Inédit
2. Toutes ces lettres sont inédites. Elles n'ont pas été publiées en 1797 sans doute à cause des personnes qui y sont mentionnées et dont plusieurs, qui avaient échappé à l'échafaud, existaient encore.
LE POÈTE ROUCIIER. 269
Quand l'enfant dînait en ville, son père composait des vers pour payer son écot.
Je l'ai fait parler dans un quatrain qu'il a ensuite signé d'un Emile Boucher, écrit de sa main guidée par la mienne. Il est allé présenter son hommage. On m'a rapporté le succès du bambin et sa gaieté et son amabilité. Voici ce qu'il croit avoir fait:
A la rigueur du sort qui commence ma vie
Je n'ai plus rien à reprocher, S'il peut, comme aujourd'hui, toujours me rapprocher
Des vertus, de la grâce aux talents réunie.
La duchesse de Fleury f, qui avait repris après son divorce son nom de Goigny, celle dont Chénier allait dire dans la Jeune Captive : ■
La grâce décorait son front et ses discours Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d'elle !
La duchesse de Fleury gâtait particulièrement l'enfant et lui faisait de nombreux cadeaux ; tantôt, c'était un lapin queChabroud dressait à suivre comme un chien, au grand amusement de tous les prisonniers.
Le lapin a mangé les cordes de la raquette ; mais Emile va chez la citoyenne de Glatigny, qui joue de la harpe et il a bientôt de quoi réparer le malheur.
Le lendemain, c'était un moineau :
Si je le laisse faire, disait Roucher, la cellule sera bientôt
t. Elle était accusée « d'aristocratie puante », comme la baronne d'Hennisdal et la comtesse de Mursin. Pour les autres on avait trouvé des motifs de la même valeur.
270 PENDANT LA TERHKl'R.
l'arche de Noé. Mais tout cela l'amuse et je ne sais pas me refuser à son plaisir.
Il y avait encore dans cette ménagerie de Saint-Lazare un singe qui bien souvent égratigna les mains ou la figure de l'enfant.
Roucher qui vivait très retiré *, livré à ?es pensées ou à ses travaux, recueillait, toutes les fois qu'il sortait de sa solitude, le respect qui était dû à son talent et à son caractère. Lui et Chénier faisaient exception parmi ces gens dont « la vie s'écoulait au milieu des occupations frivoles, entre l'égoïsraeet la peur 2 ».
Malgré la vie qu'ils menaient, les échos des corridors se retrouvent dans les vers ou dans la correspondance des deux poètes ; un détenu vient de se tuer, c'est Etienne, le commandant de la garde nationale de la section du Panthéon.
On l'a trouvé, dit Roucher 3, sur son lit. noyé dans son sang, entre son rasoir et son couteau. Il a écrit qu'il mourait
1. Roucher cherchait avant tout à se soustraire et aux importuns qui encombraient la prison comme ils encombrent la vie, et aux curieux qui l'empoisonnent ; il était heureux d'être inconnu du vulgaire et souvent il se plaignait d'un compagnon qui l'appelait tout haut par son nom dans les couloirs. « Chabroud et moi, écrivait-il, nous vivons étrangers à tout ce qui peut se passer, se dire et se faire autour de nous. Nulle accointance suivie avec personne. Parlant à tous ceux qui nous parlent, uniquement, pour n'avoir pas l'air de sauvages; du reste, vivant chez nous avec nos livres et avec nous-mêmes, faisant des vœux bien sincères pour le bonheur public et le respect dû a toutes les autorités légitimes... Vous savez, ma bonne amie, avec quelle pureté d'intention je nie suis conduit depuis cinq ans. Nul retour sur moi-même. Toujours m 'oubliant pour ne voir et ne servir que ma patrie, étranger à toutes les brigues, à tous les partis, éloigné par principe et par goût de tous les chefs et ne prenant pour me conduire, conseil que de ma raison et de ma conscience. »