SAINTE-PÉLAGIE — LA MAISON LAZARE
Une cellule à Sainte-Pélagie. — Le geiJlier. — La nourriture des jirisonniers. — Roucher correspond avec sa famille. — Les Consolations de ma captivité et les lettres inédites. — La fille d'un poète.
— La charité en prison. - Madame de Bonneuil et Hubert Robert.
— Roucher leur prête des livres et leur adresse des vers. — La vie en prison. — Défaut de courage chez la plupart des prisonniers. — Roucher les remonte. — Lettre stoTque écrite à Desherbiers. — Ses compagnons de cellule. — Chabroud. — Son portrait. — Visites reçues eu prison. — Nouvelles arrivées a Sainte-Pélagie. — Illusions de Roucher. — Ses vœux pour la France; son respect superstitieux pour la légalité. — 11 s'occupe de botanique et de littérature. — Nouvelle traduction de Smith. — Biron et d'Estaing sous les verrous.
— Perquisitions dans les cellules. — Lcho de la prise de Toulon.
— Un triste premier janvier. — l>a mode à Sainte-Pélagie. — Roucher rédige un mémoire justificatif de sa conduite. — Mots charmants du petit Emile. — Les diverses jirisons de Paris. — Roucher est transféré à Saint-Lazare; il raconte la scène (jue Robert dessine.
— Nouveau règlement. — Patience et philosophie de Roucher. — Son signalement. — La vie à Saint-Lazare. — Arrivée d'André Chénier. — Communications avec l'extérieur interrompues, puis rétablies. — Conspirations dans les prisons. — Une matinée en cellule.
— Emile en prison. — Le singe et le lapin. — L'enfant est choyé dans le corridor des dames. — La duchesse de Fleury (mademoiselle
LE l'OÈTE KOLCUER. 181
de Coigny) ; la marquise Giambone; la présidente Cambon. — Variété des sujets abordés dans les Consolufions. — Les croyances de Roucher. — L'AUiu'dle-l'inceau. — Arrivée de Ginguené. — Moyens employés par Chénier et par Houclier pour faire passer leurs lettres et leurs poésies. — L'échafaud vide les prisons. — Les plus courageux se lassent. — Roucher résiste. — Sa mélancolie aux premiers beaux jours. — Nouvelles rigueurs. -- La terreur dans les prisons. — Les cinquante sous. — Fête de l'Etre suprême. — Loi du 22 prairial. — Plaisanteries cruelles de Harère et de Grégoire. — Les dernières lettres. — Rouclu-r re(;oit son acte d'accusation. — Il prend ses dispositions suprêmes. — Le 6 thermidor, au soir, il est transféré à la Conciergerie.
La nuit où je fus arraché de vos bras et à vus larmes, au iiiiliou (le mon soiniueil iDterroiii|iu, je vins ici, sur un mauvais grabat, la continuer et raclicver en pai.x.Je me réveillai à sept heures, au soleil naissant, et je me demandai avec une espèce de honte comment j'avais pu renouer le (il de mon sommeil. La raison s'en offrit à moi dans le courage que je m'étais fait, en vous quittant, pour vous en laisser un peu à vous-mêmes, et ce fut alors que je me rappelai, avec quelque complaisance, la vérité de ce vers de La Harpe :
L'hiiiiiiue a, plus qu'il ne croit, la force de souffrir.
Tel est Kouclier le lendemain de son arrestation, tel il se montrera pendant cette captivité d'une année. Ses lettres et celles de sa (ille auxquelles il donna lui-même le litre de : Consolations de ma captivité ont été publiées pour la plupart en l'an VI *.
1. Auï emprunts que nous ferons à cette correspondance presque introuvable, nous ajouterons plusieurs lettres que l'éditeur de 1797 avait négligées pour des motifs qui n'existent plus et qui les rendent d'autant plus intéressantes aujourd'hui. On m'a affirmé (et j'en ai trouvé en efTet l'indication dans quehpies ouvrages bibliographiques) qu'une édition des Consolalions fut faite à Hambourg en 17118. Je n'en ai jamais vu d'exemplaire, et la famille n'en a jamais possède.
182 PENDANT LA TERREUH.
Toutes respirent le même courage, la même philosophie. Dans ces premiers jours, l'humanité du concierge laissait l'espérance de se voir et de correspondre sans entraves.
Habiter un espace de neuf pieds carrés, écrivait Roucher le 20 vendémiaire à une de ses amies, avoir pour tout meulde un lit de sangle, un matelas, un traversin, des draps, une sale couverture de laine, une chaise et une table, être deux à deux sur un étroit espace, entendre à huit heures du soir les gros verrous se fermer sur vous, ne les entendre s'ouvrir que le lendemain matin après huit heures ; le restedu jour, n'avoir pour exercer ses jambes qu'un corridor de cent pieds de long sur quatre de large, n'y respirer que par une demi-fenêtre placée à Tune des extrémités et garnie de gros barreaux, s'y heurter, s'y croiser contre cinquante compagnons d'infortune de tous les âges, qui n'ont pas fous le même courage, ni peut-être aussi les mêmes raisons d'en avoir ; tel est en deux mots, madame, le sort des citoyens qui, comme moi, ont voulu un gouvernement libre et le règne seul de la loi; mais n'allez pas croire que je sois malheureux. Oh! il ne dépend pas ainsi des autres de tourmenter mon flme. Mon corps peut bien leur appartenir quand il leur plaît de s'en saisir; mais mon âme leur échappe. Je lai sauvée de la persécution, en la plaçant dans la philosophie; elle y vit retranchée contre le trouble, les craintes et la terreur...
