AVANT « LES MOIS
L'enfance d'un poète. — Sa famille. — Hourlier cliez les jésuites. — Le petit collet. — Sermons. — Souvenirs de Montpellier. — Amour précoce de la campagne. — A l'aris. — Une amitié littéraire. — Les châtelains d'Anel. — Vie de travail et de plaisirs. — Lettre de Jean-Jacques Rousseau. — La France et l'Autriche au temple de l'Hymen. — Correspondance avec Imbert. — Retour à Paris. — .Mariage avec une descendante de Jeanne Hachette. — Amitié de Turgot. — Roucher nommé à la recette de .Montfort-l'Amaury. — Naissance d'Eulalie. — Préparation des Mois. — Cabanis. — François de Neufcbàteau. — Thomas. — liitaubé. — Bailly. — Les salons et la cour. — Lectures « prestigieuses ». — Un mot de mademoiselle de Lespinasse. — Scène chez le duc de Bourbon. — Boucher chez Monsieur, frère du roi. — Grimui. — Bachaumont. — Les cercles littéraires. — Le poète acclamé. — Modestie de Roucher. — Jean-Jacques lui rend hommage. — Jugement des Mois, par Rousseau. — Le président Dupaty : amitié à la Montaigne. — A la ■Falaise, chez le marquis de Tourny. — Les Saisons, de Saint- Lambert, annotées par Roucher. — Indiscrétion du Journal de Paris. . — Les rédacteurs de celle feuille. — Triomphe et mort
TEMlAM LA TERREUR.
de \oltaire. — Loge des Neuf Sœurs. — Lettre de l'archevênue de Pans an garde des sceaux, à propos des Mois. — La censure — Passages supprimés. — Les souscripteurs des Mofs.
0 murs de Montpellier! 0 mon premier séjour! Le mortel vertueux ciui me donua le jour Habite votre enceinte et le sort m'en exile! Quand pourrai-je rentrer dans ce modeste asile Où, sans cesse attentif a mes besoins nouveaux, Il prodiguait pour moi le pris de ses travaux; Où, sa sévérité me cachant sa tendresse, De ma raison trop lente il hâtait la paresse, -Me formait aux vertus et portait dins mou cœur La noble soif d'un nom des ténèbres vainqueur.
(Les Moii<, Avril.;
C'e.4 dans ce luilieii modeste et patriarcal de la petite rue Arc-d'Arène que Jean-Antoiue Rouclier naquit le 22 février 1745.
L'origine sarrasine de sa famille se retrouve dans le teint bronzé de son visage; de même que certains traits de son caractère, en lui assurant une physionomie toute spéciale, accusent nettement la persistance de l'hérédité étrangère. Enfin, la vivacité et la promptitude brillantes d'impressions qui caractérisent les races du Midi sont plus accentuées encore que d'habitude dans l'àmo de Roucher. « Etre de Montpellier, ce n'est pas banal, disait Sainte- Beuve' ; il est des villes sans caractère; Montpellier en a nn très marqué qu'il laisse à tous ses enfanls. »
Le père de Roucher était maître tailleur; le hls eut le
i. A son jeune et charmant secrétaire, Jules Troubat, devenu son anii et son eierulenr testamentaire.
LD POKTE ItOirC.linit. 3
1)011 goùl de ne jamais en l'ougir, mais, au contraire, de sVii vanter plutôt, mondant par là tout ce qu'il devait à son iiTile personnel, sans uuhlier non plus sa reconnaissance jiiiur les lerons paternelles.
L'honorabilité de Jacques Roucher était d'ailleurs si bien reconnue par tous ses compatriotes, le soin avec lequel il élevait ses enfants lui assurait à t^l point l'estime et la sympathie publiques, que les familles les plus élevées du pays voulurent s'unir à lui par des liens de parenté.
L'enfant perdit sa mère de bonne heure; il lui a consacré , ii'lques vers émus dans le XII" chant du poème des Mois ; mais sa destinée ne fut pas celle des orphelins, car son père setant bientôt remarié, Jean-Antoine trouva dans la seconde femme une mère qui l'adopta et le traita avec la même sollicitude que ses propres enfants.
