‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 118 sur 200 · J'ai mis cela dans ma Différence des Génies · texte numérisé non relu

J'ai mis cela dans ma Différence des Génies

mes. Mais il faut se défier de l'art qu'il employé. Il a porté dans la dispute ce génie divin, ces talents heureux, si connus dans ce siècle-ci, mais que la postérité connoîtra mieux encore.

Made Dacier, au contraire, a joint à tous les défauts 5 d'Homère tous ceux de son esprit, tous ceux de ses études, et j'ose même dire tous ceux de son sexe; telle que ces prêtresses superstitieuses qui déshonoroient le Dieu qu'elles révéroient, et qui diminuoient la Religion à force d'augmenter le culte. 10

Je ne dis pas que Made Dacier ne méritât cette belle place qu'on lui a donnée dans la République des Lettres, et qu'elle semble avoir obtenue malgré le Destin même, qui l'avoit plutôt fait naître pour faire le bonheur de quelque moderne que pour la i5 gloire des Anciens. Tout le monde a senti le tour (?) et même le feu de ses traductions. Mais elle a fini sa vie dans un siècle où le souverain mérite est de penser juste, et qui, dans le temps qu'il admire une belle traduction de Ylliade, n'est pas moins frappé 20 d'un mauvais raisonnement sur Ylliade.

Ainsi l'on pourroit dire de cette guerre ce qu'on dit dans (sic) celle de Pyrrhus et des Romains : que les Épirotes n'avoient pas vaincu les Romains; mais que le consul avoit été vaincu par le roi des 23 Épirotes.

451 * ( 1 1 7 . I, p. 110). — J'avoue qu'une des choses qui m'a le plus charmé dans les ouvrages des Anciens, c'est qu'ils attrapent en même temps le grand et le simple; au lieu qu'il arrive presque tou- 3o

jours que nos modernes, en cherchant le grand, perdent le simple, ou, en cherchant le simple, perdent le grand. Il me semble que je vois, dans les uns, de belles et vastes campagnes, avec leur sim- 5 plicité, et, dans les autres, les jardins d'un homme riche, avec des bosquets et des parterres.

Je vous prie de voir la plupart des ouvrages des Italiens et des Espagnols. S'ils donnent dans le grand, ils outrent la nature, au lieu de la peindre, io S'ils donnent dans le simple, on voit bien qu'il ne s'est pas présenté à eux, mais qu'ils l'ont recherché, et qu'ils n'ont tant d'esprit que parce qu'ils manquent de génie.

452* (i 18. I, p. 1 1 1). — De tous les genres de poé-

i5 sies, celui où nos modernes ont, à mon gré, égalé les Anciens, c'est le poëme dramatique. Je crois en deviner la raison. C'est que le système payen y entre pour beaucoup moins. Cette sorte d'ouvrage est de sa nature le mouvement même. Tout y est

20 pour ainsi dire en feu. Il n'y a ni récit, ni rien d'historique, qui ait besoin de secours étranger. Tout y est action. On y voit tout; on n'y entend rien. La présence des Dieux seroit trop choquante et trop peu vraisemblable. C'est plutôt un spectacle

25 du cœur humain que des actions humaines. Ainsi il a moins besoin de merveilleux.

Je ne dis pourtant pas que le système payen n'y influe pour beaucoup : car très souvent l'esprit et presque toutes les idées principales ou accessoires

3o en dérivent; témoin le commencement de la Mort

de Pompée, où il n'entre pour acteurs ni Dieux, ni

Déesses :

Le Destin se déclare, et nous venons d'apprendre Ce qu'il a décidé du beau-père et du gendre. Quand les Dieux étonnés sembloient se partager, Pharsale a décidé ce qu'ils n'osoient juger.

Et cet autre endroit où Gornélie dit, etc.

453* (i 19. I, p. 11 3). — Nos modernes sont inventeurs d'un certain genre de spectacle qui, uniquement fait pour ravir les sens et pour enchanter 10 l'imagination, a eu besoin de ces ressorts étrangers que la tragédie rejette. Dans ce spectacle fait pour être admiré, et non pour être examiné, on s'est servi si heureusement des ressorts de la Fable, ancienne et moderne, que la raison s'est indignée i5 en vain, que ceux qui ont échoué à la simple tragédie, où rien ne les aidoit à agiter le cœur, ont excellé dans ce nouveau spectacle, où tout sembloit leur servir; et tel en a été le succès que l'esprit même y a gagné. Car tout ce que nous avons de 20 plus exquis et de plus délicat, tout ce que le cœur a de plus tendre se trouve dans les opéras de Quinaut, Fontenelle, La Motte, Danchet, Roi, etc.

