Inédits
LE POÈTK KOUCHER. 237
Des rois, de Pitt, et caetera, La liberté triomphera.
Les voyez-vous tremblants.
Ces nains, hier géants ?
Allons, faisons, etc..
Prenez donc de nos almanaehs, Sans-culottes de tous climats.
Nous frottons les Anglais, Nous rimons des couplets, Puis nous faisons ripaille,
Et le loisir,
Et le plaisir, Succède à la bataille, Et les chansons
Aux canons !
Moucher partageait l'ivresse générale. Il l'aurait plus noblement chantée ; mais, « le beau trépied qu'un mauvais corridor où l'on croit entendre toute la journée les cris, le tintamarre, les bagarres des rues et des halles 1 Voltaire commença, dit-on, sa Henriade à la Bastille; mais la Bastille était un cloître de chartreux et Sainte-Pélagie est une tabagie anglaise où, à l'odeur des baquets, delà bière, du cidre et de la fumée des pipes, se mêlent les cris discordants de la déraison en délire, de l'ignorance à prétentions et de la politique des rues. Le beau lieu, ma foi, pour chanter les succès de la Patrie, en homme inspiré par eux et par le désir de s'associer à la gloire de nos armes ! C'est bien là ce qui fait mes regrets. Il m'eût été si doux d'attacher mon nom dans la postérité à ce mémorable événement! Les nouveaux puissants de la terre ne l'ont pas voulu. Je dis : « Que leur volonté soit faite! »
Le premier janvier fut bien triste à Sainte-Pélagie. Roucher se réunit à trois de ses amis pour passer la journée et l'heure ordinairement si gaie des repas de famille.
Rue des Noyers, on cherchait aussi à s'étourdir; mais on ne pouvait y parvenir. Cette lettre d'Eulalie en témoigne :
li nivôse an 11.
Nous dînons aujourd'hui, ci-dessus, en famille. Les enfants de la maison tiennent à l'ancien style, et n'ont point encore perdu l'habitude de dire, le premier janvier : Je vous souhaite une bonne année. C'est une grande fête pour eux. Oh ! oui, liien grande. Leurs pères ne sont point à Sainte-Pélagie. Pour moi, le commencement d'une année, la lin d'une autre, sont tout un. Mes jours s'écoulent dans une uniformité de malheur. Aucune nuance plus gaie ne vient les varier; je noir ne prend point d'autre couleur, il reste noir. C'est en vain que. dans un salon rempli de monde, de musiciens, de musiciennes, je voudrais me distraire; celui sans lequel il n'est point de plaisir ne nous manque-t-U pas? Je le cherche, et je le trouve où? au fond d'une prison, sous des grilles, des verrous. Et puis, la possibilité de prendre part à quelque distraction. Quand ces images et ces pensées cesseront-elles de fatiguer mon cœur et mon esprit? Le remède à cette lassitude insoutenable est pourtant si facile ! Quand on a les clefs, pourquoi tarder à ouvrir les portes? Qu'on les ouvre donc à ceux qui mériten1 tant de respirer l'air pur de la liberté.
Une nouvelle occupation absorbait alors presque tous les moments de Roucher; il préparait un mémoire justiticati! de sa conduite avec l'espoir que cela l'aiderait à recouvrer sa liberté.
Dans cette pièce, adressée aux représentants du peuple, membres du comité de sûreté générale, Roucher exposait ses principes avant la Révolution.
Ceux d'un homme de lettres, disait-il, sont dans ses ouvrages. Or, seul de tous les poètes français, sous le règne et dans la
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plénitude du despotisme, j*ai publié, en 1780, cette vérité, la mère de toute régénération sociale :
Rois, soyez détrompé- î Le peuple est avant vous, Si par nous vous régnez, régnez aussi pour nous.
Ed 1782. j'ai invoqué :
La majesté du Peuple, et le pouvoir des Rois.
Étais-je un incivique lorsque, profondément affligé de la misère des peuples, je réservais le supplice des songes épouvantables :
A ce tyran paré du nom sacré de roi Dont les avares mains et les lois homicides Écrasent les. sujets du fardeau dps subsides.
