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Inédit

2. Robert avait encore donné à Roucher un autre dessin qui représente l'allumeur de réverbères de Saint-Lazare, muni de tous ses instruments de travail. — Hubert Robert, qui fut mis en liberté quelques semaines avant le 9 Thermidor, est mort subitement dans son atelier le 15 avril 1808.

3. M. l'asquier occupa depuis de hautes fonctions au ministère des finances.

Ce fut prompt comme Téclair. Robert l'embrassa bien vite et s'excusa de cette pensée égoïste.

Ghénier, dans cet ïambe vengeur où il a peint la vie de la prison, a parlé de ces jeux :

L'un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres,

Un ballon tout gonflé de vent.

Comme sont les discours des sept cents plats bélilres,

Dont Barère est le plus savant.

Souvent Robert condescendait à jouer avec le petit Emile. II prenait le ballon et l'envoyait par-dessus les murailles de la prison; puis, pour consoler Fenfant, il lui en donnait un neuf qu'il achetait à la petite boutique d'un cafetier établi dans la prison.

Dans Slello, Alfred de Vigny a ranimé cette société de Saint-Lazare. Il l'a poétisée*. RioulTe, le comte Beugnot, Coittant et d'autres détenus ont aussi raconté — et avec plus de vérité — ces scènes d'une réalité souvent laide, triviale et frivole. Mais Ghénier et Roucher resteront les peintres immortels de ces heures terribles.

Ils sont de Ghénier, ces vers vibrants d'indignation et de vérité :

On vit ; on vit infâme. Eh bien ! Il fallut l'être ;

L'infâme, après tout, mange et dort.

Ici, même en ces parcs où la mort nous fait paître.

Où la hache nous tire au sort,

1. Concourt : « l'iiilippeaux lit llelvétius ; Roucher donne des leçons à son tils Lniile ; Ducos fume et daiisc comme Didelut ; Hubert Robert, enfoui dans ces catacombes de Taris, dans le creux des grossières assiettes de faïence de la prison, à dessous bruns, peint des paysages et des moulins entourés de verdure ; Vergniaud cite des vers plaisants ; André Cbénier se tourne vers la postérité et lui parle ; un Laval-Montmorency fait des bouts riniés ; et Osselin, qui a fait les rapports siules émigrés, lit et relit des articles qui le concernent et essaye de les commenter pour sauver sa tète. »

LE POÈTE ROUCUER. 275

Beaux poulets sont écrits ! iimris, amans sont dupes ;

Caquetage, iulrigucs de sots; Ou y chante, on y joue, on y lève des jupes;

On y fait chansons et bons mots.

L'autre court; l'autre saute, et iu'aillent, boivent, rient,

Poliliqueurs et raisonneurs ; Et sur les gonds do fer soudain les portes crient :

Des juges tigres, nos seigneurs, Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie

Que la hache appelle aujourd'hui ?

Chacun frissonne, écoute ; et chacun avec joie

Voit que ce n'est pas encor lui.

Ce sera loi demain, insensible imbécile.

Roucher, lui, en écrivant pour sa famille le récit de ce qui frappait ses regards, réunissait les traits les plus curieux de cette histoire des prisons de la Terreur.

Nous en avons dit assez pour montrer combien est grande la variété des sujets abordés dans la correspondance de Roucher'.

C'est un dossier unique, a dit M. do Loscure, un document précieux au double point de vue de l'étude morale d'une àme d'élite et de lu connaissance par uu journal épistulaire presque quotidien du régime intérieur des prisons pendant la Terreur... Ces lettres respirent la probité, la dignité, la pureté di; sa vie... Elles témoignent d'un caractère supérieur encore à son talent qui n'avait pu tenir toutes ses promesses.

Roucher est mort à (paarante-neuf ans. Il est mort en pleine virilité, en pleine maturité d'une noble et belle intelligence. En lisant, non sans attendrissement, ces Con:<olaHons,

1. La partie de cette corrospondaiice qui a été publiée sous ce titre: Consolations de ma caplin'té, contient en tout cent soixante-huit lettre^ ; on en trouve soixante-cinq de Hoiiclic-r à sa lille. cin(|uantetrois d'Eulalie à son père, et trente et une du poète à sa femoie. Les quelques autres sont de Uoucber à divers correspondants.

ces Mie prigioni du Silvio Pellico de la Révolution, — un Silvio Pellico plus philosophe encore que chrétien, il est vrai, — on trouvera qu'elles sont le meilleur, on regrettera qu'elles aient été le dernier de ses ouvrages.

