Cours de littérature, t. XIV, p
LE roÈTE noucnER. i'io
Dans celle cliairnante retraite, troul)lce cependant par les ^'meules et les perquisitions, Roucher s'occupe plus que jamais de l'éducation de sa (iile :
Mon âme, lui écrit-il, a longtemps haleté après la célébrité altacliéo au nom de grand poète; aujourd'hui, cette gloire n"a plus rien qui me séduise et me transporte. Je cultive les lettres pour elles-mêmes ou plutôt pour les jouissances pures et solitaires qu'elles donnent à qui sait se livrer à Tétude ; mais te voir une femme distinguée par IVsprit ot le caractère, m'applaudir d'avoir aidé à ce beau développement ; entendre, avant le dernier terme de ma vie, le bien que diront de toi tous ceux qui t'approcheront et pourront te connaître, voilà mon ambition, mou unique ambition.
Tous les jours, le p'-re et la fille lisaient et commentaient ensemble nos grands écrivains ; pendant l'hiver, Kulalie perfectionnait son anglais ou son italien ; ou bien elle dessinait et jouait de la harpe auprès de son père. Pendant les belles matinées du printemps, Roucher et Eulalie se rendaient au cours de botanique du Muséum, ou suivaient, dans la campagne et dans les bois, les herborisations de M. de Jussieu pour en rapporter des (leurs dont la jeune lille composait un herbier.
Le soir, « enfermé comme un anachorète, Moucher lisait le Pni'diinn ruslicum du P. Tanière et comparaît ce poème aux (léorgif/ues... A neuf heures, il fermait les deux livres et s'endormait pour retrouver, dans son rêve favori, la ferme rustique, la \olière, la basse-cour (|ue le Virgile fianrais avait si bien décrites... En ce moment, la montagne et la gironde luttaient comme le Scamandre et Yulcain dans Y Iliade et le poète des Mois dormait en souriant' ».
1. C'est un autre poète. .Méry, dans son André Chénier, qui a iracé ce gracieux tableau.
Cependant CoUot d'Herbois et Robespierre avaient signalé leur courageux adversaire au comité de sûreté générale ; Roucher fut bientôt recherché comme aristocrate et anticivique.
Réfugié après le 31 Mai, avec sa femme et ses enfants, chez son ami Perrin. secrétaire général de la librairie, il en sortit pour aller chercher bientôt un nouvel asile chez le dessinateur Pujos, qui demeurait rue des Postes. La chambre de Roucher donnait sur la place de l'Estrapade; c'est là, au lendemain des massacres de Septembre, qu'il entendit Ghaumette, procureur-syndic, donner lecture au peuple de la proclamation de la Commune de Paris. Son âme en frémit d'horreur.
Deux ou trois jours après, lors d'une visite domiciliaire, il ne dut sa liberté qu'à la présence d'esprit de Pujos, qui lui avait trouvé un déguisement ingénieux.
Fatigué de cette existence d'alarmes continuelles, et surtout ne voulant pas rester plus longtemps à la charge de son ami, Roucher rentra chez lui le 10 septembre 1793, bien décidé à supporter toutes les conséquences de sa résolution.
Il reprit ses courses au jardin des Plantes, comme s'il n'y avait plus eu pour lui aucun danger. Un jour qu'il s'y trouvait, les grilles furent subitement fermées ; les jardins et les maisons des professeurs furent fouillés avec soin. Le bruit se répandit, que l'on cherchait le poète. Le botaniste Desfontaines et le savant GeolTroy Saint-Hilaire voulurent le sauver. Ils le cachèrent dans une des caves du Muséum et cette fois encore il put échapper à ses ennemis.
Arrêté chez lui quelques jours après, Roucher obtint d'être conduit à sa section. Là, il prononça un discours si éloquent, il prouva si bien son amour de la liberté et les services qu'il lui avait rendus que ses concitoyens le cou-
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vrirent d'applaudissements et le ramenèrent en triomphe à son domicile. Le comité révolutionnaire, devant cette manifestation, lui laissa la liberté ; mais on exigea que son ami, le jurisconsulte Guyot-Dosherbiers, répondit que Roucher ne quitterait ni Paris, ni sa maison.
Mécontent de son insuccès, et armé depuis le 17 septembre de la loi des suspects, le comité revint bientôt sur le semblant de liberté qu'il avait laissé au poète. Le 12 vendémiaire an II (3 octobre 1793), le jour même de l'arrestation de cinquante-trois députés girondins et la veille du procès de la reine, à minuit, Roucher reçut la visite de M. Lesueur, capitaine de la garde nationale de la section, qui venait le prévenir de son arrestation imminente. Cet ofticier risquait sa liberté et peut-être sa vie en faisant une pareille démarche. Son nom mérite d'être conservé ici. Roucher aurait pu se sauver la nuit, et les dispositions de la maison auraient favorisé son évasion. Sa femme le suppliait de partir pour Montpellier. Elle priait, pleurait, le conjurait à genoux. Efforts inutiles. « Non, répétait Roucher, je ne suis point coupable et je ne peux consentir à m'en donner l'air. » 11 songea aussi que son ami Desherbiers avait répondu pour lui et il attendit les soldats.
A deux heuies du matin, le capitaine se présenta, accompagné cette fois d'un détuclieiuent de gardes nationaux. Roucher n'opposa point la moindre résistance. Il s'arracha des bras de sa femme et de sa fille, alla donner un baiser furtif au petit Emile qui dormait dans son berceau ; puis « craignant de paralyser son courage, il s'échappa, dit-il, comme s'il eût fait une mauvaise action », et se remit aux mains des municipaux, qui l'attendaient pour le conduire à la prison de Sainte-Pélagie.
Nous n'avons pas, comme pour André Chénier, le procèsverbal de l'interrogatoire qui suivit l'arrestation. Sainte-
Beuve, dans ses Causeries du Lundi ', a donné, en l'accompagnant des commentaires les plus éloquents, ce document où éclatent à chaque ligne toute la haine et toute la stupide ignorance des pourvoyeurs del'échafaud. Celte pièce, qui se trouvait aux archives de la ville de Paris et qui fut communiquée au grand critique par M. Merruau, secrétaire général de la préfecture de la Seine, a été brûlée en 1871, par les héritiers des jacobins de 1793. Nul doute qu'il n'en ait été de même pour le procès-verbal de l'interrogatoire de Roucher. Toutes mes recherches ont été infructueuses; il n'existe plus au\ archives de la préfecture de police, sous le numéro 136, que le mandat délivré par le comité révolutionnaire du Panthéon français, qui ordonnait au concierge de Sainte-Pélagie de recevoir et d'écrouer l'infortuné poète ^. Ce document ne contient aucun autre détail.
Nous savons toutefois, en attendant les mensonges de Fouquier-Tinville, que Roucher était accusé, dès ce jour :
t« 1" D'avoir fait un voyage à Rouen, un peu avant le 10 Août, dans le but d'y organiser le parti royaliste en force dans ce pays ;
» Et 2" de principes anticiviqnes, et notamment d'avoir écrit dans le Journal de Paris des aitides contre-révolutionnaires. »
En réalité, Roucher n'était en prison que parce qu'il avait défendu les principes d'ordre, d'honneur et de probité [ui doivent être la base de tous les gouvernements.
Il n'était coiipalilf (pio de son méi-itc (jui avait jeté de réclat siu' la iHodiMation do ses i)rinci])t\>, a dit Lamartine. Il savait