I. Voyez Nani, page
36o MONTESQUIEU
Bientôt après se découvrit cette conspiration contre Venise qui n'a point fait de déshonneur à son auteur, parce que les hommes n'ont horreur que pour les crimes des gens médiocres. Il avoit conspiré contre cette république comme on conspire 5 contre la vie d'un particulier. Pendant qu'elle ne se défendoit que de la conquête, qui est toujours longue, il songeoit à la destruction, laquelle ne demande qu'une nuit. Pendant qu'on exécutoit les complices, le caractère de l'ambassadeur le rendoit 10 redoutable. Le Peuple le menaçoit de le mettre en pièces. Bedmar, chargé d'exécrations, soutenoit encore l'orgueil de son rang; il menaçoit encore, parce qu'il n'avoit pu détruire.
Le duc d'Ossone, vice-roi de Naples, homme dont ô les caprices entroient dans l'ordre de ses desseins. Il avoit la politique de laisser douter s'il avoit de la raison, et il pensa se faire roi dans le temps qu'on le jugeoit à peine capable d'être gouverneur.
La France, par le traité d'Ulm, fonda cette grande *o puissance de la Maison d'Autriche en Allemagne. La Ligue catholique faisoit en Allemagne des progrès étonnants. Les princes protestants, consternés, ne se servoient pas de leurs forces; ils ne les sentoient pas même. Il n'y avoit que des aventuriers qui, 25 n'ayant ni biens, ni réputation, ni états à perdre, fatiguoient les vainqueurs et ne les arrêtoient pas. Le seul Mansfeld se distinguoit par la facilité qu'il avoit à réparer ses défaites. Le roi Jacques, aussi malheureux dans la négociation que son gendre 3o
dans la guerre, lui nuisit plus qu'il ne le secourut, et, le faisant négocier sans cesse, ne lui donnant que de petits secours, il lui ôta jusqu'aux ressources de la promptitude et du désespoir. La Maison
5 d'Autriche disposoit des états de ceux qu'elle qualifioit de rebelles, et alloit disposer de ceux qui ne l'étoient pas encore. Elle croyoit déjà tenir, par l'Allemagne, le bout de la Monarchie universelle, quand, tout à coup, la France se détermina à abattre
o cette monarchie, qui ne soutint que Louis XIII, et qui, sous le règne de Louis XIV, fut confondue dans le nombre de ses ennemis.
On peut dire que le cardinal de Richelieu ressuscita la Religion protestante, qui tendoit à sa destruc-
5 tion, et qu'en frappant sur Madrid et sur Vienne il frappa des mêmes coups sur Rome. Les papes de ces temps-là ne laissoient pas d'être embarrassés entre la Religion et l'Empire. Cette même maison qui avoit porté la Religion catholique partout alloit
to devenir maîtresse de l'Italie. L'intérêt de l'Église se trouvoit différent de l'intérêt de la Religion; le Prince n'étoit pas d'accord avec le Pontife. Chaque pape suivoit ou rejetoit les vues de ses prédécesseurs, suivant qu'il avoit plus d'ambition ou plus de
ô zèle. Ainsi Urbain ne fut pas si entêté des affaires de la Valteline que Grégoire.
Le roi Jacques crut que, par une longue paix, il ôteroit à son peuple ses inquiétudes. Mais si ce peuple est quelquefois indocile envers les roix qu'il
craint, il l'est bien plus envers ceux qu'il méprise. Il ne respecte jamais tant le trône que quand il le voit couvert de lauriers.
Le roi de Bohême avoit contre lui : la Maison d'Autriche; la Couronne de France, à qui sa maison étoit odieuse à cause des secours qu'elle avoit tou- 5 jours accordés aux Protestants; les négociations de son beau-père; ses irrésolutions, souvent compagnes de l'adversité et souvent plus fatales que l'adversité même.
Stuart, maison sur laquelle le Destin frappe sans 10 cesse pour étonner tous les roix; dont la grandeur n'a été faite que pour les disgrâces; qui a souffert des outrages inconnus aux souverains; qui a eu des malheurs semblables à ceux que vantent les fables.
Le mariage de la princesse de France avec i5 Charles Ier, mariage qui avoit d'abord alarmé les Espagnols, ne fut heureux ni pour la France, ni pour l'Angleterre, ni même pour les deux époux. Dans le voyage que Buckingham, favori du roi d'Angleterre, avoit fait pour chercher sa reine, il 20 avoit vu la jeune reine de France; il avoit eu l'audace de l'aimer, et Richelieu, celle d'en être jaloux. La haine des deux favoris passa dans le cœur des deux roix. La reine de France fut toujours insultée par Richelieu; celle d'Angleterre, par Bue- 25 kingham. On ôte, à la première, ses plus chers domestiques; on chicane la seconde sur sa religion.
