Journal de Paris, b mai
LE POÈTE ROUCIIEH. ITiO
polirriiil induire en erreur quelijuos-uns de nos lecteurs ; les trois dernières liirnes de cette note ne doivent avoir cl n'ont aucun rapport avec les liti:nes précédentes ; mais comme il serait rigoureusement possible que quelqu'un y aperçût une application injurieuse à la probité de M. Roucber, nous déclarons ici que telle n'a point été notre intention, et que sans partager sa façon de penser sur la chose publique, nous n'entendons porter aucune atl;i(}ue à son honneur.
Nouvelle rélradation iiuérèe dans les Annales patriotiques, n» 99, page 1 .
Sur l'erreur typograpbi(jue malheureusement échappée dans la feuille numéro 97 des Annales, et que nous avons volontairement désavouée dans le numéro suivant, nous savons que -M. Roucher a manifesté cette vive sensibilité qui caractérise riiomme d bouneui' qui se croit outragé. Nous nous faisons un devoir de lui renouveler la réparation la plus soleunclle : sa jirobité bien connue le met au-dessus de l'atteinte fortuite d'une phrase totalement étrangère à la note qui la précède, puisque cette note n'a d'autre objet que la diversité d'opinions sur laquelle chacun est parfaitement libre. Personne ne rend plus de justice que nous à la pureté et à la délicatesse de -M. Houcher, et nous ne nous consolerions pas d'avoir pu fournir occasion à la moindre interprétation qui lui fût injurieuse, si nous n'étions bien sûrs que son excellente réputation éloignera toujours de lui, aux yeux de tous les gens de bien, l'ombre même du soupçon.
Encore une l'ois, ajoute Houcher, je répète mon cri de guerre: Hommes de probité, vous seuls, les vrais amis de la patrie et de la liberté, montrez-vous avec courage, et vos propriétés, vos vies, votre honneur sont sauvés.
Pendant que Uoucher lançait ce cri de guerre, Chénier, lui, écrivait, avec une ironie sublime, son Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses de Châteauvieux :
Salut, diviu triomphe ! Entre dans nos murailles !
Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de Desille et par les funérailles
De tant de Français massacrés.
Jamais rien de si grand n'embellit ton entrée :
Ni quand l'ombre de Mirabeau S'achemina jadis vers la voûte sacrée
Où la gloire donne un tombeau ; Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie
Rentrèrent aux murs de Paris, Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie
Prosternés devant ses écrits.
Un seul jour peut atteindre à tant de renommée.
Et ce beau jour luira bientôt !
C'est quand tu conduiras Jourdan à notre armée
Et La Fayette à l'échafaud.
Quelle rage à Coblentz ! Quel deuil pour tous nos princes,
Qui, partout diffamant nos lois, Excitent contre nous et contre nos provinces
Et les esclaves et les rois !
Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie.
Que leur front doit être abattu !
Tandis que, parmi nous, quel orgueil, quelle joie
Pour les amis de la vertu.
Pour vous tous, ô mortels, qui rougissez encore,
Et qui savez baisser les yeux.
De voir des échevins que la Râpée honore
Asseoir sur un char radieux Ces héros que jadis sur les bancs des galères
Assit un arrêt outrageant, Et qui n'ont égorgé que très peu de nos frères,
Et volé que très peu d'argent !
Eh bien, que tardez- vous, harmonieux Orphées ?
Si, sur la tombe des Persans, Jadis Pindare, Eschyle, ont dressé des trophées,
11 faut de plus nobles accents.
Quarante meurtriers, chéris de Robespierre,
Vont s'élever sur nos autels.
Beaux-arts, qui faites vivre et la toile et la pierre,
Hâtez-vous, rendez immortels
LE POÈTE ROUCnER. 161
Le grand Collot d'Herbois, ses clients helvétiques,
Ce front que donne à des héros La vertu, la taverne et le secours des piques !
Peuplez le ciel d'astres nouveaux!
