‹ Pendant la terreurChapitre 39 sur 83 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

Salleron. Je le connais depuis 1791 comme l'un des plus purs, des plus délicats et honnêtes hommes qui existent... Je leur avais prêté ma cellule fontes les fois qu'ils avaient eu besoin d'une retraite pour voir leurs femmes et leurs défenseurs. Ils sont venus nous voir ce matin ; on les a embrassés avec une effusion de cœur qui était bien due à leur vertu.

Dans une autre circonstance, Roucher se fit le promoteur d'une bonne action qu'il a spirituellement racontée à sa tille dans la lettre suivante :

Maintenant, il faut, ma chère amie, que je te fasse entrer, pour t'égayer, dans les petits incidents de notre vie à Saint- I.azare. C'est une fenêtre qui s'ouvrira pour toi sur les honteuses faiblesses du cœur humain.

Il nous est arrivé, pour commensal de notre corridor Germinal, une femme danseuse autrefois à l'Opéra, et riche aujourd'hui d'une fortune qui ne sera jamais celle d'une beauté innocente. D. Dervieux. c'est le nom de la nymphe, : estes de charmes, de beaux yeux, une taille élégante. de la vivacité, de l'enjouement et même de la décence.

Elle passait la soirée dans la chambre eu face de la mienne, et dans laquelle j'étais le soir où tu m'entendis te parler. Robert et moi nous nous réunissons là à un certain nombre d'amis qui vivent ensemble ; la curiosité nous conduisait. Bel et gracieux accueil nous est fait. La conversation s'engage sur des objets qui nous frappent désagréablement tous les matins, sur la soupe ou plutôt sur la pâtée qu'on promène dans les corridors, au fond d'une sale marmite, et qu'on distribue à ceux qui n'ont que la charité nationale pour vivre. Je raconte alors ce que j'ai vu. L'ex-bénédictin Malitourne, homme respectable, âgé de soixante-sept ou soixante-huit ans. ci-devant procureur général de la riche congrégation de Saint- Maur, c'est-à-dire administrateur d'une immense fortune ; je l'avais vu sortir de sa chambre, à pas de vieillard, portant entre ses deux mains sur sa poitrine une mauvaise assiette,

comme un diacre porte une patène, et aller à la marmite recevoir sa subsistance que j'appelle son viatique. Je fais passer dans toutes les âmes, plus sans doute par ma physionomie que par mes paroles, le sentiment pénible dont j'étais alTecté encore, quand Dervieux s'écrie : Eh bien! allons au secours de ce brave homme ; qu'on passe dans la chambre voisine, qu'on revienne ici l'un après Vautre; chacun m'apportera son offrande. J'ajouterai ensuite ce qu'il faudra pour compléter un assignat de cent livres. Et zeste, elle éteint les lumières qui sont devant elle. On se retire dans la chambre voisine pour fouiller dans les portefeuilles.

Chacun apporte son tribut dans l'obscurité ; ce qu'il donne n'est pas connu, l'amour-propre est à l'aise. On rallume, on compte, et il se trouve dans le giron de la belle, cinquantecinq livres; elle ajoute à l'instant quarante-cinq livres. 11 n'est plus question que de faire porter cette somme à son adresse, sans blesser d'aucune manière la délicatesse du vieillard. Dervieux s'en charge encore; elle dit son projet. C'est le génie de la bienfaisance qui l'inspire ; voilà qui est dit. L'un des assistants qui, par parenthèse, en va faire sa femme, me regarde et dit : « Ceci ne se passera pas sans un quatrain, j'en suis sûr. » Je fais semblant de ne pas entendre.

Le lendemain, pendant que je mo coiffe, ce mot me revient; mais je suis marié, père de famille, j'ai quarante -neuf ans. Dans cette position faire des vers à une actrice! il y a là, peutêtre, quelque disconvenance, pour moi surtout qui fus toujours très réservé dans le choix de mes vers. N'importe! une bonne action est digne d'éloge, et puis, un quatrain ne tire pas à conséquence; le voilà donc fait.

A mes compagnons d'infortune, sur la citoyenne Dervieux.