Roucher, dans la dédicace de son poème, a retracé les joies et les occupations de l'intérieur paternel :
Vous avez été mou i.rcmicr iusliluleur, dit-il à sou père; je noublicrai jamais ces jours do mon enfance où, me menant avoc vous dans les promenades solitaires, vous m'entreteniez du génie précoce de Pascal et du Tasse et me faisiez lire la vie de ces deux grands honiines. Grâce à vous, mou cœur palpitait déjà au nom de la Tdoire. Je n'oublierai jamais qu'à ces premières lectures vous files succéder bientôt colles de Téléinaqne et de la JtU-usulem délivrée... Je dois à celte éducation mon amour pour la campagne et la poésie...
Et, passant au\ (jualilés du couir, il rappelait « les leçons de vertu, les exemples de piété (iliale, de tendresse fraternelle, de bienfaisance même », que son père lui avait donnés, « car, disait-il, vous m'avez fait voir que Ihomme qui n'est pas riche peut faire encore du bien ».
Le simple artisan avait le goût des choses élevées, et.
4 l'KN'DAXT LA TERREUR.
pour ses enfants, la noble ambition de la gloire. Bien des années après le départ d'Antoine, quand celui-ci était déjà célèbre à Paris, son père lui écrivait :
Votre frère Pierre vient de passer docteur. Tous ses professeurs et confrères lui out dit ce qu'il y a de plus llatteur; d'après cela jugez de ma gloire ; aussi je làciie de donner à vos frères une éducation qui corresponde à la vôtre.
On le voit, le père lui-même avait prolité de ses lectures et des enseignements qu'il donnait à ses enfants; il adorait la campagne et il en comprenait les beautés, si l'on en juge par cette lettre qu'il écrivait au poète en 1788, pour l'appeler auprès de lui :
Partez le plus tôt possible, partez au commencement de la belle saison; vous pourrez contempler les décorations successives du printemps dans nos jardins où il étale pompeusement toute sa magnificence.
L'abbé Gros de Besplas, parent de Roucher, aumônier de Monsieur, ayant fait en 1782 un voyage à Montpellier, écrivait au poète, alors à Montfort-l'Amaury, une lettre qui contient encore des détails sur la famille :
En vérité, mon très clier, je ne connais rien de plus respectable que votre bon papa... Vous avez un frère qui a remporté le plus grand nombre de prix cette année au collège. Il pâlit sur les livres, et c'est un opéra quand il faut le déterminer à venir prendre ses repas. Voyez comme vous avez été contagieux pour vos frères. (Roucher avait une sœur qui était religieuse.) C'est uu ange sur terre. Quelle candeur! quelle piété simple et douce ! J'ai beaucoup parlé à votre sn^ur de votre teudresse pour elle et elle y a répondu par les expressions de la plus vive amitié. Il paraît qu'elle vous est extrêmement attacbée. Elle semblait respirer avec plus de liberté quand je lui parlais de vous. Je crois qu'elle sera heureuse
LE POÈTE ROUCllER. 5
dans la solitude et que le temps u'amèuera pas de regrels, parce que le senliincnt de foi est vif et profond. Votre bellemère a des entrailles de nii'ie pu»)' vous ot m'a paru une personne bien respeclablc
Enfin, pour achever ce tableau d'intérieur, nous citerons 'Cite lettre du 12 juillet 1788, dans laquelle le poète nnonce à sa tille la mort de son excellent père :
Si tu l'eusses connu, ce bon père, si tu eusses été en état de juger tout ce qu'il y avait de rare dans son cœur et dam ses pensi'es, tu serais en adoration devant sa mémoire. Né dans un état obscur, il avait tout ce qui rend digne d'être distingué ; lu peux en juger par l'éducation qu'il a donnée à ses cinq garçons. Ajoute à ce premier aperru qu'il vivait dans la province, à deux cents lieues de la capitale, et tu auras peine à concevoir qu'un tailleur qui n'avait pour tout bien que le produit de son métier ait pu suflirc à élever huit enfants, parmi lesquels cinq garçons ont tous reçu une éducation qui devait les tirer de la classe commune.
Les souvenirs et les exemples reçus pendant l'enfance ont une grande influence sur toute la vie d'un homme. La bonté, la délicatesse exquise de Uoucher, son amour du travail, ses aspirations vers l'idéal et vers la gloire, tout cela est en germe dans ces premières années.
