Homme de lettres estimé
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le plus affligeant. C'est la réflexion et la raison qui pèsent ensuite, avec une sorte d'égalité, le bon et le mauvais. C'est ce qui nous est arrivé, hier, à maman et à moi. Nous avons vu d'abord, avec peine, cette translation de Sainte-Pélagie à Saint- Lazare. Vous avez paru en être affecté, et nous ne l'avons pas été moins de l'idée que toutes vos habitudes, Votre train dévie, votre société, votre solitude de chambre, votre bien-être si j>puis m'exprimer ainsi) de chaleur, de propreté, d'égardmême, allaient être renversés. Il faudra donc se replacer, se réinstaller dans le mal, s'y refaire un cercle de commodités, d'adoucissements, de consolations, de dédommagements, d'aisances. Eh quoi! lorsqu'on a eu tant d'efforts à faire, qu'on a travaillé sans relâche pour se routiner au malheur, il faut tout recommencer de nouveau!
si ici-bas la tonne des Danaïdes. Cependant, avec la réflexion, nous nous sommes dit que vous auriez peut-être plus de liberté; qu'il serait possible que, dans un changement... Qui sait! les démarches peuvent... Mais là-dessus, vous nous conduirez. Obéissance aveugle. Grand Dieu! quand verronsnous la fin de nos malheurs?
Roucher.lui. assiste avec sérénité à tous les préparatifs de ce déménagement ; il observe, comme si tout ce mouvement ne le touchait pas ; entre deux appels, il s'assoit ù sa table de travail pour achever la lettre commencée, ou pour continuer la traduction qui est en train. A trois heures du matin, le 12 pluviôse, il écrit à Eulalie :
Il y a une heure que j'ai été réveillé en sursaut. Grand bruit dans les corridors, grand heurt à toutes les portes. Citoyen un tel ! citoyen, par-ci; citoyen, par-là. Hé, vite ! hé, vite! - cous ; à Saint-Lo.zare! levez-vous; tenez, par les guichets ; voilà de la lumière ! je me lève ; j'arrange d'abord mon portefeuille, mon trésor où sont tes lettres, ma chère fille ; je case mes livres dans ma petite malle, j'écris quatre lignes à maman pour l'informer de l'événement, me voilà prêt enfin. On ouvre.
Trois magistrats du peuple, en écharpe, précédés de deux flambeaux résineux et brillants noir, entrent. — Comment Vappelles-tu ? — Roucher. — Es-tu ici depuis longtemps? — Encore neuf jours, il y aura quatre mois. Ils cherchent sur trois listes. — Bon! Jean-Antoine Roucher , homme de lettres. — ("estmoi. — On va te transférer, prépare-toi! — Je suis prêt. Ils sortent, vont aux autres cellules; la mienne se referme sur moi, et je puis m occuper encore agréablement, en attendant cette nocturne translation générale. Je rouvre mon portefeuille, reprends ma lettre et te fais ce récit qui te rend compte de tous mes instants. On dit que des chariots nous attendent; nous verrons. Arrivés au lieu de notre détention définitive, je reprendrai l'histoire de ma journée.
Mais on me laisse quelques instants de repos, et je te les donne; tu les embelliras.
Je te l'ai dit souvent, dans nos conversations, et je crois aussi dans une de mes dernières lettres, qu'on calomniait la langue française, quand on l'accusait de ne pouvoir rendre toutes les beautés de la langue latine. Cette inculpation m'a paru le produit de l'ignorance ou de la paresse, et peut-être aussi de l'une et de l'autre; de l'ignorance, qui prononce sans voir; de la paresse, qui craint la peine du travail. Je me suis constamment élevé contre les détracteurs de la langue des lîossuet, des Corneille, des Massillon, des Racine, des Boileau, des Jean-Jacques et des Voltaire. L'expérience, fille de l'Age, n'a pas cliangé mon opinion; chaque jour la confirme au contraire. Je veux te donner un nouvel essai de mon obstination à dompter le latin, même de Virgile. Ce grand poète, dans le quatrième livre de ses Géorgiques, peint l'inconcevable douleur d'Orphée, lorsque, pour la deuxième fois, il a perdu son Eurydice. 11 la pleure le jour, il la pleure la nuit.
