‹ Pendant la terreurChapitre 46 sur 83 · I. Inédit · texte numérisé non relu

I. Inédit

Le stoïcisme n*a jamais parlé un plus beau langage. Il n'y a rien d'affecté dans sa contenance ; il devine l'avenir. Il sait bien que sa prison n'est pas près de s'ouvrir.

Y gémirons-nous longtemps encore? dit-il. Le temps présent est gros de l'avenir, disait un grand homme, et j'ajoute : Xul ne sait de quel enfant il accouchera.

C'est encore à Desherbiers qu'il écrit :

Oui, je suis à Sainte-Pélagie ; je n'en suis pas sorti un seul instant depuis plus de trois mois et j'en passerai bien d'autres encore, ceux du reste de l'hiver, ceux du printemps, ceux de l'été et

Nati natorum et qui nascentuv at> Mis

Disciple du sage Romain

Qui d'un regard ferme, héroïque,

Prévoyant une mort tragique,

Contre un Néron, vil assassin.

Armait sa monda stoïque;

Je la goûte, je me l'applique.

Et je me prépare a ma fin.

De ce maître que j'aime a suivre

L'exemple vient me secourir.

Chez moi, j'apprenais à bien vivre.

Ici, j'apprends à bien mourir.

Comprenant tous les devoirs austères de l'amitié, Roucher demandait à Desherbiers de servir de père à ses enfants ; et l'excellent homme lui répondait :

J'espère tout de votre cause. Vous avez des amis qui vous chérissent et des ennemis qui vous estiment. Soyez toujours vous-même, ù mon ami. Vos enfants ont à présent deux pères au lieu d'un. Je vous embrasse au nom de la Patrie et de la Liberté ; vous les aimez et elles vous reviendront.

LE POÈTE HO Util EH. 21o

Alors, le poète se sentait consolé. 11 trouvait tout naturels les sentiments qu'il aurait éprouvés lui-même et il terminait ainsi une de ses lettres:

Je vous embrasse et vous remercie. N'est-il pas tout simple que vous me regrettiez ? L'amitié n*est pas là pour rien. Le mot de Montaigne, mon ami, le mot de Montaigne :

— C'ett que c'était tui, cest que c'était moi.

Comme Moynat, le héros ridicule de la scène qui s'était :j chez mademoiselle Dervieux. avait dû prendre une autre chambre. Roucher reçut dans la sienne le citoyen Chabroud. C'était un avocat qui avait été député de l'Isère à la Constituante. Il y avait joué un rôle qui l'avait mis en vue ; chargé du rapport sur les journées des o et 6 octobre 1789. il s'était efforcé de justifier la conduite de Mirabeau et celle du duc d'Orléans. Il fut alors accusé de vénalité ; on lit des pamphlets contre lui ; on ne l'appelait plus que Chabroud, la blanchisseuse. Noumev lui-même, dans son Appel à la Postérité, crut devoir répondre au rapport de son collègue.

Quoi qu'il en soit de ses opinions politiques, que Roucher ne partageait pas du reste, Chabroud était un homme d'esprit et de cœur'. A ce titre, les deux prisonniers devaient s'entendre. Roucher, dans une lettre inédite, l'a dépeint ainsi :

La société de Chabroud est si douce, si aimable, si paisible! J'ai là un compagnon d'infoitune si pur, si sage, si éclairé;

i. C'e-t lui qui disait à uu de ses clients qui l'interrogeait sur les chances de son procès : « Ah! monsieur, j'ai perdu de si bonnes causes et j'en ai gagné de si mauvaises ! » Chabroud échappa à l'échafaud. Il devint avocat à la conr de cassation et mourut, aux environs de Pari* en 1816.

nos âmes et nos pensées sont si bien en harmonie, que j'oublie ma captivité ou plutôt que je m'applaudirai un jour de l'avoir soufferte, puisqu'elle m'aura valu un trésor d'amitié. Vous n'avez pas d'idée, mon amie, de cette égalité de caractère. Aux inquiétudes près, que lui donne la mauvaise santé de sa femme, il est du matin au soir serein et calme tel que vous l'avez vu, possédant toujours son âme en paix, riant peu ou plutôt ne riant jamais ; mais connaissant très bien le doux sourire de l'esprit qui vaut mieux que la grosse joie de l'inutilité et de l'insouciance.

Vous voyez bien qu'avec un pareil bagage, on doit faire, sans tristesse, route en prison.