Vous aimez son sourire, et sa grâce, et ses yeux ; Moi je les aime aussi; mais ce qui plus me touche; C'est d'entendre son cœur, alors que, par sa bouche, Il plaide pour les malheureux.

Je le communique à Chabroud; le sage l'approuve et les vers

sont partis, mais signés Malitoume. Moynat les avait vus aussi et même approuvés; surtout, il avait souri à l'idée de la signature du vieux prêtre devinant sa bienfaitrice qui se cache. Mais le pauvre Moynat a toujours eu, je crois, Dieu me le pardonne ! au fond du cœur, un petit vilain je ne sais quoi, qu'en bonne conscience je ne puis nommer jalousie. Il est impossible, ou du moins il est contre la nature ordinaire de l'homme, i|uïnconnu et condamné à vivre et à mourir inconnu, non pas à défaut d'intelligence, mais de talent; que bavard comme un vieux avocat de sept heures, et presque aussi ignorant qu'un vieux prédicateur capucin. Moynat se soit avisé, uu beau matin, de se croire quelque chose. Cependant le petit homme s'est piété, quelquefois, pour essayer de se donner un demi-pouce de plus. Alors il a fait, comme Emile quand d'en bas il me regarde, se mesure à moi des yeux et n'ose me dire : Papa, j'ai ta taille. Dans cette disposition habituelle d'esprit, mon pauvre chambrier a trouvé sur son chemin des malins qui ont surpris son secret, ont voulu se faire un jeu de le mettre en évidence, et cela fondé sur ce principe que

sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs.

Ils l'ont donc poussé vers son penchant favori, et pour s'en amuser, pièce en main, lui ont conseillé d'écrire une longue lettre, moitié vers, moitié prose, sur Dervieux. Le nigaud a pris la balle au bond, et le voilà lancé. Je le vois griffonner deux jours entiers, assidûment soir et matin, lui, l'être le plus inoccupé des hommes qui savent lire. J'ignorais le grand objet de ses longues méditations.

Vendredi dernier, sur les cinq heures du soir, avant de me remettre à l'ouvrage, je vais passer un quart d'heure chez Dervieux. Nombreuse compagnie que grossissait Moynat. — Vous venez bien tard, me dit-on. — Ce mot m'étonne ; nulle de mes habitudes ne l'autorise. Quelques minutes après, l'un des embauebeurs de Moynat tire un papier qu'il remet à

Dervieux ; Dervieux le lui fend etdil : « Lisez vous-même. » J'écoute. Ce sont des phrases mesurées, et non mesurées sur les charmes de la belle, et surtout sur son esprit ; le tout entremêlé de critiques sur le quatrain, ce fameux quatrain. A la vérité, elles sont comme honteuses de paraître; il n'y a que le bout de l'oreille qui perce. Tous les. visages étaient sereins; la face de Moynat était seule soucieuse, assez même pour que je le remarquasse. Je vois défiler des vers qui m'ont l'air d'arriver tout droit de la rue des Lombards, juste de chez le Fidèle berger. Je remarque surtout les plaisirs et le a ris.

La lecture achevée, je conviens bonnement qu'il m'eût été possible de faire de jolis vers sur l'esprit de Dervieux, même en n'empruntant qu'une portion de cet esprit, et nous en restons là. Les malins s'imaginaient, sans doute, que je défendrais mon quatrain; mais le riche ne court pas après un denier. Moynat se retire, et quelque temps après, je me retire aussi et rentre sous mon paravent. Je range à mon ordinaire mon bureau pour travailler. Parmi les papiers qui l'embarrassent, je trouve un chiffon écrit d'une main qui n'est pas la mienne ; c'est celle de Moynat. J'y lis trois vers griffonnés, raturés, et je retrouve précisément les plaisirs et les ris du fidèle berger. Oh !je l'avoue,' ma chère Minette, j'éprouvai alors un sentiment de vive indignation. Quoi ! nous vivons ensemble, je lui montre toute la journée mon estime pour ses bonnes qualités, je vais même la montrant aux autres ; il n'a qu'à se louer de mes procédés; il est mon débiteur, et je le mets sans cesse à l'aise sur ce point; tout ce qu'il est en moi de faire pour mettre quelque agrément dans notre situation, je l'ai toujours fait et même avec empressement ; et j'en reçois ce beau loyer. Allons ! point de grâce ; il a cherché le ridicule, eh bien, qu'il le trouve ! Et trois minutes après me voilà portant un petit papier de ma façon aux malins chez lesquels Moynat jouait alors et se croyait bien sûr de l'incognito. Je donne mon papier à lire. A mon tour leste el gai, je vois qu'on pressent ce qui va arriver.