Les souvenirs de sa première éducation ne vinrent jamais consoler le poète pendant ce long martyre. Son esprit semblait repousser avec obstination les avances de son cœur ; et cependant on retrouve parfois sous sa plume quelque chose de ce sentiment religieux qui accompagne presque toujours les évocations de la poésie.

Enfant du xviii'' siècle, ami et disciple de Bailly, toute sa religion se bornait à traduire et à commenter avec amour la prière universelle de Pope, si philosophi(|uc, mais en même temps si vaporeuse qu'on oserait à peine y voir une profession de foi spirituaiiste. C'est que les croyances de Roucher sont beaucoup plus empreintes du naturahsme de Bufl'on que des doctrines de Jean-Jacques. Si dans les Leçons de la mort et dans Tode de Vlmmortalité de l'homme^, il proteste avec énergie contre l'incrédulité et l'athéisme, ses convictions restent néanmoins des plus vagues et les crimes de la Révolution ne suffisent même pas pour leur donner une forme plus précise. Sa conscience d'honnête homme et de poète s'indignera et se révoltera contre les triomphes du crime et l'impunité des assassins, mais son cœur ne s'élèvera jamais jusqu'à l'invocation dune justice vengeresse, et c'est toujours dans un lointain nuageux que, même au pied de Téchafaud, il verra passer un être supérieur à la nature et dédaignant de s'en occuper.

1. On trouvera cette poésie dans l'appendice qui lermino ce volume. C'est un chef-d'œuvre de style poetitpie et de discussion pliilosopliique qui peut être considéré comme le Credo de Roucher.

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Le 4 floréal, les prisonniers reçurent communication du nouveau décret sur la noblesse ; Ilouclier déclarait en plaisantant que cela ne saurait le toucher :

Né archiroturier, dit-il ', je n ui jamais conçu qu'on voulût être autre chose qu'houuète homme et homme éclairé, qu'on allât chercher la noblesse aillours que dans les vertus et les lumières e! qu'on ne fût pas plus lier d'être l'enfant de son travail que celui d'un homme inutile. J'ai consigné plus d'une fois ces sentiments dans mes ouvrages.

Il y avait dans la prisonune femme dont l'âge et les allures rappelaient au poète une personne bien chère; comme madame Roucher, elle était douéed'une voix douce et sensible. Le père d'Eulalie, touché de celte ressemblance et de son air malheureux, éprouva dès qu'ill'aperçutune profonde et respectueuse sympathie pour cette dame, qui s'appelait madame Maillet ; il lui adressa des veis et des relations alTectueuses s'établirent bientôt entre la pauvre prisonnière et le poète. Une poésie qu'il lui avait adressée commençait ainsi :

L'aiguille est sous vos doigts un pinceau créateur.

Et, de ce jour, c'est sous le nom de Y Aiguille-Pinceau que madame Maillet fut désignée dans la correspondance de Roucher avec sa femme ou avec sa lille.

En messidor, lorsqu'elle comparut devant le tribunal révolutionnaire, on s'aperçut qu'elle avait été prise pour madame de Maillé. L'erreur reconnue et constatée ne put la sauver ; les juges prononcèrent contre elle la peine de mort, sous prétexte que « cette conspiratrice ne devant pas échapper au sort qui l'attendait, il était indifférent qu'elle pérît un peu plus tôt ou un peu plus tard ».

ï. Inédit.

En partant pour réchafaud, madame Maillet remit à Roucher un peu d'argent et un portefeuille qu'elle destinait à sa tille, restée en Bretagne. Lorqu'il fut transféré à la Conciergerie, Roucher à son tour lit parvenir ce dépôt à sa femme et ce fut celle-ci qui remplit finalement la triste commission.