Qualis populea mœrens Vhilomela sub timbra, Amissos queritur fœtus quos duras arator, Observons nido, implumes de traxit; at illa Flet noctem, ramoque sedens, miserabile carnien Intégrât, et mœstis late loca queslibusimplet.
LE POÈTE ROL'CnER.
le français en ordre, examine le latin; vois la place que
s différents y occupent ; récite tout haut ces beaux vers,
avec l'accent qui leur est propre, et marque les divers repos ;
il est impossible que tu ne partages pas la douleur de cette
malheureuse mère.
Voici maintenant deux traductions en vers de cette célèbre comparaison. Laquelle des deux rend le mieux, à ton l'impression de tristesse que laisse l'original? A laquelle donnes-tu la préférence comme plus fidèle et tout à la fois plus pittoresque? Parlez, monsieur le juge, car vos arrêts précédents et votre odieux el votre hors et tous les etc., possibles, me donnent en vous une grande confiance.
Première traduction.
Telle sur un rameau, durant la nuit obscure. Philouièle plaintive attendrit la nature, Accuse, en gémissant, l'oiseleur inhumain
glissant dans son nid une furtive main. Ravit ces tendres fruits que l'amour fit éclore. Et qu'un léger duvet ne couvrait pas encore.
Seconde traduction.
pleure et gémit la triste Philomèle, Quand sur un peuplier sa voix traînante appelle - i petits, nus encor, ravis à son amour. La nuit règne et tout dort : mais elle, jusqu'au jour. Sur le même rameau, dit sa longue complainte. La redit et des bois remplit au loin l'enceinte.
11 faut, ma chère fille, me rendre un compte bien détaillé de tes idées sur ces deux copies. J'y mets un grand intérêt et pour le mérite de l'original et pour la réputation de l'un des deux traducteurs. Rien de plus propre à former le goût que le travail que je te demande. H est quatre heures sonnées et le signal du départ n'est pas encore donné, tant mieux ! je jaserai plus longtemps vers et prose avec ma chère fille.
D'abord, j'adopte absolument toutes tes réflexions sur l'épi-
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thèto d'odieux donné au cyprès. Il es! sûr que ce n'est pas
là le sentiment qu'inspire la vue de l'arbre dont les tombeaux des anciens étaient parés. Sa présence appelait la mélancolie, la tristesse; mais pour la haine, oli ! il n'en était rien. J'ajouterai que le mot invisas a une grande, latitude, formé du verbe videre, voir, el du négatif in, non. Il signifie tantôt qu'on voit avec peine, tantôt qu'on voit avec horreur, tantôt qu'on n'a pas grand plaisir à voir; c'est dans ce dernier sens qu'il faut, je crois, l'entendre dans les vers d'Horace.
Quant à ce mol, hors, dont lu ne veux ni à la place que l'anonyme lui a choisie, ni à celle que je lui ai donnée, c'est avec raison que tu le proscris. Je crois même qu'il doit être banni de la hante poésie. Il faut le laisser dans la prose. Je ne sais comment il se fait qu'il se soit glissé dans mes vers; je ne l'y avais pas introduit. H faut lire : nul arbve qu'un cyprès. Me voilà bien à l'abri de votre critique, monsieur l'Arislarque! Oh! il faut s'observer de près; votre férule frappe à droite, frappe à gauche, il ne fait pas bon la rencontrer.
Le moment du départ approche; les citoyens Robert, Cha,brond. Moynat, Ballin sont des nôtres. Ils sortent de ma cellule; je leur ai touché la main. C'est un tintamarre à ne pas s'entendre; les voix fortes ont beau jeu.
L'appel commence, je te quitte; il ne faut pas se faire attendre. Adieu! Adieu! Adieu!
De Saint-Lazare, corridor Germinal, n° 14, neuf heures du matin.
Nous sommes arrivés à sept heures et demie; les chambres ici sont nues. Envoyez-moi un lit de sangle, deux matelas] couvertures, etc., une table, une chaise, un balai. Nous sommes trois dans la même chambre, Moynat, Chabroud et moi.
Pendant cette translation, qui est comme une préparation pratique au voyage suprême du 7 thermidor, Roucher, en disciple de Montaigne, noie soigneusement toutes ses
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impression?. Pendant qu'Hubert Robert dessine à chacune !e la route. Roueher grave dans sa mémoire les scènes qui se déroulent sous ses yeux.
