Inédit. 21 germinal, sept heures du matin
LE POKTE ROUCHKR. 267
Emile est là ('voillô, dans son lit, sur son séant, joujoux (lovant lui, ciseaux à la main, coupant, tranchant, rognant di's cartes, faisant des fleurs et de petites femmes, il se tait. Chabroud travaille de son côté. Notre fenêtre tout entière ouverte. Moi, je suis à mon petit bureau, ma bonne amie, et je m'occupe du plaisir de vous écrire.
Une fois levé et habillé, l'enfant courait dans les corridors ; les femmes se l'arrachaient, et bien souvent l'heure du repas sonnait sans qu'Emile eût réintégré la chambre de son père. On courait alors au corridor Prairial qui était réservé aux dames, et le petit fugitif était retrouvé soit chez la duchesse de Fleury, soit chez la présidente Cambon, ou bien encore chez la marquise Giambone.
Emile a déjeuné, écrit Rouclicr à madame Lecoq*,les corridors sont ouverts et il court pour ses visites du matin. On Taccueille, on le fête, on le caresse. Il va chez des femmes que je ne vois pas.
Roucher le regrette:
Il osl si triste de n'entendre depuis sept mois que la voix des hommes, aujourd'hui surtout où ce vilain kmjLiage du sale père Duchesne a souillé les premiers jours de la république, comme si la décence des manières et du langage était incompaliblt! avec les sentiments si purs et si sacres de la liberté et de légalité. Que la Convention nationale s'applique sérieusement à nous donner d<'s nueurs; qu'elle se hâte de détourner ce joug de fer qui nous écrase et de, faire naître pour nous làge d'or de la société. Ce soin fera à la liberté républicaine
1. Inédit. 9 floréal. Cetto madame Lccoq, une de? correspondantes les plus fréquentes de Rouctier, était srenr de madame Giiyot-Desher- |)iers, la grand'tanle par conséiiiient d'All'red de Mujset.
268 PENDANT LA TERIiEUR.
plus de conquêtes qu'on ne l'imagine : que le mal soit momentané et le bien durable, et je serai le premier à lui dire :
Malgi'é tous vos défauts, je vous aime à la rage.
Le 14 prairial, Roucher écrivait à sa femme* :
Emile a de nouveaux souliers; à l'instant, il est parti pour aller les montrer aux femmes dont les cellules lui sont l>ujours ouvertes. Il dînait hier chez son amie Treil de Pardaillian. La citoyenne Giambone m'a envoyé sa femme de chambre pour le prier à diner, parce qu'elle avait, disait-elle, un joli dîner fait pour un enfant. Je n'ai pas encore vu cette citoyenne chez elle et Emile fera mon introduction; car il faudra l'y mener pour la remercier. La citoyr'nne Talleyrand-Périgord l'accipe toujours au passage et le couvre de baisers. Il a pris l'habitude d'aller tous les après-midi chez les citoyennes Cambon, fdie et mère, ci-devant première présidente à Toulouse. C'est la harpe et le forte qui l'attirent. Ensuite, le bambin descend avec la jeune demoiselle et se promène avec elle, fier comme Artaban.
Et une autre fois ^ :
Ce band)in passe sa vie dans le corridor des femmes. 11 est cruel ou indulgent pour celle-ci, pour celle-là. On le dirait une femme coquette. 11 tient une grande rigueur à la citoyenne Saint-Aignan, ([ui est pourtant jeune et aimable. Il est plaisant dans sa manière de lui refuser ses joues à baiser... Je l'aime mieux là que parmi les hommes. Sterne dit que l'éducation des garçons doit commencer et finir par les femmes : d'abord pour adoucir et ensuite pour polir.