Entré chez les jésuites dès l'àge de sept ans, Uoucher s'y lit bientôt remarquer par son assiduité au travail, sa facilité et son goût pour tout ce qui touchait à la poésie. Il a raconté lui-même, en marge d'un de ces livres qu'il avait l'habitude d'annoter, un des épisodes de sa jeunesse studieuse :
J'étais en quatrième. Je n'eus pas de juix. J'allai me cacheidi' honte sous le théàtii' oi'i je restai pendant deux heures, lais-
(j l'KNriA.NT LA TERREUR.
saiil tout le inoude iuqiiiet de moi et mon père surtout, qui, non moins honteux, se contraignit cependant pour me consoler; et, le lendemain, lorsque les tambours de la ville publièrent auprès de noire maison le nom d'un de mes condisciples vainqueurs, je m'enfuis en pleurant et sanglotant.
Depuis, iîoucbei" remporta toujours tous les prix de sa classe.
Les jésuites cherchèrent à le faire entrer dans leur ordre ; mais Roucher s'y refusa. Il consentit seulement à prendre le petit collet et à poursuivre ses études théologiques. Du reste, la compagnie de Jésus fut bannie du Languedoc en juin 1762, et ce fut avec de nouveaux maîtres, prêtres libres choisis par les consuls, qu'Antoine Roucher termina ses études.
Bientôt, on ne parla plus que de ses talents pour la prédication; à Montpellier et dans les villages des environs, le futur poète réunissait autour de la chaire une société nombreuse et choisie.
Ses compatriotes entendirent avec étonneraent un sermon Sur la Grâce, dans lequel Roucher aborda avec habileté et succès ce sujet si diflicile et si scabreux. C'était presque un triomphe dans ce pays encore plein de l'éloquence des grands prédicateurs Bourdaloue et Massillon.
C'est encore à ces années de sa première jeunesse qu'il faut rattaclier le souvenir de cette maladie et de cette heureuse convalescence qu'il a racontées dans le Mois de Mai de son poème.
En arrivant à Aiguesvives, où il venait passer les vacances de Pâques, il fut pris, dès le premier jour, d'une lièvre ardente ; son père fut appelé aussitôt. On le croyait
LK l'OKTF, HOL'CII Kll. 7
perdu; mais la nature triompha <lii mal ef, au réveil d'une profonde léthargie, il repiil le sentiment de la vie :
yiit'l charme de sentir raiiinior tout son ôtre!
Je crus qu'avec mes sens mon rœnr vunait de nailii',
Tout me parut nouveau. Le soleil, ù mes yeux,
N'avait jamais brillé si pur, si radieux.
.\ton père, il me semblait plus sensible i-t jdus tendre,
-Mon auii. j'aimais plus u le voir, à l'enteudi-e ;
Et l'asile champi>tre où m'acrueillit l'amour
Pour moi d'un long printemps ne fit qu'un lieureuî jour.
C'est alors que j'appris à mieux voir la campagne;
C'est alors qu'appuyé sur ma belle compagne,
Je connus, je goûtai tout ce que les oiseaux.
Les bois touffus, coupés par de limpides eaux.
Les grotte*, les gazons, le parfum des prairies
Inspirent aux amants de douces rêveries.
Je duis à ces plaisirs si purs et si touchants
.Mon génie amoureux du théâtre des champs,
La sensibilité que noun-it la retraite ;
En me faisant pli s tendre, ils m'ont créé poète.
Le voilà donc guéri, et. qui plus est, amoureux. Cette première crise de la jeunesse, Boucher l'a chantée comme Uvide, et bien des ciitiques ont trouvé que c'étaient là (|uelques-uns de ses meilleurs vers :
Quel changement, ô dieux, suit rivre?sc où se ])longe
Ce jeune homme à l'erifHuce eidevé par un songe!
C'est un être nouveau dont le canir afTamé
Sent l'inquiet besoin daimer et d'être aimé,
Qui se livre en aveugle au penchant qui l'entraîne,
Et sans cboix court s'offrir à la première chaîne.
C'est un esclave enfin, mais un esclave heureux.
