Inédit
Ma prison me fait voir les hommes, je veux dire le commun des hommes, hien plus plats encore que je ne les imaginais. Bon Dieu ! que de faiblesse et de pusillanimité ! Avec un peu de courage, ils ôteraient au malheur les trois quarts de sa force. Point du tout, ils lui en prêtent, et puis ils s'étonnent de se sentir terrassés! Allons, mes frères! Allons, raidissezvous; osez regarder l'infortune en face et cène sera pour vous qu'un animal tout au plus importun par ses aboiements, qui rôdera à l'entour pour vous mordre et. n'y parviendra pas.
Ailleurs :
Us sont bien rares ceux qui se montrent vraiment courageux dans ces circonstances. Donnez-moi tel homme qui, dans la société, a le verbe haut, la tête haute ; je l'enferme à Sainte-Pélagie et ce ne sera plus qu'une poule mouillée ne trouvant pas dans son gosier assez d'air même pour glapir.
Roucher, lui, a un moyen bien simple de ne pas succomber. Il le donne à sa femme, en lui racontant qu'il a rêvassé dans son lit, jusqu'à l'ouverture des verrous.
A quoi ? à tout. Amis, enfants, femme, prose, vers oal roulé l'un sur l'autre dans ma pensée. 11 n'y a que ma captivité, je crois, à laquelle j'ai oublié de m'attacher, grand bonheur du hasard ! Il est vrai que si cette idée fût venue me saisir au collet, je m'en serais bien vite débarrassé, en me jetant au bas de mon lit, et en courant à ma plume et à mon papier. C'est là mon rempart et ma défense. Il est important ici de ne point laisser noircir son âme ; je vois des hommes à qui cette malheureuse faiblesse fait grand mal, qu'elle rend malades et malades dangereusement. Triste, mais utile leçon ! Nous devrions tous en profiter. Mais la chose n'est pas possible à tout le monde.
Quand on a passé quarante ou cinquante ans de sa vie, sans réfléchir sur soi, sans travailler son âme, il n'est plus temps
LE POÈTE ROTCHER. 213
d'y penser. La force d'esprit est la fille des efforts antérieurs. Il faut, en soi, une provision de courage contre le malheur quand les jours en arrivent ; sans cela, il faut se résoudre à ne trouver dans son cœur que faiblesse, lâcheté et couardise.
Non content d'être courageux pour lui-même, le poète cherche à inspirer aux autres ses propres sentiments.
Il prête le Contrat social à un pauvre curé constitutionnel, détenu comme lui.
Il faut, dit-il, venir au secours des malheureux et des ignorants. Consolons. Instruisons. Ces deux emplois de la vie sont assez doux.
Roucher qui, pendant ces premiers mois de captivité, entretient avec sa Camille une correspondance enjouée, presque gaie, cherche moins à dissimuler quand il est avec ses amis. Le courage ne l'abandonne nullement ; mais il n'affecte pas des illusions et des espérances chimériques comme dans les lettres qu'il écrit à sa femme.
Le 19 brumaire, il dit à Desherbiers':
Vous êtes réuni à votre famille, mon ami ; vos enfants sont autour de vous jouant, riant, grandissant et s'embellissant. Jouissez bien de ce bonheur et plaignez celui de vos amis à qui l'on fait un sort bien différent.
N'allez pas pourtant penser que votre ami est déchu de son courage ; celui-ci n'est pas de l'insensibilité. Oh ! non, certainement, je ne gémis pas en lâche de mes pertes ; mais je ne les sens pas moins dans toute leur étendue.
Il n'y a qu'un fou qui puisse dire : 0 douleur ! Je n'avouerai jamais que tu sois un mal. Moi, je lui dis : Tu es cruelle, mais tu ne me briseras point ; et. soyez-en bien sûr, mon ami, elle ne me brisera pas.