Vovez ci -dessus îe caractère de Louis XIV
plus rien après le cœur, et, dans la médiocrité, jouit de la plus grande de toutes les fortunes. Lorsque le Roi devint difficile, sans cesse exposée à ses chagrins, elle sembla plutôt les adoucir que les souffrir. Il est vrai que le Roi avoit l'âme plus grande que la 5 sienne; ce qui faisoit qu'elle abaissoit continuellement celle du Roi.
Le Roi avoit perdu le cœur de ses sujets par les tributs intolérables dont il les avoit chargés, soutien nécessaire d'une guerre vaine : car telle est la nature 10 des choses qu'ordinairement ceux qui commencent à combattre pour la gloire finissent par combattre pour le salut de l'État.
La guerre entreprise souvent sans sujet fît croire que toutes celles qu'il fit dans la suite étoient aussi t5 peu légitimes, et, quand on combattoit pour le salut du royaume, on croyoit encore ne combattre que pour les passions du Roi.
Il avoit un désir immodéré d'accroître sa puissance sur ses sujets; en quoi, je ne sais si je dois le 20 tant blâmer d'un sentiment commun à presque tous les hommes.
Il avoit plus les qualités médiocres d'un roi que les grandes, une figure noble, un air grave, accessible, poli, constant dans ses amitiés, n'aimant à >5 changer de ministres ni de manières de gouverner, astreint aux loix et aux règles, dès qu'elles ne choquoient pas ses intérêts, aimant à conserver les droits des sujets envers les sujets, libéral envers ses domestiques, très propre, enfin, à soutenir Texte- 3o
SUR L'HISTOIRE DE FRANCE 3y3
rieur de la royauté, mais né avec un esprit médiocre. Il se trompa souvent de la vraye grandeur à la fausse. Il ne sut ni commencer ses guerres, ni les finir. Dans un siècle et dans une partie du Monde 5 où le héroïsme (sic) est devenu impossible, il eut le foible de le chercher. Déterminé à ses entreprises par l'intérêt de ses ministres, il ne sut ni attendre les prétextes, ni les prendre. Le Ciel lui donna des ministres et des généraux ; son choix ne lui en
10 donna jamais. Ses confesseurs, qui accommodèrent toujours sa dévotion à sa situation présente, *lui firent croire, lorsqu'il fît des traités où il abandonnoit tout, que la dévotion consistoit dans la modération; lorsqu'il faisoit la guerre, ils ne lui parlèrent
i5 que de David; lorsqu'il fit la paix, ils ne lui parlèrent que de Salomon*. Cette dévotion acheva de lui ôter le peu de génie que la Nature lui avoit donné. Son Conseil de Conscience, de dur qu'étoit son gouvernement, le rendit odieux et ridicule; il
20 le filouta pendant quarante ans aux yeux de toute l'Europe ; il fut pris sur le fait, sans perdre sa dupe. On admiroit la hardiesse du Conseil de Conscience et la débilité des autres : là, tout étoit feu; partout ailleurs, de la tiédeur et de la cons-
25 ternation. Le ministère idiot de Chamillard acheva de le dégrader. Très facile à tromper, parce qu'il se communiquoit peu. M. de Cambray, par sa dévotion, pensa devenir son premier ministre. Sur la fin de ses jours, difficile à amuser; incapable de
3o chercher, ni de trouver dans lui-même des ressources; sans lecture, sans passions; attristé par sa
dévotion, et, avec une vieille femme, livré au chagrin d'un vieux roi. Il avoit une qualité qui, chez les dévots, passe la dévotion même, qui est de se laisser tromper par eux. Dans les différents choix qu'il taisoit, il consultoit toujours son cœur avant son 5 esprit.
Régence.
M. le duc d'Orléans avoit toutes les qualités d'un bon gentilhomme.
Le cardinal Dubois étoit un vrai cuistre. Le Régent 10 étoit si las de lui qu'il l'auroit chassé s'il avoit vécu deux mois de plus. Mais pourquoi le fit-il? C'est une question qu'on doit faire, parce qu'on n'en voit pas la réponse. C'étoit l'homme du Monde le plus timide. Les ministres d'Angleterre se divertissoient i5 à se débiter de fausses nouvelles qui l'empêchoient de dormir, et lui disoient le lendemain que la nouvelle étoit fausse. M. le duc d'Orléans lui disoit quelquefois : « Abbé, vous ne me dites rien de ce pays. » Il alloit dicter une lettre à son secrétaire et 20 la portoit à M. le duc d'Orléans. On a trouvé à sa mort des paquets de trois semaines, qui n'avoient pas été ouverts, des lettres du Grand -Vizir, qui étoient là depuis un an. Il avoit attention à ce que les dépêches ne vinssent directement qu'à lui. Il se *5 servoit de gens obscurs, qui n'y pouvoient point aboutir. Quand M. le duc d'Orléans proposoit une chose, il se faisoit écrire par ces gens-là des difficultés, et, ensuite, il les faisoit cesser, de
sorte que le duc d'Orléans étoit charmé de son esprit.
Il dit un jour à M. le duc d'Orléans que les ministres étrangers n'avoient point de confiance en lui 5 parce qu'il n'avoit jamais travaillé seul avec le Roi.
c.B et coquin que tu es! lui dit M. d'Orléans. Je
te donnerai vingt coups de pied au c, si tu me tiens jamais de pareils discours. >
On dit que le dessein de M. d'Orléans étoit d'abord
io de faire un Conseil royal, dont auroit (sic) été le maréchal de Villeroy, M. d'Uxelles, Tallard et quelques autres, moyennant quoi Dubois n'auroit pas été premier ministre; mais le maréchal de Villeroy ne voulut pas s'y prêter1 .
i5 Le cardinal Dubois étoit une mauvaise copie du cardinal de Mazarin. Quelle infamie d'avoir révélé les complices de la conspiration de l'évêque de Rochester! N'employa- t-il pas le Prétendant pour se faire faire cardinal? et n'écrivoit-il pas en An-
20 gleterre que, quand il le seroit, il se joueroit de l'imbécile ?
Après ce que j'ai vu, je ne compterai jamais pour rien les louanges données au ministre qui est en place. J'ai vu les gens les plus sensés admirer le
25 cardinal Dubois comme un Richelieu, et, trois jours
après sa mort, tout le monde est convenu que c'étoit
un cuistre, incapable d'aucune partie du ministère.
On portoit le respect aussi loin qu'on avoit,
d'abord, porté le mépris, et, sans examiner les rai-
i. Voyez la page 202 de ce volume, et la page 2o3.
sons d'un progrès si rapide, on prenoit cette rapidité même pour une raison de la grandeur du génie.
Voici la raison de ces sortes de réputations : on veut passer pour un homme sage; on veut quelquefois passer pour un homme de Cour; très peu de 5 personnes peuvent donner le ton au public; dès que ce petit nombre de personnes intéressées a cessé de parler, le public rétracte son jugement.
Le cardinal Dubois mourut, ne laissant après lui personne qui en rappelât le souvenir. Le duc d'Or- u léans prit sa place, ayant connu qu'il ne convient qu'au Roi d'avoir des premiers ministres, et que le troisième degré étoit trop près du second1.