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Homme «le lettres estimé

\o plus al'llififiinl. (yt'sl la lélloxioii (>l la raison (jiii pèsent oiisiiite, avec une sorte d'égalité, le hou et \c mauvais. C'est ce qui nous est arrivé, hier, à maman cl à moi. Nous avons vu d'abord, avec peine, cotte translation de Sainte-Pélagie àSain!- Lazare. Vous avez paru imi être alTcrté, et nous ne l'avons pas été moins de l'idée que toutes vos habitudes, votre train dévie, votre société, votre solitudi' île chambre, votre bien-être (si je puis ni't'xj)rimer ainsi) de clialeur, de propreté, d'égards même, allaient être renversés. Il faudra donc se replacer, se réinstaller dans le mal, s'y refaire un cercle de commodités, d'adoucissements, de consolations, de dédommagements, d'aisances. Eh (pioi! lors(ju'on a eu tant d'etforts à faire, qu'on a tiavaillé sans rehkhe pour se routiner au malheur, il faut tout recommencer de nouveau!

C'est ici-bas la tonne des Danaïdes. Cependant, avec la réllexion, nous nous sommes dit ([ue vous auriez peut-être plus (II' liberté; qu'il serait possible (jui', dans un changement... Qui sait! les démarches peuvent... .\[ais là-dessus, vous nous conduirez. Obéissance aveugle. Crand Dieu! quand verronsnous la lin de nos malheurs?

Roucher.hii. assiste avec sérénité à tous lesprépaialifs de ce déménagement ; il observe, comme si tout ce mouvement ne le touchait pas ; entre deux appels, il s'assoit à sa table de travail pour achever la lettre commencée, ou pour continuer la traduction qui est eu train. A trois heures du matin, le 12 pluviôse, il écrit à iMdalie :

11 y a une heure que j'ai él('' léveillé en sursaut, (iraudbruil dans les corridois, grand heurt à toutes les portes. Citoijen un tel! citoyen, par-ci; citnyvn, par-là. Jh', vite! hi\ vite! levez-vous ; n Saint-Luzare! levez-vous; tenez, par les guichets : voilà de la lumière ! je me lève; j'arrange d'aboid mon poilefeuille, mon trésor où sont les lettres, ma chère fdie ; je case mes livres dans ma petite malle, j'écris quatre lignes à maman pour linbnnjer de l'événement, me voilà prêt eidin. On ouvre.

Trois marjistrats du peuple, en écharpe, précédés de deux flambeaux résineux et brillants noir, entrent. — Comment V appelles-tu ? — Roucher. — Es-tu ici depuis longtemps? — Encore neuf jours, il y aura quatre mois. Ils cherchent sur trois listes. — Bon! Jean-Antoine Roucher , homme de lettres. — C'est moi. — On va te transférer, prépare-toi! — Je suis prêt. Ils sortent, vont aux autres cellules; la mienne se referme sur moi, et je puis m'occuper encore agréablement, en attendant cette nocturne translation générale. Je rouvre mon portefeuille, reprends ma lettre et te fais ce récit qui te rend compte de tous mes instants. On dit que des chariots nous attendent; nous verrons. Arrivés au lieu de notre détention déDnitive, je leprendrai l'histoire de ma journée.

Mais on me laisse quelques instants de repos, et je te les donne; tu les embelliras.

Je te l'ai dit souvent, dans nos conversations, et je crois aussi dans une de mes dernières lettres, qu'on calomniait la langue française, quand on l'accusait de ne pouvoir rendre toutes les beautés de la langue latine. Cette inculpation m'a paru le produit de Tignorance ou de la paresse, et peut-être aussi de l'une et de l'autre; de l'ignorance, qui prononce sans voir; de la paresse, qui craint la peine du travail. Je me suis constanunent élevé contre les détracteurs de la langue des Bossuct, des Corneille, des Massillon, des Racine, des Boileau, des Jean-Jac(|U('s et des Voltaire. L'expérience, fille de Tàge, n'a pas changé mon opinion; chaque jour la confirme au contraire. Je veux te donner un nouvel essai de mon obstination ;'i domiili'r le latin, même ilc Virgile. Ce grand poète, dans le (|uatrièmt' livre de ses Géorgiqucs, peint l'inconcevable douleur d'Orphée, lorsque, pour la deuxième fois, il a perdu son lùu-ydice. 11 la pleure le jour, il la pleure la nuit.

