Journal de Paris
2. M. Revillout, dans son Discours sur J.-A. Roucher. Montpellier, 1868.
l'avilissement d'une grande nation, réduite par ses fautes à choisir entre Coblentz et les Jacobins, entre les Autrichiens et Brissot.
Mais voici le 10 Août, qui termine cette lutte inégale entre une poignée de gens de cœur et les jacobins. Le Journal de Paris est pillé. Le 11 et le 12, il essaye de reparaître. Le 12 au soir, la populace \ient briser les presses, en même temps que le procureur de la Commune fait brûler les numéros qu'on peut saisir.
Les rédacteurs durent se disperser.
Roucher avait lutté jusqu'à la lin pouf sauver la monarchie constitutionnelle, ce gouvernement désemparé qu'en 1791 il regardait déjà comme impuissant '.
Au lendemain du 10 Août, et comme fascinés par une dernière vision, les deux poètes se mirent à parler du bonheur de la Répriblique. Ils avaient accepté le nouvel état de choses et ils faisaient des vœux pour elle, comme, en 1791, ils en avaient fait pour la monarchie constitutionnelle. Ce n'étaient pas des hommes politiques à idéal particulier, des idéologues. « L'ordre, la justice, le respect delà loi, tels étaient pour eux les fondements de toute société. Tout ce qni était de pure forme était, à leurs yeux, secondaire. Citoyens vérital^lement dévoués à la chose publique, ils acceptaient le fait accompli. »
1. On a vil plus haut que, lors de l'acceptation de la constitution, Roucher s'était prononcé pour le principe républicain. C'est ce seul souvenir qui a fait dire à certains historiens que le poète dépassa un peu la ligne constitutionnelle et qu'il fut plus avancé que son ami Chénier ; champion de la constitution de 1791, après lui avoir juré fidélité, il voulut y rester, s'y tenir et fut, en réalité, comme l'a dit Sainte-Beuve, « du nombre de ceux qui essayaient de faire durer la constitution et de maintenir la monarchie qu'elle avait trop désarmée. Il lutta en première ligne contre les girondins et les partis plus avancés. »
Roucher devait se rallier d'autant plus sincèrement à la nouvelle forme de gouvernement qu'en théorie la République avait toutes ses préférences ; mais il la voulait sage et modérée et c'est pour y arriver qu'il allait tirer ses dernières cartouches.
La Harpe a dit avec vérité cette fois ' :
La résistance dura jusqu'au lOAoi^it en faveur de la constitution de 91 et même jusqu'au 31 Mai en faveur de la liberté ; car ceux qui avaient voulu la royauté constitutionnelle voulurent, la plupart et par la même raison, le règne de la loi, c'est-à-dire une garantie de leur liberté. Après le 3! Mai, toute ombre de résistance disparut. La terreur régna sur la France entière dans le silence de l'esclavage et de la mort.
La Harpe, qui s'aplatira demain devant Robespierre, sait mieux que personne où est la vérité et son témoignage est ici d'une grande importance. Pourquoi son impartialité n'al-elle pas cité les noms de Roucher et de Chénier parmi les défenseurs de la liberté ? Pourquoi reprocbe-t-il quelques lignes plus loin la faiblesse et la lâcheté dont tous les honnêtes gens auraient fait preuve, d'après lui ? Serait-ce pour effacer le souvenir du bonnet rouge qu'il a porté, tandis que d'autres mouraient pour avoir refusé de s'en couvrir ?
Dans ces jours qui suivirent la chute delà monarchie, les modérés étaient traqués de toutes parts. Les sociétés populaires, c'est-à-dire les clubs, invectivaient les sections et les dénonçaient comme infestées d'aristocratie. Quand Houcher vit les excès de la démagogie triomphante et l'impuissance des gens de bien, il abandonna la lutte. H chercha dans le devoirs de la famille un oubli de la politique et dans le culte des lettres et de la science un reluge contre les haines des sectaires.