‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 117 sur 200 · N'a pu entrer dans mon discours intitulé : Lysimaque · texte numérisé non relu

N'a pu entrer dans mon discours intitulé : Lysimaque

442* (108. I, p. 100). — Nous devons1 à la vie champêtre que l'Homme menoit dans les premiers temps cet air riant répandu dans toute la Fable.

5 Nous lui devons ces descriptions heureuses, ces aventures naïves, ces Divinités gracieuses, ce spectacle d'un état assez différent du nôtre pour le désirer, et qui n'en est pas assez éloigné pour choquer la vraisemblance; enfin, ce mélange de pas-

10 sions et de tranquillité. Notre imagination rit à Diane, à Pan, à Apollon, aux Nymphes, aux bois, aux prés, aux fontaines. Si les premiers hommes avoient vécu comme nous dans les villes, les poètes n'auroient pu nous décrire que ce que nous voyons

i5 tous les jours avec inquiétude, ou que nous sentons avec dégoût. Tout respireroit l'avarice, l'ambition et les passions qui tourmentent. Il ne seroit question que de tout le détail fatiguant de la Société. Les poètes qui nous décrivent la vie champêtre

20 nous parlent de l'âge d'or, qu'ils regrettent; c'est-àdire nous parlent d'un temps encore plus heureux et plus tranquille.

443* (109. I, p. 101). — Il n'y a guère jamais eu de 25 législateur qui, pour rendre ses loix ou sa religion

1. De plusieurs idées que j'avois, voici celles qui n'ont pu entrer dans mon ouvrage sur le Goût et les Ouvrages d'Esprit.

respectables, n'ait eu recours au mystère. Les Égyptiens, qui sont les auteurs de toute sainteté, cachoient leur culte avec un très grand soin.

Il étoit défendu chez les Grecs de découvrir les cérémonies de Cérès, et les Romains regardoient 5 comme un sacrilège inexpiable d'avoir révélé les mystères de cette Divinité grecque et ceux des Divinités égyptiennes.

Il y avoit une autre espèce de mystère qui consistoit à cacher le nom de la Divinité qu'on adoroit. 10 Il étoit défendu aux Juifs, sous peine de mort, de prononcer le nom de Dieu, et il étoit défendu aux Romains, sous la même peine, de prononcer celui des Dieux de leur ville, et même le vrai nom de la Ville. i5

La raison de cette défense n'étoit pourtant pas la même pour les deux nations : une crainte religieuse l'interdisoit aux Juifs, et une crainte politique l'interdisoit aux Romains.

Les Juifs regardoient le nom comme le principal 20 attribut de la chose. Aussi Dieu qui agissoit toujours conformément aux idées que ce peuple devoit avoir, eut un soin particulier d'imposer un nom aux choses à mesure qu'il les créoit, et de changer le nom des patriarches à mesure qu'ils changeoient de 25 situation et de fortune.

Mais les Romains craignoient que si les étrangers savoient le nom des Dieux de leur ville, ils ne les évoquassent et ne les privassent par là de leur secours et de leur présence. 3o

Il y a une autre sorte de mystère religieux qui

consiste à attribuer à de certains lieux une sainteté qui doit en exclure les profanes.

Les Chrétiens ont aussi leurs mystères, qui ne

consistent pas, comme ceux des Anciens, dans de

5 certaines cérémonies cachées, mais dans une sou

mission aveugle de la raison à de certaines vérités

révélées.

Ce seroit ici une question : savoir si les mystères des Anciens, qui consistoient à cacher le culte, frapio poient plus que ceux des Chrétiens, qui consistent à cacher le dogme.

Quoi qu'il en soit, toutes les religions ont eu leurs mystères, et il semble que, sans cela, il n'y auroit point de religion.

i5 444* (i io. I, p. 104). — J'avoue mon goût pour les Anciens. Cette Antiquité m'enchante, et je suis toujours porté à dire avec Pline : « C'est à Athènes où vous allez. Respectez leurs (sic) Dieux. >

445*(i 1 1. 1, p. 104). — J'aime à voir les querelles des

20 Anciens et des Modernes : cela me fait voir qu'il y a

de bons ouvrages parmi les Anciens et les Modernes.

446* (112. I, p. io5). — H y a, dans le système des Juifs, beaucoup d'aptitude pour le sublime, parce qu'ils avoient coutume d'attribuer toutes leurs pen- 25 sées et toutes leurs actions à des inspirations particulières de la Divinité : ce qui leur donnoit un très grand agent. Mais, quoique Dieu y paroisse agir comme un être corporel, aussi bien que dans

le système payen, cependant il ne paroît agité que de certaines passions; ce qui ôte non seulement le gracieux mais encore la variété du sublime. Et, d'ailleurs, un agent unique ne peut donner de variété : il laisse à l'imagination un vide étonnant, 5 au lieu de ce plein que formoit un nombre innombrable de Divinités payennes.

Le système chrétien (je me sers de ce terme, tout impropre qu'il est), en nous donnant des idées plus saines de la Divinité, semble nous donner un plus 10 grand agent. Mais, comme cet agent ne permet, ni n'éprouve aucune passion, il faut nécessairement que le sublime y tombe. D'ailleurs, les mystères sont plutôt sublimes pour la raison que pour les sens, et c'est des sens et de l'imagination qu'il s'agit 15 dans les ouvrages d'esprit.

Mais ce qui achève de perdre le sublime parmi nous et nous empêche de frapper et d'être frappés, c'est cette nouvelle philosophie qui ne nous parle que de loix générales et nous ôte de l'esprit toutes 20 les pensées particulières de la Divinité. Réduisant tout à la communication des mouvements, elle ne parle que d'entendement pur, d'idées claires, de raison, de principes, de conséquences. Cette philosophie, qui est descendue jusqu'à ce sexe qui ne ib semble être fait que pour l'imagination, diminue le goût que l'on a naturellement pour la poésie. Ce seroit bien pis si quelque peuple alloit s'infatuer du système de Spinoza : car, outre qu'il n'y auroit point de sublime dans l'agent, il n'y en auroit pas 3o seulement dans les actions.

447* (u3. I, p. 107). — D'affreuses maladies, inconnues à nos pères, ont attaqué la Nature humaine jusque dans la source de la vie et des plaisirs1. On a vu les grandes familles d'Espagne, qui avoient échappé à tant de siècles, périr presque toutes de 5 nos jours : ravage que la guerre n'a point fait, et qui ne doit être attribué qu'à un mal trop commun pour être honteux, et qui n'est plus que funeste.

Les plaisirs et la santé sont devenus presqu'incompatibles. Les peines de l'amour, tant chantées 10 par les anciens poètes, ne sont plus les rigueurs ou l'inconstance d'une maîtresse. Le temps a fait naître d'autres dangers, et l'Apollon de nos jours est moins le Dieu des vers que celui de la médecine.

448* (1 14. 1, p. 108). — Homère n'a été théologien i5 que pour être poëte.

449* (1 1 5. 1, p. 108). — L'ouvrage divin de ce siècle, Télémaque, dans lequel Homère semble respirer, est une preuve sans réplique de l'excellence de cet ancien poëte.

20 Je ne suis point du nombre de ceux qui regardent Homère comme le père et le maître de toutes les sciences. Cet éloge est ridicule en faveur de tout auteur; mais il est absurde pour un poëte.

450* (116. I, p. 108). — M. de La Motte est un 2 5 enchanteur, qui nous séduit par la force des char-

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