Je me suis ariangé de mon mieux dans ma demi-portion de cellule; j'y dors, j'y mange, jy tiavaille, ni plus ni moins qu'à mou ordinaire. Je me trompe quand je vous dis qu'il n'y a rien ici pour moi de pénible. Oh! oui, je me trompais. J'ai pour compagnon de chambre un homme qui n'a pas ma propreié, et ce mélange incompatible de deux excès contraires me fait un petit supplice de tous les moments.
Mais la philosophie vient encore ici à mon secours. Elle me prêche son sermon accoutumé sur le respect et la soumission dus au vouloir de l'inllexible nécessité. Je me ligure quelquefois Jean-Jacques Rousseau me disant ici ce qu'il me disait dans son humble logement rue Plàtrière : Nous nous faisons
LE l'OÈTK ROUCIIER. 183
2)his de mal que les autres ne peuvent nous en faire ; le lâche est son propre bourreau. Grand merci, bon (t vcitiioux Jean- Jacipics! Celte maxime ne sera point perdue. Je la cons(>rverai précieiiseineut dans mon cd'iir, je la ntrouveiai au besoin. Les gens éconoines ramassent tout parce que, disent-ils, tout sert dans roccasion; c'est très bien dit. L'occasion est venue de tirer de mon garde-:ueuble tout ce ([ue j'y avais serré depuis environ vingt-quatre ans.
Houcber traçait ûc son compagnon ce |)orlrail humoristique :
Nous n'avons l'un avec l'autre d'autre ressemliîance ([ue le malheur; dans tout le leste, aussi éloignés (jue le sont les pôles de léqualeur; lui, croyant à Jésus, à Maiie, aux benoîts saints du paradis, et à tous les Gaude dont on avait farci à Nevers la tête de Vert-Vert, et, par une suite nécessaire, proscrivant Iciut, maudissant Idut. depuis alpha jus(iu"à o métra ; croyant de plus à l'alehiuiie, au i.'ran<l œuvre, à la pieire pliilosophale, dont il me parait en elTet (jue son irousset aurait besoin, pour l'y substituer au diable de Rabelais. Enfin, et c'est là mon supplice de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants, enfin, dis-je, ressemblant dans toute sa personne, à un vieux antiphomiire de village,
Dont la cra*st' aurait fait une ctoOFe en glacis.
Mon ami, si jamais pour vous venger d'im grand outrage, vous invoquez contre un méchant un sujqilice au-dessus des forces iiumaines, faites d'abord que votre ennemi me resseudile; et puis, sans vous creuser la tête, obtenez seulement de (juelque comité révolutionnaire, que votre lioumie prenne ma place ; le mien fera votre alTaire, de manière que vous n'aurez plus à vous inquiéter de lien. Ali! Sainte-Pélagie!
Sainte-Pélagie! Vous êtes une sale demoiselle. Toutes les sortes de préjugés sont insupportables à l'ambre; mais à la
crasse, c'est pis encore. Je terminerai, mon ami, ma longue complainte par vous rappeler ce vers de Virgile :
Morlua quin etiamjimr/ebat corporavivis.
Pendant la journée, on empilait les lits l'un sur l'autre, et dans « cette Bastille du règne de la liberté », comme il disait en plaisantant, Rouclier trouvait le moyen de travailler, d'étudier, de dormir et de manger comme à son ordinaire.
Au milieu de brumaire, Roucher déménage ; il ne se tient plus de joie. Il écrit à son ami Deslierbiers ' :
Je me suis senti soulagé d'un ])oids énorme le jour que j'ai quitté mon dégoûtant adepte. J'étais tenté en passant du premier au second de chanter eu route, processionnellement, le cantique du passage de la mer Rouge : In exUu /srflè/; j'étais, eu efTet, condamné à remuer le dépôt fangeux du Nil, au lieu qu'avec le (",. .Muynat jr me suis trouvé tout à coup dans la terre promise.
Le poète s'occupe alors avec plus de plaisir que jamais des arrangements de sa cellule; des tablettes de bois, « les bienheureuses tablettes », supportent ses livres et ses papiers; dans sa famille, chez ses amis, on s'ingénie à lui trouver des adoucissements. Mais, ici encore, nouvelle difticulté. Il faut éviter jusqu'à l'apparence du luxe.
Quant à la luTgèrc de crin dont vous me parlez, elle me serait agréable ; niais outro que je ne saurais où la placer pendant la nuit, elle me donnerait une très mauvaise réputation de délicatesse et de luxe. Cet air est très bon à éviter. C'est sagesse (pie de savoir s'abstenir. Je me suis procuré toutes les