Vers la même époque, un jeune liomme nommé Cézeron. qui avait aidé Roucher dans son travail de Smith, fut traduit devant le tribunal, condamné et exécuté. Roucher le pleura :

Je le regretterai longtemps, disait-il à Eulalie. Les dangers dont chacun se croit menacé ont beau pousser vers l'égoïsmc et rassembler toute notre sensibilité sur nous-mêmes, je ne partage pas cette honte du cœur humain. J"ai donné des larmes sincères à la mort de cet infortuné jeune homme que j'avais cru digne d'un meilleur sort.

Dans son entourage immédiat, Roucher, à peu de jours de distance, avait vu tomber deux tètes qui lui étaient chères. Déjà les victimes se comptaient par milliers. L'échafaud débarrassait ainsi les prisons • ; mais la loi des suspects comblait les vides et la même charrette qui, le matin, avait fait la route de la Conciergerie rentrait le soir remplie de nouvelles victimes. Parmi les arrivants se trouvait le littérateur Ginguené :

Je viens d'embrasser tristement le citoyen Ginguené, écrivait Roucher le 15 floréal. Il est notre comiiagnon d'infortuni\s depuis quelques heures-.

1. C'est à peine si, dans ces derniers mois, trois ou (iiiatre heureux-, comme Robert, obtinrent leur mise en liberté.

2. En 1*95, Ginguené, mis par la Convention à la tète de l'instruction publique, se souvint de son vieil ami et du petit Emile de Saint

LE l'OÈTE HOUCIIER. 279

Les plus courageux se lassaieut ; Gliéuicr et Rouclier continuaient à résister.

Le 23 floréal, le poète écrivait à sa (ille :

Dt'|iiiis deux jours, je conimonco à user monhiiitièmo mois, si Idutofois il ne serait pas mieux de dire que mon liuitièine mois commence à m'user. Cependant, je n'ai pas le druil de nie plaindre : il y aurait même «luelque ingratitude de ma part à maudire ma détention. J'ai vu le cœur humain de plus près, et j'ai tait là une ample lécolte. On suit des cours de physique, de chimie, de hotanique et l'on s'éclaire ; mais un cours de malheur éclaire hien davantage. Oh ! que l'espèce humaine est une pauvre espèce ! Que de pusillanimité, d'insouciance, d'irréflexion ! Cependant, soyons justes ; il y a là aussi, de la raison, du courage, de la grandeur, de cette dignité qui donne une haute idée de l'àme humaine accoutumée à se travailler pour s'améliorer. Et d'ailleurs ma détenlion a profité à ma .Minette. Ma fille, par mon malheur, s'est trouvée placée comme une plante en serre chaude.

Uoucher ne s'occupe plus de politique ; il est aussi calme aujourd'hui qu'il a été passionné autrefois :

Autant mon esprit et mon ûme ont pris part autrefois à la régénération sociale, autant aujourd'hui j'attends en silence (jue le chaos soit déhrouillé, et que je sois fait homme et citoyen à mon insu ; jusque-là je me défends hien de mêler aux ennuis de la captivité l'ennui plus grand encore de prévoir, de calculer et de prédire. Je m'en tiens tout bonnement à mes livres et à une correspondance de père de famille et d'ami. Que la République s'alTermisse et prospère ! je le désire, mon cœur y prend paît ; mais nous sommes ici si

Lazare; sans qu'aucune dômarclie eût été faite auprès de lui, il accorda au lils de Rouclier une bourse de pensionnaire au Prytanée français (Louis-le-Grand).

obscurément et si dangereusement placés pour en parler que le plus sage est de garder le tacet.

Faisons notre devoir, et laissons faire aux dieux.

Ce qu'il attend maintenant, ce qu^il désire, ce sont des juges; il a encore confiance dans la justice de sa cause :

Ils ne sauront jamais, ceux qui vont nous juger, tout ce qu'il y a eu de sincérité de désir, de pureté d'intention pour l'établissement de la liberté, dans le cœur de celui qu'on a calomnié du litre odieux d'homme incivique. Je ne me crois pas une vertu supérieure à toutes les vertus ; mais j'oserais bien défier d'en produire une seule qui me laissât loin des citoyens les plus intègres. Mon malheur est, peut-être, d'avoir marché droit dans le chemin tracé par la loi, sans regarder ni aux autres ni à moi-même surtout. Je n'ai pensé, rêvé que le bien général, jamais mon bien particulier. Aussi, quel que soit l'instant de ma mort, me trouvera-t-il aussi pauvre que m'avait fait l'iustant de ma naissance.