Rien n'est plus intéressant que le récit qu'il en adresse lilb* quelques jours après sa nouvelle installation :
Après sepl juins de trouble, de désordre, qui on! dû ne -
sairement suivre une translation aussi brusque, je puis donc, nui chère lîlle, reprendre notre tant doux commerce épistolaire. D'abord, la nudité absolue de notre prison où nous avons manqué, même d'eau, pendant près d'une demi-journée; ensuite le chaos inconcevable que formaient, autour de trois malheureux, tous les objets d'ameublement, de vêtement, et de comestibles qui leur arrivaient de Saint - t de chez
eux, sur un espace de treize pieds de long et de neuf de large, ne laissaient à l'esprit aucune place pour se retrouver. Il a bien fallu prendre le temps de caser notre ehétive de trouver à chaque objet le lieu le moins incommode; en uu mot, d'épargner le terrain de toutes les manières, pour en donner le plus possible au mouvement journalier de trois individus. C'est fait ! l'ordre et la propreté habitent avec nous. Je ne crois pas qu'il y ait ici beaucoup de chambres aussi nettement rangées que la nôtre, et puis, n'ai-je pas mon cabinet à muraille de papier? Là, je suis seul, ne voyant pas mes co-chambristes, n'en étant pas vu, recevant sur mon bureau, par un espace libre de deux pieds, la lumière de la fenêtre, les
non tapis mis en double, et les jambes enveloppées du couvre-pied d'indienne mouchetée. J'ai presque l'air d'un sybarite, et je ne suis pourtant qu'un pauvre républicain, ami de l'étude et grand ennemi du froid. Ovide a dit. je crois :
lngenium sxpt mala movnL
Oh! il a grandement raison, à mon sens, pour le génie de l'arrangement. L'aisance aime à s'étendre et ne se trouve jamais assez au large; l'infortune a l'art de se resserrer et
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sait encore parfois trouver un peu d'espace de reste. Si les leçons du passé n'étaient pas ordinairement perdues pour notre avenir, les grands terriens qui sont ici se feraient pour les jours de leur liberté un riche fonds de pensées qui ajouteraient à leurs jouissances futures. Quand on a. vu combien peu il faut pour les vrais besoins de la vie, on peut, on doit reconnaître la vérité de ce mot : Oh! que de nécessités inutiles ! Quoi qu"il en soit, je veux reprendre l'histoire île notre translation, au point où je lavais laissée. Cet événement de ma vie me sera éternellement présent, s'il est vrai qu'après la mort il y ait pour nous une existence continuée.
L'appel va commencer, s'écrie l'officier municipal. A ce mot, je prends mon portefeuille sous le bras, je jette sur ma tète, embéguinée de ma coiffe de nuit, ce vieux chapeau dont la poussière, la crasse et les trous sont à Tordre du jour, et, enveloppé de ma houppelande, je sors de ma cellule dont je ferme les vefrous. Ce ne fut pas sans lui donner un regret- Je sais ce que je quille, me disais-je, et j'ignore ce que je vais chercher. Mon excellent voisin était seul et tristement debout, auprès du poêle, sur sa porte. Je l'embrasse, lui remets le petit billet par lequel j'annonçais à maman notre translation; et après avoir reçu l'assurance de ce brave homme que mon petit mot serait envoyé, de très bonne heure, à son adresse, je vais me réunir aux soixante-dix-neuf détenus qiTon allait transférer. Ils étaient tous en tumulte, mêlés, confondus, empilés dans la partie de ce long et étroit corridor qu'éclairaient, d'une lumière lugubre, la lampe attachée au-dessus de la porte et deux flambeaux de résine allumés qu'on voyait brûler au delà des barreaux du premier guichet, d'où l'œil enfile la longueur du corridor. Citoyens, reprend le magistrat du peuple, décoré de son écharpe, que chacun de vous, au fur et à mesure que je l'appellerai, aille se ranger, les uns d'un côté, les autres de l'autre, le long des murailles du corridor, les deux premiers p/'':.s de la porte et ainsi de suite. Silence! silence! On se tait, l'appel commence: râigl individus sont à leur place. J.-A. Roucher est appelé le vingt unième et le voilà déjà plaqué contre
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le mur. Moynat me suit; ii était triste, rêveur. Je cherche à l'égayer. Voilà, lui dis-jC, le bon pasteur qui compte son bétail. Le bétail reconnu, on nous ordonne de filer, de deux en deux, par huitaine, du corridor entre les deux guichets où Ton nous compte encore. En voilà huit, pour le sûr! disent les guichetiers-numérateurs, et Ton nous ouvre le deuxième guichet donnant sur la cour. Là, j'aperçois le citoyen Bouchotte debout, triste et nous regardant passer. Adieu, citoyen concierge! Grand merci du ton honnête et doux que vous avez toujours eu avec moi! En lui parlant ainsi, je lui tends la main, il me tend la sienne que je presse et je suis mes compagnons. Nous voilà arrivés au dernier guichet donnant sur la rue. On nous compte encore, et nous franchissons le seuil de notre premier enfer, pour en aller chercher un second.