Reprée du peuple, le courage que je montrais à cetl<
époque était-il une vertu commune en France? et quand j h dénonçais sous le nom des Séjan et des Ven
- Cluguy, ces Terray qui, dans des jours iniques. Commandaient froidement les rapines publiques.
En un mol :
Ces ministres ligués pour les concussions Ven tant aux publicains le sang des nations.
Représt-iilanls du peuple, les philosophes mêmes me reprochaient de frapper trop fort. L'un d'eux me disait : « Vous donnez dea coups de massue à tout le monde; vous aurez tout le monde pour ennemi... »
... Représentants du peuple, vous le voyez, je n'ai pas eu besoin que l'anné: 1789 vînt dessiller mes yeux et délier ma lapgue sur les deux fléaux de l'espèce humaine : le trône et l'autel.
Si, (le ses principes, il passe à sa conduite :
Ici, dit-il, quelque orgueil peut-être doit in'èfre pardonné. Une réputation, méritée ou non, mais soudaine et tenant du prodige, m'avait fait remarquer par ces hommes qu'on appelait e grand monde aux jours de l'esclavage.
Je vis les grands. Rousseau avait dit : Ils me le gâteront.. Quelques mois avant sa mort, il a dit : Ils ne Vont pas gâté.
Je vis les riches. Mais né pauvre, je restai pauvre el p> suis pauvre encore.
Je vis les gens de lettres. Les portes de l'Académie allaient s'ouvrir devant moi. (Ici Roucher raconte l'histoire des quatre lettres de Jean-Jacques.) Pour m'eiïrayer, on me promit des persécutions; on ne m'effraya point, mais on tint parole...
Roucher s'est-il démenti depuis? « Ici, les documents sont plus formels. Ce sont des discours dans les assemblées politiques de l'ancien district Saint-Etienne du Mont et de la section Sainte-Geneviè\e, appelée aujourd'hui le Panthéon français. » Dans un beau mouvement d'éloquence, Roucher rappelait sa conduite le 13 juillet 1789, — et lors de l'acceptation de la constitution, — et au retour de Varennes.
Qu'on les interroge, ces procès-verbaux, et ils diront que Roucher fut toujours un bon citoyen, etc., etc. Sa conduite politique est connue, il est inutile d'y revenir.
Cette pièce, qui n'est pas datée, est restée inachevée ; il est donc probable qu'elle ne fut pas envoyée. Roucher s'y montre beaucoup plus avancé en politique qu'il ne l'avait jamais été ; cette protestation, écrite au milieu des angoisses de la captivité, a été noblement rachetée par la philosophie et le courage que le poète montra jusqu'à la fin.
Sous sa forme énergique et parfois brutale, c'était une dépression fugitive semblable à celle qui atteignit Fiorian
dans la prison du Luxembourg. Pour lui aussi, on ne trouva qu*un brouillon ; mais le doux poète, échappé à la guillotine, mourut, peu de temps après sa liberté, des émotions trop fortes qu'il avait traversées.
Le bruit se répandit dans les premiers jours de pluviôse qu'on allait prochainement changer de prison. Dans les situations sans issue, le mouvement même est une aggravation. Cependant, on pouvait espérer un adoucissement. Si l'on devait être dirigé sur la Force « on serait content », « parce que c'était de toutes les prisons celle que l'on disait la moins insupportable ».
Les rumeurs de Sainte-Pélagie ne s'accordaient pas toujours avec les craintes de Roucher; le poète prenait alors sa part des espérances.1.
J'ai bien peur de déménager de prison. On dit qu'on arrange dans Paris et autour quatre maisons où tous les suspects seront transférés. Là, point de verrous, point de barreaux, point de grilles. Ou jouit de la plus grande liberté intérieure, même du plaisir de la promenade sur un grand espace. Ce qui me ferait croire à cet arrangement, c'est qu'en effet il n'est pas possible qu'on continue à traiter comme des criminels des hommes qui ne sont quelquefois que soupçonnés d'être suspects.
Et puis on dit que cela amènerait plus de liberté dans les relations avec l'extérieur. Roucher n'y croit pas :
Mon âme se défend de laisser approcher la moindre espérance. La prudence le veut; ne savez-vous pas que l'espoir trompé est cruel.
Le 10 pluviôse, le déménagement est imminent.il écrit à sa femme :