Il fallut regagner Montpellier; mais le charme sacerdotal était rompu. Des horizons nouveaux et plus étendus
s'ouvraient devant Rouclier. Il avait vingt ans, et, sous prétexte d'aller terrainer en Sorbonne ses études théologiques, il allait partir pour Paris; mais, avant de quitter cette patrie qu'il ne reverra plus, il grave dans son esprit tous les spectacles qu'elle présente à son àrae enthousiaste; il parcourt encore une fois la campagne pour eu retracer un jour les fêtes champêtres ; il assiste à la récolte des ligues qu'il préférera toujours aux pèches les plus savoureuses; septembre ne lui paraîtra jamais aussi beau dans la campagne de Paris que dans les environs de Montpellier; poète, il sentira déjà l'impression mélancolique des soiiées d'automne pour en dépeindre plus tard les charmes si tendres et si tristes à la fois.
Le beau soleil, le long printemps du Midi, les grâces de ses compatriotes, « cette école renommée que la faculté de Paris n'avait pu parvenir à effacer, tous les avantages enlin qui faisaient une cilé fameuse de la moderne Épidaure, se présentaient en foule au souvenir du poète et le remplissaient en même temps de regret et d'orgueil.
Combien de fois ces images de la patrie absente, encore embellies par l'affectioa et par la poésie, vinrent-elles le poursuivre sous un autre ciel et l'attendrir jusqu'aux larmes ^ »
En arrivant à Paris, Roucher portait encore la soutane. S'il n'avait plus les premières ardeurs de la foi, il avait du moins et il conserva toujours les nobles instincts de la clia-
1. Discours sur J.-A. Roucher. prononcé a la rentrée des faculté*, le 16 novembre 1868, par M. Charles Hevillout, professeur de littérature française à la faculté des lettres de Montpellier. Ce travail, auquel nous reviendrons souvent, est certainement ce qui a été écrit de plus complet et de plus éloquent sur Roucher. .Malheureusement, bien des documents ont manqué au savant professeur.
i.F i'Oi:te kouchf, h. '.t
rite chrétienne. Son frère, Uouclier-Deralle, a raconté u qnil lui arrivait souvent, pour obliger ses arais, de mettre ses effets, ses boucles luèirie en gage, et quelquefois, lorsqu'il était ecclésiastique, de poser ses chausses pour couvrir les nudités de certains pauvres qui pouvaient l'intéresser, quand il en rencontrait dans ses promenades solitaires >>.
Mais la lutte était vive entre la vocation et les appels du monde; tantôt l'amour des lettres prenait le dessus, tantôt, à la sollicitation de son père, Roucher consentait à tenter une nouvelle épreuve; c'est ainsi qu'il abandonna l'étude de la théologie, puis qu'il la reprit au bout d'une année. Quand, un jour, on lui promit unbénéiice,il n'en fallut pas plus pour le décidera rompre délinitivement avec la carrière ecclésiastique. Il préféra la liberté et quitta la soutane. Cette décision l'honore grandement ; la vocation disparue, il valait mieux qu'il lût un écrivain iionnète et indépendant qu'un prêtre philosophe ou frivole.
Pendant cette période d'hésitations et de tâtonnements, qui va de 1765 à 17 08, Uoucher avait été conduit dans le monde par son ami et quasi compatriote, Imbert (de Nîmes), qui allait bientôt se faire un nom avec ce joli poème du 7M(7<'wgn^rf(?i*d;-/À. Déjà, Roucher comptait parmi ceux qu'on appelait alors « les Nourrissons des Muses ». Il avait de telles grâces dans la conversation, il récitait avec tant de feu les vers qu'il composait avec une profusion excessive, le charme et la séduction de son abord étaient si grands qu'on recherchait de tous côtés ce poète de vingt-deux ans.
Mais il n'avait aucune fortune et ne voulait pas rester plus longtemps à la charge de son père.
Au mois de juillet 1768, Roucher entrait chez M. Pannelier, en qualité de précepteur.
Tout près du village d'Anel, situé à deux lieues de Compiègne, M. Pannelier « que nous devrions appeler I'hommk
d'anel, comme les Anglais disent I'homme de ross^ », avait conslrnit une ferme riante et commode, à la place d'un vieux cliùtcau adossé au mont danelon, aride et inculte. Le pays avait été assaini, des chemins ouverts, le pommier introduit dans une région qui ne le connaissait point. Ces travaux avaient été exécutés pendant l'année terrilile de 1765. Le pauvre, devenu à son aise, avait rebâti sa cabane et appris de nouvelles méthodes pour cultiver la terre; l'église avait été reconstruite ; en un mot, l'abondance et le bonheur étaient revenus, et le nom de celui à qui on les devait était béni dans tout le canton.
