Sainte-Beuve, Premiers Lundis, IX, p
mats que la bouche de nos ainis^'ne disait pas ; leurs yeux y suppléaient ; et ces yeux je les entendais. Mais j'entendais aussi uue voix iniérieure qui parlait plus haut. J'ai donc continué d aller mon train, et bien m'en a pris. Minette est prête d'arriver oii je dois trouver écrit en gros caractères très lisibles à tout le monde : Justifi-.ation d'un i)ère, ou bien encore : « Attendez celte àme que j'ai cultivée, vous tous qui redoutez pour elle que je nen aie fait ni un homme ni une femme ; je vous dis, moi, que ce sera la femme fortiliée par l'homme, et l'homme adouci par la femme. »
Sainte-Beuve l'a dit avec éloquence : il y avait là une sorte d'hérédité domestique :
Elle ne faisait qu'obéir à l'esprit de famille. Il faut lui passer d'être érudite comme à la lille de Pythagore d avoir été philosophe, comme à la fille de l'orateur Hortensius d'avoir été éloquente, comme à la fille du grand jurisconsulte Accurse d'avoir excellé dans le droit. De telles vocations filiales n'apportent point le trouble dans les mœurs de famille ; elles ne font, dans l'exception, que les continuer et les coofirmer.
La vie entière d'Eulalie, toute dévouée aux devoirs de la famille et au culte des lettres, a pleinement justifié les espérances paternelles; Uoucher lui-même put, de son vivant, recueillir les premiers fruits de cette plante aimable et gracieuse.
Comme l'a dit un critique des plus autorisés :
On retrouve dans les lettres de la jeune personne tout l'esprit du père, embelli de ces accents si [turs, si aimants qui ne peuvent émaner que du cœur d'une fille. Ses lettres étaient remplies d'esprit, de délicatesse et de sentiment; Eulalie annonçait déjà dans son style ce qu'elle devait être un jour'.
1. Au mois de juin 1834, deux articles très importants parurent dans le Moniteur et dans le Constitutionnel ; on y rendait un élo-
LE POÈTE ROUCriER.
Celte jeune lille, « à la taille bien prise, dont les beaux yeux rellétaient la vivacité et l'esprit, n avait pas encore dixhuit ans, a dit un contemporain, lorsqu'elle traçait ces chefs-d'œuvre de sentiment et de style. Cette jeune raison dont un pieux et tendre ministère semble avoir avancé la ranturilé; ce coloris de pensée et d'expression dont l'éclat se nuance d'une douce mélancolie en conservanl toute sa fraîcheur; ce savoir solide et varié qui se produit avec modeslie, comme un hommage à l'instituteur d'où il vient; cette grâce attentive qui, sans alfecter la moindre recherche, et sans rien perdre de sa naïveté, paraît néanmoins plus empressée à valoir tout son prix destinée à donner le change aux angoisses paternelles ; voilà ce qui est resté et restera toujours dans le souvenir de toutes les âmes sensibles; voilà ce qui imprime à ce monument litléraire une physionomie qui lui est propre. La correspondance de madame de Sévigné avait lait voir tout ce que la tendresse maternelle peut renfermer d'inspirations; celle d'Eulalie Roucher prouve que la piété liliale est aussi une muse. » Ce que Roucher lui recommande avant tout c'est la
modestie :
Les bonnes qualités pour paraUre dans leur beau jour doivent se montrer dans ce cadre, et j'ai vu avec plaisir que nos amis remarquaient que les tiennes n'eu sortaient pas... La modeslie et le talent, lui disait-il une aulre fois, quelle charmanlc association! Crois-moi, elle est bien vite saisie dans le monde, et celui qui est toujours prêt à refuser ce qu'on a l'air de lui demander avec empire, accorde sans peme ce qu'on ne lui demande pas. C'est donc même un amour-pn.pre bien entendu qui nous enseigne à ménager dans les autres cette maladie de tous.
queul hommage à « celte mémoire qui vivra .ia.is !e monde littéraire >».
Necker disait à sa fille : « Vos talents m'effrayent. » Roucher plus sage donnait des conseils à la sienne en ajoutant : « Les lumières que tu acquerras, tu en feras des vertus. »
Il la met 'en garde contre tous les défauts du cœur et toutes les mesquineries de l'esprit ; pour la détourner de l'envie, cette basse passion, il lui raconte ce trait :
Voilà comme en fut punie une femme de beaucoup, oui de beaucoup d'esprit, l'ambassadrice de Suède, fille du ministre Necker.
Vous m'assurez, disait un jour celle-ci à un de ses amis très intime, que vous me trouvez très aimable, que vous m'aimez; mais vous donnez sur moi la préférence à madame deFlahaidt. L'évêciue, homme aussi de beaucoup d'esprit, mais de cet esprit qui circule eu petite monnaie de bon aloi, se défendait gaiement et de son mieux. La dame insiste, le presse de tout son amour-propre, et le mettant au pied du mur : Avouez , ajouta-t-elle, que si vous, elle et moi, nous étions seuls dans un bateau, et que le bateau chavirât, je ne serais pas la première que vous songeriez à sauver. L'évêque, un peu embarrassé, d'abord reste muet; puis tout à coup d'un ton qui se devine : Mais, madame, vous avez l'air de savoir mieux nager.
