Voir ce que j'en ai dit dans un morceau à part
Mexique ne périrent que par leur ignorance, et il y a apparence qu'ils se seroient défendus contre nos arts, si cette même ignorance n'avoit mis dans leur cœur une superstition qui leur faisoit sans cesse 5 espérer ce qu'ils ne dévoient pas espérer, et craindre ce qu'ils ne dévoient pas craindre. Et une preuve certaine de cela, c'est que les petits peuples barbares qui se trouvèrent dans ce vaste continent ne purent être soumis, et la plupart ne le sont pas
10 encore.
Il ne faut donc pas regarder, dans une grande nation, les sciences comme une occupation vaine; c'est un objet sérieux.
Et nous n'avons pas à nous reprocher que notre
ib nation n'y ait travaillé avec soin. Mais, comme, dans les empires, rien n'approche plus de la décadence qu'une grande prospérité, aussi, dans notre république littéraire, il est à craindre que la prospérité ne mène à la décadence. Nous n'avons que
20 les inconvénients que nous trouvons dans notre prospérité même, heureux de n'être plus dans ces temps où l'on ne trouvoit que ceux qui étoient produits par une cause contraire.
Le savoir, par les secours de toutes les espèces
25 que nous avons eus, a pris parmi nous un air aisé, une apparence de facilité qui fait que tout le monde se juge savant ou bel esprit et avoir acquis le droit de mépriser les autres. De là, cette négligence d'apprendre ce qu'on croit savoir. De là, cette sotte
3o confiance dans ses propres forces, qui fait entreprendre ce qu'on n'est pas capable d'exécuter. De
là, cette fureur de juger, cette honte de ne pas décider, cet air de mépris sur tout ce qu'on ne connoît pas, cette envie de ravaler tout ce qui se trouve trop haut, dans un siècle où chacun se croit ou se voit un personnage. De là, dans ceux qui se 5 croyent être obligés d'être de beaux- esprits, et qui ne peuvent s'empêcher de sentir leur mérite inférieur, cette fureur pour la satire qui a fait multiplier parmi nous les écrits de cette espèce, qui produisent deux sortes de mauvais effets, en décourageant les 10 talents de ceux qui en ont, et en produisant la malice stupide de ceux qui n'en ont pas1. De là, ce ton continuel qui consiste à tourner en ridicule les choses bonnes et même les vertueuses. Tout le monde s'en est mêlé, et on a confondu le goût. A i5 force de dire qu'on le cherchoit, on l'a fait disparoître.
Si nous n'avons plus de Socrate, nous avons encore moins des Aristophanes.
Virgile et Horace sentirent, dans leur temps, le 20 poids de l'envie. Nous le savons, et nous ne le savons que par les ouvrages de ces grands hommes. Les écrits satiriques faits contre eux ont péri, et les ouvrages qu'ils ont attaqués sont éternels. Ainsi meurent les insectes qui ont fait sécher les feuilles 25 des arbres, qui, au retour du printemps, reparoissent toujours verts.
Une certaine délicatesse a fait que l'on s'est rendu extrêmement difficile sur tout ce qui n'a pas cette
1 Voyez la page 64. — Voyez aussi la page 243 v°, et r° page 1 36.
perfection dont la Nature humaine n'est pas capable, et, à force de trop demander, on décourage les talents r.
Enfin, de grandes découvertes qu'on a faites dans
5 ces derniers temps, fait qu'on regarde comme frivole
tout ce qui ne porte pas avec soi un air d'utilité
présente, sans songer que tout est lié, et que tout se
tient2.
543(i262. II, f° ni v°). — Ce qui retarde encore 10 nos progrès 3, c'est le ridicule qu'il y a à savoir, et le bon air de l'ignorance.
Le talent de tourner en ridicule, talent si commun dans notre nation que l'on trouvera plus aisément des gens qui l'ont en quelque degré, que des gens i5 qui en soyent totalement privés.
Ce goût pour la parodie le prouve bien : sorte d'ouvrage qu'un esprit même médiocre ne peut pas manquer.
Il faut, dans une nation, prendre garde au pen- 20 chant qu'on peut avoir de donner du ridicule aux choses bonnes. Il faut garder cela comme une arme contre celles qui ne le sont pas. Ainsi le fanatisme, en Angleterre, fut détruit par là. Ce ne peut donc être tout au plus que pour le bien des hommes 25 que Ton peut faire usage de la malignité humaine.