(jH'ilis populea nuerens Vliilomela sut) umbru, Amissns queritw fœtus quos duras aralor, Observans nido, implumes cielraxit; at illa Fiel noctetn, ramoque sedetis, miserabile caituen Iiitrt/rat. ri niaestis late loca queslihusimplel.

LR POKTE ROlirilE». -'HO

Mets lo français en ordre, t'xamiiH* le latin; vois la placo que les mots (lillV'ienls y occupent ; récite tout haut ces beaux vers, avec Taccent qui leur est ])ro|)re, et nianjue les divers repos ; il est impossible que tu ne partages pas la douleur de cette luallioureuse mère.

Voici maintenant doux traductions en vers de cette célèbre conijiaraison. La(|uelle des deux lend le mieux, à ton avis, limpressiou de tristesse (|ue laisse rorigiiud? A laquelle dounes-tu la piéférencc comme ]ilus fidèle et tout à la fois plus pittoresque? Parlez, monsieur le ju|^e, car vos arrêts précédents et votre odieux ci \o\rc hors et tous les c<c.^ possibles, me donnent en vous une firaude confiance.

Prevticrc (radwlion.

Telle sur un rameau, durant la nuit obscure, Philoinèle plaintive attendrit la nalure, Accuse, eu gémisiuut, l'oiseleur iuhuuiain Qui, glissant dans son nid une furtive main, Kavit ces tendres fruits que l'amour lit éclore. Et qu'un léf^er duvet ne couvrait pas encore.

Seconde traduction.

Telle pleure et gémit la triste PLilomèle,

Quand sur un peuplier sa voix traînante appelle

Ses petits, nus cncor, ravis à son amour.

La nuit règne et tout dort ; mais elle, jusqu'au jour.

Sur le même rameau, dit sa longue complainte,

La redit et des t)ois remplit au loin l'enceinte.

11 faut, ma chère lille, me rendre un compte bien détaillé de tes idées sur ces deux cojties. J'y mets uu ^irand intérêt et pour le mérite de l'original et pour la réputation de l'un des deux traducteurs. Rien de plus propre à former le goût que le travail que je te demande. 11 est quatre heures sonnées et le signal du départ n'est pas encore donné, tant mieux! je jaserai plus longtemps vers et prose avec nui chère fille.

D'abord, jadtqjle absolument toutes tes réllexions sur l'épi-

tlièle (ïcnlieux iloané au cypivs. Il est sûr (juc co ii'c^l pas là le sentiment qu'inspire la vue de l'arbre dont les tombeaux des anciens étaient jiarés. Sa présence appelait la mélancolie, la tristesse; mais pour la haine, oh ! il n'en était rien. J'ajouterai que le mot invisas a uw grande latitude, formé du verbe videre, voir, et di! iié^'atif /n, r?on. Il sipiific tantôt qu'on voit avec peine, tantôt qu'on voit avec liorreur, lantùi (pi'on n'a pas grand plaisir à voir; c'est dans ce dernier sens (pi'il faut, je crois, l'entendre dans les vers d'Horace.

Quant à cr mol, hors, dont tu ne veux ni à la place que l'anonyme lui a choisie, ni à celle que je lui ai donnée, c'est avec raison que tu le proscris. .le crois même qu'il doit être banni de la haute poésie. Il faut le laisser dans la prose. Je ne sais comment il se fait qu'il se soit glissé dans mes vers; je ne l'y avais pas introduit. Il faut lire : nul arbre qu'un cyprès. Me voilà bien à l'abi'i de votre critique, monsieur l'Arislarque! Oh! il faut s'observer de près; votre férule frappe à droitr, frappe à gauche, il ne fait pas bon la rencontrer.

