DE RICHELIEU
594* (1962. III, f° 262). — Lorsque je lus le Testament politique du cardinal de Richelieu, je le regardai comme un des meilleurs ouvrages que nous 10 eussions en ce genre. Il me sembla que l'âme du Cardinal y étoit tout entière, et, comme on juge qu'un tableau est de Raphaël parce qu'on y trouve le pinceau de ce grand peintre, je jugeai de même que le Testament politique étoit du cardinal de i5 Richelieu parce que j'y trouvois toujours l'esprit du cardinal de Richelieu, et que je le voyois penser comme je Pavois vu agir. Je m'imaginai que le Cardinal étoit du nombre de ces gens très heureux dont parle un auteur romain, qui ont reçu ces deux 20 dons du Ciel : de faire des choses mémorables et de les écrire. Je pensai que le Testament du cardinal de Richelieu étoit un ouvrage original, qui, comme il arrive toujours, avoit fait faire de mauvaises copies, et que l'applaudissement avec lequel il avoit 25
1. J'ai cité Budé dans le Spicilège, ou il reproche à notre nation sa continuelle inattention.
été reçu avoit engagé les libraires à faire composer les Testaments de Mrs de Louvois et de Colbert, qui sont visiblement des pièces supposées.
C'est en conséquence de ceci, que, travaillant 3 à Y Esprit des Loix, je citai dans deux ou trois endroits ce Testament comme un ouvrage de celui dont il portoit le nom; mais, ayant, par hasard, ouï dire à M. de Voltaire. que cet ouvrage n'étoit pas du cardinal de Richelieu, je supprimai les endroits
io où j'en avois parlé. Mais M. l'abbé Dubos, qui avoit beaucoup de connoissances sur ces sortes de faits, que je consultai, me dit que l'ouvrage étoit du cardinal de Richelieu, c'est-à-dire qu'il avoit été composé par ordre, sous les yeux et sur les idées
i5 de M. le cardinal de Richelieu, par M. de Bourzeis
et un autre qu'il me nomma. Il ne m'en fallut pas
davantage, et je remis les endroits que j'avois
tirés.
Aujourd'hui, en (?) novembre 1749, il paroît une
20 brochure de M. de Voltaire, dans laquelle il explique les raisons qui lui font penser que l'ouvrage que nous appelons le Testament du cardinal de Richelieu n'est pas de lui.
Ces raisons m'ont paru foibles, et je n'ai pu m'y
25 rendre. La plus forte (sic) de toutes sont ces deux: que ce livre a été publié trente ans après la mort du cardinal de Richelieu; la seconde, que le cardinal dit que l'on étoit en paix, et que, cependant, on étoit en guerre.
3o i° Ce livre n'étoit point de nature à être publié dès qu'il a été fait : ce n'étoit pas là son objet. Ce
livre avoit été fait pour le Roi, et il avoit été fait pour le Cardinal et pour les vues du Cardinal. Ainsi, bien loin de le publier, il falloit ne le pas publier. Cétoit une pièce secrète, qui ne devoit paroître que lorsque les circonstances n'exigeroient 5 plus qu'il (sic) ne parût pas.
2° Je n'ai point devant mes yeux les termes dont se sert le cardinal de Richelieu. Il y a apparence qu'il vouloit dire que l'on étoit en paix, parce que, quand il écrivoit, il n'y avoit point de guerre civile io en France, et effectivement, dans ces temps- là, l'état ordinaire de la guerre étoit la guerre civile, et, quant à la guerre étrangère, il y a eu des temps que le cardinal de Richelieu la faisoit plus faire qu'il ne la faisoit. Il y en a eu où nous étions plutôt i5 auxiliaires que partie principale. De plus, comme M. de Bourzeis écrivit sur les mémoires du cardinal de Richelieu, on ne peut pas dire que cet ouvrage est d'une date, ni qu'il soit d'une année particulière. Cétoit des réflexions que le Cardinal écrivoit à 20 mesure qu'elles lui venoient. Il y a la date des réflexions; il y a la date de la rédaction. Ce seroit une faute trop grossière de la part de celui qui auroit fait ce testament, d'avoir ignoré si, pendant le ministère du Cardinal, on étoit en paix ou en 25 guerre, et l'auteur quelconque paroît si instruit de l'état de l'Europe pendant le ministère du Cardinal qu'il ne peut pas avoir ignoré si on y étoit en paix ou en guerre.
Une autre objection de M. de Voltaire, c'est 3o l'affaire du comptant. « Le Cardinal, dit-il, auroit
parlé contre lui-même. » Je réponds que le Cardinal a tant parlé pour lui dans ce Testament, qu'on ne peut guère le soupçonner de s'être oublié dans ce cas-ci. Le Cardinal n'étoit point un ministre 5 particulier; il étoit roi. Il s'en faut bien qu'il se confondît à (sic) qui il donnoit part au ministère.
Toutes les autres objections de M. de Voltaire portent contre le livre et ne décident point qui en est l'auteur, et c'est mal raisonner que de dire que
io le livre n'est pas du Cardinal parce qu'il y a des endroits qu'on y peut reprendre; de dire que le Cardinal a dit la Fargy, en parlant d'une femme qui a été ambassadrice : elle est ambassadrice pour nous, et, pour le Cardinal, elle n'étoit (je crois) que
i5 femme de chambre, et il faudroit savoir si, dans le temps qu'écrivoit le Cardinal, il lui manquoit de respect en disant la Fargy. Cette expression peut être très basse et peut être très haute; elle peut être l'effet de l'orgueil, comme elle peut l'être,
20 aujourd'hui, d'une mauvaise éducation. De plus, et ce qui induit à le croire, c'est que les expressions et les idées de tout le livre ne sont point basses.
A l'égard du mot de la Reine, au lieu de la Reine-
25 Mère, cette reine avoit été régente, et il n'étoit point question de la Reine proprement dite, et c'est une négligence qui convenoit plus au Cardinal qu'à un autre, et où celui qui a écrit ne devoit pas plus tomber que le Cardinal, si l'on regarde cela comme
3o une faute.
A l'égard du style, il ne peut faire qu'honneur au
Cardinal : il est plein de feu, de mouvement; il est plein d'une certaine impétuosité dans les phrases, d'un certain génie naturel, d'une grande inexatitude (sic). Enfin, on voit le style d'un homme qui a toujours commencé à écrire, et qui n'a jamais écrit. 5 Enfin, on y voit plutôt l'homme que l'écrivain, et je suis persuadé que ceux qui ont rédigé ont plutôt mis dans l'ouvrage l'ordre que les choses.
M. de Voltaire ne peut guère dire que le style du Testament ne ressemble pas aux autres ouvrages 10 du cardinal de Richelieu. On sait que, ses ouvrages théologiques, il ne les a pas plus faits que nos évêques [n'] ont fait leurs mandements. Adopteroit-on le style des ouvrages qu'il n'a point faits pour juger de ceux qu'il a faits? i5
A l'égard de ce qu'on trouve dans le Testament, que l'on prétend que la régale s'étend partout, parce que la couronne du Roi est ronde, ce n'est point une pensée du Cardinal; il la cite (me semble) comme une pensée des jurisconsultes. 20
Je dis donc que le Testament politique est du Cardinal, parce que j'y trouve son caractère, son génie, ses passions, ses intérêts, ses vues, et jusques aux préjugés de son état et de la profession qu'il avoit embrassée. Seroit-ce M. de Bourzeis, jansé- 25 niste décidé, qui auroit voulu anéantir les appels comme d'abus? Seroit-ce M. de Bourzeis, qui auroit imaginé des choses si spécieuses pour empêcher qu'un ministre ne pût jamais être déplacé, ni convaincu de mal gouverner? Seroit-ce M. de 3o Bourzeis, qui auroit fait faire des recherches si diffi-
ciles, si fines, si judicieuses, sur le port de Marseille, sur la situation de la Méditerranée, les avantages et les inconvénients qu'en tirèrent les Espagnols et les François. Il est visible que c'étoît le fruit de 5 l'expérience des bons et des mauvais succès du Cardinal.