0 vous ! enfants d'Eudoxe, et d'Hipparque, et d'Euclide,
C'est par vous que les blonds cheveux Qui tombèrent du front d'une reine timide
Sont tressés en célestes feux ; Par vous l'heureux vaisseau des premiers Argonautes
Flotte encor dans l'azur des airs ; Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes,
Comme eux, dominateurs des mers !
Que la Nuit de leurs noms embellisse ses voiles.
Et que le nocher aux abois Invoque en leur galère, ornement des étoiles.
Les Suisses de Collot d'Herbois !
Malgré tout ce courage inutilement dépensé, le parli constitutionnel se sentait impuissant à empêcher cette solennité : il obtint qu'elle serait officiellement dédiée à la Liberté. Mais personne ne s'y trompa. La victoire restait aux jacobins.
La fête eut lieu le 15 avril 1792 et, pour bien constater leur triomphe, les exaltés, dans les Révolutions de Paris, organe ofliciel de la Montagne (n° 145), firent cette description du cortège :
UenitTC !<• cliar, un coursier à longues oreilles, monté par un plaisant ridiculeineut costumé, figurait la Sottise qui. n'ayant pu réussir à faire manquer cette féto, venait, du moins, pour lui chercher des défauts afin d'en faire part aux libellistes Dupont et Gauthier, Durosoy et André Chénier, Pariseau et Roucher.
En même temps, les noms des deux poi"'tes étaient couverts de boue par les journalistes jacobins. Carra, dans les Annales patriotiques, Corsas, dans le Courrier des dépar-
tements, Marat, dans ÏAtni du peuple, Hébert, dans ses Lettres du père Duchesne, vomirent sur eux les plus cyniques injures « dans ce style des halles qui les rend impossibles à citer ».
Collot-d'Herbois n'avait pas voulu laisser aux seuls journaux le soin d'attaquer Roucher et André Ghénicr. Le 4 avril, à la tribune des jacobins, il s'éleva, dans un style d'une virulence haineuse, contre les deux poètes' :
Roucher et Chénier, dit-il, ont sonné la charge. C'est en invoquant l'iiumaailé que ces sycopiiantes prfichent la persécution et la cruauté; c'est eu parlant morale qu'ils prêchent la dépravation. Qu'est-ce que c'est donc que la morale, si ce n'est la justice, la raison, la vérité, c'eU-à-dirc tout ce qu'il y a de plus cher au peuple? Et c'est au peuple que les Roucher et les André Chénier veulent donner des leçons à cet égard! Oh! qu'ils viennent plutôt en prendre!
Je répondrai tout à l'heure pour les soldats de Chi\teauvieux à Roucher, à A7idrê Chénier et autres gens de bien de celte triMopc-. Mais je veux d'abord parler aux hommes dont le cœur ost bon et l'ùme élevée et sensible, parce que ce sont ceux-là dont je recherche l'estime...
(Ici Collot d'Herbois discute plusieurs points relatifs ;\ l'insurrection des Suisses de Clnlteauvieu.V''.)
1. Réponse de Collot d'Herbois à des notes barbares envoyée,^ à divers journaux contre les soldats de ChAteauvieux, et notamment ii celles envoyées par MM. Roucher et André Cliénier au Journal de Paris, lue à la Société des amis de la constitution, séante aux Jacobins Saint-Honoré, le i avril, l'an IV de la liberté. — Un extrait de ce discours fut inséré dans le Moniteur du 10 avril; on y constate l'intention systématiiiuc de faire disparaître du discours tous les passasjes injurieux pour André Cliénier et Roucher.
2. Le Mnnilcur a modifié ainsi cette phrase : « Je répondrai tout à l'heure, peur les soldats de Chàteauvieux, aux gens de bien qui les attaquent. »
;i. Toute la partie que nous omettons ici se trouve dans le Moniteur, Collot d'Herbois y expose et y discute plusieurs points du rap-
LE POÈTE ROUCIIER. 163
Que rlirez-vous à tout cola, messieurs Rouchcr et André Chénier, vous qui irritez encore les esprits contre les soldats de Cliâteauvieux* ?