Il s'en explique avec madame Lecoq ', le 1" prairial :

Les commissions populaires entrent aujourd'hui en activité pour juger les détenus. Quelle sentence attend votre ami? Je l'ignore. Si l'on me voit tel que je fus toujours, ami de la réforme, mais la voulant par les lois, quoique ces mêmes lois diflèrent de celles qu'aurait rêvées ma philosophie, il n'est pas douteux que ma captivité ne sera pas longue et que j'aurai la satisfaction de mêler ma voix à celle des Français qui, le 20 do ce mois, doivent solennellement célébrer la cause première de tout, le Dieu que la nation française rec, innaît et proclame. Il est possible de faire de ce jour un des plus beaux de fhistoire des hommes. Jamais un pareil spec-

i. Inédit.

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lacle ne se sera montré sur la terre... Qu'on me rende la justice qui m'est due, que je rentre dans mes foyers au milieu de ma famille et de mes amis, que je jouisse de cette liberté dont je n'ai pas mérité un instant de me voir privé!

Il cherche à remonter le courage de sa femme :

Il est impossible qu'après huit mois passés de captivité, l'àme toujours tendue ne se rel;\chc pas de temps en temps. Mais cet état n'est jamais de longue durée. La machine morale se remonte ; la plus légère réflexion sur linflexible nécessité suffit pour la remettre en mouvement. Sois-en bien assurée, ce n'est pas moi que je crains, c'est toi. Je n'ai de peines véritables que les tiennes.

Et cependant, il s'attend à tout :

En bon citoyen, je me résignerai à la volonté de la loi, et, en homme sage, j'ordonnerai ma vie pour en charmer, s'il est possible, les ennuis par un travail quelconque que je m'imposerai, et auquel je me livrerai régulièrement, n'ayant plus rien à faire que mon ménage de propreté de corps et de chambre. Vous qui avez pour moi une amitié si désintéressée, vous devez souhaiter que ce triste bonheur m'arrive. Si vous trouvez cette soumission trop pénible, vous aurez un grand tort ; car il arrivera bientôt. Un imprimé jjlacardé dans tous nos corridors nous en instruit. J'étais occu])é à le lire, hier au soir, quand ma femme et ma tille sont venues à cette porte inflexible m'apporter quelques mots de consolai ion.

Rien ne pourra le vaincre, même les nouvelles rigueurs :

Dans l'intérieur, toute communication défendue de corridor h corridor, l.'nc grande et vague incjuiélude agitant toutes les âmes et troublaut tous les visages. Je ne sais (jnelle sombre terreur saus objet déterminé, depuis huit heures du matin

282 l'ENDA.XT LA TE H Fv EUH.

jusqu'à huit heures du soir, a poursuivi le plus fort comme le plus faible. Chacun réalisait, pour ainsi dire, les chimères de son imagination, à la suite des recherches faites, dans les cellules du premier, par les magistrats du peuple, de tout ce qui peut compromettre la tranquillité de la république. Tu sais, ma chère fdle, que, dans toutes les circonstances, je conserve assez mon âme en paix. Après tout ce que tu sais de mon inaltérabilité la nuit de mon arrestation et le jour de ma translation, en charrette ou en tombereau, de Sainte- Pélagie à Saint-Lazare, j'étais autorisé à croire que j'étais dorénavant à l'épreuve des événements. Il a fallu décompter aujourd'hui. Il a fallu quitter mes travaux ordinaires ; impossible de conserver cette impassibilité que l'étude demande. Vingt fois je me suis assis à mon bureau, vingt fois je l'ai abandonné. Mon esprit était loin de moi ; il courait, dans le corridor du premier, après les perquisiteurs. J'avais beau me dire que je n'avais rien à redouter de l'œil même le plus sévère, l'inquiétude environnante m'a enveloppé aussi. On ne trouve point à s'arrêter dans le vague. Demain la recherche arrivera sans doute à notre corridor et, quel qu'en soit le dénouement, je me trouverai cent fois mieux par la raison seule que ce sera un dénouement... Emile dort depuis uni> heure. Il a bien remarqué le bruit confus, le bisbiglio qui courait dans le corridor; mais il n'a rien compris, sinon qu'il y avait quelque chose d'extraoïdinaire. Oh! l'heureux âge pour lequel il n'existe ni passé ni avenir!