Ici, je ne saurais peindre le genre de pensées et de sentiments que produisit en moi la vue de la scène qui, à la lueur de deux ou trois flambeaux ténébreux (il était cinq heures environ du matin), se déployait devant nous jusqu'aux deux bouts de la rue de la Clé. C'était une espèce de charrette ou de chariot vide auquel étaient attachés quatre chevaux, précédés de deux autres qui avaient déjà leur charge et suivis de sept autres qui attendaient la leur. Une chaise branlante nous sert de marchepied pour monter sur ce char de sinistre augure. Moynat me suit. Ballin suit Moynat. J'aide à Ballin, chargé de soixante années et plus, à monter sans danger. Nulle chaise, nulle planche pour nous asseoir. Quelques brins de paille mouillée et salie par l'épais brouillard qui tombait, jonchent cette infâme voiture. 11 faut s'asseoir sur les ridelles et prendre soin de se plier en deux, l'un vers l'autre, de peur que le moindre choc ne nous jette à la renverse. Un garde, brave sans-cuhttt. monte en neuvième et l'on crie aux conducteurs: avanct-z. I..- deux premiers chariots s'ébranlent: le notre roule aussi. Nous laissons la place libre au quatrième, et, au bout de dix pas, tout le cortège supérieur s'arrête. Nous voilà en face d'une rue qui donne dans celle de la Clé, exposés au froid du matin, au brouillard i't au venl qui souffle. Je me tourne vers Sainte-
Pélagie, pour connaître l'extérieur du manoir que je laisse ; car je n'a\ais pas pu l'examiner dans la triste nuit où Ton m'avait incarcéré, il y a aujourd'hui quatre mois. Je vois à loisir cette masse énorme de murailles exhaussées que percent, à peine, quelques ouvertures rares, basses et étroites, enfoncées encore au-dessous du pavé. Tel setail, me dtë-je, le frontispice de l'enfer; voilà bien qui l'annonce. Cependant, quelques gendarmes à cheval tenaient à la main des (lambeaux, allaient, venaient, et nous donnaient, sur le terrain incliné de cette rue étroite, la facilité de découvrir l'étendue de la procession affreuse qui se préparait. Après que chaque chariot est rempli, nous avançons de quelques pas, pour nous arrêter encore, jusqu'à ce qu'enfin nous voilà tous hors de Sainte- Pélagie sur nos voitures rangées à la file. Elles roulent ensemble. Nous tournons dans la rue Copeau, à droite, pour aller prendre la rue Saint-Victor. Arrivés devant la rue Neuve- Saint-Étienne, je me rappelle les jours de la belle saison où, tous les matins, ma chère Minette et moi, nous nous rendions avec tant de plaisir, par ce même chemin.à nos agréables leçons de botanique. J'étais libre alors, j'étais heureux; ma fille était avec moi et nous respirions ensemble l'air pur et bienfaisant du jardin des Plantes. Aujourd'hui, je suis captif, je ne vois plus ma fille et je sors de l'air infect d'une prison de quatre mois, pour aller respirer à une lieue des miens une atmosphère peut-être non moins infecte. J'avoue, ma chère Minette, que cette pensée me donna un sentiment pénible, déchirant ; mes yeux s'humectèrent de quelques larmes. Je m'affaiblissais... Je m'en aperçois; à l'instant, j'appelle toute ma philosophie, pour te chasser de ma pensée. Mais, arrivé dans la rue Saint-Victor, mon esprit, avec une rapidité inconcevable, me présente toutes les circonstances de ma vie qui ont laissé dans ma mémoire l'image de cette rue. Devant la maison de Perrin : C'est là, me disais-je, que pendant deux jours d'alarmes publiques, mes enfants, ma femme et moi, nous sommes venus chercher un asile. Un peu plus bas, je me dis: Ici, dans les premiers jours de mon arrivée à Paris, il y
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a trente années, je me laissai cmvhûr e- à la promesse d'une foire amusante et je ne trouvai que des baraques à pain d'épice. "Plus bas encore : fêtais là, dans le cabriolet de Laigner pour aller ensemble au Coudrai voir les miens, et le heurt d'une voiture brisa la notre. En face de la rue des Noyers, je porte les yeux vers l'endroit où est située notre maison : Elles dorment peut-être en ce moment, si près d'elles et ne pouvoir les embrasser ! Cependant les ridelles m'incommodaient autant que la posture gênante que j'avais et qui me brisait en deux ; je prends le parti de me tenir debout. D'abord, je m'attache d'une main au collet de Moynat et de l'autre à celui de Ballin. Bientôt après, je me tiens ferme sur mes jambes et ne quitte plus celte attitude.
