I. Consolations, II. p. 20 et
LE l'OÈTF. RnUCHKH. 231
ont une physionomie extraordinaire. En un mot, il a réalisé Ossian, l'Homère des anciens bardes, à un tel point, que le vrai Ossian ne paraît pas avoir été autre chose.
De là. on saute à Molière ou à la Métromanie. C'est Euhlie qui écrit:
La grande tante nous a menées hier au théâtre de la République ; on donnait un chef-d'œuvre en comédie : la Métromanie. Quoique je l'eusse vu deux ou trois fois, j'ai eu autant de plaisir qu'à la première. Se lasse-t-on de belles choses en ce genre ? Molière sera toujours Molière, et Piron toujours Piron. en fait de Métromanie.
A demain ma réponse à la lettre retrouvée, elle mérite attention et réflexion. Je ne puis lui donner tout cela aujourdhui, c'est-à-dire avec profusion et sans retenue aucune. J'aime mieux dilTérer d'un jour mon plaisir, et faire bien les choses. Adieu, mon cher papa ! pardonnez à cette dissipation momentanée. Mon esprit, quoique à la Métromanie, ou ailleurs, il n'importe, n'a point quitté pour cela Sainte-Pélagie. Il est à poste fixe dans la petite cellule, et suit le long de ce corridor Ce tendre père, ce père chéri. On se reproche tout ce qui n'est point à lui ou pour lui.
S'il y a un passage difficile dans Thomson et que les prisonniers ne soient pas d'accord sur l'interprétation, on choisit Eulalie pour les départager.
Cherche dans Thomson, lui écrit son père, page 102 depuis may my jusqu'à cotudotu eyêt c'est-à-dire quinze vers et traduis-les-moi tout de suite et de ton mieux. Nous sommes ici quatre anglicans qui ne nous accordons pas sur le sens de ces vers. Les trois derniers surtout sont singulièrement difliciles. Allons, vite à Touvrage.
Si Eulalie se prononce sur la nécessité pour un
homme de savoir le latin, son père l'approuve en ces termes :
Je suis pleinement de ton avis, ma chère fille, sur la nécessité indispensable pour un homme de savoir la langue latine. Oui, toute éducation est incomplète qui n'a point donné cet avantage. C'est dans les fameux classiques latins que vivent les grands modèles du goût et de la perfection de l'esprit humain. S'agit-il d'éloquence parlée ? étudions les harangues de Cicéron. Veut-on arriver à la grande poésie? Lucrèce, Virgile, Horace doivent servir de guide. Se desline-t-ori à écrire l'histoire ? Rien ne peut suppléer Tite-Live, Suétone, Salluste, César et surtout Tacite, celui de tous les historiens anciens et modernes qui a pénétré le plus dans l'âme humaine.
Tacite surprenait de ses yeux pénétrons Tous les crimes cachés dans l'âme des tyrans.
Les Tibère, les Néron sont chez lui dans toute leur hideur. Si ces grands scélérats se voyaient là, ils auraient horreur d'eux-mêmes.
Mais le poète philosophe en revient toujours de préférence aux esprits qui sont de sa famille. Le 25 frimaire, il écrivait à son ami Desherbiers, et, de suite, le nom de Sénèqaese présentait sous sa plume.
Que de leçons faites pour étayer dans le malheur! lui disaitil. Plus j'en examine l'action sur moi et plus je touche pour ainsi dire au doigt les raisons que Montaigne avait de le préférer à Cicéron.
.Nous avons lu, l'été dernier, les vôtres, ma fille et moi, le traité De Officiis, et, il ne faut pas tergiverser pour l'avouer, à quelques paragraphes près, qui sont aussi beaux que peu nombreux, cet ouvrage est bien mince de choses ; la morale n'en est pas rigoureuse. Il m'a semblé même qu'en certain-;
endroits le sage de Cicéron ne serait honnête homme, juste que ce qu'il faut pour n'être pas pendu. D'ailleurs, les temps où Sénèque a vécu ont quelque chose de plus attirant pour moi que ceux où vécut Cicéron ; et ces temps, on les retrouve sans cesse dans les ouvrages dont je vous parle. Ici, par exemple, j'entends tantôt d'une houche, tantôt d'une autre, des faits, des anecdotes de lotit genre. Oh! si l'on avait tout ce qu'il faut pour recueillir cette multitude de petites causes qui ont produit de grands événements ! Quelle ample moisson pour l'histoire de France, et surtout de l'homme! mais c'esl ici qu'il faut dire avec Sénèque :
Multarum rerum scient ia q\iz> nec tuto narrantur, nec tuto audiuntur.
Parfois la présence d'un enfant venait éclairer la cellule et distraire Roucher de ces hautes pensées. C'était quand on amenait le petit Emile à la prison.
L'enfant était choyé par tous ces malheureux qui, eux aussi, avaient souvent laissé un fils à la maison.