Le moment du départ approche; les citoyens Robert, Chabroud, Moynat, Ballin sont des nôtres. Ils sortent de ma cellule; je leur ai louché la main. C'est un tintamarre à ne pas s'entendre; les voix fortes ont beau jeu.

L'appel commence, je le quitte; il ne faut pas se faiie attendre. Adieu! Adieu! Adieu!

Ue Sainl-Lazaie, corridoi (li'iiniiial, n' 14, neul' heures du MKifin.

iNous sommes arrivés à sept heures et demie; les chambres ici sont nues. Knvoyez-moi un lit de sangle, deux matelas, couvertures, etc., une table, une chaise, mi balai. Nous sommes trois dans la même chambre, Moynat. Chabrnud et moi.

Pendant cette translation. qui est comme une préparation pratique au voyage suprême du 7 thermidor. Roucher. en disciple de Montaigne, note soigneusement toutes ses

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impressions. Pondant qu'Hubert Robert dessine à chacune des étapes de la route, Iloucher grave dans sa méinoiro les scènes qui se déroulent sous ses yeux.

Mien n'est plus intéressant que le récit qu'il en adresse à sa lilb' quelques jours après sa nouvelle installation :

Apjt's st'jit jours (le Iroubic, de désoidre, qui uni dû iiécossairpuifiit suivre une tianslalion aussi bruscpic, jo puis donc, ma clièri' lille, icprcndrc noire laul doux counnerce épistolaire. D'abord, la nudité absolue de notre jtrison où nous avons manqué, même d'eau, pendant près d'une (jcmi-jouinée; ensuite le cjiaos inconcevable que formaieni, luilour de trois malheureux, tous les objets d'ameublemeni, de vètenienl, et de comeslibles (pii leur arrivaient de SaiMle-Pélafj;ie et de chez eux, sm- un espace de treize pieds de lony et de neuf de larj,'e, n(( laissaient à lespril aucune place pour se retrouver. Il a bien fallu prendre le temps de caser notre ché\\\oprnvpndc, de trouver à ohaipie objet le lieu le moins incommode; en un mot, d'éi)arf5'ner le terrain de toutes les manières, ])Our en donner le plus possible au mouvement journalier de trois individus. C'est fait! Tordre et la propreté habilent avec nous. Je ne crois pas qu'il y ail ici beaucoup de chambres aussi nettement rangées que la nôtre, el ])uis, n'ai-je pas mon cabinet à muraille de papier? Là, je suis seul, ne voyant pas mes co-chambristes, n'en étant pas vu, recevant sur mou bmeau, par un espace libre de deux jiieds, la lumière de la l'enèlre, les pieds posés sur mon lapis mis eu double, et les jambes enveloppées du couvre-pied d'indienne mouchetée. J'ai presque l'air d'un sybarite, et je ne suis poiutant (pi'un pauvre ré|iulilicain, ami de l'étude el {.'land ennemi du froid. Ovide :i dil, je crois :

Ingenium s.rpe mnin mniwnt.

Oh! il a yrandemeni laison, à mon sens, pour le génie de l'arrangement. L'aisance aime à s'étendre et ne se trouve jamais assez au lar^^e; l'infoitune a l'art de se resserrer et

sait encore parfois trouver uii peu d'espace de reste. Si les leçons du passé n'étaient pas ordinairement perdues pour notre avenir, les grands terriens qui sont ici se feraient pour les jours de leur liberté un riche fonds dépensées qui ajouteraient à leurs jouissances futures. Quand on a vu combien peu il faut pour les vrais besoins de la vie, on peut, on doit reconnaître la vérité do ce mot : Oh! que de nécessilés inutiles l Quoi quil en soit, je veux reprendre l'histoire de notre translation, au point oi'i je lavais laissée. Cet événement de ma vie me sera éternellement présent, s'il est vrai qu'après la mort il y ait pour nous une existence continuée.