Enfin, les deux cours ne perdirent aucune occasion pour exercer ces petites vengeances exquises comme les passions qui les font naître, et qui soulagent quelquefois la haine autant qu'une guerre 5 ouverte.
Épernon étoit un homme également fier dans la
bonne et dans la mauvaise fortune, dans la faveur
et dans la disgrâce, avec ses supérieurs, ses égaux
et ses inférieurs. Il savoit monter; mais il ignoroit
10 absolument comment on pouvoit descendre.
La Reine-Mère n'avoit rien qui la mît au-dessous des femmes du commun, ni rien qui la mît au-dessus. Jamais princesse ne fut moins italienne. Elle ne vit rien au travers de ses préventions. Ses plaintes et i5 ses aigreurs éternelles éloignèrent plus qu'elles ne touchèrent son mari et son fils.
Louis, sans esprit et plus encore sans force d'esprit. Il s'amusoit à des niaiseries et étoit jaloux du gouvernement; il prit tous les soupçons et tous
20 les chagrins que ses ministres voulurent lui donner; il dévora tous les siens; il dut son nom de Juste à l'exercice qu'il fit des vengeances du Cardinal. Dévot, au lieu d'être pieux, il n'avoit pas cette dévotion qui vient de la force de l'âme, mais celle qui
25 naît de sa foiblesse.
Le caractère du Roi n'étoit pas bien différent de celui de Monsieur. Mais le métier de Monsieur étoit plus difficile à faire que celui du Roi, qui alloit tout
seul : rien ne retranchant plus les difficultés que la puissance.
Monsieur entroit toujours dans les affaires avec l'inquiétude d'en sortir. Il entreprenoit contre le Cardinal et se conduisoit de façon qu'il ne lui 5 montroit que de vaines inimitiés. Il ne savoit être innocent ni coupable; il croyoit ne perdre rien en ne perdant que ses serviteurs; il ne portoit dans les partis où il entroit, que ses craintes et un esprit tantôt susceptible de toutes les impressions, tantôt 10 susceptible d'aucunes1.
Richelieu, homme privé qui avoit plus d'ambition que tous les monarques du Monde. Il ne regardoit les peuples et les roix que comme des instruments de sa fortune; il faisoit la guerre moins contre les i5 ennemis que contre les intrigues de la paix. La France, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, l'Europe entière, tout l'Univers n'étoit pour lui qu'un théâtre propre à signaler son ambition, sa haine ou (?) sa vengeance. 20
Il gouverna comme maître, et non pas comme ministre : c'étoit régner que de gouverner comme lui. Il augmentoit l'autorité royale, non par flatterie, non par attachement, mais par ambition. Il faisoit des esclaves pour en jouir; il forçoit par ses mauvais 25 traitements les princes du sang au ressentiment et en tiroit avantage. Il étoit jaloux même de son maître et usurpoit sur lui cette autorité qu'il lui
1. Voyez Mémoires de Montrésor, tome I, page 162; lettres de Monsieur, du Roi et du Cardinal.
faisoit reprendre sur les Grands. Favori, sans avoir le cœur, jaloux même des talents médiocres, pensant moins à exercer qu'à signaler son ministère; homme, enfin, qui avoit toujours de l'ascendant sur les esprits 5 et jamais de l'empire sur les cœurs. Il se soutint sans faveur, uniquement par son propre génie et par la grandeur des affaires. Il fit jouer à son monarque le second rôle dans la Monarchie et le premier dans l'Europe. Il avilit le Roi, et honora le règne, et ôta
10 les lauriers de toutes ses victoires.
Il faut avouer que les moyens qu'il employa pour saisir l'esprit du Roi n'étoient pas de ces moyens communs qui réussissent si bien dans les cours aux âmes viles. Il laissa le poste de favori sous lui; il prit
i5 le Prince du côté de la sûreté, de la gloire, et, par là, il se rendit maître d'un homme également soupçonneux, jaloux et ambitieux, mais ambitieux comme un particulier est avare, et qui n'avoit d'un grand homme que quelque envie de le devenir.
20 II parvint à mettre le Prince dans cet état que ses intérêts n'étoient plus séparés de ceux de son ministre, qui, ayant irrité tous les Grands, lui rendoit nécessaires ses victoires contre les ennemis du dehors. Enfin, il ne fut autre chose que l'instrument
25 de la grandeur du Cardinal, et (comme j'ai dit) son secret fut de donner toujours au Roi plus d'affaires qu'il n'en pouvoit porter.
