‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 147 sur 200 · Voyez page · texte numérisé non relu

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2. Voyez page 3j et page 60, page 65, page 460, page 523. — Second volume, page 27. — Ibidem (2* volume), page 82.

malheureux si, avec les organes que nous avons, nous étions en sa place.

Retranchons donc du nombre des malheureux tous les gens qui ne sont pas de la Cour, quoiqu'un courtisan les regarde comme les plus infor- 5 tunés de l'Espèce humaine1. Retranchons en tous ceux qui habitent les provinces, quoique ceux qui vivent dans la Capitale les regardent comme des êtres qui végètent. Retranchons en les philosophes, quoiqu'ils ne vivent pas dans le bruit du monde, et 10 les gens du monde, quoiqu'ils ne vivent pas dans la retraite.

Otons, de même, du nombre des gens heureux, les grands, quoiqu'ils soyent chargés de titres, les financiers, quoiqu'ils soyent riches, les gens dérobe, i5 quoiqu'ils soyent fiers, les gens de guerre, quoiqu'ils parlent souvent d'eux-mêmes, les jeunes gens, quoiqu'on croye qu'ils ont des bonnes fortunes, les femmes, quoiqu'on les cajole, enfin les ecclésiastiques, quoiqu'ils puissent obtenir de la réputation 20 par leur opiniâtreté, ou des dignités par leur ignorance. Les vrais délices ne sont pas toujours dans le cœur des roix; mais ils peuvent aisément y être.

Ce que je dis ne sauroit guère être disputé. Cependant, si cela est vrai, que deviendront toutes 25 les réflexions morales, anciennes et modernes? On ne s'est guère jamais trompé plus grossièrement que lorsqu'on a voulu réduire en système les sentiments

1. On dit que tout le monde se croit malheureux. 11 me semble, au contraire, que tout le monde se croit heureux. Le courtisan croit qu'il n'y a que lui qui vive.

des hommes, et, sans contredit, la plus mauvaise copie de l'homme est celle qui se trouve dans les livres, qui sont un amas de propositions générales, presque toujours fausses *.

5 Un malheureux auteur, qui ne se sent pas propre aux plaisirs, qui est accablé de tristesse et de dégoûts, qui, par sa fortune, ne peut pas jouir des commodités de la vie, ou, par son esprit, de celles de sa fortune, a, cependant, l'orgueil de prétendre

10 être heureux et s'étourdit des mots de souverain bien, de préjugés de l'enfance, et d'empire sur les passions.

Il y a deux sortes de gens malheureux. Les uns ont une certaine défaillance d'âme, qui

i5 fait que rien ne la remue. Elle n'a pas la force de rien désirer, et tout ce qui la touche n'excite que des sentiments sourds. Le propriétaire de cette âme est toujours dans la langueur; la vie lui est à charge; tous ses moments lui pèsent. Il n'aime pas

20 la vie; mais il craint la mort.

L'autre espèce de gens malheureux, opposée à ceux-ci, est de ceux qui désirent impatiemment tout ce qu'ils ne peuvent pas avoir, et qui sèchent sur l'espérance d'un bien qui recule toujours.

25 Je ne parle ici que d'une frénésie de Pâme, et non pas d'un simple mouvement. Ainsi un homme n'est pas malheureux parce qu'il a de l'ambition2; mais

1. Voyez les galériens fort gais. Allez, après cela, chercher un cordon bleu pour votre bonheur.

2. J'ai mis quelque part, dans ce volume (?), combien l'ambition donne de plaisirs.

parce qu'il en est dévoré. Et même un tel homme a presque toujours les organes tellement construits qu'il seroit malheureux tout de même, si, par quelque hasard, l'ambition, c'est-à-dire le désir de faire de grandes choses, n'avoit pu lui entrer dans la 5 tête.

Mais le simple désir de faire fortune, bien loin de nous rendre malheureux, est, au contraire, un jeu qui nous égayé par mille espérances. Mille routes paroissent nous y conduire, et, à peine l'une se 10 trouve-t-elle fermée, que l'autre semble s'ouvrir.

Il y a aussi deux sortes de gens heureux.

Les uns sont vivement excités par des objets accessibles à leur âme et qu'ils peuvent facilement acquérir1. Ils désirent vivement; ils espèrent, ils i5 jouissent, et bientôt ils recommencent à désirer.

Les autres ont leur machine tellement construite qu'elle est doucement et continuellement ébranlée. Elle est entretenue, et non pas agitée ; une lecture, une conversation leur suffit. 20

Il me semble que la Nature a travaillé pour des ingrats : nous sommes heureux, et nos discours sont tels qu'il semble que nous ne le soupçonnions pas. Cependant, nous trouvons partout des plaisirs: ils sont attachés à notre être, et les peines ne sont que 25 des accidents. Les objets semblent partout préparés pour nos plaisirs : lorsque le sommeil nous appelle, les ténèbres nous plaisent; et, lorsque nous nous éveillons, la lumière du jour nous ravit. La nature

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