Nous avançons; la nuit s'éclaircissait insensiblement. Les rues sont déjà fréquentées; les yeux des passants s'attachent sur nous. Je les observe à mon tour et je ne découvre rien que de la curiosité. En effet, n'est-ce pas une chose curieuse que quatre-vingts prisonniers détenus comme suspects, conduits par cinq ou six gendarmes seulement, qui, sans fers, sans liens, se laissent ainsi mener comme des agneaux, où l'on veut et rumine l'on veuf, sans se plaindre, sans nulle intention de s'échapper, dociles à la loi parce qu'elle est la loi, et la respectant dans ses rigueurs. Si jamais l'histoire se charge de tracer ce tableau, on aura peine à croire la vérité de ce récit, ou plutôt on dira : Non! ils ne méritaient pas, ces infortunés, la Qualification dont on les a flétris.
Dans la rue Saint-Martin (il était jour déjà), une vieille revendeuse de fruits, accroupie contre une borne, nous a salués d'un mot que le genre de nos voitures lui a dû inspirer, aussi bien que la vue de nos gendarmes à cheval et tenant toujours leurs flambeaux allumés. « Qu'on tes /".... tous à la guillotine, tous à la guillotine! » Grand merci, ma bonne, il serait possible d'être patriote, républicaine, et pourtant moins féroce.
Enfin voilà le grand jour: sept heures et un quart sonnent. Nous arrivons à Saint-Lazare. Le premier guichet s'ouvre pour nous recevoir. Au delà du second, le même officier municipal.
un grand papier à la main, fait un dernier appel. Nulle tête ne manque. Nous défilons sous ses yeux, l'un après l'autre. Enfin voilà le bétail parqué, et la claie d'entrée déjà fermée bien et dûment sur nous. Une immense pièce servant jadis de réfectoire et ayant au moins soixante à soixante-dix pas de longueur nous reçoit tous. Là, nous restons l'espace d'une heure, nous parlant les uns aux autres, en tumulte, du nouveau genre de triomphe qu'on nous a fait savourer longuement, durant toute la traversée de Paris. On nous annonce enfin qu'il faut quitter le rez-de-chaussée et monter au troisième où nos logements nous attendent. Un premier guichet s'ouvre ; nous voilà dans un grand escalier. Au-dessus de trente marches, au premier étage, trois guichets ; au second étage, trois guichets ; au troisième étage, encore trois guichets. Tu vois, ma chère Minette, que l'art a épuisé son génie, pour espacer sur notre route les instruments de l'esclavage, de peur, sans doute, que nous oubliassions la captivité. 11 est bon, en effet, de frapper toujours par les yeux l'imagination des malheureux, ne fût-ce que pour la tenir toujours en haleine. Il ne faut pas que l'infortune chôme. Jamais artiste n'atteignit mieux son but.
Parvenus au troisième étage, un long, large et lugubre corridor, bien éclairé, nouvellement blanchi, se présente à nous. Toutes les chambres sont ouvertes, et un chiffre tracé à la craie, sur toutes les portes, indique le nombre des détenus que chaque logement doit contenir. Le chiffre un n'est écrit nulle part ; deux est très rare ; celui de trois est le plus souvent répété; quatre, six, sept se voient par-ci, par-là. Aucun de ces derniers, me dis-je, ne sera le mien. Je vais, je reviens, je cherche ; mais Chabroud s'était déjà emparé d'une chambre à trois à grand air, à belle vue, donnant sur la cour intérieure, le jardin, la ville et la campagne.