Écrivains perfides et fallacieux ! c'est à vous que je parle maintenant, vous qui avez osé outrager les mairistrats du peuple parce qu'ils doivent se trouver au milieu do lui dans cette fête, comme s'ils y étaient jamais déplacés. Je sais bien que cette déuiarclie touclianle et paternelle contrarie les projets de ceux qui méditaient le désordre, et cela vous fàclie. Vous ne voyez donc jias que cette fêle aujourd'hui tient au culte de la Liberté : c'est un hommage rendu iï cette divinité des cœurs brûlants. Son aspect radieux no vous fait doue rien sentir? Rhéteurs glacés, vous faites mine d'être moralistes et sages : votre sagesse est celle des eunuques. Mais au moins, Andn' Chénier, prosateur stérile, respecte le peuple producteur et abondant. Au moment où ce bon peu])le répare d'incroyables cruautés, de fatales erreurs; au moment où il épanche toute sa compassion, toute sa bienfaisance, tu te permets d'appeler ces généreux mouvements de misérables orgies, de scandaleuses bacchanales. "Va, le peuple est plus sage que toi; il te méprise... et te pardonne.
Et loi, veraificateiu' Rouchcr, je conçois qu'un modéré faiseur d'hémistiches ait quelque rancune contre de braves soldats qui n'ont voulu reconnaître d'autre souverain que le peuple. Que peut faire le peuple pour un poète courtisan? Tu avais en poche, peut-être, au 14 juillet 1789, des strophes toutes prêtes pour chanlt-r le trioin]»lie de la cour et le ruassacre des Parisiens. Ton uiétier est de célébrer les Brorjlir, les Bouille, \csLambesc! Voilà les héros! Mais le peuple, les soldats n'ont jamais échauffé ta verve esclave et prostituée. Égo'i.stes
port rédigé par M. de Salis-Samade, major du régiment de Cliâteauvicux, lors de l'affaire de .Nancy.
1. Ici encore le Moniteur modifie cette phrase ainsi : « Qne direzvous à tout cela, vous qui irritez encore los esprits contre les ?oldals de Châteauvieui? " Kt c'est à celle plirase que s'arrête l'extrait du Moniteur.
cruels, tous vos mensonges ne pourront ni ôter aux soldats de Chàteauvieux la bienveillance nationale, ni empêcher la fête qu'on prépare. Cette fête sera vraiment populaire, c'està-dire simple, expressive, franche et majestueuse. Je connais assez l'esprit des sociétés patriotiques qui la dirigent pourêtre assuré qu'elle sera remarquable, surtout par le bon ordre, la fraternité et le respect des lois. Et quand elle sera finie, je déclare que je donnerai une marque particulière, non seulement de ce respect, mais de ma confiance absolue dans ces lois bienfaisantes, en attaquant devant les tribunaux MM. Roucher et André Chénier comme de lâches calomniateurs.
CoLLOT d'Herbois, Léfensew officieux des quarante soldats de Chàteauvieux^.
Ce langage d'énergumène nous fait rire. Prenons-y garde. Ce qui nous fait rire aujourd'hui tuait un homme dans ce temps-là et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que, deux ans après cotte dénonciation à la tribune des jacobins, la même cbarrotte conduisait à l'échafaud André Chénier et Roucher, réuuis dans la même sentence de mort comme ils l'avaient été ce soir-là dans le même anathème -.
Jusqu'au 10 Août, le. Journal de Paris, dont Suard était alors le directeur, resta l'organe périodique d'une réunion d'hommes de cœur et de talent : André Chénier, Roucher, François de Pange, Lacretelle jeune, Dupont do Nemours, Chéron, Théodore Lamelh, « plumes héroïques qui croient, qui parlent quand on se tait, qui osent quand on tremble, et qui meurent quand on se vend •* » !
Ennemis de l'anarchie autant que des résistances aristo-
1. Les jacobins arrêtèrent l'impression, l'affichage et la distribution à la société et aux citoyens des tribunes (de l'imprimerie du Patriote français, place du Tliéàtre-ItalienV