Vappel va commencer, s'écrie l'oflicier municipal. A ce mot, je prends mon portefeuille sous le bras, je jette sur ma tète, embéguinée de ma coiffe de nuit, ce vieux chapeau dont la poussière, la crasse et les trous sont à l'ordre du jour, et, enveloppé de ma houppelande, je sors de ma cellule dont je ferme les verrous. Ce ne fut pas sans lui donner un regret. Je sais ce que je quitte, me disais-jc, et j'ignore ce que je vais chercher. Mon excellent voisin était seul et tristement debout, auprès du poêle, sur sa porte. Je l'embrasse, lui remets le petit billet par lequel j'annonçais à maman notre translation; et après avoir reçu l'assurance de ce brave homme que mon petit mot serait envoyé, de très bonne heure, à son adresse, je vais me réunir aux soixante-dix-neuf détenus qu^on allait transférer. Ils étaient tous en tumulte, mêlés, confondus, empilés dans la I)artie de ce long et étroit corridor qu'éclairaient, d'une lumière lugubre, la lampe attachée au-dessus de la porte et deux flambeaux de résine allumés qu'on voyait brûler au delà des barreaux du premier guichet, d'où l'œil enfde la longueur du corridor. Citoyens, reprend le magistrat du peuple, décoré de son écharpe, que chacun de vous, au fur et à mesure que je rappellerai, aille se ranger, les uns d'un cùlé, les autres de l'autre, le long des murailles du corridor, les deux premiers prrs de la porte et ainsi de suite. Silence! silence! On se tait, l'appel commence; vingt individus sont à leur place. J. -A. Rouclier est appelé le vingt unième et le voilà déjà plaqué contre

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If mur. Moyiial iin' Miil ; il étiiit liislo, lèwiir. Je cluMclie à l'égayer. Voilà, lui dis-je, le bon pasteur qui compte son bétail. Le bétail reconnu, on nous ordonne de filer, de deux en deux, par huitaine, du coriidor entre les deux guichets où Ion nous compte encore. En voilà huit, pour le sûr! disent les guichetiers-numérateurs, et l'on nous ouvre le deuxième guichet donnant sur la cour. Là, j'aperçois le citoyen Boucholte debout, triste et nous regardant passer. Adieu, citoyen concierge! Grand merci du ton honnête et doux que vous avez toujours eu avec moi! En lui parlant ainsi, je lui tends la main, il me tend la sienne que je presse et je suis mes compagnons. Nous voilà arrivés au dernier guichet donnant sur la rue. On nous compte encore, et nous franchissons le seuil de notre premier enfer, pour en aller chercher un second.

Ici, je ne saurais peindre le genre de pensées et de sentiments que produisit en moi la vue de la scène qui, à la lueur de deux ou trois llamheaux ténébreux (il était cin(i heures environ du matin), se déployait devant nous jusqu'aux deux bouts de la rue de la Clé. C'était une espèce de charrette ou de chariot vide auquel étaient attachés quatre chevaux, précédés de deux autres qui avaient déjà leur charge et suivis de sept autres qui attendaient la leur. Une chaisf branlante nous sert de marchepied pour monter sur ce char de sinistre augure. Moynat me suit. Ballin suit Moynat, J'aide à Ballin, chargé de soixante années et plus, à monter sans danger. Nulle chaise, nulle planche pour nous asseoir. Quelques brins de paille mituillée et salie par l'épais brouillard qui tombait, jonchent cette infâme vttiture. Il faut s'asseoir sur les ridelles et prendre Soin de se plier en deux, l'un vers l'autre, de peur (jue le moindre choc ne nous jette à la renverse. Un garde, brave sans-cululte, monte en neuvième »'t l'on crie aux conducteurs : avanctz. Les deux premiers chariots s'ébranlent : le nôtre ruule aussi. •Nuus laissons la plaie libi'e au qiialriruie. cl, au Ituul de dix pas, tout le curtège supéiieiu' s'arrête. Nous voilà en face d'une rue qui donne dans celle de la Clé, exposés au froid du matin, au Itroiiilhiid et ai vciil i|iii Mnil'llr. Je mr loiiiue vers Sainte-