Je m'attache à lui, Moynat s'attache à nous; notre demeure est fixée. C'est celle, ma chère Minette, d'où je t'écris et que je ne quitterai jamais que pour sortir de Saint- Lazare.
On t'a bien informée, ma Minette ; point de barreaux aux fenêtres, mais de belles et grandes croisées. Point de verrous,
aux portes, mais dos serrures intérieures dont on a la libre disposition. Point d'heures lises de retraite, mais liberté de voisiner, toute la nuit, dans le même corridor; durant tout le jour, communication permise entre tous les étages et, dans peu, jouissance d'une grande et vaste cour qu'on bat, en ce moment, et qir\m sable.
Le 25 pluviôse, Roucher reprenait son récit où il l'avait laissé dans sa précédente lettre :
Comme je crois qu'un jour tu seras bien aise d'avoir en mains des mémoires authentiques du temps qui court, je vais continuer le récit que je t'ai commencé.
Tandis que nous étions ici dans notre corridor Germinal, à crier la faim, la soif, le froid et la fatigue, nous entendons le bruit d'un grand nombre de chariots à la suite les uns des autres dans cette même cour, où nous étions descendus nousmêmes quelques jours auparavant. On court aux fenêtres, on regarde et l'on voit un renfort de malheureux destinés à gémir avec nous. D'où viennent-ils? des Magdelonnettes. Ils ont traversé tout Paris, le long des anciens boulevards ; ils ont vu, comme nous, sur leur route, des visages immobiles. Était-ce d'indifférence ? Était-ce d'effroi? Vaste champ ouvert aux conjectures. Les voilà ces hommes suspects, répandus parmi nous et choisissant leur demeure dans les chambres dont les Pélagiens n'avaient pas voulu.
Ils étaient à peine casés, qu'un nouveau cortège arrive. Oh! pour ceux-là, ils présentent un spectacle bien plus affligeant. Liés deux à deux, par le corps et par les bras, aux ridelles de leurs chariots, ils ont tous l'apparence de grands criminels. C'est ainsi qu'on traite les voleurs, les assassins, les incendiaires. Le sont-ils? d'où sortent-ils? de Bicètre. Ils descendent; on en fait le triage. Les uns, fléau de la société parleurs forfaits, sont jetés pêle-mêle sur la paille, au rez-de-chaussée; les autres, ci-devant nobles, ci-devant prêtres, viennent se joindre à nous. J'en reconnais plusieurs qui avaient précédem*
ment habité à Sainte-Pélagie, je leur serre la main, je les embrasse, je leur demande l'histoire de leur translation; la voici telle que je l'ai recueillie de leur bouche.
On les a d'abord réunis tous dans le \ aisseau qui servait autrefois d'église. Là, ils attendirent ce qu'on allait ordonner d'eux, car on ne leur avait pas dit qu'ils dussent être tranférés. Tandis qu'ils se livraient ainsi au cours de leur imagination remplie du souvenir du fameux 2 Septembre, des gendarmes à cheval, le sabre à la main, entrent ; l'officier tire de sa ceinture deux pistolets qu'il arme. Bientôt, soit d'autres gendarmes, soit des guichetiers, apparient les malheureux par le moyen de cordes. Au fur et à mesure que les détenus sont ainsiaccouplés, on les emmène dans la cour, on les place sur des chariots où d'autres cordes les attachent. Voilà tous les chariots chargés qui traversent toutes les cours. Arrivé à la grande porte extérieure, le convoi aperçoit une vingtaine d'hommes à ligure peu rassurante. Sont-ils là à dessein? sont-ils là par hasard? Chacun se le demande, et libre à chacun de répondre, suivant le tour de son imagination. Ces curieux, ou vrais ou prétendus, suivent, accompagnent le cortège qui marche vers Paris. Ils ne seraient pas autrement s'il y avait un projet à mettre à exécution, et qu'ils attendissent le signal convenu. Heureusement, point de signal. S'il devait y en avoir un, qui donc l'a fait manquer? Devine qui pourra, ou parle qui saura. Maisenfiu, à la barrière, ces beaux suivants cessent de l'aire suite. Un instant après, on ne les voit plus. Mais c'est en plein jour qu'on montre à tout Paris, dans la plus longue traversée, des prisonniers dont un grand nombre est souillé des crimes que la société, dans tous les gouvernements, dévoue à la mort. Tout Paris saura donc que Saint-Lazare est une des grandes sentines de la République.