M. de Voltaire dit qu'il y a une contradiction entre ce qui est dit dans un endroit de ce livre, que les cinq dernières années de la guerre coûtèrent
io 6o millions de livres, et un autre où il est dit que les revenus de l'Épargne ne montoient qu'à 35 millions. Je renvoyé M. de Voltaire à l'écrit que donna M. Desmarets, au commencement de la Régence. Il trouvera bien une autre disproportion
i5 entre la recette et la dépense, et ce n'est [pas] pour rien que Louis XIV devoit, en mourant, près de deux milliards; ce n'est pas pour rien que les finances se trouvèrent perdues au commencement de son règne, soit dans sa minorité, sous M. d'Émery,
20 soit dans sa majorité, sous M. Fouquet.
M. de Voltaire s'étonne que le manuscrit n'ait pas été trouvé chez la famille, ni même autre part. Ce manuscrit ne se trouve point parce que le livre est imprimé. On sait la destinée de la plupart des
25 manuscrits que l'on fait imprimer. On [n'] est curieux des anciennes éditions que parce qu'elles tiennent lieu du manuscrit ancien, que les libraires avoient pour imprimer, et qui s'est perdu ou gâté chez eux.
3o M. de Voltaire trouve puériles les allusions tirées de la philosophie d'Aristote. Mais apparemment que
le cardinal de Richelieu n'avoit point étudié la philosophie cartésienne! Et cela prouve plus que l'ouvrage est de lui que de celui qui le publia cinquante [et] quelques années après sa mort, temps auquel la philosophie d'Aristote étoit si décriée. 5 Il faut donc, selon les paroles de M. [de] Voltaire, que le compilateur fût un pédant du (sic) collège. Mais personne ne peut dire que ce soit un pédant de collège qui ait fait cette compilation.
Il s'étonne qu'un ministre se soit déclaré contre la 10 régale. Mais ce ministre étoit ecclésiastique, et, qui plus est, cardinal. Le cardinal de Balue étoit ministre, et il se déclara contre la Pragmatique - Sanction, qui étoit bien de tout autre importance que l'honorable, mais vain droit de régale, et qui i5 est de si petite conséquence qu'encore aujourd'hui les Roix ne le tournent point à leur profit.
M. de Voltaire s'étonne que le Cardinal ait donné à un roi qui règnoit depuis trente ans, des instructions si petites : par exemple, il faut qu'un roi ait de 20 la piété, etc. Mais ne sent -il pas qu'un ministre qui instruit les Roix est fort porté à leur donner des instructions pour faire ce qu'ils font? Le cardinal de Richelieu conseille au Roi d'être pieux, parce qu'il l'étoit; il lui conseille de n'avoir point de maîtresses, ib parce qu'il n'en avoit point, et, peut-être encore, parce qu'il en avoit lui-même.
11 trouve puéril que le Cardinal dise au Roi qu'un prince doit avoir un conseil. Qui pouvoit mieux dire cela que le Cardinal, qui ne pouvoit avoir oublié sa 3o querelle avec M. de Cinq -Mars, et qui avoit été
obligé de dire à ce dernier, devant le Roi, qu'on ne mettoit point les affaires d'État entre les mains des enfants? Il disoit au Roi ce qu'il avoit pris tant de peine à lui persuader toute sa vie : de mettre les
5 affaires entre les mains des ministres, et non pas des favoris1.
M. de Voltaire regarde comme une absurdité ce que le Testament politique dit : qu'il faut borner le comptant à 6 millions d'or. Il demande ce que
10 c'est que 6 millions d'or : si ce sont des millions de marcs, des millions de louis. Il est aisé de répondre : ce sont 6 millions de livres en or. On dit ici 6 millions d'or parce que le Comptant ou le Trésor royal paye toujours le comptant du Roi en or. Sous
i5 le cardinal Mazarin, le comptant étoit prodigieux et passoit 40 millions. Le comptant a toujours été nécessaire, et, d'un autre côté, il a été nécessaire que l'on comptât à la Chambre, pour que le Roi pût se rendre raison à lui-même. Lorsque les cours ont
20 fait des représentations, on a fait de certaines bornes au comptant, et même sans représentations : car il doit toujours y avoir des dépenses secrètes. Ici le cardinal de Richelieu veut que le comptant ait une étendue suffisante; mais que, d'ailleurs, il
25 n'en ait pas trop, afin que l'administration soit sage. Le comptant qu'il établit est, à peu près, à (sic) ce qui est établi aujourd'hui : il est d'environ i5 millions.
1 . Ce sont des idées jetées en l'air et des matériaux à rectifier ; non pas un ouvrage.
595 et 596. — Morceaux de ce que je voulois écrire sur l'Histoire de France1 .
595*(i3o2. II, f° 141). — Ce ne fut pas un peuple, mais une armée, qui, sous Clovis, conquit les 5 Gaules. Elle étoit composée de volontaires, qui s'étoient choisi des chefs plutôt pour les conduire, que pour leur commander. Le premier acte d'indépendance qu'ils donnèrent fut de chasser Chilpéric (sic) y et, lorsque la famille de Clovis partagea 10 le royaume, on vit partout les Seigneurs se rendre arbitres de la guerre et de la paix.
Brunehaud, femme habile, porta plus loin l'autorité royale, et elle étonna les seigneurs par sa hardiesse et ses crimes. Son gouvernement étoit, i5 d'ailleurs, bon. Elle fit partout des ouvrages dignes d'un proconsul romain. Frédégonde disputa de méchanceté avec elle; mais elle l'exerça plus sur la famille royale que sur les sujets.
Un gouvernement successif se fit envisager par 20 les seigneurs comme une suite de l'esclavage. Ainsi ils furent ravis de transporter toute l'autorité aux maires du Palais, laissant le nom de Roi à ceux de la famille de Clovis. Ils ne firent par là que remettre les choses dans le premier ordre : car, comme dit 25 Tacite (De Moribus Germanorum) : Reges ex nobi-
1. Nous n'avons pas le courage si abattu que nous n'osions pas dire la vérité même sous un bon prince.
litate, duces ex virtute sumunt. Les Roix étoient les magistrats civils; les chefs, les magistrats militaires. Or, Clovis avoit réuni ces deux fonctions, et les François jugèrent à propos de les séparer. 5 Ainsi, il ne faut pas croire que tous ces roix qu'on appelle fainéants fussent sans esprit, parce qu'ils étoient sans autorité; à moins qu'on ne voulût dire que les roix de Pologne, de Suède et de Danemark, étoient sans esprit, toutes les fois qu'ils ont été ou io exposés aux entreprises de leurs sujets, ou accablés sous l'empire des loix.
Les victoires de Pépin le firent résoudre à réunir encore dans sa personne le titre de Roi, titre qui ne lui donnoit pas plus d'autorité qu'il n'avoit, titre i5 électif comme le sien, soit qu'il le fût déjà en quelque façon, soit que, comme accessoire d'un titre électif, il le fût devenu. Je ne crois pourtant pas que le titre de Roi fût électif de sa nature avant Pépin, et cela, pour trois rafsons: la première, c'est qu'il étoit 20 si héréditaire que chaque enfant avoit droit au partage; la seconde, que ce titre ayant aussi peu d'autorité (aucun roi n'ayant le pouvoir par lui-même de se le faire conférer), il eût été singulier qu'on se fût asservi aux règles de la naissance, si le titre avoit été 25 électif; la troisième, c'est que cela est marqué expressément dans Tacite : Reges ex nobilitate, duces e$ virtute sumunt.