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Pélagie, pour connaître rcxtôrieur du manoir que je laisse : car je n'a\ais pas pu l'examiner dans la triste nuit où l'on m'avait incarcéré, il y a aujourd'hui quatre mois. Je vois à loisir I ette masse énorme de murailles exhaussées que percent, à peine. quel(iues ouvertures rares, basses et étroites, enfoncées encore au-dessous du pavé. Tel serait, me dis-je, le frontispice de l'enfer; voilà bien qui l'annonce. Cependant, quelques gendarmes à cheval tenaient à la main des flambeaux, allaient, venaient, et nous donnaient, sur le terrain incliné de cette rue étroite, la facilité de découvrir l'étendue de la procession affreuse qui se préparait. Après que cliaque chariot est rempli, nous avançons de quelques pas, pour nous arrêter encore, jusqu'à ce qu'enfin nous voilà tous hors de Sainte- Pélagie sur nos voitures rangées à la iile. Elles roulent ensemble. Xous tournons dans la rue Copeau, à droite, pour aller prendre la rue Saint-Victor. Arrivés devant la rue Neuve- Saint-Étienne, je me rappelle les jours de la belle saison où, tous les matins, ma chère Miuette et moi, nous nous rendions avec tant de plaisir, par ce même chemin, à nos agréables leçons de botanique. J'étais libre alors, j'étais Jieureux ; ma fille était avec moi et nous respirions ensemble l'air pur et bienfaisant du jardin des Plantes. Aujourd'bui, je suis captif, je ne vois plus ma fille et je sors de l'air infect d'une prison de quatre mois, pour aller respirer à une lieue des miens une atmosphère peut-être non moins infecte. J'avoue, ma chère Minette, que cett(> pensée me donua un sentiment pénible, décliiranl ; mes yeux s'humectèrent de quelques larmes. Je m'alTaiblissais... Je m'en apeicois ; à l'instant, j'apj)elle toute ma philosophie, pour te chasser de ma pensée. Mais, arrivé dans la rue Saint-Victor, mon esprit, avec une rapidité inconcevable, me présente toutes les circonstances de ma vie qui ont laissé dans ma mémoire l'image de cette rue. Devant la maison de Perrin : C'est là, me disais-je, que pendant deux Jours d'ahirmis publiques, incs enfants, ma femme et moi, 1WUS sommes venus cherciicr un asile. Un peu plus bas, je me dis : Ici, dai^s les premiers jojtrs de mon arrivée à Varis, il yi

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a trente années, je me laissai conduire à la promesse d'une foire amusante et je ne trouvai que des baraques à pain d'épice. Plus bas encore : Tétais là, dans le cabriolet de Laigner pour aller ensemble au Coudrai voir les miens, et le heurt d'une voilure brisa la nuire. En l'ace do la rue des Noyers, je polie les yeux vers l'endroit où est située notre maison : Elles dorment peut-être en ce moment, si prés d'elles et ne pouvoir les embi'usser ! Cependant les ridelles m'incommodaient autant que la posture gênante que j'avais et qui me brisait en tleu.v ; je prends le parti de me tenir debout. D'abord, je m'attache d'une main au collet de Moynat et de l'autre à ct'lui de Hallin. Bientôt après, je me tiens ferme sur mes jambes et ne quitte plus cette attitude.

Nous avaneons; la nuit s'éclaircissait insensiblement. Les rues sont déjà fréquentées; les yeux des passants s'attachent sur nous. Je les observe à mon tour et je ne découvre rien que de la curiosité. En elle!, n'est-ce pas une chose curieuse que quatre-vingts prisonniers détenus comme suspects, conduits par cinq ou six gendarmes seulement, qui, sans fers, sans liens, se laissent ainsi mener comme des agniîaux, où l'on veut et comme l'on veut, sans se ])laindre, sans imllc intention de s'échapper, dociles à la loi parce qu'elle est la loi, et la respectant dans ses rigueurs. Si jamais l'histoire se charge de tracer ce tableau, on aura peine à croire la vérité de ce récit , ou plutôt on dira : Non! ils ne méritaient pas, ces infortunés, la qualilication dont on les a llélris.