Ce quelque chose d'extraordinaire qui a frappé l'enfant, c'est une perquisition dans les cellules. Roucher la raconte en détails :

La rechcrclie commence; les atlministrateurs sont dans les premières chambres de Gcrm.inal. Mon ivisc-man ' est

1. Mots anglais fini sigriillent liomme sage. C'est un surnom qno Roucher ilonnait a Cliabronii.

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à son aii^'liiis; Kinilo, sur sa chaise n'iiihoiirrée, joue et barbouille (l'encre des cartes sur la iilanche de la fenêtre, et moi je noircis jiotu- ma .Minette du papier, comme à mou ordinaire.

La journée s'est passée dans lattente de ce moment, mais les inquiétudes se sont calmées, sans doute par la nouvelle que Ifs montres d'or et d'argent qu'on avait enlevées, hier matin, avaient été rendue'S le soir, peut-être aussi parce que l'on a su (jue les administrateurs mettaient dans l'exercice de leurs onctions la plus grande honnêteté, ce qui ne contribue pas |M-u à en adoucir la rigueur.

La recherche approche de ma cellule, je vais m'interrompre ; mais avant, que je te dise un trait d'Emile. Roulant dans le corridor, au milieu des détenus, allant, venant, parlant, il a sans doute ramassé des idées que ma cellule ne lui a point fournies. Sans que ni mon sage ni moi nous l'ayons vu, il a fait une pacotille de tous ses joujoux, petits pots de faïence, belles cartes et corbeilles de carton et furtivement il a placé le tout bien avant sous le lit. 11 est près de huit heures, le voilà à la fenêtre, sur sa chaise, qui avant de souper me demande la permission de jouer à l'eau avec ses trois pots de faïence; j'y consens, et je le vois un moment après se glissant et s'enfonçant h plat ventre sous le lit.

J'en demande la cause, et il vient h moi me dire tout bas à i'ori'ille : et l'officier municipal, qui emporterait mes joujoux! je les ai cachés. J'ai eu beau vouloir le détromper, il a persisté à croire qu'il serait dépouillé, car il a été tout remettre dans sa cachette. Il y a grande apparence qu'il conservera (pielque souvenir de ce jour de Saint-Lazare.

Vers minuit, nous avons été quitli's dans notre chambre de la recheiche tant attendue; je dis vers minuit, car, depuis le moment où cette mesure, qu'on appelle de sûreté, a commencé, riiorloge de la maison a cessé de sonner, et comme mon ivise-man n'a plus sa montre, ni moi depuis longtemps la mienne, ce n'est (jue par aperçu que l'heure du jour nous est connue. Quelques personnes sont persuadées que la crainte a fait suspendre le cours de l'horloge. 11 est possible rn elTet

qu'on ait assez mal jugé dos détenus pour les croire capables d'un eiïort simultané, dans tous les corridors, à une heure convenue, et qu'on ait voulu leur ôter le moyen de partir d'ensemble. Quoi qu'il en soit, il est très sûr que l'horloge n'a plus sonné et que même elle ne sonne pas encore.

Du reste, la recherche dans notre chambre a été assez courte et dans des formes assez honnêtes. Un officier municipal, un greffier, un guichetier sont entrés, ont pris notre nom, nous ont demandé nos rasoirs, nos couteaux; nous les avons donnés. On nous a fait exhiber nos portefeuilles; il n'y avait pas au delà de cinquante livres dans chacun, et on nous les a rendus intacts. S'il y en avait eu davantage, on nous en eiit dépouillés, — Avez-vous des armesl ont-ils ajouté. — Non, ai-je répondu; mais cet enfant de cinq ans dont je suis le père, et qui dort là sur un tapis, et un matelas mis en double, entre six feuilles de paravent, il a auprès de lui deux joujoux en forme de fusil et de sabre; faut-il les donner? — Oui, nous allons les emporter; mais le concierge les rendra au bambin, quand il retournera auprès de sa mère. Cela dit, ils nous ont quittés, et je me suis couché, mais pour mal dormir, en rêvant à ceux qui, hier, n'ont pas éprouvé un traitement aussi doux.