De la seconde Race.
Les continuelles victoires de Charlemagne, la 3o douceur et la justice de son gouvernement, semblé-
rent fonder une nouvelle monarchie. Il évita les brouilleries, assembla souvent la Nation. Les arts et les sciences semblèrent reparoître. On eût dit que le peuple françois alloit détruire la Barbarie.
Sous cette seconde race, les seigneurs exercèrent 5 la même autorité que sur (sic) la première. Mais plusieurs causes abaissèrent et détruisirent cette double puissance, de roi et de chef, que Pépin avoit réunie dans sa personne et celle de ses successeurs.
i° Les grands officiers, ceux qui avoient des io emplois dans les provinces, dans les villes, devinrent successifs.
2° Les évêques, qui avoient eu beaucoup d'autorité sous la première race, l'augmentèrent beaucoup sous la seconde. Il faut chercher l'origine de cette i5 autorité avant les temps-mêmes de l'établissement de la Religion chrétienne. Nous voyons dans Tacite (De Moribus Germanorum) que ces peuples ne faisoient rien sans avoir consulté les prêtres. Ainsi les seigneurs françois devenus chétiens se trou- 20 vèrent disposés à consulter des évêques, comme ils avoient consulté leurs prêtres. Cette autorité s'étendit de deux manières : i° Elle se propagea avec la Religion et acquit avec chaque prosélyte de nouveaux défenseurs; 20 les assemblées ecclé- 25 siastiques devinrent plus réglées; leur (?) corps particulier se sépara davantage, et leurs intérêts devinrent plus unis : ce qui les mit en état de faire eux seuls des révolutions dans la Nation et de déposer les Roix sous des prétextes même inouïs, 3o comme ceux de pénitence et de discipline.
De la troisième Race.
L'histoire de la première race est l'histoire d'un peuple barbare. L'histoire de la seconde est celle d'un peuple superstitieux. Celle du commencement 5 de la troisième, celle d'un peuple qui vit dans une espèce d'anarchie, qui a un mauvais gouvernement, et qui n'en suit pas même les règles.
Les Seigneurs ne laissèrent encore une fois aux Roix que le nom. Mais, au lieu de faire un corps de io monarchie sous un maire, comme sous la fin de la première race, ils la mirent en lambeaux, divisant cette autorité dont ils avoient joui en commun sous un maire.
Ainsi on voyait un corps composé de pièces 1 5 rapportées, sans harmonie et sans liaison; point d'autorité dans le chef; aucune union dans les membres; chaque seigneur régissant son état particulier avec les mêmes défauts de la Monarchie; de la majesté sans pouvoir; des guerres faites avec 20 courage, à la vérité, mais sans but et sans dessein. Mais ce qui sembloit devoir anéantir pour jamais l'autorité royale fut la cause de son rétablissement; chose qui n'a jamais manqué d'arriver dans toute cette troisième race, comme la suite de ceci le fera 2.5 voir.
Lorsque les Seigneurs formèrent divers états, ils voulurent pourtant laisser toujours un corps et former une nation. Mais, dans ce temps-là, on n'avoit point d'alliance d'état à état. On ne les connoissoit
pas même. Toute l'union consistoit à se mettre plusieurs sous la protection d'un seul, et [à] avoir encore chacun, en descendant, d'autres plus petits sous sa protection. C'étoit, pour lors, le génie de l'Europe. Tous les seigneurs françois se mirent sous 5 la protection de leur roi, c'est-à-dire consentirent à relever de lui. La Couronne devint le fief dominant de tout l'État, et, selon la loi des fiefs, chaque fiel qui relevoit immédiatement d'elle lui fut réversible : ce qui n'étoit point à charge aux princes ou xo seigneurs françois, parce qu'ils exerçoient le même droit sur leurs vassaux, et que, d'ailleurs, cette condition ne les concernoit, ni eux, ni leur postérité.
Mais il arriva de là que, le hasard ayant rendu ces réunions très promptes, parce que beaucoup de i5 maisons finirent pendant que la postérité de Hugues Capet resta éternelle; il est arrivé (dis-je) que le Roi a succédé à l'autorité des principaux seigneurs françois et a réuni à soi l'une et l'autre puissance : ce qui est peut-être la manière la plus innocente 20 d'acquérir.
De plus, par cet ordre même, il falloit nécessairement que la Couronne engloutît tout, à la fin : car elle avoit un droit sur tout, et il falloit bien que tout revint s'y perdre, comme les fleuves dans 25 l'Océan.
Et il ne faut pas croire, comme quelques historiens ont dit, que Hugues Capet eût donné aux Seigneurs des privilèges pour obtenir d'eux la couronne : car il ne leur auroit donné que ce qu'ils 3o avoient, et que ce qu'il n'avoit pas lui-même. Il
n'avoit que ses droits particuliers dans le comté de Paris et son duché de France, qui étoient une émanation de cette autorité générale que chaque seigneur avoit eue, à quelque changement près, 5 depuis le commencement de la Monarchie.
Hugues Capet, ayant la couronne, se trouva avoir un titre grand, mais sans pouvoir; il étoit même incertain : il n'étoit pas assuré à sa race, mais seulement à sa personne. En quoi, sa condition étoit pire 10 que celle des autres seigneurs. Aussi l'histoire du commencement de cette race est-elle moins l'histoire du roi de France, que celle du comte de Paris. Les Roix furent humiliés à ce point qu'ils eurent, pendant plusieurs règnes, la honte de vaincre le i5 seigneur de Dammartin, et le respect leur fut perdu jusque dans les villages.
La constitution (comme nous l'avons dit), sous cette race, étoit un ouvrage digne du hasard, qui Pavoit formé. CTétoit un corps monstrueux, qui, 20 dans un grand fief où personne n'obéissoit, renfermoit un nombre innombrable de petits états, dans lesquels l'obéissance étoit quelquefois sans bornes, et quelquefois à peine connue. Le bien public ne consistoit que dans l'exercice de certains 25 droits particuliers, que les uns prétendoient avoir sur les autres, et n'étoit fondé sur aucune vue générale. Les assemblées de la Nation n'étoient que des conjurations et des prétextes continuels de vexation, tantôt pour dépouiller un seigneur, tantôt pour le 3o perdre : tout le monde cherchoit à s'opprimer; personne à se secourir.
Les Grands, qui n'avoient aucune idée de la politique, approuvoient des usages qui confisquoient les terres de leurs pareils, parce qu'ils exerçoient eux-mêmes les mêmes usages dans leurs terres.
Si les loix avoient été pour lors aussi sages que 5 celles du Corps germanique d'aujourd'hui, et qu'on eût joint à l'assemblée des Pairs, qui répond à celle des Électeurs, une assemblée de seigneurs et une assemblée des députés des villes, le gouvernement gothique auroit subsisté. 10
Car, depuis même que la puissance des Roix se fut si fort agrandie, l'on vit, d'un côté, la simple association des villes mettre au désespoir , et
celle du Bien public mettre Louis XI au point qu'il fut prêt à quitter le royaume. i5
Il arriva une chose dans les commencements de cette race, qui augmenta un peu la puissance de nos roix : ce fut la folie des croisades. Chaque seigneur prit un dégoût pour sa patrie : d'un côté, l'espérance des conquêtes lointaines et des terres plus 20 étendues que celles de leurs fiefs; de l'autre, l'espérance du salut acquis dans le chemin de la gloire: moyen bien plus séduisant que celui qui le fait acheter par le renoncement à soi-même.