On rit, mais la dame qui avait provoqué la plaisanterie ne fat pas la première à rire.
S'il veut corriger sa fille et ce que son caractère avait parfois d'un peu rude, il lui cite comme modèle saint François deSalcs, « qui n'est connu aujourd'hui des philosophes que par son aimable douceur, vertu dont il est devenu le type ». Et il profite de cette occasion pour dire qu'Alexandre et Charles XII sont, à côté de ce saint, « deux infiniment petits » .
Pour arriver à la perfection il faut régler l'emploi de son temps, et il entre là-dessus dans les plus grands détails.
LE POÈTE ROICllER. 103
Voici à peu près comme je conçois 'la dislributioa de tes heures. Le matin deux heures de dessin, une heure d'anglais, et une heure de français. L'après-midi, une demi-heure d'italien, suivie de notre correspondance. 11 faut, sans différer, contracter l'habitude d'écrire couramment ta langue, pour te faire comme un instrument capable de sufdre à l'entretien de la vie, et de l'honorer par surcroît. J'ai cru bien faire de ne pas te destiner à des occupations manuelles qui donnent aux femmes une si cliétive existence. Kxciter en toi les dispositions de l'esprit, pour t'en faire une ressource utile et honorable, m'a paru un soin plus digne de toi et de moi ; mon ouvrage est fini à peu près, il faut maintenant que le tien commence.
Tu es occupée aujourd'hui de l'ouvrage de Prior, et tu peux te promettre d'en faire une bonne traduction. Moi, pendant ma captivité, je vais tâcher d'achever celle de Thomson. Nous réunirons ensuite notre travail mutuel, et nous l'imprimerons. Je me fais une bien douce jouissance d'associer Jean- Antoine à Eulalie Iloitcher.
Dans cette correspondance, ilouchor aborde avec sa lille les sujets les plus divers; son éducation était empreinte de l'esprit le plus large, le plus philosophique. L'n jour, lu jeune lille en abusa. Livrée à elle-même, elle avait pris, dans la bibliothèque le roman de Werther. Naïvement, avec une grande franchise, elle l'avait raconté à son père et celui- • i l'en avait reprise dans une lettre charmante :
Ma chère enfant, je le dirai que tu as mal fait de lire Werlher. Tu penses que tu es déjà en ùge de tout lire, et tu as raison, pourvu que tu en exceptes les romans. Tu es encore trop jeune, ma bien-aimée, pour tirer de ce genre de lecture tout le fruit qui s'y trouve envelo|)pé. Ce n'est jias là l'aliment le plus salutaire à l'âge où tu arrives; on risque alors de n'en extraire que le poison, c'est-à-dire de ne s'acooulunier à voir
le monde qu'à travers uu prisme qui embellit tout, même le vice, ou du moins le crime, ou du moins les faiblesses pour lesquelles l'art du romancier est d'obtenir de nous un grand intérêt. Les romans, ma chère fille, exercent trop la sensibilité, la tiennent trop en action, enseignent trop à lui donner le pas sur la raison. Jean-Jacques Rousseau dit qu'il apprit à lire dans les romans, et il appelle celte méthode dangereuse. Attends quelques années encore, ma chère enfant, attends la plénitude de ton développement moral. Ce terme doit arriver, pour toi, plus tôt que pour tout autre; alors tu pourras te livrer au charme de cette lecture. Le danger cédera la place à l'utilité.
Roucher, sous les verrous, ne s'absorbait pas uniquement dans cette éducation ; il est toujours l'homme bon et charitable d'autrefois. Un jour, il recommande à sa femme un vieillard de soixante et onze ans. nommé Parmentier. « connu par quelques ouvrages médiocres, mais qui sont d'un homme de bien, cultivant les lettres pour son plaisir >'. Le lendemain, il réclame une paire de souliers pour un pauvre détenu ; une autre fois, il revoit des vers qu'un prisonnier veut adresser au président de la Convention.
11 passe toute sa soirée à corriger le mémoire d'un de ses compagnons d'infortune' :
Me voici assis au grand poêle, au milieu de vingt ou trente perstinnes dont les unes parlent, b'S autres font leur cuisine sur des fourneaux", (luclipies autres rangées autour d'un lit de sangle déployé jouent aux cartes. Jamais, il n'y eut d'emplacement moins propre à écrire... Tu recevras au premier jour la visite d'un de nos codétenus, accusé d'accaparement de cuirs et qui, hier malin, à quatre heures, a été solonuellement acquitté avec son frère par le tribunal criminel. Il s'appelle