La chasse, le jeu qu'on peut supporter
est parée de mille couleurs; nos oreilles sont flattées par les sons; les mets ont des goûts agréables; et, comme si ce n'étoit pas assez du bonheur de l'existence, il faut encore que notre machine ait besoin 5 d'être réparée sans cesse pour nos plaisirs.
Notre âme, qui a la faculté de recevoir par les organes des sentiments agréables ou douloureux, a l'industrie de se procurer les uns et d'en écarter les autres. Et, en cela, l'art supplée sans cesse à la
io Nature. Ainsi nous corrigeons sans cesse les objets
extérieurs : nous en ôtons ce qui nous pourroit
nuire, et y ajoutons ce qui peut les rendre agréables.
Il y a plus. C'est que les peines des sens nous
ramènent nécessairement aux plaisirs. Je vous défie
i5 de faire jeûner un anachorète sans donner, en même temps, un nouveau goût à ses légumes. Il n'y a même que les peines vives qui puissent nous blesser. Les peines modérées sont très près des plaisirs, et, au moins, elles ne nous ôtent point celui d'exister.
20 Quant aux peines de l'esprit, elles ne sauroient être comparées avec les satisfactions que notre orgueil perpétuel nous donne, et il y a très peu de quarts d'heure où nous ne soyons, à quelque égard, contents de nous. L'orgueil est un miroir toujours
25 favorable : il diminue nos défauts, augmente nos vertus; c'est un nouveau sens de l'âme, qui lui donne à tous les instants des satisfactions nouvelles. Les passions agréables nous servent bien plus exactement que les tristes. Si nous craignons des choses
3o qui n'arriveront pas, nous en espérons un bien plus grand nombre qui n'arriveront pas. Aussi ce sont
autant de quarts d'heure heureux de gagnés. Une femme espéra hier qu'elle se feroit un amant. Si elle ne réussit pas, elle espère qu'un autre, qu'elle a vu, prendra la place; et ainsi elle passe sa vie à espérer. Gomme nous passons plus notre vie dans 5 l'espérance que dans la possession, nos espérances sont bien autrement multipliées que les craintes. Tout ceci est une affaire de calcul, et, par là, il est facile de voir combien ce qui est pour nous va au-delà de ce qui est contre. 10
550 (3i. I, p. 35). — Que si les peines nous distrayent des plaisirs, les plaisirs ne nous distrayentils pas des peines? Le moindre objet qui agira sur les sens est capable de nous ôter les pensées d'ambition les plus dévorantes. i5
Il faudroit convaincre les hommes du bonheur qu'ils ignorent, lors même qu'ils en jouissent1.
551* (1675. III, f° 18 v°). — Sur le Bonheur2.
Pour être heureux, il faut avoir un objet, parce que c'est le moyen de donner de la vie à nos 20 actions. Elles deviennent même plus importantes selon la nature de l'objet, et, par là, elles occupent plus notre âme.
Voyez ce beau mot dans Plutarque: «Oui! si le bonheur étoit à vendre. > 25
1. J'ai vu les galères de Livourne et de Venise; je n'y ai pas vu un seul homme triste. Cherchez à présent à vous mettre en échaxpe un morceau de ruban bleu pour être heureux.