Il arriva que Philippe, qui régnoit pour lors, ne 25 fut pas touché de ces idées. Il étoit amoureux de Bertrade, comtesse d'Anjou, et il étoit heureux dans ses amours. Les historiens parlent des charmes de cette princesse comme de ceux d'une Circé. Ainsi une passion déraisonnable fit faire à Philippe ce 3o qu'auroit pu lui suggérer une politique consommée.
On voyoit, pour la première fois, à la cour de France, régner cette douceur de mœurs que Pamour inspire même aux nations barbares, et, pendant que tant de héros portoient la guerre au bout de 5 l'Univers, le Roi languissoit dans la mollesse et les plaisirs.
Jamais femme ne porta plus loin cet empire souverain que donne la beauté. Elle régna sur le cœur de son mari, comme sur celui de son amant.
io L'amour fit pardonner le crime, taire le désespoir,
étouffer la vengeance; les plaintes étoient des
prières; les reproches, des larmes; Foulques étoit
plus tendre à mesure qu'il étoit plus outragé.
Bientôt vinrent les querelles avec les Anglois. La
i5 haine que l'on conçut pour eux fut cause que l'on n'eut longtemps aucune jalousie de l'agrandissement des Roix, et que l'on s'empressa même à les mettre en état de leur résister.
Dès qu'ils furent chassés, les fondements de la
20 grandeur royale se trouvèrent élevés, et les Seigneurs admirèrent comment ils avoient pu ainsi passer, sans moyen (sic), d'une si extrême licence à une si extrême servitude. Qu'on voye le règne de Charles VII et celui de Louis XI, on diroit
25 que c'est un autre peuple qui est gouverné. Le pouvoir arbitraire s'élève et se forme dans un instant. A la fin de ce dernier règne, il n'y avoit pas un seigneur qui pût être assuré de n'être pas assassiné.
3o Une des choses que l'on doit remarquer en France, c'est l'extrême facilité avec laquelle elle
s'est toujours remise de ses pertes, de ses maladies, de ses dépopulations, et, avec quelle ressource, elle a toujours soutenu ou même surmonté les vices intérieurs de ses divers gouvernements.
Peut-être en doit-elle la cause à cette diversité 5 même, qui a fait que nul mal n'a jamais pu prendre assez de racine pour lui ôter entièrement le fruit de ses avantages naturels.
Peu de princes ont mieux connu les devoirs de la royauté que saint Louis. Que s'il a donné dans la 10 bigotterie, c'étoit les foiblesses de son temps, et non pas les siennes; que s^l a entrepris des croisades, c'étoit encore l'erreur de son siècle. Il faut le juger sur les vertus qu'il auroit eues dans tous les temps.
Charles VIL »5
Sous ce règne combattit le comte Dunois, homme que nous pouvons regarder à aussi juste titre, comme le fondateur de notre monarchie, que Pharamond et Clovis.
Louis XL 20
La mort de Charles VII fut le dernier jour de la liberté françoise. On vit, dans un moment, un autre roi, un autre peuple, une autre politique, une autre patience, et le passage de la servitude à la liberté fut si grand, si prompt, si rapide; les moyens, si 25 étranges, si odieux à une nation libre : qu'on ne sauroit regarder cela que comme un esprit d'étourdissement tombé tout à coup sur ce royaume.
Surtout, quand on fait réflexion qu'il n'employa pour soumettre tant de princes et tant de villes, aucune armée qui ne fût malheureuse; qu'il ne se servit que de quelques mauvaises finesses; et qu'il 5 ne caressoit jamais que de la même main dont il avoit frappé.
Il sembla n'être donné à son père que pour jeter de l'amertume sur ses victoires et corriger l'orgueil des prospérités. Il obtint la permission d'aller en
io Dauphiné, sur lequel, par une espèce de prodige, on ignoroit les droits qu'il avoit.
Lorsqu'il parvint à la couronne, la France étoit dans un état où elle ne s'étoit point vue depuis les premiers roix carlovingiens. Les Anglois, nos enne-
i5 mis éternels, avoient été chassés de nos provinces; ils ne possédoient plus que Calais; leurs divisions nous assuroient encore plus qu'elles ne nous vengeoient1. Délivrés de nos craintes nous avions presque perdu jusqu'à la haine. L'Allemagne ne
20 pouvoit se mêler de nos affaires que comme notre alliée ou comme ennemie de la Maison de Bourgogne. Les différents états de cette maison, gouvernés par des loix toutes différentes, dont ils étoient souverainement jaloux, ne laissoient guère
25 à leurs princes cette autorité au dedans qui fait entreprendre au dehors. Ainsi les ducs de Bourgogne étoient dans le respect, et tous les autres feudataires dans la crainte. Les roix d'Aragon, de
i . Tel fut le sort des deux monarchies que le malheur de l'une sembla être attaché au bonheur de l'autre : l'Angleterre fut agitée de troubles, dès que la France commença à respirer.
Castille, de Grenade, de Navarre, de Portugal, renfermoient leur ambition dans le continent de l'Espagne. Les États d'Italie étoient encore plus foibles, plus divisés, plus timides : les villes faisoient la guerre dans l'enceinte de leurs murailles, tantôt 5 le théâtre de la tyrannie, et tantôt, de la liberté. Le duc de Bretagne ne demandoit qu'à vieillir dans la paix; il approchoit de cette imbécillité qui devoit finir sa vie. Le duc de Savoye étoit beau-frère du Roi, et, s'il avoit attenté contre nous, nous pou- 10 vions disposer du Milanez contre lui. Pour comble de bonheur, pendant que nous jouissions d'une paix qu'il sembloit que rien n'eût dû troubler, il n'y avoit presque aucun de nos voisins qui ne fût dans la crainte, dans la fureur ou dans la lassitude de la i5 guerre. Nos finances étoient en bon état; nos troupes, nombreuses, aguerries, disciplinées, accoutumées à vaincre, et nous jouissions de la science d'une longue guerre. Les états des principaux seigneurs étoient presque tous entourés de la puis- 20 sance royale. La plupart des grands fiefs étoient réunis; d'autres alloient se réunir. Les bornes de l'empire et de l'obéissance étoient assez connues; les droits réciproques, assez bien établis. Ainsi il étoit facile au successeur de Charles VII d'allier la 25 justice avec la grandeur, de se faire redouter dans sa modération même, d'être, enfin, le prince de l'Europe le plus aimé de ses sujets et le plus respecté des étrangers.
Mais il ne vit dans le commencement de son 3o règne que le commencement de sa vengeance; il
renonça à sa dissimulation même et fit paroître toute sa joye. Il partit des états de Bourgogne, suivi du Duc et de son fils, et alla se faire sacrer à Reims. Dans un moment, il changea tout ce qu'avoit fait 5 son père, mortifia tous ses serviteurs, protégea tous ceux qui s'étoient signalés contre lui par quelques crimes, reçut dans sa faveur le médecin Fumée, accusé de l'avoir empoisonné, doubla les impôts, abolit les privilèges des villes, inquiéta la Noblesse,
10 ôta les charges ou en diminua les prérogatives, et,
ce que la vengeance ou l'avarice, qui peuvent avoir
des bornes, ne lui fit pas changer, il le changea par
inquiétude.
Il abolit la Pragmatique -Sanction, c'est-à-dire
i5 l'ouvrage de la Religion et de la Liberté. Il refusa un apanage convenable à Monsieur; il inquiéta le duc de Bourgogne; il rétablit le duc d'Alençon.