C'est dans cette demeure d'un homme qui pratiquait le bon côté des doctrines économiques que Rouclier allait passer trois années particulièrement fécondes.
11 aimait à gravir le mont Ganelon désormais couronné de gazon et verdure, pour y rêver dans la solitude; c'est laque la première pensée du poème des Mois vint se présenter à son esprit; c'est pendant ce séjour qu'il « communiait » avec la nature champêtre pour en remplir son àme. A propos des Antuiu's du Cc)'f\ ce tableau si connu, lloucher dit avec modestie qu'il a, du moins, le mérite de la vérité la plus scrupuleuse.
J'ai vu, dit-il, pai' moi-même, dans la forêt de Compiègue où j'allai passer uue nuit entière, j'ai va cotte scène intéressante.
De l'histoire naturelle on passait à la science; ou bien iU)ucher dirigeait des fouilles dont on rapportait un jourime médaille romaine et le lendemain une statuette de Meicure;
1. l.cs Mois, Xotp;, t. II, p. ii36. Le^ autres détails sur Anol et sou soi;,'ncur sont égaleuienl ciii|)runtés à cette source. — Les renvois sont faits sur la grande édition en deux volumes in-i», dite de 17*0, liien qu'ello soil de 1180.
LE r'OKïr: nouciiER. 1 1
ou bien à propos de la lutte, ulois dans toute sa vigueur, entre ButTon et Voltaire, on creusait les lianes de la montagne.
Plusieurs i)(MSûunos de la cour, (lui siégeait alors à Compiègne, séduites, dit Boucher, i»ar la réputation de M. de Voltaire, et croyant que ce graud liounne ne pouvait jamais avoir tort, vinrent à Anel. la brocliuri' à la main, pour se convaincre que ci> (lue nous appelidus un banc d"luii[i es n'était qu'un tas informe de coquilles délaissées par de pieux pèlerins. Arrivés sur lelieu, je leur dis seulement :
— Voyez et jugez.
i!n elTe!, la simple vue de ces coquillages, conservés dans leur ordre et leur état naturels, frappèrent nos incrédules d'une surprise assez picpiante pour ceux (pii les observaient. Ou ne vanta plus, on ue cita plus la brochure; on la replia et Ton convint qu'il était possible d'être grand poêle el mauvais naturaliste'.
Tons les sujets étaient abordés dans celte charmante demeure, et le poète préludait, par ces études, à cette érudition qui s'empare de tous les sujets et les traite avec lant de détails dans les notes des Mois.
Mais la vie n'élail pas toujours aussi sérieuse chez le seigneur d'Anel. Dans une première version de son poème. Houcher en a dépeint les agréables passe-temps. Les vers sont, comme le sujet, frais, jolis et heureux :
Le boahour est-il iiu fantôine?
Dans les palais et sous le cliaume, Il habite avec rauiitié.
Dans tes labyriiilbes agrestes,
1. I.a lirnrliiire de Vollaire panil à Bàle, en 1768, sou<: ce titre: les Singufarités de lu nature. (Jrimm, édit. de 1829, t. Vi, p. 152,rend compte, lui-même, du peu de surcès qu'obtint cet opuscule dans les salons de Pans.
Anel ! je yoùlais ce bouUeur.
Pour moi, sous tes lambris modestes,
Folâtraient l'Amour et sa sœur.
Les Jeux, la Daose, la Folie,
Les concerts, les doux entretiens.
Le rire piquant de Thalie,
Tout m"y rendait cliers mes liens.
Revenez, jeunesse fleurie.
Pourquoi sitôt vous envoler?
Mais rien ne peut vous rappeler ;
La plus belle heure de la vie
Est la première à s'écouler.
Jours heureux de la jeunesse, jours de Iravail et de plaisirs, de comédies et d'amour passés sous le regard et dans l'intimité d'une châtelaine sensible et charmante, qne d'enivrements, d'extases et d'inspirations n'avez-vous pa& laissés dans l'àmc du poète qui a regretté avec tant d'éloquence votre fuite irréparable !