Notre cher Esculape, le bon Tap, qui loge au premier, sort de ma cellule. Il nous a raconté l'appareil effrayant avec lequel on a commencé, hier, la recherche dans leur corridor. Vers les neuf heures, soixante hommes, baïonnette au bout du fusil, s'y placent en deux groupes; quatre d'entre eux se placent à la porte de chaque cellule visitée. Sacs de nuit, matelas, les souliers même qu'on a aux pieds, tout jusqu'aux bas et chaussons qu'on porte, est fouillé et examiné. Rasoirs, couteaux, ciseaux, canifs, compas, on s'en empare. Les montres ainsi que les bagues et anneaux, l'argent et l'or monnayés sont pris. On prend tout ce qui, dans les portefeuilles, se trouve au delà de cinquante livres, et ce qui ajoute à TelTet de ce dépouillement, c'est la figure, le ton, les manières, tout rensemble des dépouillants contre les dépouillés. 11 est très vrai que plusieurs ont cru

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vuir It'iir dernière heure arrivée. Ils ne vivaient plus dans le mois de mai, c'était en septembre. Ce que lexécrable père Ducliesne, d'anthropophage mémoire, appelait la bûche nationale, se levait déjà et tombait sur leur tète. Je le conçois ; le passé est un terrible apôtre de l'avenir. Vers le soir, on ne sait pas trop pourquoi ni comment, tout cet appareil de terreur s'est adouci, la recherche a perdu de son premier caractère de snnta llennandad. Les montres ont été rendues et laissées, et la visite a pris un cours moins lent ou du moins plus uni. Elle a commencé à glisser. Ce récit de notre ami m'a été confirmé par d'autres personnes du premier et je vois clairement que le comble de la terreur était, là, véritablement à l'ordre du jour...

Nous ressemblons à de malheureux naufragés qui, après la tempête, jetés çà et là par les flots sur une plage se cherchent, s'embrassent et se racontent les divers accidents dont ils ont été le jouet.

Roucher a donc parcouru les corridors pour avoir des nouvelles de ses amis :

J'ai rapporté de ma course deux anecdotes qui ne sont pas à négliger. L'une fait autant honneur à l'humanité que l'autre la déshonore ; mais par malheur celle-ci est sûre, et celle-là n'a pas la même certitude.

On dit que l'un des citoyens armés que l'on destinait à se répandre dans le corridor pour le garder, croyant qu'on le destinait à une fonction moins honorable et moins douce, a refusé obstinément d'entrer. Il y a grande apparence que ce brave homme n'était point acteur aux portos des prisons dans les fameuses journées de Septembre. Si ce refus est vrai, il avait donc aussi, ce citoyen, la tète pleine des horribles images qui ont tant travaillé l'àme des détenus surtout au premier ; nous sommes donc excusables, nous «pu marchions dans les ombres de l'incf-rtitude, de nous livrer à des craintes, à un effroi qu'avait un homme placé pour voir et lire plus clair.

J'ai conversé avec la personne à l'Aiguille-Pinceau. Quoique la recherche fût déjà adoucie quand on est arrivé la nuit dans ma cellule, elle a été horriblement rembrunie par un mot qui n'a pas besoin de commentaire ; il suffit de le rapporter dans sa pureté native. Le voici. L'AiQuille- Pinceau représentait, avec sa voix douce et modeste, que, si on la privait de son couteau, elle ne saurait plus comment couper son pain, n'étant pas assez forte pour le rompre. Eh bien, lui a répondu tranquillement l'un des visiteurs, onte le rendra si tu dînes encore. Je ne sais ce que c'est qu'un pareil répondant, mais à coup sûr, ce n'est pas un homme. Ce mot m'a fait une telle impression, que je l'ai sans cesse autour de mes oreilles. Je veux m'en distraire. Pour cela j'ai recours h la mémoire de M. Ginguené qui nous est arrivé depuis quelques jours et me vient voir quelquefois...