Tout-à-coup, il parut avec une armée sur la Bretagne, et il fit au Duc des demandes si déraison-
20 nables qu'il fit bien voir qu'il n'en vouloit pas plus à lui qu'aux autres seigneurs. Le Duc, surpris et épouvanté, s'humilia et promit tant de choses qu'il pensa de tromper le Roi, à force de promettre. Mais, pendant ce temps-là, il envoya des émissaires par-
2b tout; il représenta aux seigneurs qu'il ne falloit pas qu'ils pensassent que la Bretagne seroit seule insultée; qu'il n'avoit avec le Roi aucune querelle particulière : uniquement son ennemi parce qu'il étoit son vassal; qu'il venoit sur ses frontières exiger
3o des droits jusqu'alors inouïs; que c'étoit avec les armes qu'il faisoit ses procédures; que cet esprit
inquiet, actif et caché, ne pouvoit être arrêté que par la crainte; que, pour sa justice, on ne devoit en juger que par celle qu'il rendoit à son frère, et, de sa modération, par ses attentats contre le feu Roi ; qu'il avoit signalé son enfance par des déso- 5 béissances et mérité des punitions au-dessus de son âge; qu'à l'âge de onze ans il s'étoit fait chef de parti; que, dans les guerres des Anglois, on avoit disputé pour le choix d'un seigneur, mais qu'à présent il n'y avoit plus à choisir, sinon entre la 10 conservation de ses droits ou la sujétion.
Personne ne fut si aisé à persuader que le comte de Gharolois. Ces deux princes s'étoient vus, s'étoient connus. Nés pour être inégaux en dignité, mais presque égaux en puissance, ils nourrissoient i5 les semences d'une grande haine pendant tout le temps que le Dauphin jouit, dans les terres de Bourgogne, du seul asile qu'il eût sur la Terre. Il (sic) avoit été insulté par les ambassadeurs du Roi jusque dans le palais du Duc, son père, et ce 20 prince, qui avoit toutes les passions, excepté les petites, ne pouvoit dévorer cet affront.
Le Comte, qui avoit envoyé dire au Roi qu'il l'en feroit repentir avant la fin de l'année, saisit avec avidité cette occasion. Il entra dans la Ligue. La 2b haine publique l'eut bientôt formée. Le Roi ne vit de tous côtés que des ennemis : le duc de Bourgogne, le duc de Bretagne, le duc de Bourbon, une infinité d'autres seigneurs; et (ce qui acheva de le confondre) Monsieur s'évada de la Cour et alla 3o porter dans le parti ennemi un grand nom, de la
pitié pour ses malheurs et une certaine confiance que donne à un parti un fils de France opprimé. Pendant que le Roi attaquoit le duc de Bourbon, le comte de Charolois entra en France. Son armée 5 rencontra celle du Roi à Montlhéri. Le Roi, qui avoit tout à perdre, ne désiroit pas la bataille; le Comte, qui attendoit le duc de Bretagne, ne la cherchoit pas non plus; mais elle fut engagée malgré eux. Les deux armées eurent toutes les marques,
io tous les désavantages d'une défaite. Les fuyards des deux côtés portèrent la consternation partout: les uns disoient que le Roi, d'autres, que le Comte avoit été tué; celui-ci délibéra de se retirer; celui-là se retira effectivement, tant il y avoit, dans les deux
r5 partis, de défiance de ses forces.
Le Roi gagna vers Paris, résolu, si on lui fermoit les portes, de se retirer en Italie. Il y a apparence qu'il ne seroit jamais rentré dans le royaume, et que le duc de Bourgogne y auroit établi telle forme de
20 gouvernement qu'il lui auroit plu.
Cette retraite donna aux seigneurs l'idée qu'ils avoient remporté la victoire, et cette idée donne (sic) à leur parti cette réputation qui fait la puissance même, toujours fondée sur la manière de penser de
a5 ceux qui espèrent, ou qui craignent.
Monsieur étoit un nom, que formoient la voix (sic) des seigneurs opprimés, et, à la tête du Bien public, il sembloit être le bien public même : mais ce nom qui est devenu (je ne sais comment) fatal pour la
3o foiblesse.
Il arriva avec l'armée de Bretagne; mais sa pré-
sence nuisit plus au parti, qu'elle n'y servit. Le Roi fut reçu à Paris. C'est là qu'il employa toute son adresse à gagner les cœurs.
Le duc de Bourgogne avoit fait une alliance très longue avec les Anglois, et, dans le cours de ces 5 guerres, les François et les Parisiens surtout s'étoient accoutumés à regarder les Bourguignons comme ennemis. Ainsi, s'ils n'aimoient pas le Roi, ils aimoient encore moins les Bourguignons : on s'y souvenoit des anciens maux. Le Roi caressoit les 10 Parisiens, et ses vices sembloient disparoître avec sa fortune. Il leur disoit qu'il étoit venu à eux comme ses premiers sujets; qu'il vouloit les traiter en père; que les princes ligués ne cherchoient que le saccagement des grandes villes et la dissolution i5 de la Monarchie; que, pour lui, il regrettoit une paix qui l'auroit mis en état de leur faire les plus grands biens; qu'il ne refusoit point un apanage à son frère; mais qu'il ne pouvoit consentir à lui donner la Normandie et à voir distraire de la 20 Couronne les forces de la Royauté. Falloit-il donc multiplier les tributs sur les provinces qui resteroient à son domaine, ou revoir la France dans la foiblesse dont elle venoit de sortir? Qu'il voyoit autour de leurs murailles ces Bourguignons, qu'ils avoient si »5 longtemps vus parmi les Anglois.
Les seigneurs françois ne laissoient pas d'être embarrassés. Leur ressource étoit l'assemblée des états. Mais le Peuple et le Clergé y étoient toujours contre eux, parce qu'il craignoit (sic) les guerres 3o civiles et l'ambition des seigneurs; ils craignoient
SUR L'HISTOIRE DE FRANCE ?>4b
une guerre dont ils auroient porté les frais. Aussi les états tenus sous ce règne, à la requête des seigneurs, délibérèrent -ils que le frère du Roi se contenteroit d'une assignation en argent.
5 Lorsque les princes ne sont pas au comble de la puissance, rien ne les y conduit plus sûrement que la crainte de l'invasion d'une nation étrangère. Les peuples ne sont jaloux de leurs privilèges que dans l'oisiveté de la paix, qui est aussi laborieuse pour les
io princes non absolus, qu'elle est favorable à ceux qui le sont.
On fit la paix, et vous eussiez dit que c'étoit l'ouvrage de la Discorde elle-même. Le Roi donna tout et ne se réserva pour lui que l'espoir de la ven-
i5 geance, les larmes de ses peuples et l'esclavage de ses sujets. Il est certain que, si ces princes avpient pu, seulement pendant six mois, se dépouiller de leurs jalousies et de leurs méfiances, et travailler au bien de la chose, ils auroient mis le Roi hors d'état
20 de les inquiéter, et, si, au lieu de demander de nouvelles terres, ils avoient seulement cherché à s'assurer la possession des leurs, à mettre des bornes au crime vague de félonie et aux confiscations arbitraires, ils auroient assuré la constitution pré-
25 sente et forcé le Roi à dévorer son ambition.
Il est étonnant que le Roi, dans le temps qu'il préparoit au Duc des offenses impardonnables, osât se mettre entre ses mains. Il sentit bientôt tout le danger de cet artifice. Il apprend qu'il a été trop
3o bien servi du côté de Liège; il redouble de caresses envers les gens du Duc, et certes il n'eut jamais plus
de besoins (sic) du talent qu'il avoit de se faire des créatures.