Dans la rue Sainl-Marlin (il était jour déjà), une vieille revendeuse de fruits, acci oupie contre une borne, nous a salués d'un mot que le genre de nos voitures lui a dû inspirer, aussi bien que la vue de nos gendarmes à cheval et tenant toujours leurs flambeaux allumés. « Qu'on Us f.... tous à la guilloline, tous à la (juitlofine ! » Giand merci, ma bonne, il serait possible d'être patriote, républicaine, et pourtant moins féroce.

Enfin voilà le j.'iaiid joiu': sejil heures et un quart sonnent. Nous arrivtins à Sain! -Lazare. Le pn-iuier guit'hi-l s'ouvre pour nous rt'ci'viiir. Au drlà du stcdiid. h' iiiôiuc nriiricr iiiimiriii i!.

un grand papier à la main, fait un dernier appel. Nulle tète iw manque. Nous défilons sous ses yeux, l'un après l'autre. Enfin voilà le bétail parqué, et la claie d'entrée déjà fermée bien et dûment sur nous. Une immense pièce servant jadis de réfectoire et ayant au moins soixante à soixante-dix pas de longueur nous reçoit tous. Là, nous restons l'espace d'une heure, nous parlant les uns aux autres, en tumulte, du nouveau genre de triomphe qu'on nous a fait savourer longuement, durant toute la traversée de Paris. On nous annonce enfin qu'il faut quitter le rez-de-chaussée et monter au troisième où nos logements nous attendent. Un premier guichet s'ouvre ; nous voilà dans un grand escalier. Au-dessus de trente marches, au premier étage, trois guichets; au second étage, trois guichets ; au troisième étage, encore trois guichets. Tu vois, ma chère Minette, que l'art a épuisé son génie, pour espacer sur notre route les instruments de l'esclavage, de peur, sans doute, que nous oubliassions la captivité. 11 est bon, en effet, de frapper toujours par les yeux l'imagination des malheureux, ne fût-ce que pour la tenir toujours en haleine. 11 ne faut pas que l'infortune chôme. Jamais artiste n'atteignit mieux son but.

Parvenus au troisième étage, un long, large et lugubre corridor, bien éclairé, nouvellement blanchi, se présente à nous. Toutes les chambres sont ouvertes, et un chiIVre tracé à la craie, sur toutes les portes, indique le nombre des détenus que chaque logement doit contenir. Le chiffre un n'est écrit nulle part ; deux est tiès rare ; celui de trois est le plus souvent répété; quatre, six, sept se voient par-ci, par-là. Aucun de ces derniers, me dis-je, ne sera le mien. Je vais, je reviens, je cherche ; mais Chabroud s'était déjà empare d'une chambre à trois à grand air, à belle vui;, donnant sur la cour intérieure, le jardin, la ville et la campagne.

Je m'attache à lui, Moynat s'attache à nous; notre demeure est fixée. C'est celle, ma chère Minette, d'où je t'écris et que je ne quitterai jamnis (jue pour sortir de Saint -Lazare.

On t'a bien informée, ma Minette ; point de barreaux aux fenêtres, mais de belles et grandes croisées. Point de verrous,

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Hux portes, mais des scrnires intérieures dont on a la libre disposition. Point d'heures lixes de retraite, niais liberté de voisiner, toute la nuit, dans le même corridor; durant tout le jour, communication permise entre tous les étages et, dans peu, jouissance d'une grande et vaste cour qu'on bat, en ce moment, et qu'on sable.

Le 23 pluviôse, Roucher reprenait son récit où il l'avait laissé dans sa précédente lettre :

Comme je crois qu'un jour tu seras bien aise d'avoir en mains des mémoires authentiques du temps qui court, je vais continuer le récit que je l'ai commencé.

