Inédit
S. Ce loyer était de quinze lirres par mois pour «ne chambre à deux on trois lits ; sans cela, on était logé .dans on lies humide; les prisonniers, nombreux dans chaque pièce, n'avaient que de la paille pour se coucher tout hatiHés.
bureau; à l'autre extrémité, un lit de trois pieds de large, en bois de chêne neuf et vernissé.
Sous ma fenêtre, à trois pieds au-dessous, est une sentinelle qui, au moindre besoin, ferait venir et très proraptemeot toute la maison domestique à mon secours.
Et cependant, tout ce confortable est bien relatif. Lorsque Roucher fut transféré à Saint-Lazare, Eulalie obtint de faire le déménagement du mobilier paternel ; elle pénétra dans cette cellule et, dans une lettre, elle en parlait ainsi :
Dieu! quelle odeur! quel air étouffé! quelle atmosphère chargée de tabac, de vin, de... que sais-je encore ? Cette chaleur pesante d'un poêle dans un corridor privé d'air! Oh ! vraiment! si j'avais su, aussi bien que je le sais à présent, quel autre infect vous habitiez, je n'eusse pas eu de repos sur votre santé. En sortant de là, la citoyenne Lecoq et moi, nous avons éprouvé absolument la même chose. Nous respirions comme ceux qui ont retenu leur haleine pendant longtemps. Si nous sommes éloignés, au moins avons-nous la satisfaction de pouvoir dire : il respire un air pur, sain et bienfaisant. Et puis ces gros, noirs, vilains verrous dont le bruit nocturne affectait douloureusement, soir et matin, les oreilles de mon père, ont disparu. A Saint-Lazare, point de grilles, dit-on ; liberté d'aller en haut, en bas, le jour, la nuit. C'est bien quelque chose. Plus on est. loin de l'esclavage, moins le tableau est horrible.
Les prisonniers avaient obtenu la faveur de faire prendre leur nourriture au dehors.
Roucher, dont la captivité avait détruit les ressources, venait de subir une nouvelle perte; la société des libraires de Paris avait fait faillite, et comme le poète ne vivait que du produit de ses entreprises littéraires, ce fut la gêne, sinon la misère. Les domestiques furent congédiés; la mère
LE PoÈTE BOUCHER.
et la fille durent s'occuper des soins du ménage. Elles ne voulurent céder à personne le soin de préparer la nourriture du prisonnier.
Tu nous nourris à la brochette, écrivait Roucher à sa fille. Mademoiselle est excellente cuisinière. Elle a beau dire qu'elle iu'un faible lieutenant: je lui réponds, comme Pompée à Sertorius :
De pareils lientennnts n'ont des chefs qu'en i que c'est que l'érudition! La belle ch»>-
On ne s'attendait guère
A voir Ulysse en cette affaire.
Mais, qu'on s'y attendit ou non, il n'en est pas moins vrai que tes potages, t. s ragoûts et tes légumes sont bons, très bons et que j'ai grand plaisir à les manger, soit pour moimême, soit pour la main qui pense à moi en les assaisonnant. Les poètes, dit-on. ont la manie de vouloir tout ennoblir : en conséquence, en mangeant hier dimanche la soupe que tu nous avais envoyée et dont nous faisions un grand éloge, ne me suis-je pas fourvoyé jusqu'à me rappeler la tragédie de Caliste, où une fille, en prenant une coupe empoisonnée que son père lui a apportée, s'écrie pour s'engager à la boire :
^ ! en préparant ces poisons destructeurs Peut-être que mon père y mêla quelques pleurs.
. imagination a parodié ces vers et contre l'ordinaire la parodie a fait naître dus larmes. Adieu, ma fille bien-aimée.
Roucher partageait assez souvent ;es repas avec Chabroud, l'ancien constituant : c'était une économie et une distraction. Parfois, aussi, il y avait fête ; témoin ce billet :
Demain, point de comestibles nouveaux ; demain, jour de fête pour moi : demain, je dîne en ville ; oui, en ville ; du
n° 31 où je loge, j'irai au n° 28, où habite le citoyen Lamothe à six pas, dans le même corridor.
Dans toutes les visites qu'ils se faisaient, les détenus s'offraient quelque chose ; et Roucher gratifiait ses amis d'une vieille eau-de-vie, célèbre dans toute la prison, en retour du café dont on le festoyait partout à sa grande satisfaction.
La nourriture, préparée par la femme ou par la fille du poète, était apportée tous les jours à la prison, par une commissionnaire, la donna apportatrice que l'une de ces dames accompagnait avec la secrète espérance, quelquefois réalisée, d'entrevoir le prisonnier pendant quelques minutes.
Roucher écrivait à son fils, alors âgé de cinq ans, des lettres où il se mettait à la portée de cette jeune intelligence, mais où il laissait percer, malgré lui, une profonde mélancolie '.
Tu porteras ces lettres sur ton cœur, lui écrivait-il, et tu le souviendras que papa les a écrites du fond d'une prison. Quand tu seras grand, tu sauras que papa ne l'avait point mérité.
Avec sa fille, sa correspondance est tout autre, bien entendu. Il n'a plus qu'un rêve, c'est d'achever son éducation.
Tu sais bien de quel œil nous avons vu l'aloès, lorsqu'il a poussé sa belle tige et qu'il a promis de fleurir cette année ; nous allions épier chaque jour sa croissance et nous nous disions : Qu'il sera beau ! quel spectacle charmant lorsqu'il se montrera chargé de plus de mille fleurs! Je n'ai pas besoin de te montrer l'autre terme de ma comparaison, tu le devinas et tu entends mon silence.