PRÉFACES 27I
miration du (sic) héroïsme. J'ai voyagé dans les pays étrangers, où j'ai recueilli de bons mémoires. Enfin, le temps a fait sortir des cabinets tous les divers mémoires que ceux de notre nation, où l'on aime à 5 parler de soi, ont écrit en foule; et, de ces différents mémoires, on tire la vérité, lorsqu'on n'en suit aucun, et qu'on les suit tous ensemble; lorsqu'on les compare avec des monuments plus authentiques, tels que sont les lettres des ministres, des généraux, les
10 instructions des ambassadeurs et les monuments qui sont comme les pierres principales de l'édifice, entre lesquelles tout le reste s'enchâsse. Enfin, j'ai été d'une profession où j'ai acquis des connoissances du droit de mon pays, et surtout du droit public, si l'on doit
i5 appeler ainsi ces foibles et misérables restes de nos loix, que le pouvoir arbitraire a pu jusqu'ici cacher, mais qu'il ne pourra jamais anéantir qu'avec luimême.
Dans un siècle où l'on donne tout à l'amusement
20 et rien à l'instruction, il y a eu des écrivains qui ont cherché à rendre leurs histoires uniquement agréa- \ blés. Pour cela, ils ont choisi un seul point d'histoire à traiter, comme quelque révolution, et ils ont écrit l'histoire comme on écrit une tragédie, avec
25 une unité d'action qui plaît au lecteur, parce qu'elle lui donne des mouvements sans peine, et qu'elle semble instruire sans besoin de mémoire ni de jugement. Et cela a dégoûté de toute cette suite de faits dont l'histoire est chargée, et qui fatiguent la
3o mémoire et ne sont pas tous intéressants.
540* (201 5. III, f° 3i3 v°). — Je voulois dédier au roi d'Angleterre un ouvrage, et je lui disois :
< En parcourant, dans l'Europe, les différents domaines de votre Majesté, on voit toujours le même maître. La justice et la douceur régnent dans les 5 pays où votre volonté est la Loi, comme dans ceux où votre volonté est celle de la Loi.
« Un grand roi comme vous, Sire, n'est pas né seulement pour faire le bonheur de ses sujets; mais il est né encore pour la félicité du Genre humain. 10 C'est ce qui fait qu'avec tant de goût pour la guerre on n'a jamais vu tant d'amour pour la paix, soit que vous préfériez la vertu à la gloire, soit que vous pensiez que la vertu est la seule gloire. »
541* (2246. III, f° 475). — Matériaux divers. — i5 M. Rollin m'avoit prié de lui faire une épître dédicatoire pour M. le duc de Richelieu. Je fis celle-ci; mais, comme elle n'étoit pas assez respectueuse, je ne la lui donnai pas.
« Je voudrois dédier mon ouvrage à un grand 20 homme. Ce n'est point à celui qui sut assurer la liberté d'une république alliée; ni à celui qui rappela à Fontenoy la Victoire, qui alloit s'égarer; ni à celui qui, envoyé dans le Languedoc, fut le conciliateur de tous les esprits; encore moins à celui [à] 25 qui (comme on l'a dit dans nos provinces) une fée, qui présidoit à sa naissance, défendit d'aimer et ordonna de plaire; mais à celui qui connoît et protège les sciences et les arts, et qui accorde au mien (sic) une faveur particulière. Puisse-t-il jeter 3o
sur moi quelque regard favorable. Je lisois dans les poètes que les Dieux quelquefois descendoient sur la Terre et se communiquoient aux mortels. »
5 542 (1006. II, f° 32). — On ne peut pas dire que les lettres ne soyent qu'un amusement d'une certaine partie des citoyens ; il faut les regarder sous une autre face. On a remarqué que leur prospérité est si intimement attachée à celle des empires qu'elle en est
10 infailliblement le signe ou la cause. Et, si l'on veut jeter un coup d'œil sur ce qui se passe actuellement dans le Monde, nous verrons que, dans la même raison que l'Europe domine sur les autres trois parties du Monde et est dans la prospérité, tandis que
i5 tout le reste gémit dans l'esclavage et la misère : de même l'Europe est plus éclairée, à proportion, que dans (sic) les autres parties, où elles sont ensevelies dans une épaisse nuit. Que si nous voulons jeter les yeux sur l'Europe, nous verrons que les états où les
20 lettres sont les plus cultivées ont aussi, à proportion, plus de puissance. Si nous ne jetons les yeux que sur notre France, nous verrons les lettres naître ou s'ensevelir avec sa gloire, donner une lueur sombre sous Charlemagne, et puis s'éteindre ; reparoître sous
25 François Ier et suivre l'éclat de notre monarchie. Et, si nous nous bornons au grand règne de Louis XIV, nous verrons que, le temps de ce règne où la prost. 1. 35
périté fut plus grande, le succès des lettres le fut aussi.
Que si vous jetez les yeux sur l'Empire romain, si vous examinez les ouvrages de l'art qui nous sont restés, vous verrez la sculpture, l'architecture 5 et, enfin, tous les autres arts se pencher et tomber comme l'Empire : la sculpture et l'architecture croître depuis Auguste jusques à Hadrien et à Trajan, et dépérir jusques à Constantin.
Que si vous jetez les yeux sur l'empire des Califes, 10 vous verrez que ceux de la famille d'Abbas, dont l'esprit général fut de faire fleurir les sciences, Almanzor, Raschid et son fils Alamon, qui surpassa dans cet amour tous ses ancêtres, qui obtint de l'empereur d'Orient tous les livres grecs de philo- i5 sophie, en fit traduire un grand nombre *...
Que si vous jetez les yeux sur l'empire des Turcs, sur sa foiblesse dans le même pays où l'on avoit vu autrefois un si grand nombre de puissantes nations, vous verrez que, dans ce pays, il n'y a que l'igno- 20 rance qui soit égale à cette foiblesse dont nous parlons; et, si nous comparons cet état dans le temps où il est à présent, avec ceux où ils eurent le pouvoir de tout conquérir et de tout détruire, vous verrez que cela part de ce principe certain qu'il 25 ne peut y avoir deux sortes de peuples véritablement puissants sur la Terre : ou des nations totalement policées, ou des nations totalement barbares.
On sait 2 que ces vastes empires du Pérou et du