Le Duc mena le Roi contre les Liégeois. Ils n'avoient que la force ordinaire du Peuple, c'està-dire des quarts d'heure de fureur. Cette ville 5 prise, la Religion fit épargner les temples, et l'Humanité ne fit rien pour les citoyens.
Le comte de Saint- Pol étoit un homme fin, qui choisissoit très mal ses dupes : car il entreprit de jouer trois hommes, dont le premier se piquoit de 10 tromper tous les autres; le second étoit l'homme du Monde qui aimoit le moins à être joué; et tous trois étoient infiniment plus puissants que lui. Il ôta donc à trois grands princes l'intérêt qu'ils auroient eu de le protéger. i5
Il est étonnant que le duc de Bourgogne voulût ôter au Roi cette épine du pied, qui l'auroit embarrassé toute sa vie : car il éprouva bien que le reste de la Noblesse françoise étoit fidèle.
Le duc de Bourgogne entra dans le Royaume, et 20 celui qui avoit été à la tête du Bien public du Royaume y mit tout à feu et à sang.
Le Roi laissa son rival se consommer par ses guerres, par ses défaites, par ses victoires ; il lui auroit plutôt donné des secours pour l'aider 25 à se perdre. En effet, ce prince incapable des leçons de la bonne ou de la mauvaise fortune, plus aisé à détruire qu'à corriger, se faisoit partout des périls et se chargeoit des querelles de ses voisins comme des siennes. 3o
Louis goûtoit le plaisir que trouvent les âmes peu
généreuses lorsqu'elles voyent arriver l'instant d'une vengeance que la crainte avoit étouffée. Il se prépare contre la Bourgogne, et, comme s'il eût voulu appeler en jugement les mânes du duc Charles, 5 lui qui, pendant qu'il avoit un soupir, n'avoit jamais eu la hardiesse de le trouver coupable, il l'accusa de félonie et confisqua les terres qui relevoient de lui.
Il s'étoit fait une dévotion, non pas contre le
10 crime, mais contre les remords. A mesure qu'il remplissoit les prisons, inventoit des supplices, augmentoit les impôts, il redoubloit de pèlerinages, de vœux et de fondations, se couvroit de reliques, rendoit de nouveaux cultes aux Saints. Il sembloit
i5 qu'il voulût transiger avec le Ciel pour son dédommagement, et ce qui ne peut servir qu'à empêcher les autres de se désespérer étoit le fondement de sa hardiesse.
Enfin, ses craintes, ses méfiances, sa mauvaise
20 santé, le conduisirent au château de Plessis-les- Tours, où il paroît qu'il étoit le plus malheureux de tous les hommes. Misérable prince, qui trembloit à la vue de son fils et de ses amis mêmes, qui voyoit le péril où les autres trouvent leur sûreté, qui ne
25 confioit sa vie qu'à des satellites, comme si, pour qu'il vécût, il étoit nécessaire qu'il fît violence à tous les gens de bien.
Il craignit la mort jusqu'à l'extravagance. Il paroît pourtant que le compte terrible qu'il avoit à rendre
3o fut le moindre de ses soins: car il ne vouloit point qu'on priât Dieu pour son âme. Il ne pouvoit se
résoudre à finir; il se couvroit de reliques contre la mort. Dans les derniers soupirs, il fondoit encore sa puissance : sans espérance pour la vie, il craignoit encore pour son autorité.
Il a été assez heureux pour avoir eu un historien 5 qui a fait honneur à ses vices et les a parés du nom de prudence et de sagesse. Son esprit consistoit surtout à trouver toutes les âmes vénales et à les payer. Il achetoit des places et n'auroit rien donné pour la gloire de les conquérir. Il savoit aussi fort 10 à propos avilir sa dignité. Il excelloit à faire et à défaire les haines et les amitiés. Il n'étoit retenu que par l'adversité. Il n'étoit point de ces princes qui laissent les insinuations aux inférieurs et se maintiennent par leur majesté. Il fit de sa dévotion i5 le premier instrument de sa tyrannie, plus implacable quand il se croyoit plus pieux.
Gromwell avoit un grand esprit; celui de Louis étoit un tissu de petites fourberies, sans suite et sans but certain. Les deux meilleurs conseils que prit 20 Louis (l'un, de (?) brouiller; l'autre, de laisser agir le duc de Bourgogne) lui furent suggérés, l'un, par Sforce, l'autre, par Comines.
Sforce n'avoit point l'audace des grands criminels; mais une noirceur qu'ils n'eurent jamais. Ses 25 crimes n'étoient point l'effet de ses passions, mais de ses réflexions, de ses délibérations, de ses pensées habituelles. C'est auprès de cet homme que Louis se proposoit de s'aller consoler, et il s'en fallut peu que le Destin n'unît mieux deux âmes qu'il avoit si 3o bien assorties. Louis le reconnoissoit pour son maître.
Louis XI 1.
Nous voilà tombés dans un règne dont les gens de bien se souviendront toujours avec plaisir, où la vertu trouve son histoire, où Ton est charmé 5 d'écrire, afin de faire voir à ses concitoyens qu'il y a aussi des âges heureux pour les monarchies, et que la sujétion a ses avantages, comme la liberté, ses inconvénients.
C'est pour lors qu'il dit cette parole qui ne s'ou- 10 bliera jamais : « Un roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans. »
La république de Venise augmentoit tous les jours ses richesses et son insolence. Elle avoit pour lors cette puissance qu'ont, tour à tour, les nations i5 qui font le commerce de l'Orient.
Mais le jour de la bataille de devoit être son
dernier jour, comme celui de la bataille de Cannes auroit dû être le dernier de Rome.
Louis XII. — Ce prince auroit fait aimer la sujé- 20 tion, si elle étoit odieuse; il auroit été capable de rendre plus supportable le pouvoir arbitraire, que d'autres, la liberté. Il eut un ministre selon son cœur. Il gouverna ses sujets comme sa famille, sans passions, comme les loix, et sans bruit, comme le 25 Ciel. Il ne pensa jamais que ce qu'un homme de
probité auroit voulu penser; il ne dit que ce qu'un grand roi auroit dû dire; il ne fit que ce qu'un héros auroit été glorieux d'avoir fait. Enfin, si vous voulez trouver quelque chose qui vous représente le beau siècle des empereurs de Rome, celui des Trajans 5 ou des Antonins, il faut lire le règne de Louis XII.
Jamais les portes de l'Enfer ne prévalurent plus contre l'Église que lorsque le plus méchant de tous les hommes (Alexandre VI) monta sur le premier 10 siège du Monde, et nous serions encore indignés de cette scandaleuse élection, si on ne la regardoit moins comme un effet de la brigue, que comme un secret jugement de Dieu sur les fidèles.
François Ier. 15
Les cours des duchesses d'Étampes et de Valentinois étoient rivales : le faste du règne dans l'une, et l'ambition de régner dans l'autre; le luxe et l'avarice dans toutes les deux. Ces deux femmes s'envioient leurs plaisirs et leurs vices mêmes. Sou- 20 veraines sur le cœur de leur prince, elles étoient, toutes deux, jalouses d'une conquête qu'elles ne disputoient point.
Henri IL
La duchesse de Valentinois joignoit à une grande 25 beauté, qui lui avoit fait des amants, tous les artifices qui les retiennent. L'ascendant qu'elle avoit sur le Roi étoit une des calamités publiques: elle
se servoit du cœur du Roi contre lui-même. Elle n'avoit point cette jeunesse timide, ni cette pudeur modeste qui engage plus, mais qui irrite moins.
