uiserirs du Lundi, I. Il, p. ^i
'.'>. Dessales-Régis, llvvuc df Paris du :20 (i.trd)re !S12. arli-le intitulé le 7 T/irmiidor et r.iiisai'ré en entier à RouvIht.
i2 l'KNDANT LA TERUEUH.
lidèlemenl mes goûts, mes pensées, mon caraclère, cl tout or (}ui se passait dans mon cœur. Ces quatre lettres, faites sans brouillon, lapidomeut, à trait de plume et sans même avoir été relues, sont peut-être la seule chose que j'aie écrite avec facilité dans toute ma vie. Ces lettres plurent à M. de Malesherbes et il les montra dans Paris... On trouvera, dans nie> papiers, la copie (ju'il en lit faire à ni:i jaièie et qu'il m"env(»y;( quelqius années après.
Dans ces quatre lettres, qui l('uioii.^ueut une fois de plu^ de son orgueil et de sa misanthropie, Rousseau déclare que « le commerce des hommes lui est odieux; il mourra persuadé que de fous ceux qu'il a connus, aucun n'est meilleur que lui; il a une violente aversion pour les étals qui dominent les autres; il hait les giands; le moindre devoir lui est insupportable; il redoute jusqu'aux bienfaits parce qu'il faut en être reconnaissant et que 1.^ reconnaissance est un devoir; personne o\\ monde ne le connaît que lui seul, parce qu'il ne vil qu'avec lui-même: sa manière d'être est due à une imagination déréglée; enfin, il a été heureux autant que la nature le lui a permis ».
A côté de ces paradoxes, q(U' de jugements lumineux, d'intrigues percées à jour, de petitesses dévoilées !
On voulait établir contre Jean-Jacques nn système de ditfamation et l'on sentait bien que ces lettres entraveraient ce charitable dessein. De plus, l'Académie se savait directement visée par ces lignes méprisantcîs :
Vos gens de lettres ont beau crier qu'un homme seul est inutile à tout le monde et ne remplit pas ses devoirs envers la société, j'estime, moi, (pie les paysans de Montmorency sont
LE rOÈTE ROUCllER. 73
des membres plus utiles de la société que tous ces tas de désœuvrés payés de la graisse du peuple pour aller six fois la semaine bavarder dans uue académie, et je suis plus conleut de pouvoir, dans i'occasiou, faire quelque plaisir à mes pauvres voisins (|ue d'aider à parvenir à ces foules de petits intrigants dont Paris est plein, (pii tous aspirent à l'Iionneur d'être des fripons en place et ([ue, pour le bien public connue pour le leur, on devrait tous envoyer labourer la terre dans leurs provinces '.
Il fallait prévenir une semblable publication. L'Académie fit auprès de Roucher une première démarche. Le poète, qui s'était donné la mission de défendre son ami, refusa de supprimer les lettres; il lit plus: pour expliquer sa conduite il rappela dans une des notes des Mois le mot de Diderot:
La calomnie disparaît à la mort de l'homme obscur, mais on la voit debout devant l'urne du grand homme et continuant d'en remuer la cendre avec un poignard.
C'est alors que La Harpe, plus intéressé que tout autre à la suppression des fameuses lettres % se chargea de reprendre la négociation. Accompagné de deux confrères, amis du poète, il se rend à Montfort. Un fauteuil à l'Académie et une pension de douze cents livres seront le prix du silence de Roucher. Celui-ci rejette cette proposition avec l'indi-
\. Griinm (t. X, p. 293), à la date de juin 1780, donne une nouvelle preuve des sentiments de l'Académie pour la mémoire de Jean-Jacques. — Racontant une visite de la reine au tombeau de Rousseau à Ermenonville, il s'exprime ainài : « On aurait bien voulu se persuader {ce n'est pourtant pas à l'Académie!) que la dévotion à la mémoire du saint philosophe avait été le principal objet de l'auguste pèlerinage. » Mais Comme la reine était restée froide, « Que de haines, ajoute-t-il, que de jalousies, ce silence a consolées!»