Pendant cet heureux exil, Roucher entretenait une correspondance suivie avec son ami '. Il lui parle de ses travaux, de ses parties de chasse, de tout ce qui faisait la douceur de sa vie. Imhert répondait en donnant les nouvelles littéraires de la capitale. Il se chargeait parfois de tendres commissions, tout en se plaignant de n'avoir à jouer tro() souvent que le rôle de consolateur. Imbert a laissé le souvenir d'un homme d'esprit ayant le vers facile mais trop souvent erotique, et ces lettres ne doivent pas changer celte opinion; mais il s'y montre, du moins, critique intelligent et ami sincère. D'ailleuis, les deux écrivains se conliaient réciproquement leurs (ouvres, quand ils n'en faisaient pas
t. Celte ron('s|)oiuliuice, iirécieiisenicnt conservée, f.iil reirreller viveinciil que iidus n'ayons pas les lettres qui furent cerlainemenl éclianjîées, à cette époque, entre le poète et son père. Ces liébuts d'une carrière littéraire seraient fort intéressants.
LE POÈTE ROUr.llER. 1 ."{
en commun, commences Muses patriotiques qui ciircnl si peu de succès.
Imbert étail une gazelle vivante. Le roi de Dancniaik donl toul le monde parle et qui se signale par ses générosités ;
— la rentrée en scène de Lekain; — les excentricités réelles de Rousseau et les cancans plus bizarres encore qui circulent ;
— Voltaire que l'on dit mort vingt fois, alors qu'il a encore huit ans à vivre; — le facteur qui, dans l'escalier, appelle, pour leur remettre les lettres, les destinataires, même quand ceux-ci demeurent au cinquième étage, comme Imbert' ; — la pièce à la mode; — celle qui vient de tomber;
— le dernier phénomène monstrueux qui met toute la faculté en émoi; tout cela donne une idée de ce qui sedéroule dans cette correspondance presque toujours hebdomadaire.
(Juelquefois, on y rencontre ce que l'on appelle aujourd'hui le document : par exemple, le l août 1770, Indtert transmet à son ami ces vers qui courent contre Voltaire et que Ton dit « foudroyants » :
Un jeune Ijoiunic l)oiiillaiit invcdivait Vullaire ;
» Quoi, disait-il puiporté par sou fou.
Quoi, cet esprit iuiiuondo a l'ouceus de la terre!
Cet infâme Archiloque est Touvrage d'un Dieu!
De vice et de talent quel monstrueux mélange !
Son àme est un rayon qui s'éteint dans la fange.
Il est tout à la fois et tyran et bourreau ;
Sa dent, d'un même coup, empoisonne et dédiire.
Il inonde de liel les bords de son tombeau,
El su ctialeur n'est plus qu'un féroce délire. »
Un vieillard l'écoulait Fans paraître étonné :
1. Voici une adresse qui montiera quelle étail la difticullé des relations à cette époque : '< Je demeure, écrit laibert, rue Sauite-.Vnne, presque vi-;-;i-vis la rue Villedo, vis-à-vis un marchand de vin, entre un cordonnier et une marchande de modes, au fond de la cour, premier sur le derrière. Il y a une grille à tirer. » C'est long.
li l'CNDANT LA TEIlliFflî.
« Tout est Ijien, lui dit-il; le ujortel qui te blesse, Jeune lioinuic, du ciel même atteste la sagesse, S'il n'avait pas écrit, il uùt assassiné. »
Les ver?, on le dit tout bas, sont de Fivron; mais, comme Voltaire a traité son adversaire d'infàrae coquin, dans le monde on penche à donner raison au satirique. Nous voilà bien loin, il me semble, du ce roi Voltaire » et de l'entliousiasmc unanime qu'il soulevait.
Une autre lois, Indjert raconte à Houcher l'intrigue académique dont il vient d'être la victime, de moitié avec Bliii de Sainmore. Tous deux ont été sacrifiés à La Harpe. Mais Blin fait du bruit; Lubert, qui a pour lui d'excellents critiques, imprime sa pièce et convie le public à, juger le dilïérend. L'avis des Quarante est très combattu. D'Alembert, qui ne serait pas de l'Académie sans une supercherie dont il n'est pas icsponsable, mais qui n'en est pas moins indigne de son talent ', d'Alemberl, en séance publique, répond par des choses peu aimables et par cette atlirmalion que l'Académie est toujours juste dans ses appréciations. (]e qui n'empêche pas qu'à (jnelipies jouis de là on disait couramment que, pour un autre prix remporté par l'abbé de Langeac, c'était Marmontel (jui avait prêté sa plume à l'heureux lauréat; que l'Académie l'avait su, luais que, poiii' l'aire taire la criti(iue, elle avait donné un accessit à iM. de I^a Harpe.