Charles- Quint se retira dans une solitude de 5 moines. Il s'étoit mis dans l'esprit que les affaires Paccabloient, parce qu'elles l'occupoient. Mais cette âme, qui avoit été si fort agitée, s'ennuya bientôt du silence du cloître et du vide de ses nouvelles occupations.
0 Charles IX.
Henri III l .
Les Hollandois secouent le joug de l'Espagne.
Ce fut l'effet de leurs forces maritimes. La terre
a été donnée aux monarchies; la mer, aux peuples
[5 libres. Philippe II s'indignoit de voir deux petites
provinces contre lesquelles se brisoit sa puissance.
Don Jean d'Autriche mourut soit de poison, soit
de chagrin : car il avoit, pour le Roi, son frère,
de formidables vertus; odieux, pour avoir voulu
to régner même sur des royaumes imaginaires : Tunis
et l'Angleterre (par un mariage avec Marie Stuart).
. i. Voir ce que j'ai dit dans un petit ouvrage là- dessus, intitulé Parallèles.
La vie du duc d'Alençon fut un continuel désespoir: il aimoit les plaisirs; il avoit toujours de grands desseins; mais il n'avoit à la tête de ses desseins que les ministres de ses plaisirs. Appelé aux Pays-Bas, et mécontent de ce qu'on n'y donnoit 5 pas au Protecteur de la liberté toute la puissance de la tyrannie, il fit des entreprises sur les principales villes et eut le chagrin d'avoir montré sa perfidie vainement. Ainsi ces peuples, qui virent la servitude aussi présente avec lui que sans lui, revinrent à 10 cette ancienne haine contre les François qu'ils avoient sous la Maison de Bourgogne.
Don Carlos fut la plus grande victime de l'Inquisition, s'il est vrai qu'elle ait pardonné aux mânes de Charles -Quint. Ainsi la superstition acheva dans i5 le cœur de Philippe ce que la jalousie y avoit commencé. On dit qu'après avoir tenté inutilement la pitié de son père, il rendit dans son sang une vie qui lui étoit à charge depuis qu'il l'avoit demandée.
Ce prince étoit violent; mais l'impétuosité de 20 l'esprit est moins incurable que sa foiblesse, et cette foiblesse dans les roix qui succédèrent rendit cette mort de don Carlos fatale à la Monarchie.
C'étoit le destin de l'Angleterre qu'elle seroit deux fois perdue par l'impétuosité des Papes. La 25 grande puissance que Rome avoit exercée sur ce royaume la rendit moins traitable dans ses démêlés avec ses roix. Mesurant le degré de l'empire à celui de la désobéissance, elle fut incapable de tous ces
ménagements qui conviennent si bien à une puissance qui ne règne que sur les âmes.
Henri IV.
Les Seize, gens hardis, et qui ne savoient à qui 5 faire rendre compte des malheurs de leur parti, allèrent prendre Brisson, Tardif et Larcher, et les firent pendre. Le Peuple regarda de sang-froid cette exécution, et les Seize ne purent jamais lui faire part de leur fureur.
10 Le duc de Mayenne, se trouvant dans un parti où le titre de Roi étoit odieux à ceux qui en étoient les chefs, n'osa le prendre; mais il ne fit pas réflexion qu'il le laissoit au prince légitime. En effet, sa (sic) personne devenoit sacrée pour tous les François
i5 que la fureur pourroit quitter, pour ceux que le dégoût pourroit prendre, pour ceux qui pourroient honorer leur ambition du nom de fidélité, pour ceux qui se souviendroient de la gloire de la Monarchie, enfin, pour cette noblesse qui tient à honneur
20 d'obéir à un roi, mais qui trouve de l'infamie à partager la puissance avec le Peuple ».
Il est certain qu'en faisant déclarer Roi le cardinal de Bourbon il accoutumoit le Peuple à révérer encore ceux de cette maison et le rappeloit à la
25 fidélité ancienne.
i . Mis dans Y Esprit des Loix. — On voit dans la Continuation du Journal de Henri III, qu'il n'y avoit que deux gentilshommes de la prévôté de Paris qui fussent ligueurs.
Lorsque le duc de Mayenne pendit les Seize, il suivit la justice, et non pas la politique: il ôta cet esprit de faction qui l'avoit élevé, et toute la chaleur qui animoit son parti. La perte des batailles peut se réparer; mais l'esprit d'une faction qui décline ne 3 peut guère se rétablir. Bientôt cette opposition infinie dans l'esprit des deux partis ne fut plus la même, surtout lorsque le roi d'Espagne eut découvert ses desseins et demandé la couronne pour sa fille : tout ligueur outré fut regardé comme 10 traître.
Il est certain que, si Philippe avoit porté uniquement les intérêts du duc de Mayenne, s'il l'avoit fait roi, comme il pouvoit le faire, il auroit rendu les Maisons de Lorraine et de Bourbon éternellement i5 rivales et contraint le Roi de rester dans sa religion. Mais le destin de la France voulut qu'il ne prît pas ce parti, que même la faction fût divisée, et que la Maison de Lorraine ne le fût pas moins.
Pendant que la Maison de Lorraine préparoit sa 20 puissance, et qu'elle formoit dans le royaume une nouvelle monarchie, les Huguenots, soulagés du poids de la puissance royale, pouvoient se diviser impunément et donner à leurs ennemis des avantages qui, dans tout autre temps, les auroient perdus 20 sans ressource.
Henri se convertit et ne vit rien de plus sacré que sa couronne.
Lorsque Henri IV eut été assasiné *, les Espagnols furent soulagés d'un poids immense. Ils se voyoient délivrés d'un prince qui avoit de grands projets, qui s'allioit avec les princes opprimés et avoit la
5 confiance de l'Europe. Il est certain qu'ils se mêlèrent de l'entreprise de Ravaillac, que les Ligueurs proscrits à Naples et aux Pays-Bas ne cessèrent de conjurer, surtout depuis que l'Espagne, instruite du projet du Roi contre elle, crut n'avoir plus rien à
o ménager. Pour la Société, quel que fût le bruit
i. Est tué le 14 mai 1610, à 4 heures du soir. — Ravaillac fouillé : trois quarts d'écu, avec un cœur de cire navré de trois coups. Il demande si le Roi étoit mort. On lui dit que non. « Si lui ai-je porté un vilain coup. » Il badine et disoit : « Gardez que je ne die que c'est vous-même. » (De l'Estoile, page 3o5.) — A cinq heures du soir, la Reine déclarée régente par le Parlement qui se rassemble. (Ibid., page 3o6.) — Pressentiments du Roi. (Ibid., pages 307, 3o8.) — Père Coton demande si le scélérat n'est pas un hérétique. (Ibid., page 309.) — Médecin Duret fait médecin de la Reine : l'homme du Monde que le Roi aimoit le moins. Conchine qu'on disoit porter fort constamment la mort du Roi : on croyoit qu'il y avoit contribué. (Ibid., pages 309, 3 10.)
— Dureté du feu Roi pour une pauvre femme. (Ibid., -page 3 11.) — De Vicq obtient la chemise sanglante du Roi. (Ibid., page 3 10.)