Malheureusement, à côté de celte tranquille cellule, il y avait des voisins bruyants et peu gênés ; c'étaient « trois jeunes gens qui logeaient ensemble, déclamaient en mangeant, chantaient en bramant, parlaient en glapissant ».

Roucher trouva le moyen de les faire taire. Un jour il les félicita de leur gaieté et, comme il les entendait se plaindre du cuisinier, il leur donna de son gigot. « Depuis, ils furent sages et paisibles comme de jeunes novices. »

Sept ou huit fois seulement, pendant ces dix mois de captivité, Roucher put recevoir dans sa cellule les visites de sa femme, de sa fille ou de son frère. C'était une faveur qu'on n'obtenait qu'à prix d'or. Encore fallait-il se présenter à la prison vers neuf heures du matin alors qu'il n'y avait pas encore d'affluence.

Quelle joie quand on s'était vu ainsi! Les lettres restaient imprégnées de bonheur pendant plusieurs jours !

Les malheureux, écrivait Eulalie, ont donc quelquefois des instants de bonheur pour faire trêve à leurs maux. J'en ai eu la preuve hier et je rends mille actions de grâces à celui qui me l'a donnée. Que ce moment a été doux, mais que la suite en a été pénible!

LE POÈTE ROUCBER. 217

Ue loin en loin, le bon Semé prenait sur lui de laisser madame Roucher ou sa fille pénétrer dans la cour où donnait la fenêtre du prisonnier. Mais que de fois aussi cette mince consolation leur fut refusée ! La mère et la fille partaient alors les yeux en larmes, et le lendemain, sans désespérer, elles recommençaient cette course fatigante.

Quant au petit Emile, on pouvait le laisser à son père à la condition qu'il s'en allât avant quatre heures du soir.

Telles furent les seules communications de Roucher avec le dehors.

On apprenait cependant les nouvelles de l'extérieur par une petite feuille qui paraissait tous les soirs et qui donnait les débats de la Convention et les jugements du tribunal révolutionnaire ; on en était instruit aussi par l'arrivée quotidienne de nouveaux prisonniers.

Notre séjour se remplit de jour en jour. Le ci-devant duc du Chàtelet — c'élait le fils de l'amie de Voltaire) — nous est arrivé cette nuit, et puis encore quatre Picards.

Ce n'est pas le cas du proverbe : Plus on est de fous, plus n rit. On rit peu à Sainte-Pélagie; j'y vois au contraire des larmes dans les yeux où je m'attendais à trouver le regard de la constance. Pour moi, je me dois cette justice que je n'ai ici versé que des larmes d'attendrissement sur tes lettres, celles de Minette el de mes amis.

Le 13 frimaire, Roucher écrit1 :

Il arrive tous les jours des prisonniers. Ils sont déjà treize du Panthéon. On dit que le frère d'amitié — (c'était le titre qu'il donnait à Guyot-Desherbiers) — va être arrêté aussi ; mais il est inutile de lui en parler.

Malgré les prisons qui se remplissent, malgré les exécutions ordonnées par le tribunal révolutionnaire et qui lui enlèvent ses amis, Roucher conserve ses illusions politiques; il voit le bonheur de la France au delà de cette crise qu'elle traverse ; il se réfugie dans un respect superstitieux de la légalité.

Heureux, dit -il, qu'il sorte enfin de tout ceci un bon gouvernement. Je le veux encore et je le voudrai toujours, même sous la hache. Si cela arrivait, je dirais en pensant à la prison que j'endure : elle m'a servi à quelque chose; cela aide à mourir.

Le 28 brumaire1 :

En ce moment, les familles les plus civiques peuvent, par une erreur, devenir des victimes malheureuses, condamnées aux inquiétudes et aux larmes... Laissez faire au temps. Quand la république sera bien assise et jouissant d'une paix profonde, il sera doux de penser qu'on a souffert pour se donner ce bonheur.

A sa femme :

Le jour viendra de me défendre. Jusque-là sachons, toi et moi, souffrir avec courage l'injustice de ma détention. Il y aurait de quoi rire de pitié de me voir, moi, au rang des gens suspects, si le rire était décent en matière aussi grave. Ah! comme la haine tantôt et tantôt l'ignorance et souvent l'une et l'autre appliquent les qualifications!

L'État est malade; les membres souffrent ; mais ils cesseront un jour de souffrir. La santé renaîtra, quand la dernière crise, la crise décisive, aura eu lieu. Ne perdons point courage. L'Assemblée nationale saura bien saisir, dan., sa. sagesse, le moment

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