Quoi qu'il en soit, le jour s'écoule, la nuit arrive, et un grand nombre d'entre nous la passe dans un dénùment absolu de matelas, de lits, de couvertures.
Cependant au rez-de-chaussée, ces hommes qu'en terme de prison, on appelé paillcux, parce que, selon une autre
expression du même genre, on les gerbe ; ces hommes travaillent des pieds, des mains à percer les murs, à mettre le feu aux boiseries de la grande pièce où ils sont, déposés. Ils s'ouvrent une issue, et quelques-uns parviennent à s'échapper à la barbe des sentinelles qu'ils trompent. On s'aperçoit enfin de leur évasion; grand bruit! grand tumulte! On court après eux ; on parvient à les arrêter presque tous; on éteint d autre part l'incendie, et le lendemain, on répand le bruit parmi le peuple, à la Commune, que Saint-Lazare est entré en insurrection. Nulle distinction n'est faite des personnes dans ce beau narré. Midi sonne, la garde montante arrive; le commandant général est dans la cour aussi. Les deux gardes s'y rangent en bataille. Heuriot les harangue, et son éloquence s'applique à nous désigner tous comme des hommes ennemis de la patrie. « Ils tenteront, dit-il, de s'échapper encore, eh bien! je vais vous faire distribuer des cartouches, des baltes ; au moindre mouvement, tirez ! donnez-leur la mort, car la mort les attend, i Nous étions aux fenêtres, nous entendions distinctement la voix du général, et tu peux aisément, ma chère 011e, te figurer leffet de ce discours sur les auditeurs prisonniers. Le plus profond silence régnait. Peut-être Henriot en fut-il effrayé, car, amendant tout à coup la généralité de sa proposition, il ajouta qu'il pouvait y avoir parmi tous ces scélérats quelques patriotes victimes de l'erreur ou de la haine, mais que ces vrais républicains savaient endurer, sans se plaindre, des rigueurs passagères, et faire à raffermissement de la liberté publique le sacrifice de leur liberté individuelle. Oh! il avait grandement raison, le commandant général. Oui, il y en a parmi nous de ces hommes de bien, el même un grand nombre. Je m'honore d'être de cette classe ; la loi le veut, je courbe la tète, et je te déclare que les portes de Saint- Lazare s'ouvriraient à l'instant devant nous, contre le WBO du législateur, que je n'en profiterais pas. L'autorité me captive; il faut que l'autorité me délivre, sinon j'achève ma vie loin de toi.
Voilà, ma chère fille, le récit fidèle de ce que j'ai vu dénies
yeux et entendu de mes oreilles. Je me trompe; une circonstance essentielle y manque, je l'avais totalement oubliée, mais on vient de me la rappeler et je répare mon omission.
N'oublie jamais qu'on sembla prendre à tâche de faire arrêter longtemps les transférés de Bicètre dans tous les lieux de leur route où se trouve la plus grande affluence du peuple ; environ une demi-heure à la place Maubert ; autant devant la rue qui mène droit au marché des Innocents ; autant encore dans la rue Saint-Martin, près du marché de ce nom. Si ce fut là un effet du hasard, avoue que le génie du mal ne combine pas plus savamment ses projets infernaux quand il veut s*assrer du succès.
La prison de Saint-Lazare « un de ces cimetières vivants où l'on parquait les victimes humaines avant de les immoler1 », est située au faubourg Saint-Denis ; c'était autrefois une ancienne léproserie. La monarchie en avait fait une maison de correction et la république, aux premiers jours de 1794, avait transformé la maison Lazare en prison pour les suspects.
Saint-Lazare a subi de grandes modifications depuis cette dernière époque ; il ne reste plus aujourd'hui qu'un unique et dernier vestige de la Terreur : un cadran tricolore avec cette légende fatidique : Uodie mihi, cras tibi. Les aiguilles de cette horloge ont fixé les yeux d'André Ghénier quand il quittait la prison; elles lui ont inspiré quelques-uns de ses vers les plus beaux, les plus touchants peut-être de toutes ses poésies.