Ces bistoiiettcs donneraient une i'ausse idée de cette correspondance, si l'on ne disait qu'elles y sont l'exception et pour ainsi dire l'agrément; ce qui tient la plus grande place dans ces lettres, ce sont les conseils littéraires, les corrections motivées, les projets dél)atlus ensemble, et quelquefois
\. Sainte-Beuve, Cauxeries du Lundi, t. IX, p. 230.
LE POÈTE KOLCIlEi:. 15
aussi ces matériaux de travail que les amis se communiquent et qui montrent avec quelle conscience Rouclier traitait les sujets les plus divers '.
De temps à autre, Roucher s'échappait pendant quelques jours pour venir s'occuper à Paris des intérêts de sa carrière littéraire.
C'est ainsi qu'au mois de mai 1770, il donnait, à l'occasion du mariage du dauphin, un petit poème intitulé la France e( l'Autriche au temple de l' Hymen. On y trouvait quelques très bons vers, quelques pensées élevées, le tout dans le goût du temps, qui était, en somme, assez peu difficile. Cette pièce fit connaître Roucher dans bien des salons où son nom n'était pas encore parvenu ; mais c'est à la cour surtout qu'elle lui vnlnt (h'< proterieurs et des amis.
II ne faudrait pas croire que ces distraction?, ces travaux, ces succès aient fait oublier à Roucher le titre réel qu'il occupait dans la maison de M. Pannelier. En septembre 1770. Jean-Jacques Rousseau, consulté par lui, lui écrivait unt* longue lettre sur les devoirs et la mission du préceptorat: il aimait à lui voir faire l'expérience de son système, et les termes de sa lettre décelaient déjà l'estime et l'affection qu'il allait professer bientôt pour son jeune correspondant.
Cependant, celte carrière de l enseignement ne puu\ail être que provisoire; Roucher le sentait bien. Il avait hâte de rentrer à Paris pour y trouver une plus vaste scène. De légers ennuis le décidèrent à brusquer sa détermination et à quitter le foyer où il avait passé quelques jours d'un réel bonheur.
1. Ce5t ainsi que, dans une longue lettre, Imbert fournissait sur la pèche de. la baleine des détails nécessaires à Roucber pour cet épisode de son poème.
Le !"■ iioveiubre 1771, il prenait congé de son élève par une lettre noble et digne :
Vous allez passor dans d'autres mains, lui dil-il; regardez voire nouvel instituteur comme un ami bien plus ([ue comuu' un maître. H en sera digne, puisque ce sont vos parents qui l'ont choisi. N'invoquez jamais devant lui votre ancien précepteur, M. Hocher ', jjarce que cela afiligerait son cœur.
11 lui conseille de cultiver sa mémoire, mieux qu'il ne l'a fait jusqu'à présent. L'homme si»iriluel sans mémoire paraît un sot, tandis qu'un sot qui a de la mémoire semblera un homme d'esprit. « Jugez de ce que doit être un bomme qui réunit l'esprit et la mémoire. » Qu'il soigne son orthographe; c'est Là le signe d'une éducation complète. Qu'il lise les anciens et les auteurs du grand siècle. « Eludiez riiistoire et étudiez-la en jeune bomme qui connaît toute l'importance de cette étude. » Il a un bon extérieur, que son àme y réponde; « mais de la sensibilité, surtout de la sensibilité! L'àme froide est au rang des morts... » Boucher termine en lui recommandant les principes de probité, de bonnes mœurs et de religion.
Vous avez vu, lui dit-il, (pie. ma conduite n'a jamais démenti mes conseils. Souvenez-vous de moi, je vous promets do ue vous oublier jamais.
Et ce post-scriptum attendii, d'une liorté mélancolique et quelque peu blessée :
Vous m'avez fait présent de votre canne et de voire bourse verte. Mou andiié les conservera précieusement comme des
1. Le poole, à riHte ilalo, |)ui1ait encore le nom de noclior qui se jirononrait Kuiiclier, suivant riiabitudo méridionale. — Un jugement dut intervenir vers l'époque de son mariage (1714) pour lui donner ce nom de llourher, sous Iccpiel il figure uniiiucment désormais dans tous les actes.