11 plaît à tout le monde, écrivait Roucher; hier il a été salué, caressé, baisé par le ci-devant comte d'Estaing, le vainqueur de la Grenade. C'est un homme de grande taille, plutôt élancé que gros, âgé de soixante-quatre ans; il a bien l'air simple à la fuis et noble d'un héros. Il faut que mou Emile se souvienne, pour le redire un jour à nos petits- enfants, qu'à l'âge de quatre ans et demi, il a vu, à Sainte-Pélagie, prison-1 niers avec papa Roucher, d'Estaing, Biron et Robert. Je voudrais (pic Minette, dans sa première lettre, nie dit quelque chose sur cette association fortuite; mais principalement sur cet ex-vice-amiral de France, aujourd'hui, malgré ses brillants lauriers qu'a pleures l'Angleterre, frappé de la foudre populaire, et peut-être aussi grand dans son calme modeste à Sainte-Pélagie, qu'il l'était sur son bord amiral et devant la Grenade dans son audace guerrière, et dans sa suif de gloire. Engage l'oncle d'amitié à parler (\c< exploits militaires de
234 l'EXDANT LA TERREUR.
d'Estaing devant Minette. Ce vieillard, avec une grâce vraiment touchante, m'a demandé la permission d'aller me visiter dans ma cellule. Je lui ai répondu que c'étail à moi à lui porter mon hommage chez lui, car c'est, <\'u]\ œil religieux qu'on regarde un grand chêne frappé de la foudre. Bonjour à tous!
Eulalie enviait le bonheur de son frère dans des termes charmants :
Il a embrassé son papa ; il a dîné avec lui ; il a pu lui prodiguer de consolantes caresses, lui parler, l'écouter, le voir à son aise, le posséder tout entier! et moi, on m'a laissé' à peine le temps do l'entrevoir, et d'entendre cette vois qui est toujours là au fond de mon cœur! Kilo y retentit sans cesse. Oh! combien j'ai envié sa journée et le bonheur qu'elle conte* nait. Ma jalousie, il m'est bien ici permis d'en avoir, m'a fait regarder ce bonheur dont était en possession noire petit Emile, comme du bien perdu, pour lui s'entend, car tous deux, nous sommes vos bien-aimés, et, si je ne pensais qu'à vous, je ne porterais nulle envie, à mon heureux cadet. Quoi qu'il en soit, je céderais bien mon droit d'aînesse, d'âge seulement, pour celui do sa raison. Non, je voudrais, petite comme lui, sentir grande comme je suis, et pouvoir connaître tout le prix de l'enfance et des privilèges qui y sont attachés. 11 est inappréciable, celui qui permet exclusivement d'aller trouver un père au fond d'une prison, de franchir le seuil de cette porte, fermée à une femme, à une fille, et de voler dans les bras de celui qui les tend, mais en vain, aux êtres malheureux dont il est séparé. Je me trompe quand je dis qu'il est inappréciable ce privilège; je l'apprécie bien, moi, et toutes les filles tendres et sensibles l'apprécieront de même.
A une autre visite, Emile est entré dans la cellule du général Biron1, qui l'a comblé d'amitiés. « Il faut qu'il se
i. Inédit.
LF POÈTE ROt'CHF.R. 23o
souvienne un jour de cette époque de notre histoire comme témoin oculaire... TVt-il dit qu'il avait envoyé des baisers à mesdemoiselles Joly et Devienne? Toutes les fenêtres se sont remplies de têtes de femmes qui. à travers les barreaux, s'écriaient : Oh ! le joli enfant! »
Dans ces jours-là, au début de nivôse, les officiers municipaux tirent une visite à Sainte-Pélagie. Roucher la raconte1. Comme un sans-culotte, pare d'une riche écharpe, lui demandait s'il avait quelque plainte à faire :
Non, citoyen. Je me trouve ici à merveille. » L'officier et tout le monde a ri. Je parie que, si les deux cents et plus de détenus qu'enferme la maison eussent été présents et auditeurs, le rire fût devenu universel.
In jour, on apprend à Sainte-Pélagie la prise de Toulon :
La nouvelle <lo la prise de Toulon a mis en mouvement toutes les verves poétiques qui bouillonnent dans Sainte* Pélagie. Cinq ou six chansons que bonnes, que mauvaises, à
rouvrit ure des corridors, ont inondé le mien. Tontes les Voix chantaient, glapissaient, détonnaient; c'était à qui mieux mieux. George, Pitt, Cobourg, Beaulieu, Anglais, Espagnols, Napolitains et Piémontais ont été salués à l'envi l'un de l'autre comme ils le méritent. Le grand poêle était le point de ralliement d'où partait, par éclat-; de musique et de rire, la joie chantante qui saluait la patrie. J'étais au bord de cette Ue sonnante, partageant l'allégresse commune au fond du cœur, mais n'y prenant aucune part active, par la raison que tu connais. J'ai besoin de calme pour épancher mon âme. Le grand bruit la ferme. J'aime à m'entendre, j'aime ù être entendu, et, dans ce vacarme universel, on n'eût point entendu Dieu tonner.