D'objets en objets nous avons causé philosophie, littérature, que Cicéron appelait les consolatrices de la vie, et malgré moi je me suis amusé d'une épigramme que je ne connaissais pas, faite par Lebrun contre La Harpe, au sortir d'une séance du Lycée où ce dernier avait parlé, dit-on, avec peu de respect du grand Corneille. La voici :

Ce petit homuie, à son petit coiupaa Veut sans pudeur asservir le génie; Au bas du Pinde il trotle à petits pas Et croit franchir les sommets d'Aonie.

Au grand Corneille il a fait avanie ; Mais, à vrai dire, on riait aux éclats De voir nn nain mesurer un Atlas, Et redoublant ses efforts de pygmée, Burlesqucinent raidir ses petits bras Pour étouffer si haute reuonunéc.

Voilà la vraie poésie épigrauunatique. On peut ne pas fiiinicr, mais il faut savoir l'admirer partout où elle se trouve.

Désormais, les lettres vont devenir plus rares et plus

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courles.Il faut employer les sous-entendus jusque 'dans les billets (jui passent en IVaudc. Mais ces lettres respirent toujours le même courage, bien que la correspondance devienne de plus en plus triste surtout avec Eulalie. Gomme celle-ci est plus courageuse que sa mère, '< Roucher s'impose avec elle une contrainte moins rigoureuse. Comme Milton, il s'appuie sur sa fdle et paraît concentrer sur elle toute sa pensée pour chercher dans cette vision reposante non la consolation, mais l'oubli du supplice*.»

Aux premiers beaux jours, la mélancolie l'emporte un moment sur la philosophie ordinaire:

16 germinal, cinq heures et demie du matin.

Voici l'heure à laquelle nous partions ordinairement, l'année dernière, pour aller, toi et moi, comme Jeannot Lainn,

Faire à l'aurore notre cour Parmi le thym et la rosée.

Aurore, thym et rosée, signifient ici botanique. Comme nous étions heureux alors ! Le voilà ce printemps que je m'étais promis de mettre si bien à proht pour ton instruction et la mienne. Le voilà ce beau soleil que nous avions tant de plaisir à saluer à son révoil, et devant lequel nous répétions, en marchant, les magnifiques vers de Thomson...

A la vérité, ce n'était pas pour la culture des champs ou pour les soins de la bergerie que nous nous levions. Ces deux occupations sont douces et aimables, sans doute, mais la nôtre avait bien son charme. L'étude de la nature végétale est d'autant plus attrayante qu'flle rapproche l'homme de sa destination primitive.

Il naquit clans les champs, c'est aux champs qu'il iloit vivre.

1. .\rticle sur Bouclier par M. du Pradcii {Con-esji')n.Liiif du 25 avril 1876).

Et lorsque des circonstances impéiieuses le retiennent au milieu de la fange physique et nioiale des villes, il doit, s'il le peut, y échapper par l'imagination, en appliquant son esprit aux études qui conviennent le mieux à des mœurs pures, des goîits innocents.

Un autre jour, il disait encore :

Mais j'étais ici, jetant les yeux de temps en temps au loin, sur la campagne, sur ce mont Yalérien, qui n'avait pas le plus léger brouillard à sa cime et je me disais : Quand pourrai-je courir en liberté partout où la botanique appelle ses fidèles suivants? Les cruels! ils m'empêchent de me livrer avec ma fille à la science la plus aimable et la plus innocente. Les voies étaient aplanies, nous n'avions plus qu'à aller devant nous. Mais non ; ce printemps sera tout à fait perdu pour moi ; et cependant, à mon âge, un printemps est bien quelque chose. Combien de mes contemporaiiis ne verront ^ms le suivant! et moi-même le verrai-je?

Et sa fille ne trouve à lui répondre que ces seuls mots qui seraient incompréhensibles en toute autre circonstance : « Quel beau temps/ Quil est triste! »

Quand les idées prennent cette tournure, la mélancolie amassée pendant de longues journées est bientôt victorieuse. Le 8 floréal (27 avril), date anniversaire de la naissance d'Emile, ce souvenir d'un jour heureux se présente à son esprit :

Je ne me doutais guère, dit-il ', quand les hérauts d'armes parcouraient Versailles ])Our annoncer l'ouverture des états généraux que cinq ans après, jour pour jour, cet enfant serait en prison avec moi détenu comme suspect, moi qui appelais alors de tous mes vœux une régénération générale et

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