Marillac porta jusque sur l'échaffaud la réputation
de son innocence. Le maréchal de Montmorenci fut
3o pleuré de ceux-mêmes qui le condamnèrent, pendant
que l'implacable Cardinal s'indignoit de la pitié universelle et rendoit le Roi aussi inflexible dans sa justice qu'il l'étoit lui-même dans sa haine. Ainsi il ne faut qu'un jour pour effacer devant les princes les actions de mille années. 5
M. de Cinq-Mars avoit l'âme grande, l'air noble, des amis et de l'ambition, même avant d'être favori. Le Cardinal avoit mis dans ses mains la faveur du Roi, comme un dépôt qu'il devoit lui rendre : il vouloit qu'il se contentât de l'honneur d'amuser le 10 Roi. Mais une telle modération n'étoit point faite pour M. le Grand, qui cherchoit à se signaler par tout ce qui peut faire les grands hommes : car il demandoit de commander dans les armées et vouloit entrer dans les affaires. Enfin, ces deux hommes i5 portèrent si loin leurs inimitiés qu'ils ne laissèrent plus le Roi le maître de les souffrir tous deux.
Les Huguenots, bien embarrassés sous Louis XIII. Les grands de leur parti avoient abandonné les mânes de leurs pères : Condé, pour de l'argent; La 20 Force, pour le bâton de maréchal de France; Lesdiguières, pour être connétable. Le seul Rohan faisoit revivre l'Amiral dans un temps où les secours étrangers n'étoient plus; où Jacques n'étoit qu'un vain fantôme de ce héros connu sous le nom ^Elisabeth; 2b où le zèle étoit ralenti; où la paix avoit énervé les courages; où les capitaines et les soldats étoient devenus des citoyens; où la religion nouvelle commençoit à prendre la tiédeur de l'ancienne; où l'air
SUR L'HISTOIRE DE tfRAtfCÈ %-]
de la Cour avoit placé l'ambition là où étoit la superstition; où les ministres étoient moins connus par leurs prédications que par leur avarice et leur foiblesse; où la subordination étoit perdue; où tout 5 bourgeois vouloit être capitaine, et tout capitaine, courtisan; où le parti catholique, qui n'avoit pu détruire l'autorité royale, l'avoit pour ainsi dire enveloppé. Mais tout étoit ranimé par le feu, par l'activité, par la présence du duc de Rohan, grand io homme de cabinet, grand capitaine. Montauban se défendit avec cette fureur et cette patience qui ne se trouvent que lorsque l'on a une religion à défendre. L'armée catholique étoit presque détruite et n'étoit pas encore lassée.
i5 Buckingham, qui attaqua en vain l'île de Ré, ôta les vivres à La Rochelle et en facilita la prise. La Rochelle étoit défendue par sa situation, sa réputation, sa religion, le courage d'un peuple soldat et citoyen, par les secours, même par la fureur de la
20 mer, enfin, par l'ardeur naturelle à défendre son indépendance. De ce coin de terre devoit dépendre le destin de l'Europe. Richelieu songea à la réduire. La difficulté de l'entreprise servit à la faire réussir, parce que personne, ni au dedans, ni au dehors, ne
25 songea à la traverser. Et, si l'on y fait bien attention les desseins les moins sensés sont souvent ceux qui réussissent le mieux : on forme mille obstacles contre les entreprises que l'on peut craindre, ou que l'on peut prévoir.
3o La prise de cette ville changea la face de toute
l'Europe. Le génie de la France s'éleva, dès ce moment, contre celui de l'Espagne. Cette dernière se lava, à la vérité, des accusations tant de fois faites de n'avoir d'autre religion que celle qui favorisoit sa grandeur ou sa politique. La chute du parti huguenot, 5 l'expulsion des Maures la justifia. Mais que ne lui en coûta-t-il pas pour se justifier?
Le ministère du comte- duc d'Olivarez fut une perpétuelle décadence.
La guerre se faisoit non pour la gloire des princes, 10 l'utilité des peuples, le bien de la Religion, mais pour l'orgueil de deux ministres qui se jouoient de leur patrie et abusoient du Genre humain.
Les deux plus méchants citoyens que la France ait eus : Richelieu et Louvois. J'en nommerois un i5 troisième. Mais épargnons le dans sa disgrâce!
Louis XIV.
Le cardinal Imperiali, qui avoit offensé le Roi, trouva partout la colère d'un grand prince.