— Billet laissé trois ans auparavant sur un autel, pour avertir le Roi de Ravaillac. (Ibid., page 3i2.) — Le jeune Roi: «Je voudrais, disoit-il, n'être point roi, et que ce fût mon frère : car j'ai peur qu'on me tue. > (Ibid., page 314.) — Le Roi va le i5 mai au Parlement pour confirmer la Régence. Le Premier Président et Servin font des discours très beaux : le Premier Président, sur les protestations du duc de Guise, l'en remercie, et dit qu'il en fera charger les registres, pour l'en faire souvenir. — Un homme mis en prison pour avoir dit que l'action de Ravaillac étoit bonne : il étoit de la maison du duc d'Épernon et du Connétable; mis dehors par l'importunité des plus grands. Discours du Peuple sur ces deux seigneurs. (Ibid., page 3 16.) — Autre garnement pris, qui avoit montré à une femme plusieurs espions du roi d'Espa-
public, il y a apparence qu'elle n'y trempa point, et qu'elle mit même la mort du Roi au rang de ses malheurs : car cette mort, réveillant la mémoire d'une infinité de fautes que le temps n'avoit pu encore faire oublier, faisoit renaître les soupçons 5 publics et mettoit en péril tout le corps, et plus encore ses principales têtes. D'ailleurs, la conduite du Roi étoit pour eux la Religion même : car il leur donnoit de l'argent, et, ce qui étoit encore plus catholique, ils dirigeoient sa conscience1 et souvent 10
gne habillés en pauvres; entre autres, Ravaillac, qui avoit un faux bras caché. Procéd. (Ibid., page 319.) — Le père d'Aubigny, confesseur, interrogé, dit avoir le don d'oubliance des confessions. (Page 320.) — Jésuites accusés dans les sermons de quelques curés de Paris. — Plusieurs informations remises à M. le Chancelier demeurées au néant. — Cœur porté à La Flèche. (Page 325.) — Livre de Mariana brûlé. Déclaration des Jésuites contre la doctrine de ce livre, qui soutient le fait de frère Clément. (Ibid., page 325.) — M... (De PEstoile, pages 3oy et 309.) — M. d'Épernon, bien avec les Jésuites et pour eux. Sujet de soupçonner M. d'Entragues et la marquise de Verneuil. {Ibid., pages 327, 328.) — Affaires de la guerre. (Ibid., page 329.) — Divisions entre le prince de Conti et le comte de Soissons, appuyé d'Épernon, qui avoit l'esprit de la Reine. Épernon conservé dans son gouvernement de Metz. (Page 33 1 .) — Affliction du Pape à cette nouvelle. (Page 332.) — Épernon rajeuni depuis la mort de son maître. (Ibid., page 334.) — Le comte de Soissons menace de donner d'un poignard dans le sein à ceux qui diront que les Jésuites ont fait mourir le feu Roi. (Ibid., page 33J.) — Le Jésuite Gontier prêche l'intolérance contre les Huguenots. Épernon l'y enhardit. Huguenots craignent une Sainte- Barthélémy. (Ibid., page 338.) — L'argent amassé par le feu Roi donné aux Grands. (Ibid., page 341.) — Balduin, Jésuite, qui savoit plus qu'homme du Monde des nouvelles de l'assassinat du feu Roi, est arrêté pour la conjuration des poudres. (Page 343.) — Coton maltraité du Roi. (Page 3 5 5.) 1 . Voir cela.
SUR L'HISTOIRE DE FRANCE 35j
ses affaires. La Société avoit en Cour des amis puissants, et le Roi, qui aimoit que l'on lui marquât de rattachement, étoit, de ce côté-là, tout-à-fait content d'eux. Le Roi même étoit très bien avec 5 Rome, parvenue, par sa conversion, à ce qu'elle pouvoit souhaiter de plus heureux, de conserver (dans le Royaume) la Religion catholique et l'indépendance de l'Espagne.
Les seigneurs du Royaume (exceptés (sic) qu'un
io ou deux furent (sic) grièvement soupçonnés) n'y trempèrent pas non plus : car, outre que ces actions ne sont ni de leur cœur, ni de leur esprit, on ne vit en eux aucun penchant au désordre; au contraire, ils donnèrent au malheur commun toutes leurs ini-
i5 mitiés.
Ravaillac soutint jusqu'au dernier moment qu'il n'avoit pas de complices, et il reçut une absolution sous condition que, s'il ne disoit pas vrai, il seroit damné.
20 Mais ce qui fit naître les soupçons fut une grande négligence dans la poursuite de certaines gens que l'on accusoit d'être complices. Mais on crut qu'il étoit de la prudence de cesser des poursuites où personne ne gagnoit rien, où bien des
25 gens pouvoient être calomniés, où l'on couroit risque de trouver un grand ennemi dont il falloit se cacher l'inimitié, pour ne pas se le rendre irréconciliable. Ceux qui gouvernoient ne songeoient qu'à leurs intérêts présents. On cessa donc d'exposer
3o des gens à une accusation terrible à l'innocence même.
Louis XIII
Le roi Jacques avoit succédé aux états d'Elisabeth, et non pas à son autorité. De la dignité, sans force; un grand nom, sans pouvoir : ce qui fait la plus triste condition qui soit au Monde. Elisabeth fut le 5 dernier monarque de l'Angleterre.
L'Italie, ayant renoncé au pouvoir militaire, comptoit sur sa politique contre les accidents, dans la balance du pouvoir: cherchant deux maîtres, de peur d'un; travaillant à diviser les forces de l'Eu- 10 rope, comme elle avoit partagé les siennes. L'Espagne la divisoit par le Milanez et la tenoit, par un bout, par le royaume de Naples. Les États du Pape n'étoient de nulle considération pour une ligue : personne ne voulant s'allier avec des princes dont i5 l'imbécillité étoit successive, et qui ne faisoient espérer que quelques jours d'un âge où tout décline, jusqu'à la prudence, et où l'expérience laisse bien des difficultés et non pas des moyens, des défiances et non pas des résolutions. 20
Les Espagnols, maîtres de la Valteline, enfermoient l'Italie par les Alpes, par la mer. Ils pouvoient recevoir du secours par l'Etat de Gênes, qui étoit dans leur dépendance, à cause de celle où ils tenoient les particuliers; ils alloient faire les Lom- 25 bards en Italie
Guerre de la Valteline.
Le Pape, qui n'a de puissance que par l'ostentation
SUR L'HISTOIRE DE FRANGE 35q
de sa puissance, feignit de s'armer, sachant bien qu'il ne risquoit point de faire la guerre au moment de la paix. Enfin, les deux roix traitèrent sans les Savoyards et les Vénitiens. Les monarques se jouent 5 des petits princes, comme la Fortune se joue des monarques1. On fit la paix sans les parties qui avoient fait si heureusement la guerre, et on appela dignité le mépris des alliés.
Protection des grands princes, chez lesquels
10 défendre est assujettir; chose qui est même vraie entre particuliers.
Charles-Emmanuel, duc de Savoye, dans un petit état où sa fortune étoit comme enchaînée, avoit l'âme de César. Il s'indignoit contre le Destin, qui
i5 ne l'avoit fait souverain que pour le rendre dépendant : d'autant moins libre qu'il étoit né pour l'être; dans une situation d'autant plus triste qu'il ne pouvoit ni commander, ni obéir. Ce prince, mesurant sa puissance par sa dignité ou par son ambition, osa,
20 malgré l'Europe entière, faire la guerre au duc de Mantoue et montrer de l'orgueil devant les Espagnols. Pour lors, la France s'unissoit d'intérêts avec l'Espagne, comme si ce n'étoit pas déjà trop de ne point secourir les princes d'Italie, sans aider
25 encore à les opprimer. Mais, pour lors, la politique n'étoit employée qu'à assurer la fortune d'un indigne favori. Concinno (sic) ne songeoit qu'à une retraite qu'il prévoyoit déjà nécessaire. Il fut assassiné, comme s'il avoit été un duc de Guise.