ténèbres de la tyrannie, que tu entrevoyais déjà l'aurore de la liberté ; toi qni, dans un temps où chaque auteur vendait sa plume et se trainait sur les marches du trône, eus la belle idée de dédier à ton père le poème des Mois plutôt qu'à un grand, comme on voulait te le persuader; toi, aimable et vertueui André Chénier, et toi, courageux Mslesherbes, que plus de soixante années de vertus auraient dû mettre à l'abri de tout soupçon criminel: vous vivriez encore; vous seriez, sans doute, an milieu de nous, essayant de nous éclairer de vos lumières et par l'exemple de vos vertus! «L'impression de ce discours fut ordonnée: il fut affiché et envoyé, comme un appel aux bons citoyens, dans les quarante-huit assemblées primaires de Paris.
Roucher, malgré tout, et sans désespérer de l'avenir, ne s'abandonna pas à la réaction, il ne renia pas ses premiers dieux.
Plus il a souffert pour la liberté, plus il reste attaché à ses principes. La société des Neuf Sœurs était toujours dans le mouvement sagement libéral du début ; on y faisait des odes où l'on chantait la liberté en condamnant l'anarchie :
Mais si l'abus de la puissance A ramené l'Égalité, Souvenons-nous que la Licence Tue, à son tour, la Liberté.
Redoutons l'orateur perfide, Dont l'éloquence légicide Par des sophismes nous trahit.
La loi n'a ni parti ni secte, Et le sage qui la respecte Est libre alors qu'il obéit '.
Houcher y tenait toujours une place respectée et l'on continuait à le regarder comme un des plus influents, si nous en croyons cette lettre que lui adressait, le 5 avril 1 792, le lils du grand Piccini : « L'heureuse révolution qui a fait de la France un pays libre et qui a fini de démasquer les despotes ecclésiastiques et séculiers m'engage à faire paraître un ouvrage si précieux. » (Il s'agissait d'un manuscrit de Voltaire.) Sa situation est tellement pénible, « le peu que son père retire de l'opéra ayant été saisi par ses créanciers », qu'il vendrait ce document à la loge des Neuf Sœurs ou à toute autre société. Il compte sur Roucher pour l'y aider ; « Ce serait, dit-il, un beau spectacle de voir un homme de
1. Cette Ode sur la Révolution, lue par son auteur, Legrand de la Leu, en janvier 1792, est pleine de l'enthousiasme et du langage emphatique de l'époque. — Les vers cités suffisent pour donner une idée de l'esprit politique de la Société.
LE rOÈTE ROLCnER. 171
lettres si célèbre faire le bonheur du fils d'un artiste distingué. »
Chaque jour amenait un nouvel événement. Simonneau, le maire d'Étampes, venait de se faire tuer en défendant la légalité. Une fête en son honneur fut décidée. Ce fut un moment d'arrêt au milieu de la tourmente ; et Roucher, se rattachant à cette lueur d'espoir plus que de raison, voulut la célébrer avec tout l'enthousiasme dont son àme généreuse était capable.
A la fête du 3 juin, on chanta, sur la place de la Concorde, deux cantates dont Roucher avait fait les paroles et Gossec la musique.