A la paix de , on donna à la France la 20
Haute et Basse-Alsace et le Les ambassadeurs de France se recrièrent sur le peu. « Allez, dit M. Foscarini, plénipotentiaire de Venise. Il y a plus de deux cent mille (sic) ans qu'aucun ambassadeur de France n'envoya à son maître trois provinces 25 dans une lettre. »
Une armée de cent mille Turcs parut tout-à-coup devant Vienne. On en fut plus étonné que consterné. L'Empereur, retiré à Lintz, demande et trouve partout du secours. Il osa même refuser le nôtre. Sobieski
5 arrive avec , secours d'autant plus agréable
qu'il n'étoit pas suspect, qu'il avoit à peine été demandé, à peine espéré, et qu'il se pouvoit refuser par les raisons de sa défense propre.
Nous ne primes donc d'autre part à l'affaire de
10 Vienne que celle pour laquelle il plut aux Impériaux de nous y mettre. Ils firent courir le bruit que nous avions nous-mêmes attiré ce fléau au nom (?) chrétien; ils prétendirent en avoir trouvé des preuves dans la cassette du Grand-Visir : soit que cela fût
i5 vrai; soit que cela fût propre à exciter la haine.
Louis ne travailloit qu'à réveiller contre lui la jalousie de l'Europe. Il sembloit avoir formé le projet de l'inquiéter plutôt que de la conquérir. Le génie d'un grand politique cherche à établir la puis- 20 sance avant de la faire sentir; le génie de Louis étoit de la faire sentir avant de l'avoir établie.
Il sembloit n'avoir de puissance que pour l'ostentation : tout étoit fanfaron, jusqu'à sa politique; et, si l'on veut lire les lettres du comte d'Estrades au 25 cardinal Mazarin et, ensuite, au Roi, on verra que l'esprit fanfaron avoit gagné autant de terrain sur le Roi qu'il en avoit peu sur le Cardinal.
11 avoit une ambition si fausse qu'il se ruinoit à prendre des places qu'il savoit qu'il seroit obligé de 3o rendre : il ambitionnoit un certain genre d'héroïsme t. 1. 47
3yO MONTESQUIEU
dont les histoires ne nous ont pas encore donné d'exemples.
Louvois, le plus mauvais François qui soit peutêtre encore né, [ne] lui faisoit faire la guerre que pour se rendre nécessaire : crime qui comprend tous 5 ceux que la seule justice de la guerre rend légitimes. Les princes qui auroient soutenu dans le respect la grandeur du Roi, il les désesperoit par son insolence.
Le prince d'Orange n'avoit point les talents d'un homme de guerre; mais il avoit tant de parties d'un 10 grand homme que l'on mettoit ses fautes au nombre de ses malheurs, et, au lieu qu'on a coutume d'accuser les autres généraux des fautes du Destin, on mettoit sur le compte de la Fortune les défaites continuelles de celui-ci, soit pour sa gloire, soit i5 contre la nôtre.
Bâville, homme d'une famille qui a produit de grands hommes; grand instrument du pouvoir arbitraire, qui s'étoit fait établir, dans une grande province, comme une espèce de dictateur sur les 20 commandants des troupes et sur les compagnies souveraines, comme un inquisiteur sur la foi, comme un questeur rigide pour les deniers publics; homme le plus propre à éteindre une religion qui a vieilli, et le plus propre à irriter le zèle d'une religion qui 25 commence; qui, sur son tribunal, répandoit le sang comme les guerriers le versent sur le champ de bataille; qui, confondoit sans cesse la puissance civile avec la militaire; génie plus dangereux qu'un
médiocre, parce qu'il outroit les principes; homme, d'ailleurs, aimant la police, et qui ne négligeoit pas le bien, lorsqu'il étoit compatible avec ses préventions; laborieux, diligent, propre à rompre les 5 entreprises des ennemis et à seconder celles du Ministère1.
596* (i3o6. II, f° 173). — Jusques ici la Fortune sembloit avoir pris plaisir à corrompre le cœur du Roi; elle s'en lassa. Avant la bataille d'Hochstaedt,
10 la France étoit montée à ce période de grandeur que Ton regarde comme immuable, quoiqu'il touche au moment de la décadence. 11 est certain que la Ligue se fit par désespoir. Nous perdîmes donc à Hochstaedt cette confiance que nous avions acquise
i5 par trente ans de victoires: .... bataillons se rendirent prisonniers de guerre; nous regrettâmes leur vie, comme nous aurions regretté leur mort.
Il semble que Dieu, qui a voulu mettre des bornes aux empires, ait donné aux François cette facilité
20 d'acquérir, avec cette facilité de perdre, ce feu auquel rien ne résiste, avec ce découragement qui fait plier à tout.
Made de Maintenon. — Le temps lui ôta la beauté,
jamais de certaines grâces; son esprit insinuant fit
25 seul, et malgré les yeux, cette grande conquête.
Elle servit sa famille avec modération et n'eut aucun
attachement pour les richesses. Elle ne demanda