Tandis que nous étions ici dans notre corridor Germinal, à crier la faim, la soif, le froid et la fatigue, nous entendons le bruit d'un grand nombre de chariots à la suite les uns des autres dans celte même cour, où nous étions descendus nousmêmes quelques jours auparavant. On court aux fenêtres, on regarde et l'on voit un renfort de malheureux destinés à gémir avec nous. D'où viennent-ils ? des Magdelonneltes. Ils ont traversé tout Paris, le long des anciens boulevards; ils ont vu, comme nous, sur leur route, des visages immobiles. Était-ce d'indifférence? Était-ce d'effroi? Vaste champ ouvert aux conjectures. Les voilà ces hommes suspects, répandus parmi nous et choisissant leur demeure dans les chambres dont les Pélagiens n'avaient pas voulu.

Ils étaient à peine casés, qu'un nouveau cortège arrive. Oh! pour ceux-là, ils présentent un spectacle bien plus aflligeant. Liés deux à deux, par le corps et par les bras, aux ridelles de leurs chariots, ils ont tous l'apparence de grands criminels. C'est ainsi qu'on traite les voleurs, les assassins, les incendiaires. Le sont-ils? d'où sortent-ils? de Bicêtre. Ils descendent; on en fait le triage. Los uns, (léau de la société parleurs forfaits, sont jetés pêle-mêle sur la paille, au rez-de-chaussée; les autres, ci-devant nobles, ci-devani prêtres, viennent se joindre à nous. J'en reconnais plusieurs qui avaient précédem»

ment habité à Sainte-Pélagie, je leur serre la main, je les embrasse, je lem' demande l'histoire de leur translation; la voici telle que je l'ai recueillie de leur bouche.

On les a d'abord réunis tous dans le \ aisseau qui servait autrefois d'éylise. Là, ils attendirent ce qu'on allait ordonner d'eux, car on ne leur avait pas dit qu'ils dussent être tranférés. Tandis qu'ils se livraient ainsi au cours de leur imagination remplie du souvenii- du fameux 2 Septembre, des gendarmes à cheval, le sabre à la main, entrent; l'officier tire de sa ceinture deux pistolets qu'il arme. Bientôt, soit d'autres gendarmes, soit des guichetiers, apparient les malheureux par le moyen de cordes. Au fur et à mesure que les détenus sont ainsi accouplés, on les emmène dans la cour, on les place sur des chariots où d'autres cordes les attachent. Voilà tous les chariots chargés qui traversent toutes les cours. Arrivé à la grande porte extérieure, le co7ivoi aperçoit une vingtaine d'hommes à figure peu rassurante. Sont-ils là à dessein? sont -ils là par hasard? Chacun se le demande, et libre à chacun de répondre, suivant le tour de son imagination. Ces curieux, ou vrais ou prétendus, suivent, accompagnent le cortège qui marche vers Paris. Us ne seraient pas autrenu?nt s'il y avait un projet à mettre à exécution, et qu'ils attendissent le signal convenu. Heureusement, point de signal. S'il devait y en avoir un, qui doue l'a fait manquer? Devine qui pourra, ou parle qui saura. Mais enfin, à la barrière, ces beaux suivants cessent de faire suite. Un instant après, on ne les voit plus. Mais c'est en plein jour (ju'on montre à tout Paris, dans la plus longue traversée, des prisonniers dont un grand nombre est souillé des crimes que la société, dans tous les gouvernements, dévoue à la mort. Tout Paris saura donc que .Saint-Lazare est une des grandes senlines de la République.

Quoi qu il en soit, le jour s'écoule, la nuit arrive, et un grand nombre d'entre nous la passe dans un démunent absolu de matelas, de lits, de couvertures.