Quand les verrous eurent été tirés derrière le lugubre cortège, chacun des prisonniers dut passer au greffe pour l'accomplissement des formalités de l'écrou.
Voici le signalement du poète, tel qu'il a été relevé sur
i. Cariou-Nisas, dans la Décade philosophique.
LE POÈTE ROUCRER. 257
le registre des prisonniers de la maison d'arrêt dite Lazare' :
An II de la République française une et indivisible, 12 pluviôse, n° 206;
Jean-Antoine Roucher, homme de lettres, quarante-huit ans, natif de Montpellier, demeurant à Paris, rue des Noyers, 24. Cinq pieds quatre pouces ; cheveux et sourcils noirs ; front découvert; nez moyen; yeux brun {sic); bouche grandi'; menton arrondi ; visage ovale. Transféré de Sainte-Pélagie.
Ici encore, la philosophie n'abandonne pas notre poète.
Me voici, ma chère Minette, dans une nouvelle prison, où régnent encore la confusion et le désordre ; dans une chambre où l'on a jeté, sans feu, sans eau, sans paille, ton malheureux père, avec deux autres compagnons de son infortune... Que de choses j'ai à te dire! quelles scènes j'ai vues! quels sentiments m'ont affecté depuis le moment où je sortis de ma chétive cellule de Sainte-Pélagie 1 mais, encore une fois, il faut avoir pris ici une place, rangé mon tiers de chambre, réglé nus heures, ordonné enfin ma vie de prisonnier, pour me redonner à toi. Il faut maintenant que je m'accoutume à travailler seul, quoique entouré de deux personnes ; j'espère bien y parvenir. C'est en nous-mêmes que se trouve la véritable retraite; je m'y enfermerai le plus avant que je pourrai; et peut-être que Saint-Lazare ne me sera pas plus ennemi que Sainte-Pélagie.
En voilà assez pour aujourd'hui , ma plume ne court pas comme à l'ordinaire ; je suis trop importuné de l'aspect de mitre taudis. C'en est un, bien véritablement. Le ménage de trois personnes répandu, entassé, confondu, jeté au hasard sur le plancher dans un pied d'épaisseur de poussière, forme un
1. Cette pièce qui existait autrefois aux archives de la préfecture de police portait en marge cette mention : « Transféré à la Conciergerie, le 6 thermidor. »
tableau qui dégoûte et mol l'esprit plus mal à l'aise encore que
li> corps. Oh! bienheureuses tablettes, qui devez mettre l'ordre et la propreté autour de moi, arrivez donc, arrivez vite, que je sorte d'un chaos de saleté.
On dirait presque qu'il s'estime heureux de son sort.
L'air, ici, est aussi pur que celui des champs. Nous avons devant nous un immense horizon, et, du côté de la salubrité résultant de l'espace et de l'air, point de comparaison avec Sainte-Pélagie. Oh ! si la même proximité existait, tout serait au mieux pour une prison. S'il est possible d'une manière ou d'autre, de recevoir la subsistance de ta main, je ne balance point; laisse-moi ici. Nulle part, je ne serais moins mal qu'à Saint-Lazare.
J'ai commencé à approprier notre chambre qui serait au mieux, si un seul l'occupait. Nous voilà sortis de la première ordure. Je pourrai ce soir écrire un peu plus tranquille, et Minette aura demain son quintidi, de la même manière et par la boîte ordinaire. Quand je serai posé tout à fait, tu sauras Phistoire de notre translation. 0 droits sacrés de l'homme, quand pourra-t-on vans mettre en activité?
Et cependant, on parle de mesures plus sévères : il est question de forcer les prisonniers à manger à la table commune et encore devront-ils payer fort cher une nourriture détestable. Houcher, à quarante-neuf ans, va être réduit à la mendicité.
Quel supplice ! écrit-il à une amie1. Quelle torture! mais cette mesure est nécessaire, dit-on, à la sûreté et à la tranquillité publiques. La liberté nationale en sera plus tôt affermie : nous allons au spectacle chercher le plaisir de la terreur, de la pitié, souvent pour des faits supposés, et toujours pour des actions