LE l'Ol^TE ROUCIIKH. li
gaircs (If la vôIre. — M. Hcyiiaiild avait, raison et moi j'avais tort.
Rouclier retrouvait à Paris ses amis Imbert, d'Cssimix. Borquiii; il avait luainteriaiit des protecteurs qui pouvaient le servii'. Parmi ceux-ci, l'intendant de Soissons, Pelletier de Morfontaine et Dupaty. avocat général, et bientôt président au parlement de Bordeaux, étaient au premier rang.
L'Almanach des Muses de 1772 renfermait une pièce de Uoucber, X'Hymne à la Nuit, d'une facture facile et d'une grande élévation de pensées. Désormais, le poète était connu de tous et à l'abri des nécessités de la vie.
C'est alors qu'il s'adonne tout entier à son grand ouvrage. Il a répété plusieuis fois dans les notes des Mois que son poème était commencé depuis douze ans; il a raconté les tâtonnements du déi)ut; comment il l'avait refait jusqu'à quatre fois, ayant substitué l'alexandrin au vers de buit syllabes qu'il avait choisi d'abord'; il a dit les études qu'il avait (iù entreprendre pour aborder ce sujet qui embrasse toute la nature, et les réflexions qui en étaient résultées.
Ces tra\aux et les relations mondaines l'absorbent entièrement pendant ces années.
Au début de 177 i. le 23 février, — date imi)ortante duiis son existence puisque par un hasard étrange c'est à un jour près la date de sa naissance, et que, par une coïncidence certainement voulue, ce sera le jour de l'apparition des Mois, —
1. Les Mois, t. U"", p. 99. Hourlier annonce qu'il dunnera dans ses nules " les morceaux les moins défectueux » (lui Un sont restés de sa première manière. Un des biographes de IJouclier a parlé de vers de dix pieds dont l'allure semblait bonne; il a dit que, si celte mesure avait été adoptée, l'ouvrage aurait été meilleur. Or, tant dans les notes imprimées du poème que dans les manuscrits de Houclier, je ne trouve que des vers de huit pieds, dont (|ueiques-uns, cpie j'ai déjà cités. soiU. en elVel, 1res jolis.
18 l'EXDANT LA TERREUR.
Rouchcr épousait Marie-Agathe-Elisabeth Hachette, qui descendait en ligne directe de la célèbre héroïne de Beauvais. Gomme pour tous les actes importants de sa vie, Roucher a mentionné cette noble fdialion dans son poème des .l/o/.v'.
La jeune fille n'apportait pour ainsi dire aucune fortune; le ménage débutait avec dix mille livres seulement. Mais Roucher avait été séduit par un timbre de voix charmant, dont le souvenir lui revenait encore sous les veri'ous de Saint-Lazare; pai' une éducation soignée qui l'cndait sa femme digne de lui; par un caractère au-dessus de l'adversité et dont le sérieux cora])cnsait, sans doute, à ses yeux, certaines aspérités.
Roucher figurait à son contrat avec le titre de bourgeois de Paris ; mais à lire les noms de ceux qui avaient voulu signer comme témoins cliez ^F Lecouflet, conseiller du roi et notaire au Cliàtelet, on se serait cru plutôt dans une famille de vieille noblesse, si les derniers signataires n'étaient venus rappeler la profession littéraire du futur époux : le vicomte d'Hautefort, colonel en second du régiment de Flandre; le comte de Neuvy et de la Celle-sur- Loire ; la vicomtesse d'Hautefort; J.-B. Gigot d'Orcy, receveur général des finances de Champagne; mademoiselle Sophie de la Moimoye; J.-B. Gaspard d'Ansse de A'illoison, de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres; Louis d'L'ssieux, de l'Académie de Monlauban; Barthélémy Imbert, de l'Académie royale de Nîmes; Joseph Legrand, docicur en médecine de la faculté de Montpellier.
Roucher était très heureux, si l'on en croit une lettre qu'il écrivait à son ami, le chevalier de Famars, en lui demandant de le féliciter de toutes ses forces à l'occasion