Cependant au rez-de-chaussée, ces hommes qu'en terme de prison, on appelé pailkux, parce que, selon une autre

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expression du inêine genre, on les gerbe; ces hommes travaillent des pieds, des mains à percer les nmrs, à mettre le feu aux boiseries de la grande pièce où ils sont déposés. Us s'ouvrent une issue, et quelques-uns parviennent à s'échapper à la barbe des sentinelles qu'ils trompent. On s'aperçoit cnlin de leur évasion; grand bruit! grand tumulte! On court après eux ; on parvient à les arrêter presque tous; on éteint d autre pu il l'incendie, et le lendemain, on répand le bruit parmi le peuple, à la Commune, que Saint-Lazare est entré en insurrection. Nulle distinction n'est faite des personnes dans ce beau narré. Midi sonne, la garde montante arrive; le commandant général est dans la cour aussi. Les deux gardes s'y rangent en bataille. Henriol les harangue, et son éloquence s'applique à nous désigner tous comme des hommes ennemis de la patrie. « Us ten- Icront, dit-il, de s\'chapper encore, eh bien! je vais vous faire distribuer des cartouches, des balles; au moindre mouvement, tirez! donnez-leur la mort, car la mort les attend. » Nous étions aux fenêtres, nous eutendions distinctement la voix du général, et tu peux aisément, ma chère lille, te figurer lelTet de ce discours sur les auditeurs prisonniers. Le plus profond silence régnait. Peut-être Henriot en fut-il effrayé, car, amendant tout à coup la généralité de sa proposition, il ajouta ({u'il pouvait y avoir parmi tous ces scélérats quelques patriotes victimes de l'erreur ou de la haine, mais que ces viais républicains savaient endurer, sans sfî plaindre, des rigueurs passagères, et faire à ran'erinissemenl de la liberté pubUque le sacrilice de leur liberté individuelle. Oh! il avait grandement raison, le commandant général. Oui, il y en a parmi nous de ces hommes de bien, et . même un grand nombre. Je m'honore d'être de cette classe ; la loi le veut, je courbe la tête, et je te déclare que les portes de Saint- Lazare s'ouvriraient à linstant devant nous, contre le vœu du législateur, que je n'en profiterais pas. L'autorité me captive ; il faut que l'autorité me délivre, sinon j'achève ma vie loin de toi.

Voilà, ma chère fille, le récit fidèle de ce que j'ai vu de mes

yeux et entendu de mes oreilles. Je nie trompe; une circonstance essentielle y manque, je l'avais totalement oubliée, mais on vient de me la rappeler et je répare mon omission.

N'oublie jamais qu'on sembla prendre à tâche de faire arrêter longtemps les transférés de Bicêtre dans tous les lieux de leur route où se trouve la plus grande affluence du peuple ; environ une demi-heure à la place Maubert ; autant devant la rue qui mène droit au marché des Innocents ; autant encore dans la rue Saint-Martin, près du marché de ce nom. Si ce fut là un effet du hasard, avoue que le génie du mal ne combine pas plus savamment ses projets infernaux quand il veut s'assrer du succès.

La prison de Saint-Lazare « un de ces cimetières vivants où l'on parquait les victimes humaines avant de les immoler' », est située au faubourg Saint-Denis ; c'était autrefois une ancienne léproserie. La monarchie en avait fait une maison de correction et la république, aux premiers jours de 1794, avait transformé la maison Lazare en prison pour les suspects.

Saint-Lazare a subi de grandes modifications depuis cette dernière époque ; il ne reste plus aujourd'hui qu'un unique et dernier vestige de la Terreur : un cadran tricolore avec cette légende fatidique : Hodie mihi^ cras tibi. Les aiguilles de cette horloge ont fixé les yeux d'André Chénier quand il quittait la prison; elles lui ont inspiré quelques-uns de ses vers les plus beaux, les plus touchants peut-être de toutes ses poésies.

Quand les verrous eurent été tirés derrière le lugubre cortège, chacun des prisonniers dut passer au grelfe pour l'accomplissement des formalités de l'écrou.

Voici le signalement du poète, tel qu'il a été relevé sur

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