On regard'- Moynat. Moynat seul ne rit pas, il attend d'un œil ouvert, inquiet. On m'invite moi-même à lire et je lis.

A la citoyenne Deriievx.

Tamony se tuant à louer votre esprit.

Vers ce terme en forçat rauie et ne peut l'atteindre

Le malheureux! il est moins à blâmer qu'à plaindre :

pour verbaliser, en verbal il écrit Ce que d'un mot le goût sait peindre.

On avait deviné tout d'un coup Pénigme de l'anagramme. Un rire fou part de tous les côtés. L'un des malins s'écrie : Tire-t'en, Moynat ? et le rire redouble.

L'œil de Moynat ne sait plus où se reposer. Pour sortir d'embarras, il se met à louer l'épigramme. — Ce sont les meilleurs vers que vous ayez faits de votre vie ! me dit-il. — Non pas, mon ami, lui répliquai-je ; les meilleurs, les voici :

A la citoyenne Denieux.

Voua plaire c'est le but par Moynat envié L'atteindra-t-il ? non ; c'est Moyse Qui, fou de la terre promis--.

Mourut sans y mettre le pié.

Le rire devient alors convulsion. Je m'échappe et retourne ment à mes livres.

Mais le lendemain matin, je m'en vais trouver les deux coryphées d^ b société maligne. Je leur dis qu'ils doivent, par pitié pour Moynat, laisser les choses au point où elles en sont; que j'estime mon co-chambrier, qu'il n'y aurait pas générosité de ma part à me battre, à armes aussi inégales, contre un malheureux étourdi qui n'a ni bec ni ongles. J'ajoute que moi, |e veux vivre en paix, et qu'il est indigne d'eux de porter ainsi le glaive entre deux êtres qui vivent en paix; que du reste, si Moynat grouille encore, à ma connaissance, je mettrai sur leur compte l'écorché que j'en ferai, une dernière fois

pour toutes. Je ne sais si mon sermon a converti; mais Moynat me parait amendé et vit tranquille, et je ne le troublerai dans ce bienheureux repos.

Moynat qui était un excellent homme n'en voulut pas à Roucher; le 9 Thermidor le rendit à la liberté. Quanta Eulalie, elle ne répondit que par ces simples mots: « La leçon donnée au fidèle berger a été un peu forte; espérons qu'il en profitera. »

Les plaisirs de la société n'étaient donc pas tous bannis de cette vie des prisons. Dès les premiers jours, Roucher avait retrouvé deux amis des jours heureux ; la charmante madame de Bonneuilet le célèbre peintre Hubert Robert.

Ici, écrivait-il le 22 vendémiaire1, nous nous voyons tous librement depuis huit heures du malin jusqu'à huit heures du soir. C'est donc douze heures de retraite ou de sommeil.

... J'ai salué de loin madame de Bonneuil qui n'est ni moins belle ni moins aimable qu'avant sa captivité.

L'amie d'André Chénier, qui avait alors quarante et un ans, avait trois filles qui pleuraient leur mère ; l'une d'elles était déjà mariée au poète Arnault, et une autre, plus ravissante encore que sa mère, allait être bientôt madame Regnauld de Saint-Jean d'Angely, si célèbre sous l'empire par sa grâce et sa beauté. Transférée de Sainte-Pélagie aux Anglaises, vers le temps où Roucher quitta sa première prison, madame de Bonneuil, qui depuis plusieurs mois n'avait pas revu Cbénier, eut, du moins, la consolation de penser que les deux poètes s'étaient entretenus d'elle sous les verrous de Saint-Lazare.

Eulalie, un jour, avait porté à son père un bouquet de

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