454* (120. I, p. 114). — On ne voit rien de si pitoyable que les poésies de cinq ou six siècles. 25 Cependant, tout devoit contribuer à nous donner de bons ouvrages. Le nombre des poètes étoit innombrable; la noblesse faisoit profession du métier de poëte; on faisoit fortune par la poésie auprès des

dames et auprès des princes. L'Europe n'a pas pu manquer de génies. Il y avoit, d'ailleurs, de l'émulation. Cependant, on ne voit que de misérables ouvrages, faits par des gens qui n'avoient que des 5 idées prises de l'Écriture sainte1. Mais, dès que l'on commença à lire les Anciens, que l'on eût perdu un siècle à les commenter et à les traduire, on vit paroître des auteurs, et (ce qui me semble faire la gloire des Anciens) on put leur comparer les Mo- 10 dernes2.

455* (121. 1, p. 11 5). — Il ne faut point entrer avec les Anciens dans un détail qu'ils ne peuvent plus soutenir, et cela est encore plus vrai à l'égard des poètes, qui décrivent les mœurs et les coutumes, et

i5 dont les beautés, même les moins fines, dépendent, la plupart, de circonstances oubliées, ou qui ne touchent plus. Ils sont comme ces palais antiques dont les marbres sont sous l'herbe; mais qui laissent encore voir toute la grandeur et toute la magnifl-

20 cence du dessin.

456* (122. I, p. 116). — Nous reprochons aux Anciens d'avoir toujours relevé la force du corps des héros. Mais, parmi nous, chez qui de nouvelles façons de combattre ont rendu vaine la force du 25 corps, nous représentons encore, dans les ouvrages

1. L'application unique de plusieurs moines à la lecture de l'Écriture a fait faire bien des mauvais ouvrages profanes. On tiroit toutes les étymologies de l'hébreu, et on rapportoit toutes les histoires à celles des Livres saints. 2 . Voyez page 1 18.

faits pour exciter l'admiration, les héros qui tuent tout, qui renversent tout ce qui s'oppose à leur passage. Tantôt ce sont des géants; tantôt, des lions; tantôt, des torrents. Et, pour montrer du merveilleux, on en revient toujours à cette force du 5 corps que nos moeurs, non pas la Nature, nous font paroître méprisable.

457* (i23. I, p. 116). — Je suis porté à croire que les épithètes doivent être fréquentes dans la poésie. Elles ajoutent toujours. Ce sont les couleurs, les io images des objets.

Le style de Télémaque est enchanteur, quoique chargé d'autant d'épithètes que celui d'Homère.

458* (124. I, p. 117). — Les Grecs qui insultoient un cadavre suivoient peut-être en cela la nature. 15 Une certaine politesse ou cérémonie, mal placée lorsque la Religion n'en est pas l'origine, a fait que l'on pleure de la mort de son ennemi, dont on est ravi dans l'âme : car, si cela n'étoit pas, on ne le tueroit point, etc. 20

459*(i25. 1, p. 117). — Je ne sais pas si les Anciens avoient de meilleurs esprits; mais, par le changement des temps, il est arrivé que nous avons quelquefois de meilleurs ouvrages.

460* (1 26.I, p. 117). — Mais pour juger des beautés 25 d'Homère, il faut se mettre dans le camp des Grecs, non pas dans une armée françoise.

461* (127. 1, p. 118). — Nous pouvons aimer à voir la réprésentation des mœurs d'un peuple barbare, pourvu qu'on y trouve les passions qui plaisent, et qui remuent. Nous aimons à voir les mêmes pas- 5 sions sur un fonds nouveau. Nous aimons bien mieux entendre le vizir Acomat parler de sa manière d'aimer, que Bajazet naturalisé françois.

462(i28. 1, p. 118). — On ne peut assez s'étonner de la lenteur l avec laquelle les François sont venus 10 jusqu'à Venceslas et le Cid, et de la rapidité avec laquelle les Grecs ont passé du mauvais à l'excellent. Je crois que nous étions gâtés par les idées de l'Écriture sainte, qu'on vouloit toujours transporter dans les poésies (?).

i5 463(129. 1, p. 119). — Sophocle, Euripide, Eschyle, ont d'abord porté le génie d'invention au point que nous n'avons rien changé depuis aux règles qu'ils nous ont laissées; ce qu'ils n'ont pu faire que par une connoissance parfaite de la nature et des pas-

20 sions.

464(i3o. I, p. 119). — Ceux qui ont une légère connoissance de l'Antiquité voyent les défauts d'Homère naître avec les temps qui l'ont suivi.

465* (i3i. I, p. 119). — Ayant lu plusieurs criti- 25 ques'2 faites de nos jours contre les Anciens, j'ai

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