2. Au lendemain de la mort de Jean-Jnrques, il avait écrit un libelle contre Rousseau et les quatre lettres faisaient éclater son imposture.
i4 TENDANT LA TElî HKUn.
gnalion qu'inspire à un honnête homme la pensée même d'une lâchelé. Les éloges, les flalteries, tout est impuissant. On en vient aux menaces : « Son nom sera proscrit, sa réputation étouffée, sa famille et lui plongés dans la misère. » Toujours même refus. La Harpe s'adresse alors à madame Roucher, la descendante de Jeanne Hachette. H n'est pas plus heureux et revient à l'Académie blessé, le fiel dans le cœur.
De ce jour, a dit Guyot-Desherbiers S Roucher fut voué aux persécutions, aux outrages, aux calomnies et au malheur. On y avait presque réussi, lorsque la Révolution fit le reste.
Musset-Pathay, dans son //isfoiVe de la vie et des ouvrages de Jean-Jacques lîousseau, s'est exprimé ainsi :
Les démarches que l'on fit pour empêcher Timpression des lettres sont à peine croyables, quoique certaines. Roucher, ajoute-t-il, eut le courage de résister aux séductions et de braver toutes les menaces.
Les quatre lettres parurent donc dans le poème des Mois et elles sont liées à jamais à cet ouvrage où elles rappellent les souvenirs, si honorables, qui s'y rattachent 2. Et voilà
1. Grand-père d'Alfred et de Paul de Musset, Claude-Antoine Guyot- Desherbiers, dont nous retrouverons le nom dans la suite de celte étude, méritait beaucoup mieux que les lignes trop courtes qui lui ont été consacrées par Paul de Musset dans la biographie de son frère Alfred (p. 9). M. de Musset-Pathay, dont je cite l'opinion après celle de Guyot-Desherbiers, était le gendre de celui-ci et le père du poète.
2. Les Mois, t. II, pp. 288 et suiv. Dans la contrefaçon de Liège, contre laquelle Roucher a protesté dans le Journal de Paris (29 août nSO) et dans le Journal Enci/clupédigue (i^r octobre même année), les lettres ont été supprimées, ce qui ferait supposer que l'Académie ne fut pas étrangère à cette édition frauduleuse.
LE POliTE HOUCllER. i.)
pourquoi Rouclier ne fui pas de rAcadéinie, En parcouianl la liste des membres qui la composaient en 17813, on reconnaîtra qu'elle aurait plus gagné à l'admettre que le poète ne perdit à en être exclu.
Dès le lendemain de l'apparition des Mois, La Harpe commença dans le Mercure une campagne de six mois qui ne s'arrêta que lorsqu'on l'eut chassé de ce journal. Toutes les armes lui semblaient bonnes, et la critique littéraire tenait beaucoup moins de place dans ces diatribes que les injures personnelles ou les imputations calomnieuses. Le public outré imposa silence au critique. Madame Panckoucke en faisait part au poète dès le lendemain, 6 septembre 1780 :
M. de La Harpe est brouillé avec mon mari. Il renonce au Mercure et voulait faire ses adieux au public dans un long article. iNous avons pris la défense de ce même public en ne permettant pas que M. de La Harpe voulût l'aflliger de la sorte. Alors, la grenouille s'est enflée du poison de l'orgueil ; je ne sais pas encore comment elle n'en est pas crevée. Nous avons reçu une lettre de ce petit monstre d'orgueil où il nous dit avec bonhomie que nous manquons à un homme à qui tout le monde doit des égards et nos pareils du respect. Ne parlons plus de ce petit homme, car ce serait l'estimer encore que de s'en occuper.
Pour détruire l'impression que La Harpe avait laissée, le Mercure confiait à Imbert la nouvelle critique des Mois. Vaincu de nouveau, La Harpe jura de se venger. Mais, cette fois, il attendit la mort du poète.
Dans le Cours de littérature \ tandis qu'Homère, Virgile et Ovide sont jugés en quelques pages, Koucher occupe seul près d'un demi-volume. Les mots : bêtise, ineptie,